Parapsychologie : Colloque autour d’un film


05 Oct 2011

(Revue Psi International. No 1. Septembre-Octobre 1977)

Nombreux sont les films qui font état de phénomènes parapsychologiques. L’un d’entre eux a été apporté à la rédaction de PSI par le Révérend Père Resch. Ce film met en évidence des transmissions de pensée, des hantises, des lévitations, des actions à distance, etc… PSI a présenté ce film en séance privée dans les locaux de sa rédaction. Parmi les invités, de hautes personnalités ont été amenées à débattre après la projection, de questions générales. C’est une partie de ces échanges — qui ont eu lieu en toute simplicité et en toute sympathie — que nous reproduisons ci-après. Ceux-ci se centrent aussitôt sur le problème de la marge qui existe entre les phénomènes dits surnaturels et ceux qu’étudie la parapsychologie.

S. Ex. SI HAMZA BOUBAKEUR. — De par ma formation à la fois universitaire et théologique, je me trouve partagé entre deux théories de la vie ou deux formes de pensée concernant notamment ces phénomènes que l’on n’arrive pas à expliquer d’une façon certaine. Je dirai même que, dans une même journée, mon opinion change. Je ne peux pas dire que ma pensée soit toujours fixée sur ce qui s’explique facilement et rationnellement ou plutôt sur ce qui peut être expliqué de manière islamique. Je dirai que je suis en pleine incertitude.

Je ne suis pas un intoxiqué de la théologie, encore moins un exclusiviste de la raison.

Je cherche à me faire une opinion, et ce que je viens de voir renforce chez moi l’idée que nous connaissons très peu de chose des phénomènes de la vie humaine. Il ne s’agit pas simplement de psychisme, et encore, le mot psychisme, il faudrait le définir. Est-ce la pensée ? Est-ce la sensibilité ? Les réflexes ?

Nous sommes encore dans un domaine où la clarté n’est pas suffisante pour que je puisse dire que j’y vois clair. Je suis, encore une fois, en pleine incertitude.

Des phénomènes de possession, j’en ai vu ; j’ai vu des exorcistes musulmans, et j’avoue que je les ai pris pour des charlatans, et ce que je viens de voir là, ce sont les mêmes phénomènes chez le possédé.

Des phénomènes de lévitation, j’en ai vu aussi : il n’y avait pas de supercherie. Je n’étais pas seul, j’étais en compagnie d’universitaires, et j’ai vu des tables, contrairement aux lois de la pesanteur ou aux lois ordinaires, prendre de la hauteur, s’élever, sans qu’on puisse expliquer pourquoi. Alors, je redis mon incertitude et je serais heureux si je pouvais être éclairé à ce sujet.

M. le Grand Rabbin JAIS. — Je crois que je serai encore plus embarrassé que son Excellence Si Hamza Boubakeur : Je dois dire que, par tempérament, d’une part, et, d’autre part, parce que le judaïsme nous oriente peu dans cette direction, la question du surnaturel ne m’attire pas particulièrement. Ce sont des phénomènes que je ne peux pas nier, évidemment, étant donné que la Bible elle-même nous parle d’un certain nombre de miracles; il y a des apparitions aussi, même dans la Bible, quand Saül, par exemple, fait remonter du cercueil l’ombre de Samuel pour l’interroger et savoir ce qu’il en sera de la bataille que l’on va engager contre les Philistins.

Par conséquent, en me plaçant du point de vue proprement religieux, étant le représentant du judaïsme ou devant exprimer l’attitude de la Thora à l’égard de ces questions et de ces phénomènes, je suis obligé d’admettre que le réel dépasse infiniment le rationnel. Sur ce plan-là il n’y a pas le moindre doute.

La grande question qui me préoccupe, personnellement, c’est de savoir ce que le surnaturel, pris dans ce sens-là, peut avoir comme signification et comme valeur dans la vie religieuse.

A propos des miracles, il y a quelque chose d’absolument extraordinaire, c’est que Moïse et Aaron avaient été chargés de faire des miracles pour convaincre les Hébreux qu’ils étaient bien les envoyés de Dieu, pour les faire sortir du pays d’Egypte et, ensuite, ils devaient, au moyen des miracles, convaincre le Pharaon. Eh bien, ce qui est extrêmement curieux, c’est que les devins et les magiciens de Pharaon font exactement les mêmes miracles, d’après le texte biblique.

La Thora se préoccupe de savoir comment tel prophète qui se dit le successeur de Moïse, n’est pas un imposteur. Et c’est extrêmement curieux ; il y a deux sortes de faux prophètes dans le livre du Deutéronome: d’une part le faux prophète qui veut détourner Israël de la loi, de la Thora, et, par conséquent, ce faux prophète peut faire tous les miracles de la terre.

Par conséquent je ne crois pas que ces phénomènes occupent la conscience religieuse du judaïsme — et je ne sais pas si j’en suis un bon interprète. Il est incontestable, encore une fois, que ces choses-là sont admises par la conscience religieuse ; il y a eu des apparitions, il y a eu des guérisons que l’on considère comme miraculeuses. Le Talmud nous en rapporte un certain nombre, mais tout cela encore une fois, ne sert pas de base à la vie religieuse, pas du tout; c’est-à-dire que le judaïsme, tel que je le comprends, ne repose pas du tout sur le miracle ; c’est-à-dire que si même tous les miracles devaient disparaître de la Thora, la Thora garderait une valeur absolument entière. Elle a, en elle-même, la preuve de sa vérité; c’est une preuve qui parle immédiatement à l’intelligence, à la conscience, à la raison et au cœur. Par conséquent, c’est cela pour nous le véritable critère.

J’ai fait assez de psychologie, de pathologie mentale, et je crois qu’au sujet de la nature même des phénomènes dont nous parlons, si l’on n’y est pas sujet on ne peut parvenir à admettre leur réalité.

C’est, pour le judaïsme, tout le problème de la Kabbale, de l’ésotérisme. Il y a des choses absolument extraordinaires, mais on a des prédispositions ou on n’en a pas.

Et je comprends très bien Si Hamza Boubakeur qui disait : on peut avoir ces prédispositions et ne pas les avoir, cela dépend des moments de la journée. Et cela dépend des dispositions dans lesquelles on se trouve à tel moment donné.

Ce qui est important pour nous, c’est une nouvelle pensée de l’homme. Du point de vue du judaïsme, il y a là un problème : c’est de savoir comment s’y prendre pour qu’un homme soit un homme et non pas une brute. Le vrai problème est là, et mon passage sur cette terre doit aider à construire un ordre tel que Dieu puisse résider parmi les hommes. Nous, nous n’avons pas de théologie. On ne peut pas parler de théologie juive. Ce que nous avons comme théologie nous vient des Arabes et nos plus grands théologiens ont été inspirés par les grands penseurs de l’Islam du Moyen Age. Il est incontestable qu’il n’y a pas de vie contemplative chez nous dans le sens habituel du terme.

Je ne parle pas de la Kabbale qui, elle, est un courant un peu à part. C’est de l’ésotérisme et l’on n’est pas tenu par cela. Je suis engagé par le Talmud au point de vue de la croyance. Cela a une valeur contraignante pour moi. Pour ce que la Kabbale a pu dire, je l’accepte ou ne l’accepte pas. Je ne me sens pas engagé plus que cela par ce que nous dit la Kabbale sur les phénomènes dont nous parlons.

Notre grand problème, encore une fois, c’est que nous ne connaissons rien de Dieu. Tout ce que l’on peut dire intellectuellement de Dieu est, du point de vue juif, absurde, c’est-à-dire dépourvu de sens. Comment, en effet, avec un cerveau comme le mien, avec une intelligence faite comme la mienne, avec des catégories comme celles auxquelles mon intelligence est soumise, vais-je essayer de me représenter Dieu tel qu’Il est en Lui-même ? Pour nous, Juifs, il n’y a que Dieu en rapport avec la conscience humaine.

A ce moment-là, pour moi, Juif, Dieu est essentiellement justice et charité.

Je dirai que, dans le judaïsme, nous n’admettons qu’une réalité réellement accessible à notre intelligence et à notre cœur : la morale par rapport à la loi de la jungle. La nature, c’est la jungle. Le surnaturel, pour nous, c’est la vie morale. Et c’est en essayant de construire un monde sur la base de la morale, en faisant en sorte que toutes les sphères du réel, en somme, se plient à l’exigence morale, c’est dans cette mesure-là que j’accomplis ma destinée sur cette terre et réalise le projet formé par Dieu. En ce qui concerne ce monde, c’est un projet qui ne peut être réalisé que si moi, homme, j’y apporte ma collaboration.

Je dirai à ce moment-là — et vous m’en excuserez tous — que le problème de la grâce va se trouver inversé : c’est l’homme qui va opérer et Dieu qui coopérera.

Nous avons sur ce point-là des attitudes un peu particulières.

Quant aux exorcismes, aux phénomènes de possession, on en parle… Mais je crois que le phénomène de possession est lié à la croyance en une existence positive de Satan. Pour nous, Satan n’a pas de réalité positive. Le mot Satan, en hébreu, signifie tout simplement tenter. Mais admettre un pouvoir rival de celui de Dieu, pour nous, ce n’est pas possible. Remarquez que cela ne nous empêchera pas d’en discuter. Différentes influences se sont exercées sur le judaïsme au cours des âges, et même dans la prière on dit « Ecarte de nous le Satan », c’est-à-dire l’occasion de chute. Mais quant à croire à la réalité objective de Satan, non.

SI HAMZA BOUBAKEUR. — J’ai donné tout à l’heure mon opinion, mais mon ami le Rabbin Jais me permettra de préciser la position de l’Islam en tant que doctrine sur ces phénomènes que vous appelez surnaturels ou parapsychologiques.

Pour nous, Dieu est la source de tout. Il est défini comme celui qui connaît le connaissable et l’inconnaissable.

Le Coran est assez hostile à ce qu’on appelle les miracles, et il en fait le privilège de certains êtres d’exception, les saints ou les prophètes. Mais toutes ces questions ne font pas partie de notre dogmatique. La foi en Dieu est en même temps le connaissable et l’inconnaissable, puisque c’est un acte de foi.

Pour ce qui est des phénomènes qui vous préoccupent, la pensée musulmane — et je suis reconnaissant à mon ami le Rabbin Jais de l’avoir évoquée — est assez étendue. Elle a épousé toutes les questions afférentes à la magie, depuis les Chaldéens jusqu’à nos jours.

Mais, pour en revenir à notre sujet, ce que j’ai pu observer, personnellement, sans sortir de ma foi, ce sont des phénomènes de géomancie.

Il y a deux ou trois ans j’avais dans mon cabinet un médecin de Paris. Il avait perdu trois cent mille francs anciens. Il les avait retirés de son coffre et s’était rendu dans une banque pour les y déposer. Lorsqu’il y arriva, il ne les retrouva plus. Il s’en retourna chez lui, les chercha, mais sans succès. Finalement il pensa qu’il avait dû les faire tomber en se rendant de son domicile à la banque. Il m’en parla quelques jours plus tard. Il avait la certitude de ne pas les avoir perdus.

Je l’ai mis en contact avec un de nos employés, un Marocain, qui est géomancien. Celui-ci apporta un plateau couvert de sable et se mit à tracer des signes dessus. Au bout de dix à quinze minutes, il lui dit : « Je suis dans votre bureau, il y a sur votre cheminée deux vases et c’est dans le vase de gauche que se trouvent vos trois cent mille francs ». Eh bien, c’était exact ! Alors, comment cet homme, qui n’était jamais allé chez ce médecin, qui n’avait donc jamais vu son bureau, a-t-il pu dire, en faisant simplement des signes sur le sable : « Voilà où sont les trois cent mille francs » ?

C’est un phénomène qui relève du mystère. Mais qu’on y croie ou qu’on n’y croie pas, cela n’a aucun rapport avec le dogme, parce qu’il y a le dogme d’une part et il y a l’inexplicable de l’autre.

Est-ce que devant ces phénomènes la raison est suffisante pour rendre rationnel ce qui est irrationnel ou le paraît ? Ces phénomènes ne relèvent-ils pas d’un ordre qui dépasse les limites de la raison ou qui sont au-delà de la nature? Ou encore, pour revenir à la définition étymologique du mot métaphysique, y a-t-il, au-delà de la nature, une autre logique, d’autres formes de raisonnement, d’autres dimensions, d’autres lois qui nous permettraient de comprendre ce qui n’est pas aujourd’hui accessible à la raison? Car l’expérience quotidienne nous montre bien que tout n’est pas rationnel.

Vous avez donné l’impulsion à un courant, à une orientation de la recherche. Je crois pour ma part qu’il faut abandonner le culte de la raison, le scientisme n’est pas la science. Il faudra repenser certaines méthodes d’investigation et observer les phénomènes sans préjugé. Il faut les étudier sans croire que la raison explique tout.

M. l’Abbé Andréas RESCH. — Je suis d’accord sur les explications juives et musulmanes en ce qui concerne le surnaturel. Dans l’optique de l’Eglise catholique, le surnaturel se situe au-delà de la nature. Il est absolument au-delà des phénomènes. Seulement, en tant que catholique, nous croyons aussi en l’existence du diable.

Un autre sujet de discussion pourrait être ensuite la question des contacts avec les âmes après la mort. Selon la foi catholique, il est possible d’entrer en contact avec les saints, mais pas avec les âmes condamnées.

D’autre part, le problème des phénomènes paranormaux est, à notre avis, un problème de morale. L’Eglise s’occupe de la formation de l’homme dans le but, comme vous l’avez dit, de préparer le monde à la présence de Dieu dans l’homme.

Je suis absolument d’accord sur les positions juives, à savoir que la mystique consiste en l’unité de l’homme avec Dieu, en ce que Dieu n’agit pas sur l’homme, mais par l’homme. Cette expression, pour moi, est excellente.

D’autre part, je pense que l’Eglise, face à toutes les difficultés que rencontre universellement la religion, doit aussi étudier ces phénomènes, non pas pour expliquer la doctrine religieuse, mais pour pouvoir aider l’homme, pour élever sa personnalité et assumer son union avec Dieu. C’est un autre point.

Le comportement de l’Eglise catholique jusqu’à Vatican II a été un comportement apologétique édictant nombre d’interdits : il n’était pas permis de travailler le dimanche, de faire ceci ou cela. Aujourd’hui, la pastorale catholique nous dit : il faut étudier la situation de l’homme, les différents phénomènes, et informer le public sur ces phénomènes, sur les progrès des recherches qui concernent ces phénomènes. Et aussi sur les dangers de la pratique de ceux-ci. Ensuite, laisser la liberté à chaque individu.

En tant que psychologue, je suis convaincu que les sciences actuelles sacrifient trop la créativité de l’homme, son originalité intellectuelle. Nous savons que les peuples moins évolués techniquement mènent une vie beaucoup plus naturelle. Chez nous, la plupart des gens souffrent d’une soif de spiritualité qui provoque le regain d’intérêt du grand public pour les sciences dites paranormales.

En 1969, j’ai été invité par le Saint-Siège à venir donner des cours de parapsychologie et de paranormalogie à Rome, à l’université de Latran, à côté du Vatican. Ces cours devraient porter sur tout ce qui est paranaturel, parapsychologique et psychologique.

L’Eglise a fait un grand pas en avant vers le monde moderne en 1969, lors du deuxième Concile. Aujourd’hui elle ne demande qu’à être la plus ouverte possible. Fini le temps où elle rejetait tout ce qui n’était pas normal, où elle interprétait des phénomènes paranormaux en leur attribuant une causalité religieuse correspondant à son propre point de vue. Depuis quelques temps, l’Eglise voit et écoute tout avec beaucoup d’attention. C’est déjà considérable. Mais surtout, elle se garde bien de tirer des conclusions et de rechercher une explication précise des phénomènes paranormaux : elle les constate, elle en informe ses fidèles, et elle laisse le soin à chacun d’en tirer ses conclusions personnelles.

Jusqu’à présent, j’œuvre moi-même dans ce sens, et je crois que mon action doit correspondre parfaitement à la ligne de conduite que s’est tracée le Vatican. En effet, jamais je n’ai reçu une lettre de mise en garde, jamais je n’ai eu de remarque me demandant d’être plus prudent et jamais je n’ai pu jouir d’une plus grande liberté d’action pour mes recherches.

Ma mission est des plus vastes. Non seulement je dois être en contact permanent avec les scientifiques s’occupant de parapsychologie et de paranormalogie (y compris ceux des pays de l’Est), mais je dois là encore suivre de très près tous les groupes ésotériques, occultes et spirites. Dans ces domaines, je ne puis me contenter d’enquêter chez les théoriciens, je me dois aussi de côtoyer les praticiens.

Ensuite mon rôle est de coordonner les informations pour arriver à établir, en quelque endroit que ce soit, un dialogue positif. C’est un travail personnel qui va dans le sens de la Congrégation qui a bien voulu me confier ce rôle. Et c’est pourquoi votre revue PSI m’intéresse.

Permettez-moi de faire une remarque à son égard : elle ne doit en aucune façon se cantonner dans les seuls sujets qui relèvent de la parapsychologie. Au contraire, elle doit toujours s’efforcer d’être le plus large possible et sans cesse chercher à toucher le plus grand nombre de domaines, en ne négligeant aucun sujet. Bien sûr, il lui faudra toujours être très sérieuse. Mais dans tous les domaines, il lui faudra parler de tout, sans jamais rien négliger. Nous n’avons pas le droit de laisser de côté tel ou tel sujet en raison de tel ou tel prétexte.

Aujourd’hui il est temps d’informer le grand public sur toutes les questions paranormales que certains nomment surnaturelles. Il est temps qu’une revue de l’importance de PSI soit l’instrument qui établisse un vrai lien entre les scientifiques et le public. Cela fera le plus grand bien à tous : les lecteurs pourront bénéficier d’une information précise et sérieuse, et puisque le paranormal va enfin tomber intelligemment dans le domaine public, la Science elle-même en récoltera les fruits. En effet, si la masse populaire est sensibilisée à ces problèmes, il est fort possible que les autorités encouragent la recherche, et que nous puissions réaliser des progrès considérables.

Dans l’Eglise catholique, l’ouverture devient de plus en plus grande pour un contact sérieux avec les différents courants idéologiques. Mais il est encore un peu trop tôt pour installer au Vatican même un secrétariat, ou un centre officiel, destiné au dialogue avec les groupes ésotériques, occultes et spirites.

L’Eglise d’aujourd’hui, qui admet la plupart des phénomènes paranormaux, pense sans doute que ces problèmes doivent être élucidés plutôt par la science que par la religion. Toutefois, il faudra bien se garder de tomber dans l’excès inverse : ainsi, dans le monde de la recherche sur le paranormal, certaines tendances veulent un peu trop substituer la parapsychologie à la religion. A l’aide de quelques mots savants du vocabulaire de parapsychologie, il est des scientifiques qui se targuent de pouvoir tout expliquer.

Bien sûr, on peut être convaincu que l’étude scientifique du paranormal aidera véritablement la théologie à expliquer mieux, et valablement, quelques-uns des nombreux phénomènes extraordinaires relevés dans l’histoire des religions. Pour ma part, je suis assez strict : il n’y a pas de surnaturel, mais plutôt du naturel expliqué. Tous les phénomènes que nous constatons doivent être considérés comme normaux. Le tout est de savoir si la causalité première de ces conséquences (car, en fait, nous ne pouvons constater que les conséquences), peut effectivement être surnaturelle, puisqu’elle n’est pas perceptible par l’homme. Il est entendu qu’il est impossible, au niveau de la culture, de la religion et de la science moderne, de rejeter ou d’expliquer de manière seulement naturelle les phénomènes paranormaux. La formation théologique des prêtres devra très bientôt prévoir dans ses programmes l’intégration de cours de parapsychologie et de paranormalogie.

Bien entendu, cette évolution nécessaire ne doit pas nous conduire à sous-estimer l’étude du mysticisme.

J’ai étudié la mystique de l’Islam et du Judaïsme. J’ai appris l’hébreu. J’ai constaté que la mystique, l’union avec Dieu, est la forme la plus haute de réalisation de la vie réelle dans ce monde.

M. Pierre GUERIN. — Son Excellence Si Hamza Boubakeur a posé le problème de l’interprétation des phénomènes, et je voudrais d’abord signaler un fait. C’est que je crois que tout le monde, ici, y croit. La preuve des phénomènes est due à l’observation, à la concordance des témoignages et à la qualité des témoins.

Ce sont des preuves testimoniales. On ne peut pas avoir d’autres preuves que celles-là. Même quand on fait une expérience dans un laboratoire, on n’a que des preuves testimoniales, car on attend qu’un autre laboratoire l’ait faite indépendamment pour être sûr qu’elle a réussi. C’est lorsqu’il y a concordance entre ces différents témoignages que l’on s’accorde à dire que l’expérience est concluante.

M. le Grand Rabbin JAIS. — Sur ce point-là, il y a tout de même une différence radicale : dans votre exemple, les causes et les effets sont du même ordre, alors que dans ce dont nous parlons, il s’agit d’effets qui ont des causes de natures différentes.

M. GUERIN. — J’y reviendrai; je vais précisément aborder cet aspect de la question. Devant le phénomène brut, nous n’avons pas à savoir si les causes sont ou non différentes des effets. Nous n’avons pas à savoir si ce phénomène remonte le temps ou s’il obéit à la causalité, nous avons à le constater, un point, c’est tout. Et c’est justement là qu’il y a blocage chez les gens qui refusent le phénomène. Du moment que ce phénomène semble, dans beaucoup de cas, remonter le temps au lieu d’obéir au grand principe du déterminisme, de la causalité, on nous dit : il n’est pas rationnel, donc il n’est pas réel.

Je voudrais distinguer deux parties dans mon intervention. La première, c’est que l’existence d’un phénomène est indépendante de sa nature. Nous constatons simplement ce phénomène.

Si nous le constatons, nous, seuls, les autres peuvent en douter. Si, au contraire, il est confirmé par d’autres qui l’ont constaté dans les mêmes conditions, en répétant les expériences de la même façon, si l’on parvient à dégager des lois, même absurdes en apparence, automatiquement nous pouvons croire à sa réalité.

Dans un premier temps, il faut ainsi savoir si les phénomènes sont réels. Il faut donc les soumettre à des tests. Il faut avoir un esprit extrêmement critique, mais un esprit critique qui échappe aux a priori de la vie ordinaire et à ce qu’on est habitué à voir tous les jours. Nous devons uniquement savoir s’il y a fraude ou non, si le phénomène existe ou non.

Pourtant, à ce propos, nous devons dénoncer une fâcheuse tendance de la science moderne qui naît dans tant d’esprits théoriciens : du moment que les connaissances actuelles ne permettent pas d’expliquer un phénomène, ce phénomène n’existe certainement pas.

Autrement dit, je pense que le tout n’est pas de croire ou ne pas croire aux phénomènes qui nous intéressent ici, mais uniquement de savoir si les effets qui se produisent et la vision que l’on en prend ne sont que l’expression d’une invention ou d’un rêve ou, au contraire, révèlent une réalité physique.

Il y a beaucoup de cas où il est extrêmement difficile de trancher mais j’estime que s’il est vrai (et je ne prends pas parti) que des gens comme Geller ou d’autres réussissent à plier un objet dans un tube scellé, on se doit d’accepter ce phénomène.

Je passe maintenant à la seconde partie de mon intervention.

Au niveau de ce qui est naturel et de ce qu’on appelle surnaturel, il y a, je crois, une confusion invraisemblable dans les esprits et je voudrais modestement tenter de préciser mes propres réflexions à ce sujet.

D’abord, le mot surnaturel ne veut rien dire. Je crois que tout ce qui est dans la nature est naturel et, pour ceux qui croient en Dieu, que Dieu lui-même est naturel dans la mesure où Il est au-dessus de la nature, mais en fait cependant partie.

Cela dit, on parle de paranormal. C’est déjà moins inexact, car effectivement notre vie courante est tributaire du fait que tout a une cause, c’est-à-dire du déterminisme classique.

Cette conception ne laisse pas de place à d’autres phénomènes, tout aussi naturels, mais qui, eux, ne dépendent pas de ce principe de causalité.

Aussi, au lieu du mot surnaturel vaudrait-il peut-être mieux employer le mot paranormal, que déjà les parapsychologues utilisent à juste titre, et qui, à mon avis, est plus pertinent.

Maintenant, Son Excellence Si Hamza Boubakeur a posé le problème de savoir si ce que nous appelons le paranormal, et non pas le surnaturel, relève de la raison ou n’en relève pas.

Effectivement, là, le problème reste posé. C’est que, probablement, notre raison n’est pas au sommet de l’univers, même aux yeux de ceux qui ne sont pas croyants. Il est très admissible, en effet, que nous ne soyons qu’un simple chaînon dans l’évolution des êtres vivants et que, par suite, il existe dans l’univers d’autres êtres infiniment plus intelligents que nous. C’est envisageable. Donc on peut très bien concevoir qu’il y ait des intelligences au-dessus de la nôtre, de même que la nôtre transcende complètement celle des mammifères inférieurs.

Cela veut dire que nous devons, un jour ou l’autre, constater des phénomènes qui transcendent notre raison. J’en suis convaincu. Ce n’est même pas la peine d’être croyant pour en arriver à cette conclusion.

Cela dit, au sujet de phénomènes qui, apparemment, transcendent notre raison, nous n’avons pas le droit de dire qu’ils la transcendent à coup sûr. A cet égard, je connais des spécialistes de la physique théorique qui commencent à reprendre les équations de la relativité, à faire de la topologie dans l’espace-temps, et à montrer que l’on pourrait très bien obtenir des phénomènes qui soient, non pas des conséquences de phénomènes passés, mais des conséquences du futur.

Ce que je veux dire c’est qu’actuellement, il semblerait que le non-déterminisme ainsi qu’un temps s’écoulant dans les deux sens, soient des éventualités que la physique commence à envisager sérieusement. Au sujet de ce qu’on appelle télépathie, il vaudrait mieux parfois parler de clairvoyance, parce que, précisément, la clairvoyance est une vision projetée dans le futur ou dans le passé. Je pense alors que les phénomènes qui font appel à des modèles d’univers, comme on dit dans le jargon scientifique, vont plus loin que notre bon sens commun, et l’erreur de beaucoup de personnes, c’est de parler toujours d’irrationnel, alors que nous ne connaissons pas encore, au fond, toutes les possibilités de notre cerveau. Nous ignorons encore si ces phénomènes dépassent ses possibilités de rationalisation, car nous ne les avons pas explorées à fond.

Je ne dis pas que c’est vrai ou que c’est faux. Nous ne le savons pas, et nous n’avons pas le droit de dire : « du moment que c’est irrationnel, c’est douteux, ou bien c’est au-delà de la science », etc… Nous n’en savons rien. Actuellement, je le répète, les gens cherchent: des physiciens, des théoriciens des mathématiques, de la topologie de l’espace-temps, de la texture de l’univers, me racontent qu’ils débouchent sur des hypothèses extraordinaires. Par exemple, sur des voyages que l’on pourrait faire sans utiliser l’espace, uniquement en concentrant de la matière et de l’énergie autour d’une bulle, avec une telle densité qu’on pourrait se retrouver à des millions d’années-lumière d’ici sans avoir parcouru le chemin des étoiles. Ce n’est pas une matérialisation au sens où on l’entend généralement, ce n’est pas du magnétisme au sens où l’entendent les charlatans, c’est de la physique qui n’est pas encore applicable, mais qui pourra peut-être l’être un jour.

Soyons donc prudents. Considérons que les phénomènes que le bons sens commun n’explique pas, ne sont pas faux pour autant, qu’il faut en admettre la réalité s’ils sont confirmés par des témoignages indépendants et si un examen sérieux des protocoles montre qu’il n’y a pas de fraude. Acceptons-les comme ils sont et ne concluons pas qu’ils sont surnaturels ou irrationnels.

SI HAMZA BOUBAKEUR. — Je voudrais répondre ici à quelques questions.

Tout à l’heure M. l’Abbé Resch a parlé de la mystique islamique, et il a dit que, précisément le suprême degré de cette mystique, c’était l’union avec Dieu, ce dont on peut tirer certaines conclusions.

Je tiens à dire que ce n’est là qu’une tendance. Vous allez penser que je cherche la petite bête, mais il ne s’agit bien là que d’une tendance de la mystique islamique. Elle fait en effet de Dieu une essence inconnaissable, mystérieuse, inaccessible, et aucune créature ne peut fusionner en Dieu. C’est cela la mystique traditionnelle. Quant à celle qui consiste à s’unir à Dieu, elle est en rapport avec la mystique hindoue; elle est en dehors de la tradition.

Maintenant, je reviens à vous, M. Guérin.

Il est facile de critiquer les définitions, mais encore faut-il les remplacer par des définitions plus exactes. Pour les musulmans le terme surnaturel signifie au-delà de la nature. Le surnaturel : c’est ce qui n’est pas dans la nature, en quelque sorte ce qui est à la périphérie de la nature, au-dessus ou au-dessous d’elle et n’est pas saisissable par le raisonnement.

La nature obéit à des lois et pour nous il y a un déterminisme universel. On connaît le rôle de la prédestination, en Islam : l’Islam est la religion de la prédestination. Mais le surnaturel, ou le supranaturel, c’est, pour les métaphysiciens, ce qui n’obéit pas aux lois ordinaires observables dans la nature. Il ne s’agit pas de faire de la mystique ou de la métaphysique, c’est simplement un mot que l’on emploie parce qu’on n’en a pas trouvé de plus juste ou de plus exact, d’autant plus qu’il s’agit là de phénomènes obscurs. Pour votre part, vous opposez normal et paranormal, le normal étant ce qui est régulier, habituel.

M. GUERIN. — En physique, le normal c’est ce qui est conforme à la règle.

SI HAMZA BOUBAKEUR. — N’entrons pas dans les nuances ; ce qui est anormal, c’est ce qui est irrégulier, c’est ce qui est en marge de la règle. Maintenant, nous pourrions rester des heures à faire du byzantinisme, c’est-à-dire à discuter du sexe des anges, mais il semble qu’il y ait certains phénomènes que la raison finira peut-être par appréhender, mais aussi certains autres que la raison n’arrivera pas à appréhender, parce que ces derniers relèvent de facultés autres que la raison, ou requièrent des méthodes différentes de celles qu’elle propose.

Vous parliez tout à l’heure de phénomènes et de causalité ; nous savons tous que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, et vous avez eu raison de dire que l’on est obligé d’étudier les phénomènes en eux-mêmes, sans nous préoccuper outre mesure de leur causalité. Mais comment pourrions-nous les comprendre si nous faisions totalement abstraction de leur causalité ?

M. GUERIN. — Mais si, précisément, nous le pourrions.

SI HAMZA BOUBAKEUR. — La physique s’occupe de lois générales. Mais nous connaissons aussi des disciplines qui ne sont pas du tout fondées sur le général. Ainsi l’histoire, c’est la science du particulier. Nous n’arrivons pas à mettre l’histoire en équation; nous constatons des coïncidences, et quand les phénomènes historiques se reproduisent avec une certaine similitude, on a l’habitude de dire, à tort ou à raison, que l’histoire est un « éternel recommencement ». Pour ma part, je ne partage d’ailleurs pas cet avis.

Pour en revenir aux phénomènes qui nous intéressent, nous les constatons, nous en avons vu tout à l’heure. Mais comment les expliquer? Ce ne sont pas des phénomènes nouveaux, on a pu les observer sur tous les points de la terre et à tout moment. Je vous ai parlé tout à l’heure de la géomancie, mais je pourrais vous parler aussi de phénomènes d’apparition. Je ne les admets pas. Pourquoi ? Parce que ma raison est incapable de me les expliquer, et cette incapacité n’est pas personnelle; elle est celle de la raison de Monsieur « Tout le Monde » et elle crée, en fait, un doute sur leur existence. Alors on suppose volontiers qu’elles cachent du charlatanisme.

M. GUERIN. — Qu’il y ait du charlatanisme dans ce que l’on a présenté, personne n’a jamais dit le contraire.

SI HAMZA BOUBAKEUR. — Il faut parvenir à cerner le sujet, ne serait-ce que pour le respect de la vérité, et parce que la science chez les théologiens a aussi ses adorateurs. Il faut que l’on puisse arriver scientifiquement à donner à ces phénomènes une explication, sans nous embarrasser de définitions. Il faut, pour tout dire, parvenir à la compréhension de ces phénomènes.

M. JAIS. — Je voudrais éviter un contre-sens que l’on a pu faire sur ma pensée. J’ai dit que pour nous, et pour moi en particulier, le réel ne se réduit jamais au rationnel. Autrement dit, en dehors de ce qui est rationnel je crois qu’il y a mille et une chose que nous n’arrivons ni à capter ni à percevoir. Donc, je ne mets pas en doute la réalité de ces phénomènes dont on nous parle et qui n’obéissent pas à la loi générale. Je dis tout simplement que si ces phénomènes existent, il faudra que la science, au nom de principes absolument opposés à ceux qu’elle adopte aujourd’hui, finisse par les interpréter et par les intégrer.

Je voudrais insister aussi sur un point : je ne nie pas ces choses-là, je n’ai pas à les nier, je dis simplement que je ne m’y intéresse pas outre-mesure, ma nature étant ainsi faite que je ne me sens pas attiré par elles. Je me dis aussi : à quoi cela peut-il m’avancer?

S’il s’agit de découvrir une tranche de la réalité qui m’échappe actuellement, je crois qu’on finira par l’intégrer malgré tout dans la connaissance humaine, que l’on donne à ce mot connaissance telle ou telle définition que l’on voudra. Ce qui me préoccupe, moi (je suis positif à l’extrême, c’est presque maladif) c’est de savoir dans quelle mesure toutes ces recherches, le fait de se consacrer à ces problèmes, pourra m’aider à faire en sorte que l’homme arrive à se dominer, à être tout simplement un homme.

M. GUERIN. — On peut dire la même chose de toute la recherche.

M. JAIS. — Non, car, en fait, mon grand problème est de faire en sorte que l’on édifie une société vraiment humaine, une république universelle. Pour le reste, si je ne suis pas parvenu à percer certains mystères, ce n’est pas tragique. Si la connaissance de certains mystères me permet d’obtenir à coup sûr une amélioration sensible de la moralité, alors, à ce moment-là, allons-y. Sinon, je n’en concluerai pas que c’est une activité absolument stérile, bien au contraire, mais qu’on ne sait vraiment pas ce qui en sortira dans l’intérêt même de l’humanité. Or, là, j’ai des devoirs plus urgents.

M. le Professeur TOCQUET. — Je voudrais revenir un peu sur la terre. Je crois que lorsqu’on parle de la science, il vaudrait mieux parler des scientistes.

M. GUERIN. — Non, pas vraiment. Il y a une grosse majorité de savants qui ne connaissent pas les données de base et qui partent avec l’idée préconçue et a priori que, du moment que dans l’immédiat ils ne comprennent pas, c’est faux. Par exemple si, il y a un siècle, on avait présenté une bombe nucléaire à un chimiste, il aurait dit que c’est impossible, qu’on ne peut pas construire une telle bombe nucléaire parce que la chimie ne peut pas le faire. Mais on ne savait pas alors qu’il n’y avait pas que la chimie. Aujourd’hui, nous savons qu’il y a autre chose qui transcende la chimie et va plus loin. On découvre toujours des lois qui font progresser les sciences actuelles.

Si bien que, vis-à-vis des phénomènes dont nous parlons, moi aussi je suis très réservé, non pas en ce qui concerne leur réalité mais leur interprétation. Je ne sais pas si elle sera rationnelle ou non. Ce sera peut-être la raison de demain qui existe déjà dans notre tête, mais nous ne savons pas encore l’expliciter. Donc on n’a pas le droit de dire que ces phénomènes ne sont pas rationnels.

M. TOCQUET. — Je voudrais ajouter que le film est intéressant au point de vue ethnologique, mais j’y ai vu pas mal de phénomènes d’hystérie, et même de phénomènes épileptiques. Je crois que vous ne me contredirez pas.

Quant à l’interprétation de ces phénomènes, il est extrêmement difficile de la donner car ce n’est pas là de l’expérimentation, mais de l’observation. Je ne suis pas absolument sûr, par exemple, que nous avons assisté à une lévitation, je ne suis absolument pas sûr que nous avons assisté à une guérison de type paranormal ou à une extraction d’aiguilles ou à tout autre chose. Je suis un peu prestidigitateur, et, tous ces phénomènes-là, je pourrais les reproduire assez aisément, puisqu’à la télévision j’ai produit une lévitation de guéridon et que personne n’y a vu de fraude.

M. André DUMAS. — Je voudrais dire un mot sur la notion de surnaturel, dont on a déjà beaucoup parlé. Mais il est bon que je précise ma position à ce sujet, ne serait-ce que par rapport aux différentes personnes qui ont déjà précisé la leur.

J’abonde volontiers dans le sens de la définition qui en a été donnée, à savoir que tout est naturel et qu’il n’y a, en fait, que de l’inhabituel, ou du moins normal comme dirait le Professeur Tocquet.

Je pense qu’il faut rappeler qu’il y différents niveaux d’observation. Par exemple un être qui serait au niveau des phénomènes de capillarité pourrait considérer que toutes les caractéristiques des phénomènes de capillarité dominent la réalité, alors que pour nous ils sont exceptionnels et tout à fait secondaires.

Par conséquent, je pense aussi qu’il n’y a rien d’irrationnel dans les phénomènes qui nous intéressent, en tout cas qu’on ne peut pas dire, a priori, qu’ils sont irrationnels. Il y a des choses que nous ne comprenons pas encore, sans doute, mais c’est la méthode scientifique, en définitive, qui doit les éclairer.

Pour en revenir au film, je dois dire que sa vision m’a convaincu de ma caractéristique cartésienne congénitale, et qu’elle m’a vivement renforcé dans cette position. C’est un peu paradoxal, car vous n’ignorez pas, que je représente ici le spiritisme. En fait, autant je me sens près des paraspychologues, même s’ils ne sont pas encore convaincus de la survivance de l’être spirituel après la mort, autant je me sens à mille coudées de ces gens qui évoquaient les esprits avec de petites lumières, et pratiquaient toutes sortes de cérémonies qui, à mes yeux, appartiennent beaucoup plus au domaine de la psychiatrie.

Et puisque j’ai parlé de Descartes, je dois dire que Descartes a eu des illuminations. Son Discours de la Méthode, il ne l’a pas élaboré comme un penseur rationnel dans le sens étroit du mot, mais aussi avec la collaboration de l’inconscient, du subconscient et de la raison, qui, je crois, est le modèle même de toutes les grandes découvertes scientifiques et philosophiques.

Or, cette constatation nous rapproche de ce plan transcendant de pensée que le Docteur Osty définissait comme étant le siège des phénomènes parapsychiques. Il était parvenu à cette conviction qu’il existait à l’intérieur de l’homme un plan de pensée transcendant qui n’était plus absolument dépendant des catégories traditionnelles du temps et de l’espace, ou qui l’était en tout cas moins que le plan de la pensée ordinaire. Je suis de plus en plus convaincu de cela. Mais aussi je suis de plus en plus convaincu que les phénomènes parapsychologiques doivent être examinés avec un esprit de rigueur extrême. En cela je suis tout à fait d’accord avec Richet quand il disait qu’il faut être aussi rigoureux dans l’expérience qu’hardi dans l’hypothèse.

Et c’est sans doute là que je ne serai pas toujours d’accord avec les parapsychologues contemporains qui, souvent, ne se montrent pas assez hardis dans l’hypothèse, tout en se rappelant qu’une hypothèse, c’est un moyen de travail, un moyen de découverte, que ce n’est pas un dogme, que c’est une chose qui doit être examinée.

Je voudrais faire une sorte d’analogie avec la théorie de l’évolution. Il est certain que s’il n’y avait pas eu de penseurs assez hardis, comme Darwin, pour rapprocher certains faits anatomiques, biologiques, de répartition géographique des espèces, on n’aurait pas énoncé la théorie de l’évolution. Cette hypothèse, dans le fond, a été payante au point de vue scientifique. Peut-être y a-t-il un peu trop de timidité chez les parapsychologues. Non pas que je leur demande d’adopter la thèse de la survivance que je défends moi-même, et je les remercie même de ne pas s’en occuper. Je combats même dans les rangs de mes collègues spirites pour défendre la position des parapsychologues, qui ont le devoir d’être extrêmement prudents, ne serait-ce que pour faire pénétrer la simple reconnaissance des faits parmi les membres du corps scientifique. Il est évident, par ailleurs, qu’il ne faut pas aller trop vite, parce que vouloir essayer d’imposer, avec les faits, des théories a priori, on risque de cabrer les gens, et Dieu sait s’ils sont déjà suffisamment déroutés par ces phénomènes.

M. TOCQUET. — D’autant que la théorie de la survivance est peut-être inutile pour expliquer certains phénomènes.

M. DUMAS. — Absolument. C’était la position, je le rappelle, de Gabriel Delanne. Il écrivit que toutes les fois que l’on peut expliquer un phénomène par le subconscient, la télépathie, la clairvoyance, etc… il est inutile de faire appel à une intervention spirituelle extérieure. C’est ma position, c’est celle que je défends, c’est pourquoi je pense que les phénomènes sur lesquels les hypothèses de la survivance peuvent s’appuyer sont extrêmement rares. Mais il vaut la peine de les examiner, et même d’organiser des débats, ne serait-ce que pour cerner les hypothèses, les mettre à leur vraie place. Je pense que c’est là quelque chose qui élargira le champ de nos idées.

On ne peut pas éviter que la parapsychologie soulève des problèmes métaphysiques et philosophiques. La biologie en soulève, la cosmologie aussi, et par conséquent la parapsychologie en soulèvera automatiquement. Je crois donc qu’il est inutile d’essayer de les éliminer systématiquement. Ce qu’il faut, c’est que la parapsychologie sache bien montrer ses limites en tant que science de recherche et fasse la part, dans un débat plus large, des différentes hypothèses qui se présentent.

M. TOCQUET. — C’est le problème de l’économie des hypothèses.

M. BONNE. — Je rejoins ce que disait M. Dumas, tout au moins selon l’image que je m’en fais : le surnaturel est un phénomène inexpliqué, qui est en attente d’une explication physique, ou physiologique, ou philosophique. C’est tout ce que je puis dire, dans mon optique à moi, éditeur, qui ai besoin de faire une sorte de synthèse des choses pour éventuellement accueillir des manuscrits qui puissent m’intéresser.

M. DUMAS. — Puisque vous venez de me citer, permettez-moi de corriger un peu ce que vous venez de dire : j’ai été plus nuancé. J’ai dit que l’on ne pouvait pas encore préciser où s’arrêtent les possibilités de notre raison et de nos connaissances pour expliquer ultérieurement des phénomènes qui, pour le moment, ont l’air d’être absurdes.

J’ai dit que cette apparence d’absurdité n’est pas nécessairement anti-scientifique dans la mesure où les théoriciens de la physique laissent déjà entrevoir des ouvertures dans ce sens. Cela dit, je ne sais pas jusqu’où cela peut aller; j’ai, au contraire, insisté sur le fait que notre esprit humain n’a certainement pas, du fait que nous ne sommes qu’un maillon dans l’évolution biologique, une raison toute puissante, une super-possibilité intellectuelle qui permettrait d’englober tous les aspects de l’univers. De sorte que j’admets bien qu’il y ait des choses certainement explicables, mais lesquelles ? Je ne peux pas le dire à l’avance.

M. TIZANÉ. — Je ne suis pas un scientifique, je ne pourrai donc parler que de constatations faites par des gendarmes et par moi-même. C’est tout ce que je pourrai faire, sans me prononcer sur aucune cause.

Je dirai la chose suivante : les phénomènes de hantise, qui sont actuellement plus nombreux qu’on ne le suppose généralement, peuvent être effectivement constatés. Il y a quelques jours, j’étais invité à Radio-Strasbourg pour discuter avec Ménie Grégoire. Elle avait en main une liasse de lettres de personnes qui lui écrivaient pour signaler des phénomènes de ce genre. Parmi ceux-ci une bonne moitié étaient des phénomènes de petite hantise, dans le genre de ceux que j’ai étudiés.

Les interventions des gendarmes sont motivées par des délits. Pour qu’un gendarme intervienne il faut qu’il y ait plainte portée. S’il y a plainte, les gendarmes enquêtent, entendent les témoins et dressent procès-verbal de toutes les constatations. A priori, le gendarme intervient de façon tendancieuse, puisqu’il ne croit pas au phénomène paranormal, autrement dit, son action est axée obligatoirement vers une responsabilité humaine. Il en découle que si, parfois, et même assez souvent, il constate une causalité différente, le gendarme doit la signaler. Il n’y a jamais manqué.

Il se trouve que les gendarmes ont pu assister — j’y ai assisté personnellement — à des phénomènes paranormaux, des phénomènes de lévitation, de transport ou de jets d’objets, ou d’action subjective exercée par une puissance inconnue, que je ne puis expliquer, sur un sujet humain.

Je vais citer, par exemple, une manifestation que je situerai dans son endroit exact, à Sessuel près de Vienne. Le sujet, une femme, est assis sur une chaise — le sujet, c’est-à-dire la personne qui se trouve être au centre d’une manifestation paranormale (une petite hantise : projection d’objets, bris, etc…) — le sujet, donc, est assis sur une chaise. Elle dit : « je sens qu’une force me pousse à casser cette tasse ». Elle n’obéit pas, mais la tasse se déplace par ses propres moyens et va se briser. Donc, le sujet ressent une impulsion. D’où vient-elle ? Je n’en sais rien.

Une autre fois, me trouvant seul dans une pièce, portes closes, avec une jeune femme, épicentre d’une manifestation depuis quatre-cinq jours, je quitte un instant le sujet des yeux (en fait, dans la pièce, il y avait le sujet, sa grand-mère et moi) puis, en reportant mon attention sur elle, je la vois qui prend une bouteille et fait le geste de la casser sur la tête de sa grand-mère. Le sujet me dit : « Quelque chose me dit de casser cette bouteille sur la tête de ma grand-mère, et quand vous m’avez regardée, cette même chose m’a dit : pose la bouteille ».

Il y a, dans tous ces cas, des phénomènes objectifs produits par une puissance X… que je ne suis pas qualifié pour juger, et un phénomène subjectif provenant de cette puissance qui agit sur le subconscient du sujet.

Vous avez vu, tout à l’heure des aiguilles que l’on retirait du corps d’une personne. Je peux signaler un cas qui s’est produit à Montfort-sur-Meux, dans l’Ille-et-Vilaine, en 1938, à 50 mètres de la caserne de gendarmerie.

La plaignante, Mme Vve Bierge adresse une lettre au Procureur : « Monsieur le Procureur, il se produit depuis quelques jours des faits extraordinaires dans ma maison; ce sont des aiguilles qui viennent se piquer dans mes aliments, ce qui est très dangereux pour mon entourage et pour moi-même ».

Réaction du Procureur quand il reçoit cette lettre : il la transmet au juge résident en le priant de le renseigner, d’abord sur l’état mental de la plaignante. Au cas où elle serait dangereuse pour l’ordre public, il y a lieu d’aviser, et c’est alors aux autorités municipales d’agir.

Le juge étudie l’affaire et, quelques jours après, il écrit au procureur dans ce sens : « Monsieur le Procureur, les phénomènes avaient cessé lors de la première intervention de la gendarmerie et de l’éloignement de Marie A.T., l’une de ses employées. Les phénomènes ont recommencé hier, au retour de cette employée ; un incendie se serait même déclaré dans un tiroir, qui aurait eu des causes spontanées ».

A ce moment là, le Procureur envoie une réquisition au capitaine de gendarmerie : « Nous, Procureur de la République (…), requérons le capitaine de gendarmerie, (…) de vouloir bien faire une enquête sur les agissements de la jeune A.T., et éventuellement de ses complices. »

Vous voyez que le Procureur était déjà axé, comme les gendarmes, sur la responsabilité strictement humaine.

Les gendarmes viennent et assistent alors à des manifestations — je vous les cite en gros, le procès-verbal comprenant une dizaine de pages. En présence du docteur, on fait déshabiller la jeune A.T., on la place dans une pièce. Elle est recouverte d’un sarrau noir et surveillée par cinq gendarmes. Marie A.T. dit alors : « on me pique à tel endroit ». Le docteur s’avance et retire une aiguille qui est enfoncée jusqu’à la tête dans la peau de Marie A.T. Le phénomène se produit une dizaine de fois.

Les manifestations ont cessé quand le sujet a été renvoyé par Mme Bierge.

Seulement, il y a une chose qu’il faut considérer, c’est que ces phénomènes ont débuté le jour du décès d’une tante, au moment où la tante gisait encore dans une pièce voisine de l’endroit où ils ont commencé à se produire.

Je ne me prononce pas. Je constate simplement les faits. Des affaires de ce genre, j’en ai étudié une centaine pendant toute ma carrière, sur pièces ou sur place.

Bien sûr, on peut toujours nier les faits, mettre en cause la fragilité des témoignages. On peut toujours discuter à ce sujet.

Je vous citerai par exemple le cas d’une affaire dans laquelle je suis personnellement intervenu. Dans une maison, j’avais assisté à des phénomènes en compagnie de cinq personnes. J’ai alors demandé à passer la nuit dans cette maison, seul avec le sujet. Celui-ci était une fillette de 15 ans. Nous nous disposons autour d’une table sous une suspension au-dessus de nos têtes (tout était brisé dans la maison, il ne restait plus rien). Je voulais faire faire de l’écriture automatique au sujet. Vous me direz que j’ai obéi là à une idée préconçue. Peut-être, mais je voulais qu’il écrive automatiquement. Je lui dis alors : « Posez la main sur un papier, laissez-là courir et écrivez ce qui viendra, etc… »

Voici ses paroles telles qu’elles figurent au procès-verbal : « Ses mains glacées sont très désagréables. Je veux bien rester à condition qu’il n’y ait plus de glace dans cette maison ».

Nous étions tous les deux autour de la table. Chacun de nous avait les mains sur la table. A un certain moment, la suspension part en éclats et nous sommes arrosés par des milliers de projectiles.

C’était une boîte de farine qui avait jailli d’une étagère pour venir briser la suspension. Nous étions tous les deux enfermés dans la pièce, sans personne d’autre pour pouvoir dire s’il y avait un truc ou non.

M. TOCQUET. — Ce genre de phénomènes arrive très souvent.

M. TIZANÉ. — Je vais vous citer encore un cas. Je peux le nommer : il s’agit de l’affaire Schwartz, en Meurthe-et-Moselle. Depuis quelques jours, à 9 heures du soir, on frappait à la porte de la ferme. « Qui est là ? » demandait le fermier, puis il ouvrait la porte : personne. Il avertit les gendarmes de la brigade locale. Ceux-ci arrivent puis attendent à l’intérieur avec le fermier. Rien ne se passe.

Les gendarmes disent alors : « Vous voyez bien, personne ne frappe ». Et ils ne reviennent pas le lendemain : on recommence à frapper à la porte. Ils reviennent encore une autre fois : on ne frappe pas.

A ce moment, les gendarmes se disent : « Nous allons nous rendre sur les lieux sans que le fermier le sache ». Ils vont alors se poster, avec une lampe électrique, assez loin de la porte. Celle-ci est ébranlée par des coups à plusieurs reprises. Le fermier crie : « Qui est là ? » Il n’y a personne, mais les gendarmes ont entendu le bruit. Ils furent obligés de mentionner sur le procès-verbal : « Ces bruits sont provoqués par une force — puisqu’ils ne doivent pas se prononcer — une force qui se manifeste à distance. »

Voilà ce que porte le procès-verbal de gendarmerie. Très bien. Mais quelques jours plus tard, un incendie éclate à l’heure même où se produisaient les coups. Une partie de la ferme est détruite. Quatre jours plus tard, nouvel incendie qui éclate encore à l’heure exacte où se produisaient les coups et détruit le reste de la ferme. Voilà une coïncidence.

M. JAIS. — Certains expliqueraient cela par la psychologie.

M. TIZANÉ. — Expliquez, Messieurs. Moi, gendarme, j’ai à constater et je constate. Je n’ai pas à faire de déductions : c’est vous qui les faites.

M. TOCQUET. — A la clinique d’Arcachon, ce fut la même chose. Il y avait un agent de police qui surveillait l’endroit où se produisait le même phénomène. C’étaient des cailloux qui tombaient verticalement. Des malades étaient allongés sur ce qu’ils appellent des civières, sur une terrasse, et, en plein jour, il leur tombait dessus des cailloux, quelquefois des graviers, ou des cailloux gros comme le poing, où même encore des demi-briques. Par conséquent, c’était dangereux. Chose surprenante, ces cailloux suivaient des trajectoires absolument insolites, c’est-à-dire arrivaient d’abord horizontalement, puis tombaient brusquement. Chose encore plus curieuse certains de ces cailloux sortaient d’une fenêtre dans une pièce vide dont la porte était fermée à clé. On est évidemment ici en pleine invraisemblance.

Le docteur Cuénot m’a appelé pour voir ces phénomènes. Je n’ai pas assisté moi-même à la chute des cailloux, mais j’ai interrogé tous les malades. Ils n’étaient pas très nombreux, vingt-cinq environ. J’ai aussi interrogé le personnel. On a fini par découvrir que le responsable du phénomène était une jeune fille.

J’ai alors demandé à passer la nuit dans une chambre voisine de celle de cette jeune fille. Vers trois heures du matin, on a frappé quatre coups à ma porte. Au troisième coup j’ai ouvert et le quatrième coup a retenti alors que je tenais encore la porte. Il n’y avait personne.

Cuénot et moi avons ensuite étudié la vie de la jeune fille. Elle avait un certain nombre de problèmes. Puis les phénomènes ont disparu.

M. TIZANÉ. — Ces phénomènes de jets de pierres peuvent aller très loin. J’ai connu un cas, à Savigny-le-Vieux, dans la Manche, qui a duré 32 mois. Des phénomènes de jets de pierres et diverses manifestations, se produisaient, mais seulement à l’extérieur de la maison, chez le maire de la localité, M. Rigaut, ancien instituteur et donc d’un niveau d’instruction assez élevé. Cela a commencé par des pierres qui ont cassé toutes les vitres de la maison. Ensuite, des malveillants ont coupé ses choux, coupé la queue de ses vaches ou y ont fait des nœuds. Le maire était un homme très rationaliste, qui n’a jamais cru au paranormal. Conclusion : il a essayé d’axer les gendarmes sur la responsabilité de voisins, X…, Y…, Z… Les voisins ont été inculpés, les gendarmes, au cours des enquêtes, ayant établi plusieurs procès-verbaux d’une dizaine de pages. Ils étaient en effet nuit et jour à Savigny-le-Vieux. Ils ont ainsi réuni des éléments qui laissaient supposer que X…, Y…, Z… etc. pouvaient être les instigateurs de ce qui se passait. Ces personnes furent toutes convoquées au tribunal, mais alors qu’elles s’y trouvaient, les jets de pierres recommencèrent de plus belle, donc en leur absence.

A la lecture des procès-verbaux de gendarmerie le procureur avait déduit que l’origine des manifestations se situait autour de la bonne du maire. Seulement le maire a toujours nié la responsabilité de sa bonne. Il disait qu’elle était toujours là, à ses côtés quand quelque chose se produisait. Par exemple, un jour, il prend une poularde des mains de la bonne et la poularde tombe dans un seau plein d’eau. Il l’attrape, il est brûlé et l’eau disparaît en vapeur. Il affirme ensuite : « la bonne était devant moi, ce n’est pas elle qui a fait cela ».

Alors le procureur décide d’envoyer sur les lieux la police mobile.

La police mobile s’y est alors rendue. Elle a établi quatre ou cinq rapports, dont j’ai copie, qui essaient de démolir tout ce que les gendarmes avaient établi. La police mobile, elle aussi, localise le phénomène autour de la bonne, sans pouvoir convaincre le maire de cette quasi-responsabilité. Je possède un dossier énorme, tant des lettres écrites par le maire que des réponses du procureur et du juge d’instruction. Ces correspondances citent toutes une personne de l’entourage du maire, mais que l’on ne peut accuser formellement.

Le procureur a dit alors au maire : « A partir de maintenant vous allez tenir un journal de tout ce qui se passera chez vous, et à chaque fois que le phénomène se produira, vous enverrez immédiatement le plan de votre maison avec indication de l’endroit où le phénomène s’est produit. »

Alors, ce malheureux M. Rigaut a tenu un journal d’une épaisseur considérable que je possède encore. Puis il a fini par abandonner. Ce pauvre homme avait quelques vaches, il s’était établi là après sa retraite et cultivait son jardin. A partir du moment où il a trouvé des cailloux dans son lait, des tiges de plantin enfoncées dans le trayon des vaches, des morceaux de verre mêlés aux pommes dans son pressoir, lorsqu’il a vu se dévisser chez lui, dans ses dépendances, tout ce qu’il pouvait avoir comme fouloirs, pressoirs, etc., il a décidé de renvoyer sa bonne. La bonne partie, tout s’est arrêté. Cela avait duré trente deux mois.

M. JAIS. — Je voudrais me permettre de poser une petite question pour mon information : c’était donc la bonne qui était à l’origine de ces phénomènes. Elle ne s’en est pas rendu compte ? Elle ne le savait pas ?

M. TIZANÉ. — Elle ne l’a jamais su. Elle ne s’en est pas rendu compte.

M. JAIS. — Voici le sens de ma question. C’est un problème d’ordre religieux terrible ! Il y a donc une puissance souveraine capable de déterminer un sujet à faire du mal sans qu’il s’en rende compte…

M. TIZANÉ. — Ah non, le sujet ne fait pas de mal !…

M. JAIS. — Il est l’intermédiaire.

M. TIZANÉ. — Il est absolument inconscient.

M. JAIS. — J’essaie de comprendre; il est inconscient, mais toute cette énergie passe par lui. Ce que je cherche, c’est la « responsabilité ». Ainsi, il y a une puissance capable de nous faire faire directement ou indirectement, inconsciemment ou consciencemment un acte. C’est terrible.

SI HAMZA BOUBAKEUR. — Ces faits, qui sont remarquables par leur variété, doit-on les considérer comme des phénomènes sui generis c’est-à-dire se produisant d’eux-mêmes, ou doit-on les considérer comme des faits ou des actes provoqués par divers agents Djinns, diables ou autres qui en seraient les auteurs et dont nous verrions simplement les manifestations?

M. Andréas RESCH. — Ceci nous ramène à l’hypothèse des « possessions diaboliques ». J’ai vécu moi-même plusieurs scènes au cours desquelles étaient pratiqués des exorcismes. Une fois encore, je ne tirerai pas de conclusions comme prétendre que tel ou tel sujet était possédé par tel ou tel démon, ou était frappé d’épilepsie ou de schizophrénie. Ce que je sais en revanche, c’est que le phénomène existe et qu’il est à classer au rayon du paranormal. Nous devons donc informer les gens en leur laissant toute liberté d’en tirer leurs propres conclusions.

En ce qui concerne l’exorcisme, je suis « pour », à partir du moment où la médecine se déclare impuissante à soulager le patient. J’ai vu des cas complètement déroutants en Autriche, notamment une jeune fille qui avait été soignée sans succès pendant douze années par des médecins et des psychiatres réputés. Finalement, les parents l’ont confiée à un prêtre qui l’a recueillie dans sa paroisse, où elle vit près de lui le plus « normalement » du monde. Le résultat est des plus convaincants.

M. TOCQUET (à M. Tizané) : Quelles conclusions en tirez-vous ?

M. TIZANÉ. — Oh, je ne tire pas de conclusions, je me garderais bien d’en tirer parce qu’à partir du moment où je tirerais des conclusions, je ne ferais plus mon métier de gendarme.

M. GUERIN. — C’est-ce que je voulais dire. Il est prématuré de conclure. Il ne faut pas dire que l’on peut faire l’économie d’une hypothèse. On peut, certes, faire l’économie de celle de la puissance inconnue qui dans un certain but se sert de la personne. Mais il ne faut pas raisonner en disant qu’elle n’est pas utile, donc qu’on en fait l’économie. Il faut dire : nous ne savons pas.

M. TIZANÉ. — Ce que je dis, c’est que la puissance en action ne craint rien et elle le prouve.

Un exemple : Dans une affaire de jets de pierres vers 1950, à Ardain, les grêles de pierres cassent tout dans une maison. Depuis quelques jours, elles pleuvent de l’extérieur vers l’intérieur. On monte des embuscades. Les gendarmes sont là, ils sont touchés par ces pierres. On tire des coups de fusil et on s’aperçoit qu’à chaque détonation, la rafale de pierres redouble d’intensité. Autrement dit : « la puissance inconnue se moque du coup de fusil ».

M. DUMAS. — Je ne peux pas vous suggérer d’hypothèse. Je constaterai simplement que, de tous les faits réunis par Emile Tizané, on a l’impression qu’une intervention extérieure veut faire des blagues ou créer des situations embarrassantes. Ce que vous avez dit tout à l’heure au sujet des hantises de la clinique du docteur Cuénot me rappelle une étude du docteur Thomas Bret, qui écrivait dans la Revue Métapsychique juste avant la dernière guerre. Il a publié un certain nombre d’ouvrage où il parlait d’une liaison entre la psychanalyse et la métapsychique. En quelque sorte, il interprétait les phénomènes ainsi : alors que les psychanalystes étudient les résultats des phénomènes dans le comportement ordinaire de l’homme, il voyait pour sa part ce comportement extériorisé sous forme de phénomènes de télékinésie. Je crois qu’il y a une très grande part de vérité dans cette thèse. Je pense qu’elle explique une bonne partie des faits, sans recours à une entité extérieure.

M. TIZANÉ. — Il y a tout de même une chose qu’il faut retenir. Disons tout d’abord que je différencie les petites hantises, celles que j’ai étudiées, des hantises anglaises. Je n’ai en effet retenu que des manifestations objectives ne pouvant pas prêter à critique. Tout ce qui pouvait être fantôme, etc… je n’ai pas voulu en entendre parler. Pour que j’intervienne et pour que je fasse un procès-verbal, il fallait qu’il y ait délit, il fallait qu’il y ait préjudice matériel.

J’ajoute une chose tout à fait curieuse : vous pouvez classer ces petites hantises en deux catégories :

Celles qui se produisent à l’extérieur et pénètrent difficilement à l’intérieur d’une maison et que l’on appelle du terme impropre de « grêle de pierres », parce que souvent ce ne sont pas des pierres. J’ai connu un cas, à Lyon, par exemple, où il n’y avait pas de pierres ; c’étaient des boulets de charbon qui tombaient sur la maison. Donc, phénomènes extérieurs qui entrent difficilement à l’intérieur. Par contre dans le cas de l’affaire de Savigny, dont j’ai parlé, chez le maire, le phénomène est bien entré à l’intérieur; les objets passaient par la porte, par la fenêtre. Dans la seconde catégorie de hantises, on peut classer les phénomènes qui se produisent uniquement à l’intérieur de la maison et suivent assez difficilement le sujet à l’extérieur. Voilà deux sortes de manifestations qui peuvent permettre pas mal de constatations et font réfléchir.

M. DUMAS. — En tous cas, vous possédez là une source de documentation très riche pour les chercheurs.

M. TIZANÉ. — Vous savez comment je me la suis procurée. La gendarmerie me refusait l’accès aux dossiers. Pour avoir la documentation, il a fallu que j’opère de la façon suivante : j’avais créé des dossiers types, c’est-à-dire des dossiers « grêle de pierres », « impulsions que peut ressentir le sujet », « phénomènes se produisant dans telle et telle condition », etc…

Quand un cas parvenait à ma connaissance, j’écrivais au chef de Brigade ou même au simple gendarme, en disant : « il se passe quelque chose dans votre circonscription, vous suivez une fausse piste, vous risquez d’inculper quelqu’un qui n’est pas responsable. Voilà un dossier qui a été établi par des camarades de l’autre côté du territoire. Prenez-en connaissance, cela pourra peut-être vous être utile ». Evidemment, le gendarme compréhensif prenait ce qu’il voulait dans ce dossier et, souvent, j’obtenais de cette façon le procès-verbal qu’il avait établi. Mais souvent aussi, on me le refusait. J’écrivais au capitaine, on me le refusait. J’écrivais au commandant, on me le refusait. Alors j’écrivais : « Monsieur, vous n’êtes pas immortel, j’attendrai qu’il y ait une mutation. Vous êtes tenu de garder les dossiers pendant dix ans dans vos archives, je finirai bien par les avoir. » Je surveillais les mutations et quand il y en avait une, j’intervenais : « Vous devez avoir dans vos archives un dossier sur telle affaire », et souvent, le successeur compréhensif me l’envoyait.

J’écrivais aussi au Procureur. Parfois, je me heurtais à un procureur qui me traitait de fou ou ne me répondait même pas. Et parfois je rencontrais enfin un procureur compréhensif.

Dans l’affaire de Savigny-le-Vieux, dont j’ai parlé tout à l’heure, par exemple, c’est un procureur compréhensif qui m’a permis d’obtenir le dossier.

M. TOCQUET. — Un mot sur l’expérience Girard. J’étudie en ce moment ce cas dont vous avez entendu parler. Girard en passant sa main au-dessus d’une barre métallique, en provoque la torsion. Chose curieuse, on peut même dire plus que curieuse, étonnante, il communique son pouvoir aux personnes qui l’entourent.

Au cours d’une récente réunion, voici ce qui s’est passé : Girard a tordu une barre comme il en a l’habitude en la tenant lui-même et je tenais moi-même une barre. Girard se trouvait à deux ou trois mètres. Chacun de nous a passé la main sur sa barre et elle s’est tordue. La mienne avait un centimètre carré de section : impossible à tordre physiquement. Elle s’est pourtant tordue et j’ai même vu la torsion se produire avec une amplitude de trois centimètres environ.

Il communique, par conséquent, son « pouvoir » aux personnes présentes.

Mieux que cela : on avait placé sur la table une petite plaque de fonte. Si on avait essayé de la tordre, elle se serait cassée : c’était de la fonte. Eh bien, sur la table, à deux ou trois mètres de Girard, la plaque s’est tordue sans qu’il y touche et sans que personne n’y touche. Voilà, expliquez donc cela!

M. DUMAS. — Nous pouvons, je pense, remercier M. Lacroix d’avoir favorisé notre rencontre, qui a été fort instructive.

SI HAMZA BOUBAKEUR. — Je désirerais poser encore une question à M. Guérin. On dit que la gendarmerie possède tout un dossier sur les O.V.N.I. (Objets Volants Non Identifiés).

M. TIZANÉ. — Jean-Claude Bourret a établi un dossier dernièrement. J’ai vu qu’il avait compulsé les rapports de gendarmerie, mais avec les réserves imposées, sans mettre le nom des déclarants, ni l’endroit où cela s’est passé, etc… Alors, je ne sais pas.

Lorsque j’ai demandé l’autorisation de publier mon premier travail, ma demande m’a été retournée. J’avais l’air d’une montagne qui a accouché d’une souris !

M. GUERIN. — Je peux vous expliquer cette histoire d’O.V.N.I. que je connais très bien puisque j’appartiens au Centre National d’Etudes Spatiales (C.N.E.S.). Le Ministère de la Guerre, quand M. Galley était ministre, a demandé officiellement aux gendarmeries et aux préfets, c’est-à-dire à la fois aux places fortes et aux préfectures, de prier les gendarmes d’enquêter sur tous les cas d’O.V.N.I. D’autre part, un accord a été conclu entre le C.N.E.S., en la personne de son directeur, un ami personnel, astrophysicien à Toulouse et s’occupant de l’espace extra-atmosphérique, la gendarmerie et le Ministère des Armées pour que tout soit centralisé au C.N.E.S. Les documents existent. C’est un phénomène réel, mais qui n’appartient pas au paranormal. Nous demeurons dans l’inexpliqué provisoire. Mais c’est un phénomène physique et intelligent.

Personnellement, sans pouvoir vous le prouver le moins du monde, je pense que l’hypothèse populaire n’est pas très éloignée de la vérité. Ces engins seraient propulsés non pas au moyen de miraculeuses fusées, mais par la maîtrise d’une hyper-physique.

Nous sommes probablement confrontés, c’est mon point de vue, à d’autres êtres, mais, là, ce ne sont pas des ectoplasmes, ce ne sont pas des lanceurs de cailloux, il s’agit à mon avis de phénomènes qui commencent d’ailleurs à recevoir des théories explicatives dans le cadre de la physique classique : le vol dans l’atmosphère des O.V.N.I., avec ses effets électromagnétiques, lumineux, ses accélérations, ses freinages, etc…, s’explique déjà de façon classique grâce à la physique actuelle des milieux ionisés. Nous en sommes là.

Pour aller jusqu’aux étoiles, c’est un autre problème; il faut retomber sur le même problème qu’en paraxie, c’est-à-dire manipuler l’espace et le temps. On arrive à une limite supérieure qui nous paraît pour le moment incompréhensible, mais qui n’est pas du domaine de l’irrationnel.

M. TOCQUET. — Est-ce que vous croyez au paradoxe de Langevin ?

M. GUERIN. — Oui, dans le cas de X, Y, Z, T, c’est-à-dire de l’espace-temps à quatre dimensions. Oui, le paradoxe de Langevin est démontré et restera toujours vrai. On ne peut pas aller plus vite que la lumière. Les étoiles sont bien trop loin pour qu’on y parvienne. On ne les atteindra jamais en empruntant l’espace, et s’il y a des moyens d’y « aller » ce sera par d’autres voies que celles que nous permet notre physique. C’est ce qui lève le paradoxe des O.V.N.I. dans la mesure où ceux-ci sont impensables si ce sont des astronefs au sens classique du terme. Il ne peut pas y avoir d’engins qui viennent des étoiles, qui se promènent sur la terre en nombre aussi élevé et qui repartent. Il faut véritablement se servir du temps pour voyager, ne serait-ce que pour aller sur les autres planètes.

***

Son Excellence Si Hamza Boubakeur (1912-1995), descendant du Premier Calife de l’Islam, était une personnalité particulièrement brillante et hautement estimée en France. Agrégé de droit, il a enseigné à l’Institut d’Etudes Islamiques, à la Faculté de Droit et à l’Institut de Recherches économiques et sociales d’Alger, avant de devenir, en 1957, Recteur de l’Institut musulman de Paris. Il a été chargé, comme député à l’Assemblée Nationale et sénateur de la Communauté, de postes à hautes responsabilités politiques. Il est chevalier de la Légion d’Honneur et Grand Croix de plusieurs ordres de chevalerie. Il est l’auteur d’une traduction française (avec commentaire) du Coran, et d’études distinguées sur le folklore algérien et l’histoire de la société musulmane.

Meyer Jaïs (1907-1993) est né à Médéa en Algérie. Il quitte l’Afrique du Nord à l’âge de 13 ans.

De 1925 à 1930, il poursuit ses études à l’Ecole rabbinique de la rue Vauquelin, ainsi qu’à la Sorbonne.

En 1933 il prend le poste de rabbin à Haguenau où il officiera jusqu’en 1938. Il devient alors aumônier de la jeunesse à Paris.

A la veille de la guerre 1939-45, il est mobilisé comme aumônier des fronts de Tunisie. Il part pour l’Algérie ou il servira comme grand rabbin de Constantine.

De retour à Paris en 1945, il occupera divers postes rabbiniques avant de devenir grand rabbin de Paris en 1955 pendant près d’un quart de siècle.

Il prendra sa retraite en 1979. Il est décédé en mai 1993 à l’âge de 86 ans.

Emile Tizané, ancien commandant de gendarmerie. Il a réuni plus de quatre cents procès-verbaux de gendarmerie concernant les phénomènes de petites hantises.

André Dumas (décédé en 1997) fut très longtemps le pilier sans doute le plus actif de l’Union des sociétés francophones pour l’investigation psychique et l’étude de la survivance (USFIPES). Auteur d’un ouvrage considéré comme l’un des classiques du genre : La science de l’âme, il était aussi directeur et rédacteur en chef de la revue Renaître 2000, qui poursuivit, pendant une quinzaine d’années (à partir de la fin des années 1970), l’exploration de cette branche pionnière de la psychologie, dans son sens réel d’étude de la psyché ou âme. Ce bimensuel était un véritable forum international permettant aux lecteurs de dégager au triple point de vue scientifique, philosophique et moral, les conséquences des recherches parapsychologiques, d’enrichir le dossier de la survivance et d’examiner, dans les conquêtes de la science contemporaine, tout ce qui peut contribuer à répondre aux questions fondamentales.

Robert Tocquet (1898-1993)  Professeur de Sciences Physiques, Chimiques et Naturelles, auteur de 53 ouvrages sur diverses sujets, il fut Officier d’Académie, Officier de l’Instruction Publique et Chevalier de la Légion d’honneur. Il a connu personnellement les grands métapsychistes du 20e siècle.