Dominique Casterman : Perception holistique et lucidité


20 Nov 2016

A. Le monde comme un tout

Une observation attentive de ce qu’on appelle communément la nature, montre que toute chose est par elle-même un tout indivisible s’intégrant dans d’autres ensembles pour former des totalités plus complexes. Même si nos yeux ne nous le montrent pas directement, nous savons qu’il est rationnellement indiscutable d’admettre que chaque partie apparemment séparée entretient avec l’environnement des relations affectant sa nature, comme dans un organisme vivant. Peut-être même que l’univers dans son ensemble peut être assimilé à un organisme vivant. Mais cette vision d’unité a été reléguée au second plan, voire complètement ignorée, pour satisfaire au programme superficiel des sociétés modernes. En fait, nous avons perdu tout contact avec la nature, nous ne sommes plus sensibles, ou en tous cas pas suffisamment, à son langage, à sa véritable beauté.

En d’autres termes, notre vision du monde, la représentation que nous en avons créent de toute pièce la fragmentation de celui-ci en entités séparées sur base de leur différence singulière. Malheureusement il y a un revers d’importance à cette vision séparatrice puisqu’elle multiplie, dans les faits concrets, des situations incohérentes et injustes, des conflits et l’incompréhension réciproque. Dans ces conditions extrêmes, mais hélas quotidiennes, l’unité relationnelle est brisée. Elle est même considérée comme un objectif inaccessible.

L’humanité est constituée d’individus, de communautés, de nations, de races ; de systèmes politiques, économiques, religieux ; de régions climatiques, géographiques…, tous différents les uns des autres. Est-ce un problème ? En soi, il ne devrait pas y avoir de difficultés car la diversité est source de richesse. Mais notre vision séparatrice génère la fragmentation, l’incohérence et le conflit. Il y a alors une très forte tendance à ce que chaque entité fonctionne pour son seul propre compte, sans considérer les liens intimes reliant chaque structure à un ensemble plus vaste.

Prenons un exemple. L’économie constitue un sous ensemble de l’ensemble de l’organisation sociale de l’humanité, et l’économie de marché est un sous ensemble de l’économie tout court. Les pays industrialisés sont parties prenantes de l’économie de marché dont le credo est d’affirmer la nécessité d’une croissance illimitée. Cela occasionne l’obsession de la production et de la consommation, sans considération aucune pour l’environnement, la santé globale des individus, le fossé de plus en plus grand entre riches et pauvres… Nous sommes confrontés à une situation concrète à l’échelle mondiale, et nous voyons directement les conséquences impressionnantes d’une vision fragmentaire s’exerçant de façon excessive dans les secteurs de la production/consommation. L’incohérence et le désordre relevant de cette absence de perception globale ou holistique est de plus en plus manifeste.

Du point de vue holistique, tout événement peut être considéré comme un processus indivisible constitué de sous-ensembles qu’il est impossible de séparer les uns des autres sans porter atteinte à la structure globale. C’est le jugement de l’esprit, posé sur l’environnement, qui crée la fragmentation puisque celle-ci n’existe pas dans la réalité primordiale.

Comment changer notre regard, notre perception séparatrice et conflictuelle à la base de tant de discordes et de violences entre les êtres humains ? Comment, sinon en expérimentent la possibilité latente de percevoir le monde comme un tout, comme une unité indivisible ; et enfin voir vraiment que la vision séparatrice est une illusion liée à la peur de la vie transmise de génération en génération comme allant de soi.

B. Crise planétaire et connaissance de soi

Il est dans un certain sens inutile de modifier le cadre extérieur de nos institutions si, préalablement à ces changements de surface, quelque chose ne change pas en profondeur dans la structure de caractère de l’être humain. Bien entendu, il n’est pas question de mettre en doute que des modifications dans nos structures sociales, juridiques, mutualistes, politiques, scolaires etc., ont manifestement apporté des améliorations dans le quotidien des personnes. Cependant, le changement radical dont il est question plus haut ne peut être réduit à une simple modification de notre image du monde car l’être humain, pour trouver la plénitude de ce qu’il est, doit se libérer de la peur sous toutes ses formes. Il importe de se donner le temps et les moyens de comprendre que le monde est processus dynamique et qu’il n’y a pas d’entités séparées, mais des événements s’intégrant dans une totalité en continuelle transformation. Les heurts entre les êtres et les choses sont une nécessité transitoire qu’une vision globale peur surmonter. Sans une sérieuse connaissance de soi, les changements ne sont que des modifications de surface ; les cadres extérieurs changent mais les principes de fonctionnement restent les mêmes. Les conflits au service de la dominance, comme une névrose collective générée par la peur de l’autre qui, au même titre que nous-mêmes, cherche sa propre sécurité. Au fond, nous ignorons que le vrai sentiment de sécurité s’obtient quand, enfin, l’autre n’est plus vu comme un danger pour soi, mais comme notre complémentaire sans lequel nous ne sommes rien. Cette vue juste transcende tous les points de vue et est source d’actions constructives.

L’apprentissage de la liberté n’est pas nécessairement chose facile. Elle n’est utile et profitable que dans le contexte de la complémentarité impliquant un rythme dynamique associé à des énergies relationnelles dégagées des jugements de valeurs. Il ne s’agit plus de s’unir pour être plus fort, de s’agrandir pour s’opposer mais bien de repérer les chemins de la cohérence collective au service de tous les êtres humains. Fini les rigidités idéologiques, les particularismes étroits, les jugements infondés, les valeurs insignifiantes, les normes arbitraires, ce qui compte c’est l’activité utile de tous et de chacun. Dans cette vision nous comprenons l’importance de la connaissance de soi et des mécanismes psychologiques et émotionnels qui nous conditionnent. Sans cela il est impossible d’amorcer une prise de conscience fondatrice d’un être humain nouveau. La question n’est pas de juger si cela est possible ou non, mais de savoir si en tant que personne nous pouvons faire un premier pas dans cette direction. Si la réponse est affirmative, alors tout indique que l’action est possible.

C. L’intelligence indépendante

Chaque individu a en lui un potentiel de créativité inné, et la fonction de l’éducation, mais aussi de l’auto éducation, n’est pas seulement un système culturel fondé sur l’accroissement de l’information. Celle-ci constitue les bases mémorielles au service d’un processus pédagogique dont l’objectif est de susciter inlassablement la libre association dégagée, autant que possible, des schémas de la pensée rigide et des préjugés que rien ne peut faire fléchir. Cette libre association favorise la mise en relation, au sein de notre activité consciente, de contenus qui, jusqu’alors, étaient incompatibles. Par contre, la pensée rigide exclu toutes les données qui ne correspondent pas à sa norme arbitraire. Et la mise en communication des différents points de vue devient impossible. C’est par l’exercice d’une information circulante que toute structure est cohérente. Le rôle de l’intelligence, indépendante des particularismes, à l’œuvre dans tout l’univers, c’est de relier instantanément chaque partie à l’ensemble. Ce sont nos multiples préjugés qui nous empêchent d’appréhender les structures, c’est-à-dire de voir que toute chose s’intègre dans un jeu complexe de relations. Ne pas voir ces relations, c’est faire manque d’esprit et c’est créer dans notre conscience l’idée fausse que la fragmentation est réelle. Curieusement, l’humanité s’est elle-même conditionnée à accepter une vision séparatrice contraire à la réalité. Mais cela n’est pas une fatalité puisqu’à tout moment nous pouvons saisir l’occasion pour voir la présence de l’esprit partout dans l’univers, C’est-à-dire voir que chaque entité individuelle est instantanément reliée par des connexions invisibles à la totalité du monde.

D. De la compétition à la participation

Du point de vue physique et biologique nous ne cessons d’entretenir des ponts relationnels avec l’environnement. Nous le mangeons, nous le respirons, nous le buvons, nous le piétinons aussi et la botanique montre que le vivant doit tout, ou presque, à l’énergie du photon solaire qui est d’abord transformé en énergie chimique (photosynthèse) pour ensuite se déployer vers des formes de plus en plus complexes.

Plus généralement encore, toute forme individualisée est foncièrement reliée à l’ensemble cosmique. Sans cette relation de l’un à l’ensemble, il n’y a pas d’existence possible. Le particulier émerge d’un processus d’intégration et d’interconnexion inextricable qui dépasse et englobe tout ce qui peut ressembler à une entité distincte. Quand la conscience vécue de l’unité universelle fait défaut, le moi en tant que distinct, la persona, le masque social, prennent une place prioritaire. Dans ces conditions, l’action humaine, isolée du contexte planétaire et cosmique, devient stérile, conflictuelle. L’individu, quant à lui, vit dans la peur puisqu’il est ignorant de sa nature profonde : la Conscience intemporelle identifiée à rien et Témoin de tout ce qui existe.

Mais prenons-y garde, nous ne devons pas commettre l’erreur, sous couvert d’universalisme, de négliger le développement harmonieux du moi existentiel. L’accomplissement temporel de soi, du moi social associé à la conscience fonctionnel est une étape incontournable. Si elle fait défaut, notre cheminement intérieur ne sera jamais rien d’autre qu’une fuite devant l’existence, c’est-à-dire devant notre incapacité à affronter notre finitude existentielle.

L’accès à la vision globale peut commencer tout près de nous, par exemple en observant le contexte social dans lequel nous vivons. Voyons déjà les préjugés liés aux jugements de valeur que l’on a voulu assigner, de façon discriminante, aux multiples fonctions sociales qui commencent par un « en bas » et qui culminent par un « en haut » avec, entre ces deux extrêmes, une série de niveau plus ou moins valorisants suivant les normes arbitraires en place. Voyons que nulle part, la nature ne montre le spectacle d’une entité quelconque qui détiendrait une valeur supérieure. Seul l’homme peut se faire croire à lui-même et aux autres, sous l’emprise d’une identification exclusive à la personnalité sociale, qu’il occupe une position « supérieure » ou « inférieure ». Voyons encore que, du point de vue de l’ensemble social considéré comme un tout indivisible, il ne peut y avoir de discriminations qualitatives à propos des multiples fonctions qui déterminent singulièrement la participation de chacun.

L’homme qui vivrait isolé de ses congénères au milieu d’un bois, travaillerait directement pour lui, chacun de ses actes ayant directement une signification égocentrique. Par contre, dans nos sociétés, comme d’ailleurs dans tout système social, toute individualité faisant partie d’une structure communautaire travaille en partie pour cette dernière et attend d’elle, en retour, quelque chose de proportionnel à ce qu’elle lui a donné. Travailler en participation avec la communauté, c’est donc aussi travailler pour soi. Il convient encore de remarquer que si l’individu donne ou estime donner plus qu’il reçoit, il se sent lésé et peut se révolter.

On peut imaginer qu’il soit possible pour chaque être humain d’être pleinement conscient de sa participation sociale, planétaire et cosmique, recevant de la « cité idéale » des avantages en fonction de leur participation à la pérennité de la structure sociale et environnementale dans laquelle il s’intègre. Mais, il est évident que cette participation est incertaine d’un individu à l’autre et la codification de cette incertitude appelle des conventions nouvelles. On ne peut sortir de cette impasse sans une véritable révolution, d’abord spirituelle et ensuite sociale et économique. Spirituelle en premier car la « mutation » doit s’opérer d’abord en chacun de nous afin que le ‘‘lien universel’’, conscient et agissant, puisse être reconnu dans tous les modes d’existence positivement utiles. Pour autant, devons-nous négliger la conscience individuelle, le corps, les joies, les souffrances, les désirs, etc., sous couvert que seul la Totalité est, et que le spectacle phénoménal n’est que pure illusion ? Je ne le pense pas car il n’y a pas de séparation entre la Totalité et la multiplicité. De la conscience individuelle peut émerger la notion fondamentale du ‘‘lien conceptuel’’. La grande illusion c’est l’idée même de séparation ; et la conscience vécue de l’unité du sujet et de l’objet à des incidences considérables sur les pensées et les comportements. À cet instant de lucidité totale, l’être humain est, autant qu’il est possible de l’être, positivement constructif car il est l’expression toujours renouvelée de la vie qui, dans sa force d’action globale, surmonte et concilie tous les opposés. Pour cette raison, nous pouvons penser que le bien et le mal égaux devant la Conscience universelle, ne l’est pas dans notre psychologie concrète. Pourquoi ? Parce ce que l’être humain qui a réalisé l’union indéfectible du connaisseur et du connu (les multiples objets de la connaissance) est entièrement déterminé par la vie qui l’habite ; et ce flux d’énergie, s’il n’est pas dévié par un mental dissipé et mécanisé par les conditionnements, s’exprime irrésistiblement dans l’action qui est spontanément constructive.

Il ne s’agit pas ici d’une attitude moraliste conditionnée par une vision erronée indiquant une illusoire supériorité du bien sur le mal, c’est simplement l’expression d’une activité, d’un comportement, d’une pensée, adaptés, c’est-à-dire utiles et cohérents, aux regards des circonstances présentes. L’homme sensible au ‘‘lien universel’’ qu’il traduit dans sa conscience individuelle par le ‘‘lien conceptuel’’ est simplement éminemment pratique comme la vie ou la conscience qui le détermine prioritairement. Il est vide de réactions liées à la mécanicité des vues erronées du mental dualiste. Il n’est pas positif dans ses actions par préférence partiale, mais bien plus simplement parce que son choix est entièrement déterminé suivant l’irréversibilité du processus qui émane du tréfonds de la conscience pour s’exprimer dans l’action, laquelle n’a d’autre solution que d’être cohérente, adéquate et utile aux circonstances.

Il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre des arguments scientifiques qui ont pour objectif d’essayer de montrer que la planète Terre doit être considérée comme un organisme vivant à part entière, avec ses propres cycles d’auto-organisations et d’autorégulations. La planète, tel un organisme vivant, s’autogère par l’exercice constant d’un flux d’énergie qui anime inlassablement sa structure stratifiée en une multitude interconnectée de niveaux de complexité croissante. La Terre et ses composants, l’eau, l’atmosphère, le climat, les êtres vivants… ont tous leur propre cycle en cohérence dynamique les uns avec les autres. Cela détermine des activités adéquates et utiles, et il est dès lors impossible d’envisager qu’une ‘‘partie’’ de l’ensemble puisse exister par elle-même. Ce qui précède implique la prise de conscience que le monde dans lequel, en tant que corps-esprit, nous vivons est façonné par l’unité interdépendante de tous ses composants. L’éducation a ici un rôle important, elle peut apprendre à développer un mode de pensée globale en rapport avec nos actions locales. De cette façon, au sein même de nos consciences, la partie est reliée au tout, nos actions locales seront intégrées dans un contexte plus vaste et notre sentiment d’impuissance à faire quelque chose d’utile et de cohérent sera réduit. Le sentiment d’être un individu isolé, égaré dans l’immensité du temps et de l’espace, va progressivement s’en aller pour faire place à la certitude que nous existons parce que nous sommes reliés pour l’éternité. Rien n’est séparé.

E. Pensée analytique et perception holistique

Le cerveau humain présente une asymétrie caractérisée par une spécialisation de chacun des deux hémisphères. L’hémisphère gauche est le siège principal de la pensée verbale, analytique, logique, abstraite, etc. En d’autres termes, il serait la structure principale qui engendre la fonction consciente de mesurer, de compartimenter, d’unir, de classer, de nommer…, et aussi qui fait que nous décidons d’agir en tant que ‘‘je’’ conscient de lui-même. Tandis que l’hémisphère droit serait celui qui ‘‘sait faire’’ mais est incapable de formuler ce qu’il fait. Il relie entre eux les éléments pour appréhender globalement et parfois à partir d’un minimum d’informations. Il révèle une vision holistique, intuitive et est particulièrement réceptif à la nouveauté et à l’inconnu. La spécialisation des deux hémisphères est complémentaire. Le terme ‘‘holisme’’, forgé par Jan Smuts dans les années 20, indique une direction intéressante pour signifier que ‘‘le tout est plus que la somme de ses parties’’. Il vient du grec holos qui signifie ‘‘tout’’, ‘‘entier’’. D’autres part, Arthur Koestler, dans les années 60, forge le mot holon qui vient, lui aussi, du grec holos (tout), avec le suffixe on désignant une particule, une partie. Il a été amené à créer ce mot car il s’est très vite rendu compte que le réductionnisme et son contraire, le holisme, étaient des complémentaires et qu’il fallait donc intégrer les aspects valables de ces deux méthodes.

Une cellule, par exemple, est un tout par rapport à ses constituants (organites) et aussi une partie d’un ensemble plus vaste (le tissu cellulaire). L’analyse vers le ‘‘bas’’ et la synthèse vers le ‘‘haut’’ n’a pas de limite. Dans les années 50, Ludwig von Bertalanffy ébauche sa théorie générale des systèmes ou il met en évidence que toute entité se comporte comme un holon. Pour reprendre l’exemple de la cellule, nous dirons, d’une façon allégorique, qu’elle a, à l’instar du dieu Janus, deux faces qui regardent en sens opposé. L’une est tournée vers les niveaux inférieurs et manifeste les tendances assertives qui caractérisent l’activité dynamique d’un tout relativement autonome. L’autre est tournée vers les niveaux supérieurs, elle manifeste les tendances intégratives caractérisant l’activité participative de cette même cellule qui se subordonne relativement à une entité plus vaste qu’elle-même. Comme le dit Koestler : « Les tendances assertives sont l’expression dynamique de la totalité du holon, les tendances intégratives sont celle de sa partiellité. On trouve une polarité analogue dans le jeu des forces de cohésion et de séparation qui s’exercent dans les systèmes inorganiques stables, depuis les atomes jusqu’aux galaxies. »

Pour rester dans le vocabulaire spécifique du holisme, plutôt que d’indiquer que tout processus et structure complexe manifeste un ordre hiérarchique, nous dirons qu’il manifeste un ordre ‘‘holarchique’’. Ce dernier terme met en évidence qu’une entité, par sa caractéristique intégrative, est mise en relation, via le jeu de l’information circulante, avec les autres holon partageant avec elle le même ensemble. Sachant que l’ordre hiérarchique ou ‘‘holarchique’’ est doté de divers degrés de souplesse et de liberté.

F. Des modèles et de leur relativité

Thomas Kuhn, un physicien devenu historien, émit l’idée – à l’encontre de la conception classique de la science – que les théories majeures, ou paradigmes, sont pareilles à des lunettes que les scientifiques mettent afin des résoudre des « énigmes ». Une nouvelle génération d’hommes de science portent les nouvelles lunettes et acceptent la nouvelle vision comme naturelle ou « vraie » pendant que les « anciens » continuent à s’accrocher aux valeurs périmées.

La physique classique du XVIIème siècle nous légua une vision essentiellement mécaniste de l’univers. Cet ensemble conceptuel définissait le monde matériel comme une multitude d’objet séparé au sein d’une gigantesque machinerie : l’univers. Ce modèle indique que la matière est faite de l’assemblage de briques élémentaires : les atomes. Il est intéressant de remarquer que nos structures sociales sont solidement influencées par cette vision mécaniste de la physique classique. La vie sociale, l’économie, l’éducation, etc., sont fondées, pour une bonne part, sur des processus de fragmentation. Ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation n’échappe pas à ce processus de morcellement puisque son ‘‘moteur’’ : la croissance illimitée, est insensible à tout ce qui n’est pas de l’ordre du profit et du court terme.

L’approche réductionniste et mécaniste, qui consiste à expliquer le tout par l’addition de ses parties, donna naissance à une conception dualiste qui oppose la conscience à la matière, le moi au monde, le sujet observateur à la chose observée, etc. Dans ce modèle, l’esprit fut mis en position de séparation avec la matière et plus précisément avec le corps. Il n’y eut, dès lors, qu’un pas à franchir pour nous définir comme des egos isolés dans le contexte dualistique moi/non-moi ; et de la sorte apparut la croyance que nous pouvions ou pourrions un jour avoir de l’univers une vision totalement objective, c’est-à-dire indépendante de la conscience observatrice : le scientisme était né.

Au début du XXème siècle, une nouvelle physique s’ébauche. Deux nouveaux modèles deviennent incontournables. La théorie de la relativité bouleverse nos conceptions traditionnelles de l’espace et du temps en établissant une géométrie à quatre dimensions, c’est le continuum espace-temps. Masse et énergie sont désormais vues comme des aspects différents d’une même réalité. La masse, l’espace et le temps ne sont pas des facteurs absolus et, en dernière analyse, la matière est considérée comme une compactification ou géométrisation de l’espace-temps.

L’autre modèle, plus révolutionnaire encore, est la mécanique quantique. Cette dernière renonce au déterminisme classique qu’elle remplace par le concept de causalité statistique ; les prédictions s’expriment en termes de probabilités d’événements atomiques qui sont déterminées par la dynamique de l’ensemble du système. Ce nouveau paradigme bouleversa nos modèles traditionnels à propos d’un observateur qui serait indépendant de l’objet de son observation ; et forgea le concept d’inséparabilité des constituants subatomiques (théorème de Bell) en expliquant qu’un atome existe parce que tous les autres existent à la fois. Le monde des profondeurs de la matière apparaît comme étant un tissu d’événements interdépendants, un tissu de champs interagissant dont les particules seraient des manifestations condensées, voire ponctuelles au sens mathématique. Ici même, nous voyons poindre ‘‘l’objet métaphysique’’ de la physique moderne au sens où le monde matériel que nous connaissons semble flotter sur un océan d’énergies.

« Si l’on devait résumer la théorie de la relativité générale en une phrase : le temps, l’espace et la gravité n’ont pas d’existence indépendamment de la matière. » (Albert Einstein).

« La théorie quantique des champs est une théorie efficace. Elle est fondée sur le postulat que la réalité physique est essentiellement non substantielle. Selon cette théorie, seuls les champs sont réels. Ils sont la substance de l’univers et non la matière. » (Gary Zukav).

Tous les êtres et toutes les choses sont l’expression d’une activité relationnelle globale. Ce mouvement dynamique, bien que contrastant avec l’apparente immobilité de la matière pondérable, devient plus intense à mesure que nous pénétrons dans les profondeurs des corps matériels. Cette prodigieuse activité relationnelle, cet incessant mouvement dans le « vide » des profondeurs de la matière constitue probablement un des mystères de la dynamique créatrice qui sous-tend tout l’univers, et à son corollaire dans les profondeurs de l’esprit.

L’observation de la planète dans son ensemble montre que tous les êtres vivants ne peuvent vivre séparés de cet ensemble biosphérique équilibré dynamiquement. Dans cet univers de complexité, chaque élément est ce qu’il est parce qu’il est en relation avec tous les autres. Il n’y a pas de parties indépendantes et chaque chose est instantanément un reflet du tout.

L’humanité, et donc forcément l’être humain en tant qu’individu, dans l’ordre de la pratique, ne peut prétendre à l’absolu car celui-ci est la Totalité instantanée de ce qui est. L’inspiration divine émanant directement de la Conscience universelle manifeste de la bienveillance vis-à-vis de la condition existentielle concrète de l’être humain et l’incite à dépasser sa condition d’identification exclusive au corps et les états mentaux qui l’accompagnent. L’idée de soi en tant qu’une personne distincte est une surimposition que l’expérience intérieure et le discernement philosophique ne peuvent authentifier.