Vincent Bardet : Paradise now


02 Nov 2014

(Revue Question De. No 52. Avril-Mai-Juin 1983)

Paradis. Jardin. Chants d’oiseaux sous la première pluie de la création. Ou bien crépus­cule. Rendez-vous secret des amants. « En una noche oscura »… L’union du ciel et de la terre réactive la présence divine, fût-elle masquée. A cet effet, les Frères et Sœurs du Libre-Esprit instituèrent la nudité rituelle, et des pratiques sexuelles à coloration mystique, dont le but avoué était la réinstaura­tion de l’état édénique. Ce vaste mouvement illuministe fut la gloire cachée et l’honneur clan­destin de l’Europe médiévale, au sein d’un âge d’or qui conjuguait en une rosace extatique la fine fleur des arts traditionnels, vibrant hommage à l’amour éternel.

Trois énergies œuvrent jusque dans les tréfonds du Royaume, telles trois Dames héraldiques, Perfection, Contemplation et Liberté ravissent le cœur des nobles chevaliers de la seule confrérie initiatique véritablement courtoise, celle des adeptes du pur amour, dont les corps réconciliés dans le feu de la jouissance font coïncider l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance en un jeu toujours révolutionnaire. L’éternel retour du même suscite immanquablement un joyeux étonnement devant la divine surprise. La licorne y fait de fugaces mais éblouissantes apparitions. Et nul doute que l’on ne puisse éprouver la lumière théopha­nique irradiée par le graal du corps.

CONSCIENCE RESSUSCITÉE

Conscience ressuscitée, atome de sagesse au sein de l’éternel présent, tous ces illuminés en témoignent, jus­qu’à notre âge nucléaire où le Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina a spectaculairement prolongé l’affirmation infiniment précieuse de l’unicité au cœur du mouvement incessant des phénomènes, qui constitue le tissu chatoyant de l’univers. La formidable, la miracu­leuse réalisation théâtrale que représente Paradise Now, incarne dans la mémoire de mon corps l’été magique de 1968. La vision de l’apokatastasis (Renversement des énergies négatives), la totémisation, la transformation. Le Grand Œuvre alchimique dont Anto­nin Artaud avait douloureusement percé les ténèbres résonnait maintenant du chant universel, en un déroule­ment liturgique à la fois rigoureusement réglé et ouvert à la participation du public. Le voyage s’effectuait sui­vant neuf séquences (rite/vision/action) selon la pro­gression des arcanes kabbalistiques, en correspondance avec la structure subtile du corps selon le Tantra, et la nuance divinatoire apportée par vingt-sept hexagrammes du Yi-King. De l’exorcisme et de la magie opérés par cette fabuleuse célébration tribale, Artaud semble parler lorsqu’il évoque le théâtre balinais : « Cette gesticulation touffue à laquelle nous assistons a un but immédiat auquel elle tend par des moyens efficaces et dont nous sommes à même d’éprouver immédiatement l’efficacité. Les pensées auxquelles elle vise, les états d’esprit qu’elle cherche créer, les solutions mystiques qu’elle propose sont émus, soulevés, atteints sans retard ni ambages. Tout cela semble un exorcisme pour faire AFFLUER nos démons. »

Au cœur de la jouissance protoplasmique, dans le grouil­lement des corps symbiotiquement inspirés par Éros, j’avais conscience de vivre un Mystère. Mon Paradis n’était autre que celui de Jérôme Bosch ! Sur cette scène établie dans le Pré aux Clercs en Avignon, je vivais et m’offrais en spectacle dans la même sphère que les habitants de son jardin – celle du Libre-Esprit. Réalisation eschatologique audacieuse de l’amour fou en marge de la vie sociale instituée. Explosion du vieux binôme matriarcat/patriarcat par l’amour pur du temps de l’Esprit.

La réalisation de l’essence de la relation interpersonnelle était donc ésotériquement théâtralisée par une bande d’anarchistes hassidiques psychédéliques ! Il fallait cela à la hiérogamie. Belle époque… Dans la France socialiste et anesthésiée de 1983, cet après-mai déjà lointain s’appa­rente au cliché, au mythe, à la légende. Nos barricades elles aussi étaient théâtrales. Et l’investissement du Théâtre de l’Odéon, lieu révolutionné par le Verbe, faisait partie du spectacle que nous nous sommes offerts aux yeux du monde. Tous ceux qui l’ont vécue intimement peuvent témoigner du caractère illuminant de cette révo­lution-là, qui fut à peine une révolte – et par-dessus tout une performance. De cette traversée du paradis dramatisée sur fond d’abîme il me reste une certitude : la grande libération est toujours à faire ici et maintenant.