Pensées personnelles et impersonnelles de Chiragh


15 Jun 2013

(Revue La pensée Soufie. No 2. 1981)

(Pourquoi ce titre ? Certaines de ces « pensées » sont le fruit d’une réflexion personnelle à partir des expériences d’une vie. Les autres pro­viennent d’une Voix bienveillante venue aux oreilles de Chiragh dans ses perplexités ou ses moments d’épreuve, ou de lucidité. Voix qu’il a traduite comme il a pu. Puissent les unes et les autres trouver quelqu’écho dans l’esprit des lecteurs)

1 – Dieu est cette Réalité que l’on a essayé de mettre à la portée des enfants que nous sommes.

2 – Nul n’est parfait dans l’opinion des hommes ni imparfait dans la vision divine. Tâche de t’en souvenir si tu veux avoir quelque chance d’acquérir l’indulgence, la considération, le respect et l’amour nécessaires pour vivre ici-bas une vie vraiment humaine.

3 – Tant que l’on reproche aux autres ,explicitement ou impli­citement, de n’être pas parfaits, on n’a rien compris au sens de la vie.

4 – Une association de personnes qui ne reconnaît pas le droit de ses membres à la différence est une secte. Et quand bien même elle compterait quatre milliards d’individus…

5 – Nous sommes tous à la recherche de notre identité. Au commen­cement, nous croyons pouvoir nous identifier à une personne qui devient « notre » personnage ; ainsi sommes-nous Jean ou François ou Catherine ou Bernard ; et nous nous mettons tant bien que mal à jouer le rôle qui y corres­pond – de façon tout à fait spontanée et inconsciente d’ailleurs. Ceux qui sont réputés « bien dans leur peau » sont l’exemple d’une identification réussie ; du moins momentanément. Les autres, ceux qui sont de guingois et en porte-à-faux, s’en tirent comme ils peuvent.

Mais il faut réfléchir que cette marionnette, ce polichinelle que nous appelons « moi », nous le déposons chaque nuit dans un lit et nous perdons, au cours des phases de sommeil profond, jusqu’à son souvenir ; comme nous le déposerons, à notre mort, dans un cercueil où nous lui dirons, définitive­ment cette fois, adieu.

Quand un homme a bien saisi cela, il se lève et part à la recherche de son âme.

6 – Souviens-toi dans l’adversité que tu n’as jamais à faire à des individus, à des personnes, mais que tu es simplement engagé dans des relations, des situations et des circonstances. Les unes et les autres ne sont rien que les barreaux d’une échelle où tu es censé monter et non des­cendre. Tu trouves dur de monter. Combien plus encore de rater un barreau et de te casser la figure en tombant !

7 – D’abord clarifier ses motifs. Ensuite laisser tomber ce que l’on a été et ce que l’on est pour regarder ce que l’on veut être. Enfin ne jamais se comparer à qui que ce soit.

8 – L’avers et le revers, le revers et l’avers… Tu crois toujours être assez malin pour choisir l’un sans l’autre. Et c’est toujours en vain.

9 – La vie a-t-elle un sens ? Quel est le sens de la vie ? Certainement la vie a un sens, et dans les deux sens du terme. D’abord la vie va dans une certaine direction. À chacun de ses moments, c’est comme si elle nous posait une question à laquelle nous devons répondre par notre attitude, notre pensée ou nos actes. Car la vie est un milieu intelligent et qui nous parait de plus en plus intelligent à mesure que nous comprenons mieux ce qu’elle attend de nous. Ceux qui comprennent ainsi dans quel sens la vie leur demande, à chaque moment, de répondre, ceux-là progressent. Si au contraire, on suit la vie à contre-sens, on dégringole. C’est une défi­nition du Dharma. Mais il vient certainement une phase où, après avoir suivi assez long­temps la vie dans le bon sens, l’esprit s’ouvre suffisamment pour commencer à comprendre le but qui se cache derrière ce tissu toujours mouvant, changeant déconcertant. Puis-je, puissions-nous à la longue arriver à ouvrir pleinement les yeux !

10 – Quand nous aimons quelqu’un, notre amour en forme une image que nous mettons sur un piédestal ; ensuite de quoi nous attendons que ce quelqu’un se confonde avec l’œuvre d’art que nous avons faite de lui. C’est la source de toute déception. Peut-être la plus grande des vertus est-elle d’apprendre à aimer ceux que nous aimons tels qu’ils sont et non pas tels que nous voudrions qu’ils soient. Et à y bien penser, c’est même la seule manière de connaître d’eux autre chose qu’une illusion.

11 – La vertu est une ossature. Ne pas en faire une ossification.

12 – Il y a deux sortes de sommeil profond. L’un, l’ordinaire, est celui où le niveau de notre conscience descend jusqu’à celui de la matière physique dont le corps est fait. Notre conscience y entre, pour ainsi dite, dans la matière et dort avec elle. C’est pourquoi les gens qui dorment longtemps de cette manière se réveillent fatigués, lourds et mal en train.

L’autre sorte de sommeil semble être beaucoup plus rare. On s’en ré­veille reposé, rafraîchi et purifié. Et dans certaines conditions, la con­science retient comme un lambeau de ce qu’elle a expérimenté dans cet état et cela lui reste comme une lumière et comme une bénédiction.

13 – Définition de l’homme passionné : celui qui prend ses opinions pour la vérité et qui s’y accroche. L’être avisé prend ses opinions pour ce qu’elles sont : des idées limitées, faillibles, révisables.

La passion dans les idées est indissociable de l’ego. C’est la force de l’ego qui fait celle de la passion.

Pourtant l’être passionné peut être un grand artiste et c’est alors que l’art, pour lui, peut devenir la voie du salut.

Car il faut parfois la longueur d’une vie à un esprit réfléchi pour comprendre la parenté profonde, mieux : l’identité qui existe entre l’ex­périence esthétique et l’expérience religieuse. Mais je ne parle pas de n’importe quelle expérience esthétique, ni de n’importe quelle expérience religieuse.

14 – Nous ne pouvons comprendre chez les autres que ce que nous connaissons déjà chez nous-mêmes. Celui qui débute dans cette voie comprendra ce qui est à la surface : les sentiments simples, les motivations apparentes, les pensées conventionnelles. Celui qui s’est avancé plus loin aura levé quelques voiles : il percevra les sentiments que l’on cache, par crainte ou par modestie, les motivations qui sont comme un conduit coudé : elles changent de direction à mesure qu’on en cherche l’origine ; il pourra même percevoir les pensées qui naissent du cœur, comme vous frappe dans sa vie intense et mystérieuse un poisson qui monte vers la lumière hors des domaines glauques de l’eau. Quant à celui qui est au terme de son voyage, qui a sondé son propre enfer et fait l’ascension de son plus haut paradis, que devient devant lui son semblable ? Un livre ouvert.

En vérité, si vous cherchez à quel niveau s’est élevé un être, vous le trouverez dans l’ampleur et la justesse de sa vision d’autrui et dans la profondeur du respect que cette vision lui inspire.