Robert Linssen : Perversion des automatismes de la mémoire


08 Sep 2008

Publié sous le nom de Râm LINSSEN
(Revue Être Libre Numéro 84-86, 1952)

«  L’on est accoutumé à se distinguer de la pensée, de l’émotion. On fait du « je » une entité séparée de la qualité, entité qui, de ce fait opère sur elle. Mais si le penseur est la pensée, toute son attitude est transformée. Il réagit tout autrement à la pensée, il ne cherche plus à l’amener graduellement à coïncider avec l’idéal ; il ne cherche pas à s’en débarrasser ; en somme, le « faiseur d’effort » n’existe plus. Il est important de parvenir à cette expérience que le penseur est la pensée. Et ne transformez pas tous ces mots en un nouveau jargon dont le caractère verbal opposerait une barrière à l’expérience. Les mots engendrent des sensations qui ne sont pas de  l’expérience. »

J. Krishnamurti.
Ojai 1949, pp. 164-165.

La plupart d’entre nous confondons le « mot » et la « chose ». La psychologie moderne nous révèle chaque jour davantage à quel point les « mots » déclenchent en nous une foule d’automatismes inconscients, non seulement au niveau purement psychique mais aussi au niveau nerveux.

Seule, une étude approfondie de ces processus parvient à nous révéler l’ampleur de nos automatismes et la superficialité de nos réflexes mentaux. Ceux-ci obéissent à des lois beaucoup plus mécaniques et matérielles qu’on le suppose généralement.

Les automatismes de la mémoire constituent le conditionnement à la fois le plus subtil et le plus accablant de l’être humain. Ce processus d’enchaînement est d’une délicatesse et d’une subtilité telles que la presque unanimité des hommes actuels en sont totalement inconscients.

La plupart des fidèles de toutes les religions se bornent à énoncer le terme « Dieu » au cours de leurs prières, ou encore, évoquent le cliché mental spécial sous lequel le divin se matérialise à leurs yeux. Les uns évoquent l’image d’un Bouddha, d’autres celle du Christ, d’autres encore, visualisent tel ou tel dieu du panthéon hindou.

Dans certains cas d’appels particulièrement fervents les dévots finissent par être les témoins éblouis d’une matérialisation du symbole adoré.

Très peu sont capables de se rendre compte de la confortable autohypnose dans laquelle ils se sont plongés progressivement en subissant l’envoûtement de leurs propres projections mentales.

Pour combien de spiritualistes (et nous l’avons fait nous-mêmes !) les termes « amour universel », « conscience cosmique », « extase divine » ou « nirvana » n’ont pour contrepartie spirituelle véritable qu’un pauvre complexe d’automatismes mémoriels enrobés dans la saveur agréable d’une douce quiétude malheureusement corrompue par le rythme de l’habitude !

Il nous a fallu entendre l’appel extraordinairement lucide d’un homme comme Krishnamurti pour nous éveiller de notre torpeur et briser l’envoûtement magique des narcotiques spirituels dont notre « moi » est cependant si profondément avide !

Et qu’est-ce que ce « moi », sinon qu’une constellation d’habitudes mortes ?

La vie libérée, la véritable Religion vivante que Krishnamurti nous suggère de réaliser en nous-mêmes consiste en une perception directe, toujours renouvelée d’une plénitude divine extraordinairement créatrice.

Ce royaume intérieur que nous portons en nous, comme en toutes choses, recèle des caractères de jaillissement, de spontanéité, de dynamisme et d’intensité créatrice qui posent autant d’exigences à l’égard des pèlerins du Réel.

« Nous ne pouvons choisir la Réalité » nous dit Krishnamurti, mais c’est « la Réalité qui doit nous choisir ».

Ceci indique clairement que nous avons à nous mettre dans des conditions de réceptivité, de disponibilité, de transparence, de souplesse intérieure telles, que la Réalité profonde de ce que nous sommes déjà, se révèle pleinement à nous-mêmes.

Nous n’avons pas à imposer nos conditions à la Réalité, mais à nous délivrer de la magie déformante de certaines habitudes mentales qui nous empêchent de La voir en nous comme en toutes choses.

Nous ne pouvons obliger la Réalité à se mettre à notre mesure. C’est à nous-mêmes qu’il importe de nous transformer et de nous délivrer des limitations égoïstes responsables de notre incommensurabilité vis-à-vis du divin.

***

« Que sommes-nous ? sinon des paquets de mémoires » nous demande souvent Krishnamurti.

Mémoires de l’inconscient collectif dans lequel baignent nos inconscients et nos conscients individuels, mémoires de notre propre inconscient et de notre conscient, en bref : mémoires acquises et héritées, souvenirs de nos expériences propres, heureuses ou malheureuses et traces obscures de tout ce qu’ont pensé, aimé, tous les hommes de tous les temps.

Avec cet immense fardeau du passé, dont nous sommes en quelque sorte l’incarnation vivante, nous abordons chaque moment présent.

Mais nous sommes à tel point surchargés par les automatismes du passé que nous nous trouvons dans l’incapacité d’éprouver et de recueillir la fraîcheur et le renouveau de chaque seconde qui passe.

Chaque instant comporte un caractère unique dont la puissance nous échappe continuellement.

L’éternité secrète et la richesse de jaillissement de chaque moment présent ne se révèlent plus à nous dans leur plénitude.

Le présent n’est pas pour nous véritablement un présent. Il n’est que le passage d’une habitude morte du passé littéralement envoûtée par la hantise d’une prolongation indéfinie dans le futur. Nos regards semblent irrésistiblement attirés par « demain » à tel point que nous sommes incapables de vivre et de voir en toute simplicité ce que nous sommes réellement « aujourd’hui ».

Il nous est d’ailleurs très difficile de vivre et de voir en toute simplicité les choses telles qu’elles sont.

Notre optique mentale est toujours conditionnée par notre propre passé. L’objectivité parfaite exige de notre part une véritable dissociation psychologique au cours de laquelle nous cesserions de juger les choses et les êtres en fonction de nos préférences personnelles. Il s’agit de réaliser un état de lucidité pure sans idée. Et l’énoncé d’une telle exigence provoque chez la plupart d’entre nous un mouvement de recul, tellement nous avons déifié la pensée, les idéaux.

La mission la plus haute de l’homme est la lucidité. Y a-t-il en nous certains éléments qui tendent de mettre en veilleuse cette flamme de lucidité fondamentale dont nous parlait le bouddhisme et qu’évoque fréquemment Krishnamurti ?

Dénonçons sans tarder ces éléments : Nous sommes « agis » par une soif de continuité fondamentale sans laquelle nous ne serions d’ailleurs pas ce que nous sommes. L’instinct de conservation qui présida à la genèse de ce que nous sommes aujourd’hui se manifeste en ordre principal par une activité mentale désordonnée. Ce désordre mental engendre une foule de mirages : auto-identification, illusion de la soi-conscience, rêves insensés de la « partie » qui se prend pour le Tout, etc.

C’est en cela que consiste le rêve du « vieil homme » qui doit être brisé.

***

Comment briser ce rêve ? En accordant une attention plus soutenue aux moindres mouvements de nos pensées, de nos émotions, de nos gestes. En chacun de nous, l’« ancien » (comme le désigne Krishnamurti) corrompt la fraîcheur et le renouveau de chaque instant. Pourquoi ? Parce que l’« ancien » ne veut pas disparaître. Le « vieil homme » veut s’assurer à tous prix une continuité.

Pour éprouver totalement la fraîcheur et le contenu indicible de chaque instant dans son renouvellement, le « moi » devrait mourir intégralement à lui-même. « Celui qui perdra sa vie la gagnera… » « Il faut mourir pour renaître » nous disent les Evangiles.

Mourir intégralement à soi-même signifie en ordre principal que chaque moment présent de la conscience n’est plus surchargé de l’ombre portée du moment qui le précède. Pour que se réalise cette adhérence au Présent il faut que l’esprit aborde chaque moment nouveau, d’une façon totalement neuve et objective, dégagé de la magie de l’habitude, des préjugés. En résumé : il faut un affranchissement des automatismes mémoriels du passé.

Parmi ces automatismes, il en est que tout le monde peut aisément découvrir. Il suffit d’un peu d’attention pour nous rendre compte du fait que notre esprit nomme à chaque instant les êtres et les choses qui nous entourent. Ce fait est tellement rapide, automatique, élémentaire, qu’il finit par passer inaperçu. Et ce processus si banal en apparence cache une des clefs qui nous permettrait de résoudre les mystères les plus fondamentaux de l’existence.

A peine voyons-nous une fleur, nous la nommons : fleur, œillet, rose.

Fait paradoxal : ce processus se développe dans la mesure où s’affirme notre maturité intellectuelle. Nous verrons ultérieurement pourquoi.

Nous avons finalement tendance à analyser nos états intérieurs en utilisant le même processus. Si nous sommes jaloux, nous énonçons mentalement : « Je suis jaloux ». Si nous sommes sensuels, notre mental interviendra en nous suggérant : « Je suis sensuel », etc.

Krishnamurti nous semble être le seul à définir d’une façon aussi complète et saisissante ce processus de verbalisation de la mémoire.

Il nous en révèle l’origine, la raison d’être et surtout la façon de nous libérer des auto-identifications et des faux mirages qu’il nous suggère.

Croyons-nous réellement que lorsque nous voyons une rose, le fait de la nommer  « rose » nous permettra de mieux la comprendre ? Oui, nous le croyons tous. Et nous le croyons tous, parce que pour nous « le mot » est devenu « la chose » et qu’en suite, nous nous imaginons assez naïvement d’ailleurs, que la compréhension qui résulte d’un acte intellectuel constitue le sommet de la révélation que nous pouvons avoir des choses.

« Il est si commode pour nous, d’accoler des étiquettes sur les choses et les êtres que nous côtoyons » nous dit Krishnamurti. Nous croyons très naïvement que tous nos problèmes sont résolus pour autant.

Nous supposons d’une façon assez simpliste que la classification et la mise en catégorie de nos expériences, en fonction de points de références mentaux, suffisent à résoudre totalement nos problèmes. Ceci montre l’ampleur de notre superficialité.

Ainsi que nous l’avons dit maintes fois et le répéterons encore à dessein nous sommes « possédés » par nos facultés. Nous ne les possédons pas. La rapidité avec laquelle les mémoires passées se projettent sur chaque expérience nouvelle, indique l’action d’un processus dont la toute-puissance semble devoir nous emprisonner définitivement. Cette marche continuelle du « connu » au « connu » comme la désigne Krishnamurti, comporte quelque chose de lourd, de pénible, de stérile. Si nous voulons bien accorder à ce qui précède une attention profonde, nous serons confondus par la constatation de l’étendue de notre irresponsabilité, de notre incohérence et l’absence de toute créativité véritable dans nos existences.

Le drame c’est qu’au sein de l’immense léthargie collective de l’humanité actuelle, à peu près personne ne s’en rende compte.

Mais, il est heureusement possible de nous libérer de l’apparente impasse dans laquelle nous nous trouvons.

LES AUTOMATISMES DE LA MEMOIRE ET LA NAISSANCE DU « PENSEUR » :

Les processus précédemment évoqués pourraient se concrétiser par quelques comparaisons.

Tout le monde connaît aujourd’hui le mécanisme des appareils enregistreurs magnétiques du son.
Les vibrations de l’air provoquées par la parole ou la musique développent une tension dans le microphone faisant partie du dispositif des appareils d’enregistrement magnétique.

Cette tension est ensuite amplifiée et se trouve appliquée à la bobine d’un petit électro-aimant. Elle crée dans cet électro-aimant un courant connu sous le nom de « courant inducteur » engendrant un courant « induit ».

L’électro-aimant aimante un fil qui passe dans son entrefer et lui imprime une aimantation rémanente qui constitue une image fidèle des variations de pression acoustique perçues par le microphone.

Autrement dit, le fil d’acier qui passe dans l’axe de l’électro-aimant est magnétisé par un courant subissant des variations déterminées par la force ou la faiblesse des sons émis. Certaines portions du fil seront donc fortement ou faiblement magnétisées suivant les perturbations provoquées par les variations d’intensité des sons perçus.

Lors de la reproduction des sons émis le mécanisme est le suivant.

Le fil qui est actuellement aimanté repasse dans l’entrefer d’un électro-aimant et provoque par induction, dans l’enroulement de celui-ci une tension proportionnelle à son aimantation. Cette tension très faible de l’ordre du millivolt est amplifiée et finalement appliquée à un haut-parleur qui émet des sons absolument identiques à ceux, qui lors de l’enregistrement ont provoqué l’aimantation du fil.

Nous pourrions dire qu’en un certain sens, le fil d’acier magnétisé possède une mémoire des sons qui se sont produits devant le micro.

Cette mémoire s’est inscrite en lui par un processus électromagnétique très simple, offrant énormément de similitude avec les processus responsables de la mémoire humaine.

Nous pourrions tout aussi bien évoquer l’exemple du gramophone. Les vibrations musicales sont enregistrées sur une plaque de cire et tracent des sillons légers ou profonds suivant la faiblesse ou l’intensité des sons émis. Nous pourrions dire également que la plaque de phono possède une mémoire des sons émis.

L’exemple de l’enregistreur magnétique est cependant plus proche des processus psychologiques de la mémoire humaine.

Une différence essentielle est à relever. C’est que le fil d’acier n’est pas un organisme vivant comme l’homme. La mémoire des sons qui s’y trouve gravée sous forme d’empreintes magnétiques ne changera plus jamais. Il est désormais impossible que ce fil magnétisé supporte les perturbations d’un nouvel enregistrement sans atténuer les clichés magnétiques antérieurs.

Si nous désirons procéder à un nouvel enregistrement, il sera nécessaire de « laver » le fil d’acier de son magnétisme. Nous le ferons passer dans un électro-aimant dont la bobine est parcourue par un important courant à haute fréquence qui annule l’aimantation rémanente et le laisse dans un état magnétique neutre.

Cet exemple peut nous aider considérablement à comprendre le processus de la mémoire.

En effet, nous pouvons comparer notre structure psychologique, ensemble des manifestations émotionnelles et mentales, à un fil magnétisé, encombré d’enregistrements innombrables, conscients et inconscients.

Que nous le sachions ou non, nous sommes doués d’une sensibilité et de facultés de perception conscientes et inconscientes qui impressionnent à tout instant nos cellules et y emmagasinent des perturbations électromagnétiques s’ajoutant continuellement les unes aux autres.

Quelques différences élémentaires sont à noter cependant dans le processus de la mémoire humaine et celle du fil magnétique :

Les enregistrements nouveaux de ce dernier perturbent et chassent les anciens, aucune assimilation, coordination, aucun choix : en un mot ni conscience, ni intelligence.

Nous dirons donc, qu’au cours d’âges sans nombre, s’est édifié cet édifice d’architecture cellulaire, merveilleux dans sa complexité et son harmonie, qu’est le corps humain.

Mais parallèlement à ce processus purement physique, tout au long de son histoire, des enregistrements automatiques, conscients ou inconscients se sont accumulés sous forme de mémoires innombrables.

La psychologie moderne nous montre de façon intéressante l’étendue de ces mémoires.

Autrement dit, au cours des âges, ces mémoires accumulées ont aboutit à l’édification d’un tel complexe de forces psychologiques que divers phénomènes sont apparus.

La complexité même des mémoires, due aux superpositions des enregistrements automatiques a fini par engendrer une sorte de solidité psychologique.

Cette solidité psychologique a donné au « moi » le sentiment d’être une entité distincte. Cette solidité psychologique constitue la source même du « moi ». Elle engendra un courant secondaire qui est à l’origine d’un processus d’auto-identification.

Nous avons maintenant pris l’habitude de nous considérer comme des entités. Cette habitude est tellement ancrée en nous, elle remonte à une époque tellement lointaine dans le passé qu’elle est devenue la « norme » humaine. Ainsi est née la masse immense des « soi-conscients » de ceux « qui agissent-en-tant-que-distincts », ainsi sont nés les  « sous-hommes » prisonniers de l’illusion de la durée, de la séparativité et de la mort.

Oui, le « moi » n’est qu’une constellation d’habitudes mortes. Et maintenant que cette habitude est prise, elle désire se perpétuer.

Elle lutte pour sauvegarder sa continuité.

Et la pseudo-entité que chacun de nous constitue ainsi emploie pour se défendre le processus même de son asservissement : la mémoire, la pensée.

***

La sagesse consiste en une parfaite réceptivité au Réel, nous fait comprendre Krishnamurti.

Pour nous, qui sommes en mode dualiste, l’Univers peut apparaître sous deux aspects : un aspect statique que nous nommerons aspect de « surface » ou règnent le Temps, la durée, les lois mécaniques, la multiplicité, la séparativité, et ensuite, un aspect   « de profondeur », qui est Unité. Pur Jaillissement, renouvellement d’une énergie infinie se recréant à chaque instant.

Il s’agit pour nous, de réaliser une condition de réceptivité, de disponibilité, à l’égard de ce rythme créateur de l’Univers que nous portons en nous, et qui réside en toutes choses.

La plénitude du Réel, ou du divin ne peut être perçue que d’instant en instant, dans le rythme indicible d’une Présence Eternelle.

Mais qui dit Présent Eternel, dit absence du passé.

Si nous voulons percevoir la Plénitude du Présent éternel, dans sa spontanéité, dans la délicatesse et la subtilité de ses rythmes créateurs, il faut que nous cessions de nous identifier avec nos mémoires passées.

Autrement dit, si nous comparons à nouveau notre « âme » au fil d’acier magnétisé, il sera nécessaire que nous « lavions » le fil de ses enregistrements passés, pour être réceptifs, pour être « disponibles » à la révélation du Présent.

Si nous voulons employer la comparaison du disque de phono, nous dirons que la cire de notre âme est labourée de milliards de sillons résultant des enregistrements innombrables du passé. Si nous voulons être réceptifs (vulnérables au Réel comme le dit Krishnamurti) il faut nous dégager de la magie de ces enregistrements innombrables, et notre âme, polie, limpide comme un cristal, pourra recevoir « CELA » qui ne peut être dit ni décrit.

Nous accédons alors à un niveau de conscience où tout s’éclaire, dans une transparence qui ne peut être ni pensée ni décrite. Nous « parlons » alors le « langage sans mots » du Royaume Intérieur, où tous les êtres de tous les mondes de tous les univers peuvent spontanément se comprendre et communier dans la plénitude du plus pur amour.