le Dr Dimitri Viza : Pour sortir de l’état de vérité


16 Jun 2012

(Revue CoÉvolution. No 14. Automne 1983)

Dans une période marquée par les mots de générosité, solidarité et ouverture, la destruction des barrières qui séparent le paradigme d’hier et celui de demain — que ce soit en science ou en société — devrait être accueillie avec enthousiasme.

Espoir vain. Les mots n’ont jamais changé la réalité des choses. Ils fabriquent plutôt leur propre réalité. Depuis des siècles nous vivons dans un « État de Vérité », que ce soit en politique, en religion ou en science et le coût à payer pour en sortir a toujours été, et continue d’être exorbitant.

Cet Etat de Vérité est incarné en science par le paradigme du jour. Celui-ci, jouissant de l’orthodoxie à la mode, n’a jamais pu, malgré ses prétentions, et ne pourra pas davantage demain, résoudre tous les problèmes.

Ainsi, il restera encore quelques malades qui refuseront de guérir, malgré le savoir de nos médecins, quelques maladies qui ne seront pas expliquées, malgré la science de nos savants.

Certains de ces malades récalcitrants, l’attrait qu’exercent l’interdit, l’étrange et l’étranger aidant, feront appel aux tenants des savoirs condamnés par la science et exclus du paradigme du jour car « empiriques » [1].

Mais les représentants de ces savoirs parallèles sont devenus, eux aussi, des prêtres d’un État de Vérité autre, capable de soigner tous les maux, surtout ceux pour lesquels la médecine officielle n’a pas de réponse.

Les attitudes des prêtres de n’importe quelle vérité absolue sont comparables. On souhaite toujours brûler Galilée, mais aujourd’hui Galilée a aussi envie de brûler les disciples de Ptolémée. La modestie de l’ignorance ne s’est pas davantage propagée depuis la mort de Socrate. C’est plutôt la certitude de détenir le savoir absolu qui continue de se propager et de produire des catastrophes, que l’on reconnaît et dont on déplore les effets à postériori. Et ce ne sont malheureusement pas les scientifiques d’aujourd’hui qui prouveraient leur sagesse en minimisant leur science [2].

La maladie qui atteint l’intelligence de ceux qui deviennent les porte-paroles de telle ou telle idée politique ou scientifique, qui deviendra doctrine pour se transformer en dogme, est sans doute un trait congénital de l’organisation cérébrale humaine au stade actuel de son évolution. Ainsi, les représentants de chaque vision s’enfermeront chacun dans leur vérité, se rendant imperméables à toute autre. Cela est un trait fondamental de l’homme et il suffit d’écouter pendant quelques minutes un militant de n’importe quelle obédience (communiste, chrétien, juif, musulman, athée, fasciste) pour se rendre compte de l’ampleur de la déformation intellectuelle qu’une idée est capable d’imposer à ses partisans.

Rien ne sert de déplorer un état de chose qu’on est incapable de changer. En prendre conscience et l’accepter, c’est déjà y palier en partie.

Or, les scientifiques et les para-scientifiques sont aussi sensibles à cette affection de l’intelligence que les politiciens appartenant aux soi-disant démocraties ou aux systèmes réputés totalitaires. Dans l’arrogance de leur certitude, ils oublient que toutes les théories sont fausses à long terme, mais aussi que n’importe quelle théorie est vraie pour un temps et pourra produire des résultats : c’est-à-dire décrire quelque aspect du monde « réel » d’une façon cohérente, faire des prévisions et obtenir des solutions technologiques.

La modestie devrait être apprise aussi bien par ceux qui se réclament des dogmes scientifiques officiels à la mode que par ceux qui se réclament des dogmes des approches para-scientifiques. Une modestie qui rendrait les échanges possibles, car il y a bien des choses à apprendre par la confrontation des différents modes d’appréhension du monde, souvent diamétralement opposés, mais dont la valeur dans le domaine du « réel » est vérifiée par les résultats obtenus. Ainsi, fertilisation et complémentarité pourraient succéder à l’affrontement des paradigmes. Une tentative de synthèse sans aliénation aux courants, aux écoles, aux personnes deviendrait peut-être possible et pourrait servir de point de repère à ceux qui souhaiteraient expérimenter un autre paradigme dans leur discipline ou à ceux qui voudraient aborder l’analyse des pratiques relevant d’autres paradigmes avec les méthodes qui prévalent aujourd’hui. Si, plus modestement, on arrivait à se demander simplement si cela est possible, un grand progrès serait déjà accompli.

De la confrontation des para-sciences — réputées empiriques — et de la science orthodoxe d’aujourd’hui, un échange pourrait naître et être à l’origine d’une « métascience » capable de se passer de paradigmes stables, au sens de Kuhn, pour adopter la succession et la coévolution des paradigmes, selon la vision d’une science fluide chère à Popper.

Et l’on peut se laisser emporter par le rêve : cette « métascience » ne pourrait-elle pas ouvrir la voie à une « métapolitique » où les idées adverses pourraient inspirer de nouveaux paradigmes au lieu de produire les réactions de défense qui aboutissent à la régression dans l’agressivité et le verbiage éculés ?


[1] Empirique est utilisé ici dans son acceptation actuelle, étymologiquement erronée, qui implique un savoir établi par observation non-expérimentale.

[2] Il n’est pas fortuit que, pour rendre le sens du mot grecque « sophos », il faille faire appel aujourd’hui à deux mots: sage et savant.