Pour une stratégie de l’innovation, entretien Rémy Chauvin et Christine Hardy


29 Jan 2014

(Extrait de La science devant l’inconnu par Christine Hardy. Édition Rocher 1983. Copyright Christine Hardy)

Rémy Chauvin (1913-2009), était un biologiste et entomologiste français, professeur honoraire émérite à la Sorbonne, docteur ès sciences, maître de recherches depuis 1946. Il était également connu pour défendre les droits des animaux et pour s’être intéressé à des thèmes comme le paranormal, la vie après la mort, les sujets psi capables de voyance ou encore le phénomène ovni et l’ufologie.

R.C. — Il y a quelques années, un jeune normalien est venu me trouver et m’a dit : « J’aimerais faire une thèse sur les molé­cules vectrices de mémoire ».

À cette époque, il y avait un gars connu, il s’appelle Ungar, qui avait découvert que si vous conditionnez un rat, que vous faites une purée de son cerveau et que vous l’injectez à un rat naïf, vous lui repassez le conditionnement. Quand je dis injec­ter, je veux dire : injecter dans le péritoine. Or ce qui est très curieux, c’est que cela passe dans le cerveau. Lorsqu’il a publié cela, il y a eu des hurlements épouvantables.

C.H. — Cela se passait en quelle année ?

R.C. — Vers 66-67. Il y a donc eu des protestations. On a dit « c’est ridicule, c’est pas sérieux », etc., alors que le gars avait une réputation internationale.

J’ai donc dit au jeune normalien : « Écoutez-moi, mon vieux, si vous voulez gâcher votre carrière, allez donc vous noyer dans l’Ill (j’étais à Strasbourg à ce moment-là), ça ira plus vite. » Il m’a répondu : « Vous n’allez tout de même pas me faire ça ! vous êtes le septième laboratoire auquel je propose un travail là-dessus et si vous me fichez à la porte, c’est la fin de tout !

« Bon, lui répondis-je, voilà ce qu’on va faire, allez à Houston, chez Ungar, et regardez comment il travaille. » Petit détail : Ungar, de l’université d’Houston, recevait en la personne de mon normalien le premier et le seul stagiaire français qu’il ait jamais eu. Je voudrais dire à tout le monde : vous prétendez que ce n’est pas ci, que ce n’est pas ça, allez-y voir, bon Dieu, allez-y voir !

En fait, ce jeune homme s’est aperçu que c’était très compli­qué. Il fallait que l’extrait de cerveau soit fait sous certaines conditions, que si vous le laissiez un petit quart d’heure sur le coin de la table, c’était foutu. Il y avait en réalité des tas de techniques qu’il fallait connaître… il y est resté dix-huit mois.

C.H. — Comment se fait-il qu’au CNRS ils n’envoient pas plus de jeunes se mettre au courant des recherches ?

R.C. — Eh bien ! dans ce cas, je me suis servi d’une filière latérale. Ils n’auraient jamais donné une mission à ce gars-là, parce que c’était un sujet catalogué pas sérieux. Mais naturel­lement, quand on est mandarin, on connaît de ces trucs…, vous comprenez…, je lui ai fait donner une bourse américaine. Un point, c’est tout !

Quand il est revenu, il m’a dit : « Vous savez, c’est vrai ! » Moi : « Zut alors ! »

Et lui : « Oui, zut ! parce que ma thèse est foutue. »

On savait parfaitement que la thèse qui prétendait que c’était vrai ne passerait pas. Alors, comme nous sommes tous des cra­pules dans ce métier, on a trouvé un petit point de la technique d’Ungar qui était critiquable. Il avait effectivement tort de s’y prendre comme ça. On a fait porter la thèse sur le petit défaut ; on a pu dire : « Vous voyez bien, Ungar a tort » ! et on lui a donné sa thèse.

Alors j’ai fait ça, avec un sourire légèrement teinté d’amer­tume. Je ne dis pas que j’ai été honnête… j’ai été efficace ; dans l’intérêt de ce type-là, tout simplement.

Or ceci est extrêmement fréquent, alors, comprenez, le jeune qui n’a pas le sou… les chercheurs n’ont pas le sou (la bourgeoi­sie riche ne fait pas de recherche : polytechnique, par exemple, qui recrute dans la bourgeoisie riche, a un rendement extrême­ment faible en recherche), ce jeune a quand même besoin de gagner sa vie. Est-ce qu’il va prendre un beau risque ! un risque poétique ! et se casser la figure… parce que les questions vrai­ment neuves, ce sont les questions dangereuses, et se voir barré par un « Ah c’est vous qui avez travaillé sur ces imbécillités ! eh bien ! mon petit bonhomme, vous repasserez ! »

Eh bien non ! qu’est-ce que vous voulez…

Alors il prend un sujet bidon, de préférence un sujet sur lequel les Américains travaillent depuis 20 ans…

C.H. — Pouvez-vous nous parler justement du problème de la recherche en France ? Cela se passe-t-il partout ?

R.C. — Les mécanismes qui bloquent l’invention sont très efficaces. Ce qui se fait de très nouveau est généralement quel­que chose de très secret. Quand c’est vraiment joli, vraiment nouveau, c’est choquant, toute idée nouvelle est une idée abso­lument choquante. C’est dans 100 pour 100 des cas l’œuvre de jeunes, alors, qu’est-ce qu’ils font, s’ils ne sont pas fous ? Eh bien ! ils la ferment hermétiquement.

C.H. — Trouve-t-on un sens de la recherche plus développé chez les jeunes en marge ?

R.C. — Un type qui fait de la recherche est toujours un peu marginal. Ce n’est pas une vocation très répandue.

C.H. — Il faut pouvoir remettre en question les idées reçues.

R.C. — Oui, mais il y a une sanction ; les idées reçues se défendent. Et c’est ce qui explique que la véritable innovation, la vraie, soit si difficile à trouver.

Encore un exemple : l’énergie solaire, ce n’est pas d’hier. Il y a des tas de gens depuis au moins trente ans qui ont dit que l’énergie solaire pourrait être une ressource intéressante. On les a pris pour des rigolos. Je sais bien qu’à ce moment-là le mazout ne valait rien. Il était toutefois évident que cela ne durerait pas toujours et que c’était horriblement polluant, alors que l’éner­gie solaire ne l’est pas. On aurait pu au moins prendre cela en considération. Mais ils ont été condamnés sans appel, c’étaient des rigolos ! Je ne sais pas comment celui qui a fait le four solaire d’Odeillo, dans les Pyrénées, s’est débrouillé pour avoir des crédits ; ça montre qu’il a du génie, car ce gars-là, vraiment, aurait dû être bloqué par tout le monde !

Je pense que si un type trouvait le moyen de débloquer tou­tes les innovations (il y a toujours un afflux nouveau qui perce partout, mais il est presque immédiatement tari par les systè­mes administratifs) on aurait de suite un rendement absolu­ment extraordinaire.

Un de mes amis avait d’ailleurs proposé que lorsque des cré­dits sont demandés à une administration, pour n’importe quel projet, et qu’elle les refuse, que le refus soit motivé, avec le nom et l’état de fonction du type qui a dit non. Ainsi le cher­cheur pourrait, comme dans un procès, prendre un avocat pour sa défense ; il pourrait ainsi faire appel.

Savez-vous que chez nous on est condamné dans des instan­ces secrètes ! que personne ne sait qui a pris la décision et qu’on ne veut pas nous le dire ! Le président de commission nous annonce : « Eh bien, mon ami, on vous a reproché ça et ça », il s’exprime d’une manière vague… et c’est terminé. Vous êtes obligé ou bien de changer de sujet, ou bien de laisser tomber la recherche.

Alors quand cela se passe au niveau des vieilles fripouilles de ma classe d’âge, ça ne pose pas de problème, parce que les types de mon âge, en général, ne font plus rien du tout depuis longtemps ; par conséquent, ils se fichent pas mal de faire de la recherche ou de ne plus en faire et, d’autre part, ils connaissent toutes sortes de moyens détournés.

Par exemple, je fais de la parapsychologie, tout le monde le sait ; on ne doit pas faire de la parapsychologie : c’est tabou ! c’est péché ! c’est caca ! J’ai cinq ou six jeunes chercheurs, tous plus diplômés les uns que les autres, qui travaillent avec moi.

Naturellement je ne vous donnerai pas les noms — personne ne sait qui c’est — ils ont des crédits. Où est-ce que je les prends ? — cela je ne vous le dirai pas non plus. Mais je peux vous dire qu’à part mettre de l’argent dans mes poches nous avons tout fait : les faux en écriture, les mauvaises plaisante­ries, les factures qui ne correspondent pas à quelque chose de réel, comme tous les patrons de la création nous faisons cela parce que l’administration est tellement bornée que nous som­mes forcés de le faire. C’est au point qu’un fournisseur me deman­dait un jour, une fois que nous avions obtenu nos crédits : « Maintenant, Monsieur, que faut-il réellement vous livrer ? »

Oui nous avons tout fait sauf mettre de l’argent dans nos poches parce que c’est tellement facile que ce ne serait pas spor­tif. Sans quoi, il n’y a vraiment aucun problème. Mais chez nous, les scandales de ce style, il y en a, mais ils sont rares. Ce n’est pas amusant et puis nous n’avons pas envie de le faire : nous n’avons pas été élevés comme ça, cela ne se fait pas.

Alors on arrive donc à faire pratiquement tout ce que l’on veut quand on est patron. Bien sûr, quand on est jeune, on ne le sait pas. Comme on dit « si jeunesse savait, si vieillesse pou­vait ». Mais quand des jeunes s’adressent au patron qu’il faut, à ce moment-là, on peut débloquer beaucoup de choses. On a des amitiés, on a des complicités. Quand il n’y a pas moyen de faire une chose, on procède autrement ; la ligne la plus rapide pour aller d’un point à un autre, c’est le zigzag, et enfin, on y arrive.

Ça, c’est donc sur la stratégie de l’innovation. Vous voyez que c’est extrêmement compliqué ; et dans l’industrie privée, c’est la même chose.

C.H. — C’est peut-être quand même un peu plus ouvert, ne serait-ce qu’en raison des motivations commerciales.

R.C. — Ce n’est pas si ouvert que vous le croyez. Ils ont par moment des fermetures qui sont assez singulières. Quand une administration est grosse, quand elle est très grosse, elle est aussi fermée que le CNRS, elle ne laisse rien filtrer non plus. Alors, en réalité, l’obstacle à l’innovation, c’est la taille du service. Plus un service est du genre mammouth, plus il étouffe tout. Une structure d’innovation ne pourrait donc être qu’une structure petite, souple et temporaire. Alors là, ça marcherait sans doute. Mais ces structures petites et temporaires n’existent pas.

C.H. — Si les gens qui font de la recherche pouvaient déjà communiquer leurs informations, on développerait énormément les capacités d’innovation.

R.C. — On y a pensé, figurez-vous ! On a pensé à se communiquer les recherches de pointe non conventionnelles. On va peut-être fournir un périodique voué à cela ou on puisse dire ce que l’on veut et qui serait financé par un organisme privé, évidemment.

Le CNRS ne donnera jamais un sou pour cela ; des amis, oui. Je pense que les jeunes pourraient ainsi dialoguer libre­ment ; sans doute pas sous leur vrai nom, ce serait trop dange­reux. Parce qu’on est là ! Moi-même, j’ai usé d’un pseudonyme plusieurs fois quand j’étais jeune. C’est trop dangereux. Voyez-vous, ce qui arrive chez nous, on ne vous dit pas : « Monsieur, on vous refuse tel ou tel crédit parce que vous êtes un parapsy­chologue », on ne vous dira jamais cela. Simplement, un crédit vous sera refusé pour un autre prétexte puis, quelques années plus tard, on vous dira : « Ah bien oui, cher collègue, vous avez des positions qui ont paru à beaucoup de collègues aventurées, dangereuses et, pour ainsi dire, peu scientifiques… vous avez tort, cela ne vous a pas porté chance, vous devriez en changer… » C’est tout ce qu’on vous dira. Donc c’est extrêmement dange­reux.

Maintenant, si l’on en vient à l’objet propre du débat, à savoir qu’est-ce qui se passe dans les laboratoires de pointe, alors nous-mêmes ne le savons que peu.

Nous le savons dans notre propre spécialité, parce que c’est impossible à cacher, mais, dans les autres spécialités, nous ne le savons que par accroc ou par hasard.

Par exemple j’ai appris les recherches touchant l’hydrure de fer par hasard. J’avais lu un article dans un journal, mais j’ai vu jusqu’où cela allait tout à fait fortuitement.

Quant aux recherches touchant l’intelligence artificielle et les ordinateurs, je suis un petit peu mieux renseigné. C’est ainsi que je connais l’hypothèse de certains ingénieurs (qui ont contre eux 1’« establishment » bien entendu) d’après laquelle la conscience pourrait naître des supermécanismes, et qu’un jour, où les microprocesseurs seront assez compliqués, il émergera quelque chose qui sera la conscience. C’est une question de complexité de circuits. Évidemment c’est une hypothèse qui fait hurler tout le monde, d’autant plus qu’elle est probablement exacte. Et ça, je le sais par hasard.

C.H. — Pouvez-vous nous expliquer ce que sont les hydrures de fer?

R.C. — On discute actuellement à perte de vue sur les centrales atomiques ; on est pour ou contre le nucléaire, mais la question se pose peut-être d’une autre façon. En effet, on sait qu’il y a un combustible tout à fait extraordinaire qui est l’hydrogène. Or l’hydrogène, on ne risque pas d’en manquer. Avec les océans, vraiment, il y en a beaucoup. C’est le constituant essentiel de l’eau avec l’oxygène et on le décompose comme on veut. Il suf­fit de faire passer un courant électrique. Donc cela ne pose aucun problème technique, c’est une chose parfaitement réglée. Il n’y a que le problème du stockage, parce que l’hydrogène est un gaz et pour le conserver, il faut le mettre dans une bouteille d’acier qui pèse lourd et qui coûte cher.

On a alors pensé le mettre en combinaison avec un métal et on sait déjà le faire passer à l’état d’hydrure de cobalt ou de nickel. L’hydrure, c’est une sorte de poudre noire qui absorbe l’hydrogène comme une éponge. Vous chauffez légèrement : votre hydrogène se dégage doucement ; vous arrêtez de chauffer : il ne se dégage plus. De cette façon, vous pouvez faire marcher un moteur d’automobile. Cela a déjà été fait.

Alors le stade ultérieur (comme le nickel et le cobalt coûtent cher) a été de chercher si on ne pouvait pas se servir d’un autre hydrure, par exemple l’hydrure de fer. On est donc en train d’essayer de doper le fer avec je ne sais quelle drogue, ce n’est pas mon rayon, et des résultats intéressants ont déjà été obtenus.

À mon avis, d’ici moins de cinq ans vous aurez dans votre voiture une boîte qui contiendra quelques kilos d’hydrure de fer ; lorsque l’hydrogène de l’hydrure sera épuisé, vous la retour­nerez à l’usine, ou plutôt, on vous donnera une autre boîte, le recyclage de l’hydrure ne posant pas de problème.

Je vous assure qu’il y a un certain nombre d’ingénieurs qui travaillent là-dessus ; s’ils y arrivent, la crise de l’énergie est terminée.

Prenons aussi l’exemple des moulins à vent. Je ne sais pas pourquoi on considère l’énergie éolienne avec un mépris amusé. Vous conviendrez qu’il y a encore fort peu de décennies, tout le blé de la France était moulu par des moulins à vent ou à eau. Cela représente un certain nombre de watts et même de méga­watts. Bien sûr, c’est une énergie irrégulière, mais si par exem­ple un moulin à vent fabrique de l’hydrogène par électrolyse de l’eau, il n’y aura pas de problème : un camion vient vider les réservoirs d’hydrogène, emporte cet hydrogène à l’usine qui le recycle en hydrure de fer, et on le commercialise.

Cette découverte est pour demain et nos difficultés d’énergie seront résolues.

Le mazout ? Qu’est-ce que vous voulez faire du mazout ? Il servait à laver les pieds des chameaux pour les préserver des ulcères, voilà l’usage immémorial du mazout. Évidemment, au point de vue débit, c’est moins rentable.

Tout cela pour vous dire comment une recherche qui a été plus ou moins marginale pourrait devenir subitement de pre­mier plan.

C.H. — Voyez-vous d’autres exemples du même type ?

R.C. — Un autre exemple de blocage extraordinaire, vrai­ment désolant, c’est celui-là : J’ai des rapports avec Leroy Somer, une firme très connue. J’avais vu un jour un ingénieur qui m’avait appris qu’ils fabri­quaient des turbines à basse pression.

C.H. — Que sont ces turbines ?

R.C. — Bien voilà ! Ce sont des turbines qui peuvent extraire l’énergie de l’eau avec seulement un mètre de dénivellation. Bien sûr, il faut qu’il y ait du débit. Mais une chute d’un mètre, ce n’est pas le Niagara, c’est nettement moins haut. S’il y a du débit, c’est-à-dire beaucoup d’eau qui passe à la minute, vous arrivez, avec des turbines, à fabriquer du courant électrique. Et les techniques sont parfaitement au point.

Vous pouvez ainsi équiper toutes les chutes d’eau petites et moyennes qu’il y a en France : cela fait quelques dizaines de milliers. Alors Leroy Somer s’était amusé à faire la statistique des moulins à eau. Dieu sait s’il y en avait ! Non pas ceux qui étaient en fonction, seulement ceux qui étaient réparables.

Dans un cercle de quelques départements il en avait compté 84000 et m’avait ajouté : « Monsieur, si on mettait en fonction les anciens moulins à eau, on pourrait fournir 10 % de l’énergie électrique de la France. »

Je rétorque : — Vous voulez dire 0,10 % ?

Il insiste : — Je dis 10 % !

C’est un chiffre qui resterait à discuter, mais théorique­ment, c’est valable.

Eh bien ! Ils se sont battus quatre ans pour que le gouver­nement reconnaisse l’intérêt du projet. Quatre ans ! Ils ont même rafistolé deux ou trois moulins à eau et ont construit les systè­mes adéquats. Naturellement que ça marchait !

Simplement, le gouvernement doutait de l’extension du pro­cédé. Ils ne voulaient pas admettre que les chutes d’eau petites et moyennes, comme il y en a beaucoup, puissent donner par addition autant d’énergie qu’une grosse.

L’ingénieur m’avait ajouté : « Vous ne sauriez croire l’inertie et l’hostilité de l’administration, et spécialement de l’E.D.F. face à ce projet. » Ceci pour une raison très simple : cela pro­curait l’autonomie à toute une série de types. Des communes, même, auraient pu dire : « écoutez, votre électricité, elle est trop chère, on n’en veut pas. Et on va s’équiper avec des turbines de moyenne ou basse pression ; et d’ailleurs on va les construire nous-mêmes ! »

Ils auraient pu discuter à ce moment-là, dire : « Si vous vou­lez nous vendre du courant, il faut qu’il soit moins cher. »

Et, dans le fond, ils sont d’une parfaite bonne foi ; les gens de l’E.D.F. ne sont pas de mauvaise foi, ce ne sont pas de mau­vaises gens. Mais ce sont des techniciens ; ils ont vu le monde d’une certaine façon. Le fait qu’on puisse le voir d’une autre façon leur fait mal au ventre, voyez-vous, c’est ça, voilà le point : la décentralisation les rend malades.

Alors le monde est plein de blocages comme ça, vous comprenez ! Les gens du nucléaire, ce ne sont pas de mauvaises gens, ce sont de fort honnêtes gens, au contraire, mais ils ont passé toute leur vie dans la mise au point horriblement difficile d’une centrale nucléaire. Ils y ont consacré toute leur énergie. Ils ont réussi un tour de force formidable du point de vue tech­nique. Vous leur dites : « Écoutez, mon vieux, c’est très gentil, votre truc mais on pourrait s’y prendre autrement », ils en sont malades. Mettez-vous à leur place !

Il ne faut jamais attaquer les hommes, c’est le système qui les rend comme ça ; mais il faut cependant ne pas permettre à des préjugés irrationnels de bloquer un progrès qui est absolu­ment nécessaire.

C.H. — Tout le problème est là, et il est crucial.

R.C. — Alors on en est là. C’est un exemple très précis de blocage véritablement fantastique qui, en sautant, pourrait chan­ger totalement la surface de notre pays et peut-être même de la planète.

Je suis en train de chercher d’autres exemples analogues. Eh bien, la biomasse : la possibilité d’utiliser ne serait-ce que le bois de l’énorme forêt française — 14 millions d’hectares, la plus grande forêt d’Europe. Si vous voyiez l’état de la forêt de Solo­gne dans laquelle je vis ! C’est honteux ! Le bois qui pourrit par milliers de stères le long des sentiers, sans que personne ne fasse rien ; c’est un scandale horrible. Bon ! Il y a des gens qui ont fait un petit calcul très simple : le charbon de bois a servi à l’humanité de tous temps quand il n’y avait pas de houille, or les gaz qui s’échappent du charbon de bois sont combustibles et on les récupère maintenant.

Si on mettait ces gaz dans des bouteilles au lieu de mettre du butane, cela pourrait peut-être marcher ! Problème techni­que ? : il n’y en a pas. C’est quand même moins compliqué qu’une centrale nucléaire !

Eh bien ils se sont fait, je dirai… presque cracher à la figure, traiter de mabouls et d’esprits peu scientifiques pendant des années et des années. Comment voulez-vous que dans ces condi­tions l’innovation fleurisse ? Or il n’y a aucun problème techni­que, aucun. Mais si, je me trompe, il y en a un énorme : les préjugés !

C.H. — Les préjugés et les intérêts commerciaux ?

R.C. — Les intérêts commerciaux, même pas ! On pourrait investir là-dedans et donner un excellent rap­port ; il y a des tas de machines à fabriquer. Et d’ailleurs les compagnies pétrolières investissent dans l’énergie solaire. Ils ne sont pas fous, eux. Car il y a un marché potentiel absolument gigantesque pour les générateurs solaires. Quand les gens se seront aperçus que l’on économise beaucoup, ils vont en vouloir.

Spécialement en Provence, il va y en avoir partout. Surtout quand on va mettre au point les générateurs photovoltaïques qui utilisent, non pas la chaleur du soleil, mais sa lumière. Cela va être au point dans très peu de temps. Pratiquement, c’est au point, mais c’est seulement encore trop cher. Or il y a là un énorme marché.

C.H. — Le problème, c’est que ces informations ne sont pas assez diffusées.

R.C. — Maintenant, la biomasse, ça y est. Ils sont convertis. Mais c’est dix ans trop tard ! Si on s’était réveillé dix ans plus tôt, ce serait parfaitement au point. Je sais bien que le pétrole était encore abordable et que la biomasse n’était pas encore vrai­ment rentable, mais on aurait pu mettre au point la superstructure. Puis on aurait dit : « Bon, on va mettre cela sous naphta­line et au moment où le pétrole franchit la cote d’alerte, on appuie sur le bouton. » Tout d’un coup vous auriez vu apparaî­tre le produit de remplacement prêt à l’usage.

Et pourquoi pas ! Il faudrait que ça soit prêt. Ça va l’être… dans trois ou quatre ans… On a perdu un temps énorme. On ne prévoit jamais !

Remarquez que je suis sensible aux arguments économiques. On me répond : « Votre histoire, c’est très joli, mais économiquement, à l’époque, ce n’était pas valable, parce que le pétrole était encore très peu cher. » — Je suis d’accord avec vous, mais il fallait le préparer, parce qu’il était évident que le prix du pétrole continuerait à monter. Tout le monde le savait ! Il aurait donc suffi, à un certain stade des préparations, de dire : ça va être archi-prêt au moment voulu. Parce que cela représente un nombre de milliards perdus hallucinant !

C.H. — C’est le problème basique de notre civilisation. On n’est pas capable, en fonction de la prospective, de prévenir les besoins du progrès et les crises qu’il comporte.

R.C. — Il y a bien des gens qui prévoient ; mais les freins aux situations sont d’une puissance telle qu’on ne peut pas innover.

Tenez, je vais prendre un dernier exemple : je pense à la petite voiture urbaine. Quelqu’un en France a étudié un modèle sérieusement et l’a dessiné. On a calculé que l’occupation des voitures, à Paris, était de 1,7 personne par voiture. C’est un gâchis absolument déli­rant. Il a donc fait une voiture à deux places. C’est très compli­qué, parce que c’est une vraie voiture.

On ne peut pas faire 500 kilomètres avec puisque c’est une voiture strictement urbaine, mais elle marche à 90 km/heure facilement, ce qui est plus rapide que les modèles déjà sortis et bien suffisant pour la ville. Elle est confortable et possède un coffre assez grand pour permettre à la ménagère de faire son marché. Sur l’espace qu’occupe une Mercédès, on peut garer cinq de ces voitures. Elle vaudrait un peu moins de 10000 F et dépense un litre aux cent kilomètres.

Techniquement, évidemment, il n’y a aucun problème, et l’économie réalisée serait fabuleuse. L’encombrement urbain serait terminé et la circulation urbaine résolue parce qu’il n’y aurait plus de ces énormes mécaniques qui embouteillent indé­finiment les avenues pour le bénéfice de 1,7 personne.

Or c’est impossible. C’est impossible parce que, pour l’homme, la voiture est un symbole sexuel. Le bonhomme qui a une grosse voiture, très puissante, c’est qu’il est puissant virilement !

Moi je ne conduis pas, c’est ma femme qui conduit. Cela me donne droit aux sourires apitoyés de tous mes congénères mâles que je rencontre. Moi, je les considère avec un sourire également apitoyé et je dis : « Vraiment tu mets ce que je pense à un drôle d’endroit ! Tu le mets dans le moteur, à défaut, peut-être, de l’avoir ailleurs ! » C’est tellement idiot !

Donc cet ingénieur se doute de l’immense problème psycho­logique qu’il va avoir à résoudre du côté des hommes.

Alors il s’est dit : « On pourrait peut-être les posséder, les bonshommes, en se rabattant du côté des femmes. » Les fem­mes, avec une voiture de 10000 F qui serait à elles, et avec laquelle elles pourraient faire tout ce qu’elles veulent pendant que Monsieur ferait joujou avec la sienne, de voiture, alors là, peut-être bien qu’il y aurait une sacrée opération !

Mais alors, voyez-vous, là, le gouvernement ne s’y oppose absolument pas. Personne ne s’y oppose… sauf nos préjugés !

Vous me direz : « C’est irraisonnable », je suis d’accord ; mais la raison, cela a été inventé par les Grecs, il y a à peu près 3000 ans. La raison, c’est une faculté qui n’enthousiasme per­sonne et que les gens n’écoutent que quand vraiment ils ne peuvent pas faire autrement, il faut bien le dire.

Je me suis toujours demandé comment les microprocesseurs avaient pu envahir le marché. Vraisemblablement parce qu’il y a eu un management industriel tout ce qu’il y a de plus astucieux. Un certain nombre de types avec des moyens très puis­sants ont parfaitement compris tout d’un coup où cela pouvait les mener. Je ne sais pas si vous avez vu l’usine IBM, aux envi­rons de Roissy. C’est de la science-fiction. Absolument extraor­dinaire. Il y a des ouvriers hyperspécialisés qui sont en combi­naisons de diverses couleurs, masqués, de manière à ne pas res­pirer et ils travaillent au micromanipulateur sous microscope électronique, pour insérer des impuretés sur des puces de sili­cium. C’est fantastique.

Remarquons qu’IBM est une des industries les plus puis­santes du monde. Ils ont parfaitement compris, et ils ont gagné. Toutefois cet exemple est relativement récent et isolé.

Le pétrole, ce n’est pas la même chose. Le pétrole n’a rien eu à vaincre pour gagner. C’était évident pour tout le monde.

Et la géothermie ! C’est-à-dire extraire des calories du cen­tre de la terre. Du point de vue technique, c’était très faisable. Tout le monde savait que c’était possible. Eh bien, je ne sais pas pourquoi, on a eu un mal de chien à essayer de convaincre les gens qu’on pouvait pomper de l’eau bouillante de dessous la terre pour chauffer des immeubles. Un mal de chien ! Les gens ne voulaient pas entendre parler de cela. Et pourtant ce n’était pas l’immensité des obstacles techniques qu’il y avait à surmonter ; il y en a beaucoup moins que dans une usine nucléaire. Mais ils ne voulaient pas.

À ce moment-là, j’ai entendu une histoire absolument extra­ordinaire. Je ne sais pas si elle est vraie, mais c’est si beau que ça doit l’être.

On m’a toujours dit que l’usine marémotrice de la Rance n’était pas rentable ; et je ne comprenais pas. Les marées du bon Dieu, ça coûte vraiment pas cher ! Dans l’estuaire de la Rance, la marée engouffre je ne sais combien de millions de m3 d’eau, vous mettez une turbine et puis ça tourne. Où est la dif­ficulté ? Alors je suis remonté au sommet. J’ai eu des sourires assez crispés. Enfin un ingénieur, qui était assez bon bougre, m’a tiré par le bras et m’a dit : « Écoute, je vais te raconter une histoire, mais si tu la répètes, ne dis pas mon nom. Eh bien voilà ! Dans l’usine, il y a cinq turbines (il y en a peut-être six ou sept, mais c’est de cet ordre-là), de grosses turbines, alors, quand elles marchent toutes, ça fait vibrer le bidule. » Je dis : « Pour­quoi que l’bidule vibre, il ne devrait pas ! » Il me répond : « Eh bien, ça vibre toujours un peu, mais dans le cas qui nous occupe ça vibre un peu trop. Ça vibre même tellement qu’on ne sait pas comment cela a été calculé mais cela foutrait toute l’usine en l’air. Alors on n’en fait marcher qu’une, tu comprends, c’est pour ça que c’est pas rentable !

Quel est l’idiot…

C’est personne, c’est personne ! Ça a coûté dix milliards, donc celui qui a fait la blague : c’est personne ! »

Et c’est pour ça que l’usine de la Rance ne serait pas ren­table !

C’est tellement beau que ça doit être vrai !

Si vous faites une bêtise de 10000 F, ça vous coûte cher hein ! Si vous la faites de 10 millions, vous ne risquez pas grand-chose, mais si c’est 10 milliards, vous ne risquez rien du tout. Il y a des tas de gens qui sont mouillés avec vous et vous ne risquez rien. Voilà ce qui se serait passé.

Mais on pourrait en construire une autre, car des usines marémotrices, on peut en mettre dix l’une derrière l’autre. Seu­lement on a dit : c’est pas rentable, c’est une rêverie, l’usine marémotrice, c’est pas sérieux ! Mais une usine nucléaire qui coûte dix fois plus cher, ça c’est rentable !

Pourtant il y a eu aussi des bêtises de faites dans les usines nucléaires. Il y en a des tas. Seulement, il est évident que l’usine marémotrice n’est pas rentable. Et puis c’est comme ça ! Et si vous discutez, c’est que vous êtes un mauvais esprit, un gau­chiste, un destructeur de l’ordre établi…

Bien sûr, ce sont des anecdotes, mais avec toutes ces anec­dotes, on arrive à comprendre combien il est difficile de faire quelque chose.

Mais moi, je ne suis pas découragé. J’ai toujours envie de faire des trucs ; simplement parce que je suis taquin et que ça emmerde tout le monde. C’est surtout pour ça. Mais je suis une exception. Parce que c’est quand même une tentation de se caler dans son fauteuil et de ne plus rien foutre. Seulement je trouve que ce n’est pas drôle. Je m’y embête, dans mon fauteuil.

Mais pour la plupart, quand on a lutté pendant trente ans et qu’on n’arrive pas à soulever l’inertie d’un tas d’imbéciles, eh bien, très souvent, on renonce. Je ne sais pas combien d’in­ventions ont été rejetées comme ça.

Tenez, je vais vous citer un autre exemple extrêmement curieux : il y a un gars qui essaie depuis je ne sais combien de temps de vendre une idée : la température de l’air à 300 mètres de hauteur est plus froide qu’au niveau du sol, surtout en été, quand le sol est chauffé par le soleil. Donc si vous construisez une cheminée, il y a un tirage, et ce tirage peut faire marcher un ventilateur ou une turbine.

Si la cheminée a un certain diamètre, fort large d’ailleurs, de l’ordre d’une cinquantaine de mètres, et si elle a 300 mètres de haut, même moins, on devrait obtenir 1 mégawatt, rien que par la différence de température entre le haut et le bas. L’ennui, c’est que les calculs ne sont pas certains, on n’est pas sûr du rendement exact parce que l’aérodynamique n’est pas assez avancée pour le calculer avec précision. Il faudrait faire un modèle, un modèle de 100 mètres de hauteur ; alors : « pour cet ingénieur qui est maboul, un modèle de 100 mètres, on ne va quand même pas faire ça ! » Or faire une coque de béton de 100 mètres de haut, creuse à l’intérieur, et qu’on démolirait ensuite si ça ne marchait pas, cela coûterait des sommes beau­coup moindres que le dixième du centième de l’industrie nucléaire ! Et si ça marchait ! Ils auraient bonne mine !

L’ingénieur n’a jamais pu se faire écouter et on n’a jamais prouvé que ses calculs étaient faux. Il y avait cependant un coefficient d’incertitude tout à fait réel, puisqu’on ne sait pas cal­culer des structures pareilles. Mais on aurait pu faire un modèle. Il aurait coûté sept à huit millions, et alors ! et je redis : si par hasard ça avait marché ?

C’était donc un autre moyen d’utiliser l’énergie solaire, puis­qu’on utilise la différence de température du soleil en haut et en bas. C’est un moyen robuste, indéréglable et peu compliqué à faire. Eh bien ! Il n’a jamais pu se faire entendre. C’est un type mal introduit, maladroit, trop enthousiaste, qui n’aura pas d’audience.

C’est pourquoi je pense que le travail le plus urgent serait très certainement une structure de déblocage.

C.H. — Et d’information…

R.C. — Oui, il faut faire circuler l’information. Mais cela, nous allons le faire avec quelques amis. Dans ce projet, on aura le droit de se démonter, de proposer n’importe quelle initiative, on s’en fichera complètement ! et de signer sous n’importe quel nom, on s’en moquera encore bien plus.

Mais je vais encore vous donner un exemple de déblocage qui fonctionne curieusement bien : C’est le prix scientifique Philips pour les jeunes. Vous savez que Philips, qui ne manque pas d’argent, a essayé de donner des sous aux jeunes qui feraient, avant vingt ans, une innovation, enfin, un travail personnel. Il ne faut pas qu’ils se fassent aider par le professeur, ce n’est pas de jeu. Cela remonte déjà à pas mal d’années et j’ai fait partie du comité depuis le début. Je viens d’ailleurs d’engager dans mon laboratoire le quatrième ou le cinquième type qui a obtenu ce prix.

Pourquoi ? Eh bien parce que par ce moyen on recrute des gosses absolument extraordinaires, de véritables surdoués de la recherche. C’est pas la peine que je me fatigue à en trouver, le prix Philips me les procure. Parce qu’on accepte tout, n’importe quoi ! Une machine à prouver l’existence de Dieu si vous tenez absolument à la fabriquer, on va l’accepter et en discuter, peut-être ne va-t-elle pas marcher, mais si le type a montré qu’il était astucieux, on peut lui donner 5000 F de prix. N’importe quel projet !

Il y en a un qui a fait des projets d’une fusée spatiale pour aller dans la lune. Un autre a trouvé un nouvel appareil à coussin d’air pour circuler, un overcraft si astucieusement développé qu’une grosse usine lui a acheté le brevet et va le fabriquer. Il avait 19 ans !

Voilà une structure informelle de déblocage. Vous n’avez qu’à écrire, il n’y a aucun filtrage ; on accepte tout.

Le jury est formé de vieilles barbes comme moi, bien sûr, mais il est admis que chez Philips il n’y a pas de barrages. Alors les vieux raisonnent moins mal que d’habitude et ils semblent avoir l’esprit plus ouvert quand il s’agit du prix Philips. Eh bien ! c’est peut-être très modeste, mais ça a marché. Il faut absolument casser le barrage à un certain moment. Il y a peut-être des barrages utiles, je ne dis pas le contraire ; mais le gars qui, à moins de vingt ans, discute directement avec le président de l’académie des sciences — c’est arrivé — comme ce n’est pas un collègue, comme c’est un jeune gars dont le président de l’académie des sciences n’a rien à craindre, comme il ne s’est pas chamaillé avec lui parce qu’il est trop jeune, le président de l’académie des sciences n’a pas les barrages habituels. Il l’écoute beaucoup mieux.

C.H. — Parlez-nous un peu de vos propres recherches à l’heure actuelle.

R.C. — Eh bien j’ai toujours été attiré par des trucs assez bizarres qui n’attiraient pas tout le monde. C’est peut-être pour cela que je me suis intéressé à la parapsychologie d’ailleurs, mais je me suis occupé aussi d’insectes et j’ai étudié des choses assez mystérieuses, enfin dans ce temps-là, dans ma jeunesse qui est fort lointaine, à cette époque, c’était mystérieux : c’était les comportements sociaux des animaux.

À partir du moment où il y a deux animaux l’un à côté de l’autre, ils s’influencent, ils induisent l’autre en interaction phy­siologique et sensorielle. Alors, en 41, lorsque j’ai fait ma thèse là-dessus, ça n’a pas passé tout seul. J’avais 23 ans et je voulais faire une thèse (je venais tout juste d’avoir ma licence) ; alors on m’a dit : « Vous voulez faire une thèse ? Eh bien il y a un professeur du muséum qui cherche des types pour leur donner des sujets de thèses. » Bien ! je vais le trouver.

Ah ! me dit-il, vous voulez faire une thèse, mon ami, eh bien ça tombe très bien ! Un professeur d’Odessa vient de trouver que les sauterelles ont une coloration noire lorsqu’elles sont groupées, et verte quand elles sont isolées. Trouvez pourquoi.

Je dis Sans doute, Monsieur le Professeur, sans doute, mais il y a des bibliographies à ce sujet ?

Ah non, il n’y en a pas.

Permettez, enfin il y a peut-être différentes directions déjà suivies par des chercheurs ?

Non non, il n’y en a pas.

Alors par quoi vais-je commencer ?

Mais c’est vous qui allez le deviner, mon cher ! Allez, bonne chance. Et il m’a poussé doucement vers la porte.

Je me revois encore, dans la rue Buffon, me disant : « Cet homme est fou ! » Dans un deuxième temps, je me suis dit : « Il est peut-être fou, mais je vais bien le surprendre, je vais accepter. » Alors j’ai accepté. Et j’ai eu des tas d’histoires. Ce qu’il m’avait dit de faire : j’ai fait exactement le contraire. Et ça a très bien marché. Alors il m’a foutu à la porte. Il me disait : « Les sauterelles d’Égypte, celles des nuées, il faut les élever dans une humidité saturante », alors elles crevaient que c’en était un vrai bonheur, il y avait même des champignons qui leur poussaient dessus, littéralement !

Au bout d’un certain temps je me suis dit : « Mais jamais je ferai ma thèse, moi, j’ai pas de sauterelles, comment vais-je faire ? voyons, raisonnons un peu. Premier point : les sauterelles vivent dans le désert. Deuxième point : dans le désert il fait sec ». Alors je les ai élevées au sec, et c’était ça !

Enfin j’ai réussi à élever mes sauterelles, mais je l’ai payé, parce qu’il m’a foutu à la porte. Évidemment, c’est humain ; je ne lui en veux pas, d’ailleurs : j’avais eu le tort de lui dire ce que je pensais de lui, quoi ! il faut bien le dire !

Enfin j’ai fini par trouver que les sauterelles, pour qu’elles changent de couleur, il suffit qu’elles se regardent, qu’elles se voient. Dans l’obscurité elles ne changeaient plus de couleur, Bref, c’était un déclenchement hormonal après un signal oculaire. Or maintenant, c’est quelque chose de tout à fait banal. En 41, ça ne l’était pas.

Aussi, quand j’ai soutenu ma thèse, ça a bien fait rigoler les Anglais : « Léger ! léger la thèse de Chauvin ! pas très sérieux ! » Et puis dix ans plus tard ils ont publié la même chose en oubliant de me citer. Alors ça, c’est la gloire ! c’est toujours comme ça.

Par la suite je me suis mis sur les abeilles. On était devant un problème tout à fait différent. Quand j’ai pris la direction du laboratoire d’apiculture du ministère de l’agriculture, il y avait Karl von Frisch qui était dans toute sa gloire. Il avait découvert les danses des abeilles et ce qu’elles signifient. Bref, il avait tout découvert. On m’a demandé : « Qu’allez-vous faire ? vous allez sûrement étudier les danses des abeilles ?

Ah non alors, après von Frisch, je me couvrirais de ridi­cule ! Il fallait absolument qu’on trouve autre chose ; alors j’ai décidé de chercher dans un domaine tout à fait différent.

Et on a trouvé. C’est nous qui avons isolé, avec Mademoi­selle Pain, l’hormone de l’abeille. Parce que la reine des abeilles, elle ne gouverne pas, c’est bien pire, elle intoxique. Elle sécrète des drogues qui empêchent les ovaires de ses filles, les ouvriè­res, de se développer. Elle veut être toute seule à pondre. Ces drogues, dont les abeilles s’imprègnent en la léchant, gouver­nent tout le comportement de la ruche.

Je me souviens qu’on a isolé l’hormone inhibitrice de la ponte en partant de sept kilos de reines d’abeilles — je vous rappelle qu’il n’y a qu’une reine par ruche — on a été pourvu par les grands ruchers américains qui comptent 25000 ruches. Ils nous ont envoyé nos sept kilos d’abeilles. Je crois même qu’on a oublié de leur payer, mais ça ne fait rien… c’est pour la science ! On n’avait pas d’argent de toute façon.

Peu importe. Ce qui était important, c’est qu’à partir de ces sept kilos, on avait quelques milligrammes cristallisés au fond d’un tube. Et alors je me suis très amusé. Et je viens de découvrir, après quinze ans de recherche, une nouvelle hormone de l’abeille qui est sécrétée par des glandes situées dans leurs pattes. Glandes que tout le monde connaissait, mais dont on ne savait pas à quoi elles servaient. Eh bien j’ai trouvé, à la suite de recherches d’une minutie épouvantable puisqu’il fallait opé­rer sur des abeilles isolées et que nous avons dû, avec un de mes élèves, isoler 350000 abeilles, une par une ! Alors je suis content comme tout !

Et puis évidemment, je fais des recherches en parapsycho­logie ; comme tout le monde le sait, je ne vois pas pourquoi je m’en cacherais. Et tout dernièrement, c’est-à-dire il y a quelques semaines, je viens de trouver quelque chose de très impor­tant. On savait déjà que les animaux pouvaient influencer un dispositif aléatoire. C’était un certain Schmidt, Helmut Schmidt (mais ce n’est pas du tout celui que vous croyez, c’est son homo­nyme) qui avait mis cela en évidence en Amérique. L’expérience était la suivante : on mettait un chat dans une enceinte réfrigérée et une lampe à infrarouges était gouvernée par un généra­teur aléatoire, un générateur de hasard qui ne s’allume que de temps en temps, la somme des extinctions et la somme des allumages étant égales. On a alors remarqué que quand le chat était dedans, le générateur maintenait la lampe allumée plus qu’elle n’aurait dû l’être.

Comprenez par là qu’elle chauffait le chat plus qu’il n’au­rait dû l’être. Alors on se dit : Cette saloperie de générateur est cassé ! On retire le matou, on fait marcher le dispositif, ça remarche normalement. On remet le chat dedans, ça ne marche plus. C’est le chat qui influençait le mécanisme à distance (je résume outrageusement mais il y a de ça) et qui arrivait donc à se chauffer ainsi. Schmidt m’avait d’ailleurs prévenu que la principale difficulté était d’attraper le chat, car lorsqu’il avait été mis 2 ou 3 fois dans l’enceinte, eh bien !… et aussi de faire comprendre aux laborantines et aux secrétaires, dont c’était le chat officiel, qu’on voulait leur chat uniquement pour des motifs scientifiques. Là, Schmidt a beaucoup souffert.

Et alors j’ai donc trouvé à l’aide d’un appareil fabriqué par un de mes amis, qu’on appelle le tychoscope — de tuké : hasard, voire la fortune — et qui est un petit chariot qui se promène tout à fait au hasard et dont les roues sont donc mues aléatoi­rement, que lorsque les souris sont auprès, le tychoscope s’écarte des souris. J’ai mis très longtemps à comprendre pour­quoi, lorsque je me suis aperçu que le tychoscope émettait des ultrasons ; or les souris ont peur des ultrasons.

Alors vous me demanderez comment elles agissent sur le tychoscope ; eh bien, c’est ce que j’aimerais savoir, car je n’en sais rien du tout. C’est une expérience qui ressemble à celle de Schmidt. Comment le chat agit-il sur le dispositif aléatoire, il n’en sait rien non plus. Mais enfin cela a l’air de marcher et, chose beaucoup plus importante, il y a des souris qui sont plus habiles dans cet exercice que d’autres, c’est-à-dire qui, d’une manière statistiquement significative, éloignent le tychoscope davantage que ne le font les autres. C’est très important.

Actuellement, j’en suis tout à fait au début. Bien sûr, j’ai déjà 178 tracés d’un quart d’heure. Il va falloir que j’en fasse au moins trois fois plus avant de porter des conclusions vala­bles ; mais pour le moment, ça marche.

Je suis dans une période où des résultats qui se sont faits attendre pendant très longtemps arrivent en foule, alors je suis content comme tout.

Et d’ailleurs, si j’avais dix vies, je recommencerais dix fois à faire de la science. Parce que la science, voyez-vous, c’est l’aventure. C’est une aventure extraordinaire. Nous sommes des explorateurs, avec le danger des explorateurs, de se casser la figure. L’explorateur qui se casse la figure n’en est pas moins estimable, bien entendu, mais explorer cet univers qui est tel­lement amusant : il n’y a que cela de vrai.

BIBLIOGRAPHIE

Rémy Chauvin a publié plus de deux cents travaux consa­crés à la physiologie et au comportement des animaux. En outre il a écrit vingt-six volumes sur des sujets voisins et aussi sur la parapsychologie.

Parmi les ouvrages techniques, à citer le monumental Traité de biologie de l’abeille (5 tomes, Masson, 1968).

Parmi les ouvrages de parapsychologie :

Certaines choses que je ne m’explique pas (Retz, 1976), analyse non seulement les dernières avancées de cette science mais aussi divers phénomènes mal compris ou mal connus, comme par exemple les connaissances de l’antiquité en physique et en mécanique, la vie extra-terrestre, etc.

Quand l’irrationnel rejoint la science (Hachette, 1980), ouvrage plus récent, est consacré exclusivement aux derniers progrès de la parapsychologie.

Rémy Chauvin a écrit aussi trois romans de fiction où il expose sous forme romancée certaines idées qui trouveraient difficilement leur place en dehors d’une fiction :

Les défis de la guerre future (France Empire, 1978).

Des fourmis et des hommes (France Empire, 1979).

Le secret des Portulans (France Empire, 1980).

Autres ouvrages :

Du fond du cœur (Retz).

Les surdoués (Stock).

Le synode des fidèles (Vernoy, Suisse, 1979).

Le modèle animal (Hachette).

Voyage outre-terre (Ed. du Rocher).

Christine Hardy est Dr es sciences humaines et ethnologue. Son blog en anglais : http://chris-h-hardy-dna-of-the-gods.blogspot.fr/. Dernier livre publié en Français : La Prédiction de Jung : La métamorphose de la Terre. Dervy, 2012. En anglais : DNA of the Gods: The Anunnaki Creation of Eve and the Alien Battle for Humanity, Bear & Co., USA & Canada, mars 2014. À Lire aussi son interview dans le numéro 104 de 3e Millénaire.