Simonne Fabien : Pour que l’enfant reste uni à son «moi»


13 Nov 2013

(Revue 3e Millénaire ancienne série. No 10. 1983)

Aider un enfant à rester uni à son « Moi » devrait faire partie de l’éducation. C’est tout le contraire qui se produit et cette dissociation serait l’explication profonde de bien des drames que l’on dit psychologi­ques. En fait ces désordres montrent bien que la nécessité d’être conscient de sa singularité s’affirme de plus en plus alors que l’école joue l’égalitarisme sur tous les fronts. Cette socialisation des enfants, (qui ne date pas de 1981), il faudra bien admettre un jour qu’elle est la principale responsable de la désespérance de la jeunesse et qu’il faut rendre à chacun son unicité et le reconnaître sans restriction. Il n’y a pas de représentation d’une réalité bonne pour tous, chaque être a sa propre réalité et c’est par elle que peut s’épanouir son intelligence et sa créativité.

« Si vous ne changez pas et ne devenez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas au Royaume des cieux », enseignait le Christ. Qui tient encore compte de cette parole ? Allègre­ment, nous saccageons la perception qu’ont les petits enfants du « sens caché des choses » (si nous admettons qu’ils voient « le roi nu », l’idée ne nous vient pas de tenter de discerner comment nous y prendre pour qu’ils soient capables de toujours et encore le voir nu), ce sens qui les unit à la Connaissance, à une Connaissance immédiate et globale de la Réalité derrière les réalités.

Perdre l’amour de soi du « Moi » hautement singulier, unique revient à perdre en même temps que le sentiment d’être l’usage et même la sensation de celle de nos facultés qui seule est apte à appréhender la « Réalité profonde » que voilent dès lors au regard les réalités multiples auxquelles s’attache, d’ailleurs à juste titre, la pensée rationnelle et purement cérébrale.

Le Christ n’a en effet nullement convié les hommes à rester des enfants, à reconstituer en quelque sorte une société à l’image des peuplades primitives, sinon il aurait manifestement utilisé les termes : restez, demeurez des enfants. Au contraire, à ces gens civilisés auxquels il s’adressait, il dit : « Si vous ne changez pas et ne devenez pas comme des enfants… » Par ailleurs, son exhortation afin que l’homme s’oriente vers le « Royaume » « qui n’est ni ici ni là, il est au-dedans de vous » tout en portant sa croix ne laisse aucun doute sur la marche à suivre : il nous faut quitter l’état d’enfance, acquérir le sens de l’avenir, des responsabilités familiales, sociales, mais ce faisant, nous attacher à ne pas perdre notre « regard » d’enfant, ou tenter de retrouver l’usage de cette faculté particulière, de ce troisième œil de la tradition hindoue qui « voit » la Réalité derrière les réalités. Double démarche qui suppose qu’en dépit de nos souffrances, des fatalités qui peuvent marquer notre destin, en dépit du mal que nous font d’autres et de celui que nous faisons nous-mêmes, nous habite la volonté constante de ne pas perdre une certaine sensation de nous-mêmes qu’enfants nous avions.

Si nous nous situons en nous-mêmes de telle sorte que nous puissions recueillir de cette faculté particulière (sans rapport avec ces autres facultés dont usent magiciens et fakirs) ce qu’elle nous dévoile du « sens caché des choses », elle nous hausse de son propre mouvement à un autre, à d’autres niveaux de conscience toujours plus éclairants, plus connaissants. États de conscience, « supplément d’âme » qui, du seul fait d’être vécus par l’un, par l’autre, « changent la vie », non seulement pour ceux qui suivent cette voie, mais pour bien d’autres qui, consciemment ou non, captent ce qui, s’en dégage d’indiciblement subtil. Nul besoin, pour que se produise cette osmose, de discours, de prosélytisme, de chapelle, d’endoctrinement. Nous sommes là dans un domaine hautement « opératif », pour employer l’expression des alchimistes, et où le mimétisme, l’imitation d’un « modèle » vu de l’extérieur n’a aucune part.

« Heureux les simples en esprit », disait encore le Christ, parole qui renforce celle que j’ai citée précédemment : heureux ceux en qui, malgré l’éveil de leur intellect, ce sens demeure en activité car ils resteront simples, humbles, d’aimer en eux-mêmes ce qui est plus haut qu’eux et que leurs œuvres, et qui cependant est décisivement eux au degré le plus élevé de leur singularité, de leur identité propre, ce Tout-Autre qui les rend à eux-mêmes dans leur « Moi », et leur livre le « sens caché des choses ».

Est-il utile de dire qu’il est plus aisé de prendre conscience qu’elle existe d’une faculté dont on n’a pas entièrement perdu la perception que si la perception qu’on en a est nulle ou si faible qu’elle n’est plus assez bien ressentie pour être à peu près convenablement traduite par le conscient ? Quel comportement adopter pour que l’enfant conserve, ne serait-ce que partiellement, l’union avec son « Moi » ?

Chacun me suivra si je dis que pratiquement dès le berceau, et même dès sa vie intra-utérine (Thomas Verny, La Vie secrète de l’enfant avant sa naissance, avec la collaboration de John Kelly, éd. Grasset.), tout enfant a besoin d’être aimé, d’être affirmé pour sentir qu’il existe. Cependant, nous ne mettons pas encore assez fortement l’accent sur le fait qu’il lui faut être affirmé dans sa singularité, en tant que « personne » inaliénable, pourvue d’une identité propre, bien à lui, et qui ne peut être comparée ni confondue avec celle de quiconque d’autre que lui, enfant ou adulte, s’agirait-il de ses frères et sœurs.

On prend aujourd’hui encore la rivalité entre frères et sœurs pour de la jalousie, pour une réaction due à l’instinct primitif de mimétisme qu’a si bien décrit René Girard dans son ouvrage : Des choses cachées depuis la fondation du monde. Au point d’évolution où nous nous trouvons, cette vue me paraît un peu courte. À la jalousie éventuelle s’ajoute une nécessité nouvelle quant à sa forme : celle d’être, de se sentir, de se savoir un individu singulier, unique.

S’il est vrai qu’un enfant qui « n’est pas comme les autres » à la suite d’une anomalie physique, mentale, en souffre d’une façon déchirante, s’il est vrai que le besoin de similarité, et donc d’intégration parmi les autres enfants qu’il côtoie, est un instinct élémentaire et d’ailleurs indispensable (sinon toute société s’atomiserait), je crains qu’on ne lui prête une importance excessive. Importance qu’exploitent d’ailleurs certains régimes politiques afin de gommer les caractéristiques individuelles de chacun, avec les conséquences que l’on sait : une uniformisation meurtrière pour ce qui précisément distingue l’homme de l’animal : sa conscience d’être.

La nécessité de se sentir semblable aux autres, très vive chez l’enfant, et qui demande à être respectée, mais seulement dans certaines limites, est un vestige d’un comportement primitif où l’affirmation du « moi », du « je », s’effectuait à travers la constitution du clan familial, tribal, du groupe ethnique, culturel, tout en trouvant son point de fixation, d’équilibre, mais de façon assez informelle et vague encore qu’éventuellement puissante dans le dialogue secret entre chaque individu et les dieux, ou Dieu, par l’intermédiaire des rituels religieux.

Ce rapport vague, indéfini, suffisait, sauf pour quelques-uns, à conforter, à nourrir le sentiment que chacun avait de son « Moi », de son « Je ».

Pour méprisante et scandaleuse que soit la formule : « La religion, c’est l’opium du peuple », elle n’était pas qu’injurieuse mais d’une certaine façon vraie en ce sens que la religion contribue à l’épanouissement complet du besoin de similarité grâce à l’intégration particulièrement profonde qu’elle opère entre ses ouailles (d’ailleurs toute communauté fortement constituée n’a-t-elle pas un aspect religieux ?), tout en comblant sans la rendre pleinement consciente, à quelques exceptions près, cette autre nécessité qui distingue radicalement l’homme de l’animal : le besoin de se reconnaître en tant que « Moi », que « Je », singuliers, uniques.

Aujourd’hui, cette nécessité d’être conscient de sa singularité se fait plus pressante et plus générale. Si donc je dis qu’un enfant a besoin de se sentir « comme les autres » dans sa constitution physique, et d’une certaine façon mentale, et même plus ou moins du point de vue vestimentaire par rapport aux autres enfants au milieu desquels il évolue, et qu’il a tout autant besoin, sinon encore davantage, de se ressentir en tant que « Moi », que « Je » à jamais uniques, incomparables, un « Moi », un « Je » qui par conséquent ne peuvent se diluer, se fondre dans la « masse » de ses semblables, chacun saisira ce que j’entends par là, psychanalyse et media ayant amplement propagé ce que signifient les termes s’affirmer et être en quête de son identité.

Mais on a encore trop tendance à croire que l’identification à soi, au « moi » dans le « Moi », ne se structure qu’à partir du social : d’une part, à partir de l’hérédité, des racines culturelles, ancestrales ; d’autre part à partir du « faire », de l’activité que l’on déploie dans la société et de la situation que l’on y tient.

On ne s’identifie réellement à soi qu’en tant qu’être, dans les profondeurs de l’être de son « être » , le mot « être » entendu tout à la fois comme substantif et verbe ; le physicien-philosophe Lupasco dirait dans l’actualisation et la potentialisation de son « être » : de « qui » je suis et de « qui » je suis perpétuellement en train de devenir. Mon identification à moi-même ne se fait que dans la sensation, d’ailleurs informulée et informu­lable, de mon « étant » et de mon « devenir ».

L’histoire drôle où un homme demande à un autre : « Quelle heure est-il ? Je ne sais pas, ça change tout le temps… » illustre très bien cette sensation de se sentir planté en soi (la montre indique l’heure à la seconde près) et de devenir qui l’on est en train de devenir : qui on est n’est déjà plus tout à fait qui on était.

Ce qui caractérise notre époque charnière est précisément la forme que prend cette nécessité d’identification à soi, au « Moi », et le fait que c’est sous cette forme qu’elle se manifeste à un nombre croissant d’individus, pour ne pas dire à la quasi-généralité d’entre eux bien qu’elle soit encore mal saisie et mal définie.

On l’attribue au naufrage des religions. Cela ne fait pas de doute mais je ne suis pas sûre que le relief soudain que revêt cette nécessité chez chacun soit un effet et non la cause du naufrage des religions qui n’ont pas su y répondre assez vite, assez tôt, assez bien.

À partir du principe que l’homme d’aujourd’hui est en quête de son identité, de sa réalité propre en tant qu’individu à la fois semblable à ses semblables et unique ce que Lupasco traduirait par le principe contradictoire d’homogénéisation et d’hétérogénéisation —, peut-être me suivra-t-on si je prétends que, petit enfant, chacun ne fait qu’un avec son « Moi », avec sa Réalité la plus différenciée, la plus singulière en même temps que globalisante et qui lui livre « le sens caché des choses ». Cette union de l’enfant avec son « Moi » porte un nom : l’innocence. À travers son « regard » c’est tout à la fois « la » Réalité et « sa » Réalité qui nous regardent.

Si cette hypothèse peut être retenue (pour des raisons bien précises, elle ne fait aucun doute pour moi), il serait de toute première importance pour l’enfant qu’au moment où il commence à dire « je » et cesse de se désigner de l’extérieur en utilisant le prénom ou le surnom qu’on lui donne, il ne perde pas la sensation qu’il avait jusque-là de son « Moi », de son « Je » dont par ignorance nous sommes tentés de le séparer en l’induisant à se projeter trop tôt et à l’excès dans « le faire » sous prétexte que plus vite il sera confié aux mains de spécialistes de l’éducation chargés de développer ses facultés et de le « socialiser » mieux ce sera. Faut-il dire que je ne partage pas du tout ce point de vue. « Socialiser » un enfant avant même qu’il n’ait eu la liberté, au sein de son milieu familial, de passer à son gré du jeu à la rêverie et, à la limite, à l’expérience de l’ennui où il ne sait plus trop que faire, face-à-face avec lui-même, et donc de se percevoir, de se ressentir dans sa vie intérieure, le coupe dangereusement de ses racines profondes.

Il est évident que jusqu’à l’âge de six ans, sinon de sept, il est vital pour un enfant d’être tour à tour au long de la journée, seul dans son coin, en contact avec des adultes, en particulier avec sa mère comme avec ses frères et sœurs s’il en a, et bien entendu, ne serait-ce qu’irrégulièrement, avec son père.

Le développement de sa vie intérieure, de ses forces d’âme, est complètement négligé non pas tant par carence d’esprit religieux que parce qu’on ne cesse de l’entraîner à s’extérioriser le plus possible prétendument pour l’aider à exprimer ses virtualités imaginatives, créatives et de communication et que, pour ce faire, à la crèche comme à la maternelle (qui d’ailleurs n’ont pas d’autre alternative), et en même temps que tous les enfants au milieu desquels il se trouve, on le soumet à danser, à chanter, jouer, dessiner, faire la ronde ou des exercices de gymnastique et enfin à s’ébattre au cours de la récréation à heure fixe (!). Bien entendu, il n’y a pas que du négatif en tout cela. La danse, le dessin, les exercices physiques le rapprochent d’une certaine façon de lui-même et cependant tout à la fois, par leur cadence imposée, ou trop rapide ou de trop longue durée dans leur extériorisation, amenuisent la perception qu’il a de sa richesse intérieure la plus riche qui, elle, pour qu’il la découvre, la redécouvre, réclame qu’il se heurte à lui-même dans la solitude, dans le silence et par surprise à tel ou tel moment du jour, là, tout à coup, parce qu’il s’arrête de jouer, qu’il en a subitement assez de courir ou de faire des dessins. Ou encore parce que toute cette, richesse dont il a l’âme pleine va l’envahir à la faveur d’un émerveillement soudain, mais qui ne lui serait pas venu s’il n’avait été seul devant ce qui l’émerveille. Un enfant d’ailleurs tout comme un adulte —, ne parvient pas à prendre conscience de lui-même uniquement dans le « faire », mais par la sollicitation subite, inattendue de l’un de ses sens alors que précisément il ne fait rien, mais l’attention concentrée sur ce qu’il voit, entend, respire.

Lorsque se produit une quasi-rupture entre son « Je » qu’il commence à prononcer comme à discerner, et son « Moi », entre la perception directe, immédiate qu’il avait du « sens caché des choses » et la conscience qu’il acquiert d’être un individu distinct de sa mère, de son père, de tout son environnement humain, animal, végétal, cette rupture entre lui et lui-même, entre lui et son « Moi », qui est Conscience, Connaissance, Amour, ne lui permettra plus de se situer ni en lui-même, en tant qu’être singulier, ni par rapport aux autres qui nécessairement ne lui offrent qu’une image des plus approximatives de lui, du fait de sa singularité. Toute chose qui risque, soit de l’isoler à l’excès des autres, de lui donner le sentiment d’être « incompris », soit de le mettre sous une trop complète dépendance des autres, du « regard » que les autres posent sur lui.

Il se peut, bien sûr, qu’ici et là lui parviennent encore des messages de son « Moi », mais ceux-ci ne feront que le traverser telle une étoile filante qui disparaît au moment même où on croit l’apercevoir. La perception qu’il en aura sera si diffuse qu’il ne saisira plus d’où et comment ces messages lui parviennent, et sans qu’il puisse prendre conscience qu’il est un « lieu » en lui-même, (« espace » au sein de ses « espaces » intérieurs), qui est son « Moi », sa vivante Réalité porteuse d’une Connaissance globale et que cependant il ne capte que selon sa propre résonance. Cette propriété de la Réalité une, accessible en tant que telle, et qui se diversifie à l’infini à travers le prisme de chacun, se révèle déjà aux physiciens au niveau des particules élémentaires : chaque particule ayant pour propriété d’être particule et onde, objet séparable et non séparable.

Or, c’est précisément la montée de sa conscience vers le « Moi », le Conscient, ce « lieu », cet « espace » en lui-même qui n’obéit pas à nos lois mais non plus à celles auxquelles ont recours magiciens et fakirs pour opérer leur « prodiges » et où il se découvre dans son absolue singularité et sa totale interdépendance avec le tout, c’est cette montée qui lui vaut son sentiment d’être.

Si donc se produit en lui, non pas une distanciation (à peu près inévitable), mais une quasi-rupture entre lui-même et lui, entre son « je » et son « Je », entre son « moi » qui émerge et son « Moi » connaissant, rayonnant, suprêmement singulier, incomparable, unique, et de ce fait inaliénable en tant que tel, et qui le dote d’un « regard » englobant, totalisant, que ne possèdent aucune de ses facultés cérébrales ordinaires, exception faite de celle qu’on nomme l’intuition, radar intermittent, de très faible portée, qui n’est alors qu’une perception ondoyante de son « Moi » dont, une fois encore, il ignore la source et comment remonter vers elle, cette quasi-rupture sera vite consommée et lui sera d’autant plus douloureuse qu’il en aura nébuleusement conscience. D’où une sorte de gêne, de sentiment d’oppression comme s’il se tenait à côté d’il ne sait quoi, mais qu’il devine vital pour lui de connaître, de rejoindre pour être. Gêne, nostalgie, angoisse qui n’iront que s’accentuant et qu’il fuira par tous les moyens.

La perte du « sens caché des choses », que ne pallie plus avec quelque efficacité la religion, débouche en gros sur deux attitudes. L’une, radicale : on tend vers la destruction de soi-même et éventuellement on ne se complaît plus que dans la destruction, la violence, le fanatisme meurtrier. L’autre, plus sinueuse, mais qui, de façon sous-jacente, véhicule les mêmes ferments d’auto-destruction et de destruction tout court, prend la forme d’un désespoir si poussé qu’il se transforme en volonté de désespoir (en nihilisme, tel que Camus l’a défini dans L’Homme révolté) et qui actuellement se répand comme une lèpre.

Nous sommes déchirés entre un « activisme » dévorant et ce mouve­ment de notre volonté fourvoyée qui nous veut en état de désespérance. C’est à qui se montrera le plus dynamique sous prétexte qu’il n’est d’autre possibilité d’épanouissement de soi que dans le monde extérieur par le biais du rôle qu’on y tient, de la situation qu’on s’y fait, y compris toutes les sortes d’activités destinées à nous conserver notre santé physique et morale : mais derrière ce paravent se profile une anxiété croissante, celle de ne savoir comment nous y prendre pour accéder à un autre niveau de conscience, pour acquérir un « supplément d’âme » qui d’évidence nous font cruellement défaut devant l’envahissement de nos techniques.

Notre manie du « faire » sous toutes ses formes : laborieuses, culturelles, sportives, et même au cours de ces parenthèses que l’on nomme les loisirs, n’est trompeuse que parce que cette option a précisément pris l’allure d’une manie.

Il est tout à fait vrai que si nous n’incarnons pas dans le monde extérieur le meilleur de nous-mêmes, notre sensation d’être se dilue dans les méandres du rêve ou disparaît, notre monde intérieur devenu informe, chaotique. Cette attitude est cependant erronée dans l’orientation que nous lui donnons, qui vise un but dérisoire : chercher à être par le seul biais du paraître. Pour utiliser la terminologie de Lupasco, entièrement tournés vers l’actualisation, nous ne laissons aucune place à la potentialisa­tion, du moins consciemment.

Dans la mesure où je ne porte pas atteinte aux forces vives d’un autre, ou d’autres, ce n’est pas ce que je fais qui importe mais bien comment je le fais. Chacun sait cela. Plus personne ne l’applique dans la conception que chacun se fait de sa vie comme de celle des autres, et il semblerait qu’on ne songe pas à orienter son enfant à en faire l’assise, le fondement de son existence. Et si par hasard on le lui dit en passant, notre comportement, nos réactions contredisent perpétuellement cette vue des choses.

Pourtant ma dignité réside dans l’application que je mets à faire ceci ou cela, dans l’attention cet enroulement en moi-même que je porte à ce que je fais, le résultat en serait-il modeste ou même médiocre. En dehors des succès, des échecs, seule mon application à remplir ma tâche est une valeur en soi. L’attention qu’elle réclame de moi devant n’importe quelle tâche à laquelle je me soumets, et du fait même que je m’y soumets, ordonne mon monde intérieur, lui confère une forme, ma forme jamais aboutie, toujours ouverte sur une nouvelle forme plus élaborée, plus haute, et toujours plus rapprochée de ce qui me distingue dans mon « Moi » en tant qu’être singulier et en interconnexion avec le Tout.

Si, pratiquement dès le berceau, puis durant les toutes premières années de sa vie, un enfant n’est pas en quelque sorte indirectement orienté vers son « Moi », sa Réalité une et différenciée, ou en est franchement détourné, il traînera sa Réalité propre et totalisante comme un boulet alors qu’elle est non seulement susceptible mais destinée à lui donner des ailes !

Simonne Fabien est née à Strasbourg en décembre (1919-?), d’une famille d’industriels. Mariée à dix-neuf ans, puis divorcée dix ans plus tard, elle a en trois enfants.Elle a vécu une vingtaine d’années en Suisse. Membre de l’Académie d’Alsace, Prix Vérité 1968, Simonne Fabien a commencé â écrire à l’âge de neuf ans. « Tu seras un bomme » est son premier ouvrage publié. Elle a aussi aidé le R.P. Bruckberger (1907-1998) (de l’ordre des Dominicains) lorsqu’il publia aux Éditions Albin Michel « l’Évangile », une traduction en français moderne des quatre Évangiles. Simone Fabien n’étant pas chrétienne, a su interroger ce texte millénaire avec des yeux neufs et une exigence mystique non confessionnelle.