le Dr Alain Assailly : Pourquoi rêvons-nous ?


18 May 2012

(Revue Psi International. No3. Janvier-Février 1978)

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On réalise mal que chaque être humain passe plus d’une heure et demie, chaque nuit, dans le domaine du rêve ; à 60 ans, cinq années de sa vie se seront déroulées dans le rêve. Comment ne pas penser que le rêve correspond à des besoins réels et profonds ?

Quand on sait — et selon de sérieux critères scientifiques — qu’à 60 ans, nous avons déjà passé cinq années environ de notre existence dans le monde de nos rêves, il est difficile de supposer que l’état de rêve n’ait aucune signification. Au cours de chaque nuit normale, nous avons, en effet, 4 ou 5 cycles de sommeil profond qui alternent avec autant de phases de sommeil dit paradoxal qui accompagnent nos rêves. Chez l’adulte, ils occupent ainsi 100 minutes de nos nuits environ. Et — qui plus est — nous ne pouvons nous passer de ces phases sans risquer un déséquilibre grave avec hallucinations à l’état de veille ; alors que la suppression du sommeil profond n’entraîne guère que de la fatigue.

Il est, dès lors, logique d’admettre que le rêve et ses composantes psychophysiologiques répond à des besoins réels de notre organisme, et de nous demander quels peuvent être ces besoins. J’en vois, personnellement, sept principaux.

Il semble qu’il y ait, d’abord, la diminution des tensions que nous pouvons éprouver.

Dans le domaine de nos instincts

« Dans le rêve, dit Maury, c’est surtout l’homme instinctif qui se révèle… L’homme revient, pour ainsi dire, à l’état de nature quand il rêve ; mais moins les idées acquises ont pénétré dans son esprit, plus les penchants en désaccord avec elles conservent encore sur lui d’influence dans le rêve » (cité par Freud — L’interprétation des Rêves).

 

Le rêve permet parfois de diminuer les tensions que nous pouvons éprouver dans le domaine de nos instincts. Les besoins physiologiques nés d’un jeune forcé ne peuvent certes pas être compensés par le rêve d’une table surchargée de victuailles, mais les prisonniers de la dernière guerre ont pu trouver là un moyen de maintenir leur moral, voire leur équilibre.       

Il n’en est pas moins vrai que les instincts trouvent souvent des compensations au cours de l’état de rêve…

a) dans ce qui touche, d’abord, la conservation de l’espèce. Certains rêves, en effet, provoquent une détumescence génitale chez les continents qui n’ont pas atteint la chasteté parfaite avec l’ascèse appropriée qu’elle exige, ou chez certains nerveux et chez ceux qui présentent des affections plus ou moins locales.

Mais si Freud a étendu — exagérément, semble-t-il — la gamme du sexuel dans la symbolique du rêve, je pense, avec Ernest Aeppli notamment (Les Rêves) « qu’il serait faux de prétendre que les rêves n’expriment que ce qui se rapporte à la sexualité » (ce que d’ailleurs Freud n’a pas dit). « Il convient de ne pas perdre de vue qu’une image sexuelle peut aussi signifier autre chose ».

b) dans ce qui intéresse la conservation de l’être. Si l’on ne peut penser que le fait de rêver qu’il a bu et mangé à satiété suffit à compenser le jeûne forcé d’un détenu, l’on sait combien les déportés, de la dernière guerre par exemple, appréciaient ces genres de sensations nocturnes et combien elles contribuaient parfois à maintenir leur moral, et j’ajouterais même leur équilibre physiologique, en une certaine mesure.

Dans le domaine de l’affectivité

Chacun connaît le rêve familier des « Poèmes saturniens » de Verlaine.

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

« D’une femme inconnue et que j’aime et qui m’aime

« Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même

« Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. »

Chaque homme n’a-t-il jamais reçu ainsi, en rêve, la visite d’une Armide qui, d’ailleurs, n’est, en général, « pas tout à fait la même » ! Mais le cœur bat dans maintes autres circonstances somniques qui ne sont pas toutes sentimentales ; et cela n’est pas une image car, comme le fait remarquer Lyall Watson : « les enregistrements des rythmes cardiaque et respiratoire, de la température corporelle, du pouls et du potentiel cutané, montrent qu’ils varient en raison directe du contenu affectif du rêve » (Histoire naturelle du Surnaturel).

Cependant l’on doit remarquer avec Pedro Meseguer : « qu’habituellement les sentiments dans les songes sont modérément excités. S’ils augmentent d’intensité, ils provoquent généralement le réveil » (Le Secret des Rêves).

D’autre part, comme le souligne Freud : « les souhaits que le rêve représente comme accomplis ne sont pas toujours des souhaits actuels. Ce peuvent être aussi des souhaits passés, dépassés, refoulés, auxquels nous ne pourrons attribuer une sorte de survivance que parce qu’ils réapparaîtront dans le rêve » (L’interprétation des Rêves). Il n’en est pas moins vrai qu’Hervey de St Denis avait raison de dire : « Redouter une image de rêve, c’est le plus sûr moyen de l’évoquer » (Les rêves et les moyens de les diriger).

Si l’on peut admettre que la hantise puisse jouer un rôle dans l’apparition du rêve, elle n’exclut pas évidemment l’effet de détente relative qui semble avoir sa place dans ses fonctions. Or la hantise peut être aussi le fait d’un organe et sa détente est, sans doute, à considérer sur le plan des aspects thérapeutiques de certains rêves. « Quand un organe qui doit normalement participer à l’expression d’un affect se trouve, pour quelque autre motif, dans un état d’excitation analogue pendant le sommeil, le rêve qui en résulte contient des représentations qui se rapportent à cet affect », écrit Max Simon (cité par Freud, L’Interprétation des Rêves).

Fichte, que cite encore Freud, ne disait-il pas que les rêves complémentaires étaient des bienfaits cachés de l’esprit qui se guérit lui-même ? J’entends bien que certains seront fondés à me dire que tel cauchemar récidivant ne contribue guère à leur équilibre. Cependant il importe surtout de savoir pourquoi il se représente avec une telle insistance. N’est-il pas, en lui-même, un appel à certains dépassements d’ordre moral ou religieux par exemple ?…

Dans le domaine de notre intelligence conceptuelle

Le rêve n’est-il pas, en effet, pour celui qui vit trop exclusivement de raisonnements, un facteur de détente grâce à la part que l’imagination y joue ? Le concept refoule trop facilement l’image qui pourtant est pour lui une servante utile…, même si elle en prend à son aise ! « Ce n’est pas le rêve qui crée l’imagination, nous dit Freud, c’est l’activité imaginative inconsciente qui joue, dans la formation des pensées du rêve, un rôle considérable. » Notre imagination s’y donne libre cours.

Mais « en général, dans le rêve, dit le Père Lindworsky S.J., l’activité de l’imagination n’est pas soumise à un thème mais, de temps à autre et transitoirement, des thèmes déterminés apparaissent dans le cadre des jeux de l’imagination » (Experimentale psychologie). Il suffit de constater la part des exagérations dans notre vie de rêve pour reconnaître combien notre imagination y est débridée.

Ernest Aeppli nous donne quelques exemples courants… Une petite blessure devient un événement au cours duquel nous perdons beaucoup de sang — La solitude, à la suite d’une contrariété, se change en emprisonnement de plusieurs années — Un édredon trop lourd est ressenti comme un fardeau écrasant — Une épaule nue et refroidie devient une promenade sans vêtement par un froid terrible…

Mais si notre vie conceptuelle cède le pas, dans nos rêves, à notre imagination, elle y trouve, en dehors de la détente, trois autres avantages au moins.

D’abord, « dans le rêve, dit Jung, ces concepts peuvent exprimer leur sens inconscient » (Essai d’exploration de l’Inconscient).

Ensuite, … « se libérant des obstacles dressés par les tabous de la pensée, déclare Karl Albrecht-Scherner, l’ego gagne une plus grande élasticité, une plus grande adresse, une plus grande souplesse aussi » (La vie des rêves).

Enfin, si l’intelligence conceptuelle est freinée par notre imagination dans les rêves, notre intelligence intuitive peut, par contre, se manifester parfois d’une façon qui touche même au génie. Il n’entre pas dans nos intentions d’aborder ici ce sujet ; mais nous le ferons un jour.

Cependant l’on peut dire, avec le Dr Schatzmann : « Le rêve est une révolte contre la tyrannie de la raison » (Rêves et hallucinations). Cet auteur va jusqu’à se demander si « les rêves ne seraient pas chargés de former paratonnerre pour permettre aux agités de faire figure d’équilibrés pendant l’état de veille »…

Les rêves n’ont-ils pas aussi pour rôle de redonner une certaine importance à des pensées, des sentiments ou des actes dont la valeur a été sous-estimée ?

Comme le fait remarquer F.W. Hildebrandt, le philosophe allemand, « les rêves s’approvisionnent, non pas aux événements majeurs et troublants, mais à des détails, des incidents, des bribes sans valeur, si l’on peut dire, du passé récent ou plus lointain. »

Freud a décrit le « déplacement » qui, dit-il, … « aux éléments psychiques importants, en substitue d’autres indifférents (dans le rêve comme dans la pensée)… ». Mais ces faits, indifférents à l’origine, ajoute-t-il, ne le sont plus depuis que le déplacement leur a donné la valeur prise aux éléments importants au point de vue psychique. » Le père de la Psychanalyse admet donc le principe de la « revalorisation » : « les rêves innocents en apparence » étant pour lui « pleins de malice quand on les interprète » et ayant « si l’on peut dire, quantité d’idées de derrière la tête »…

Binz se demande : « Pourquoi, en rêve, notre conscience est-elle si souvent impressionnée par des images de souvenirs « indifférents » et pourquoi, fortement frappé, notre cerveau reste-t-il muet et figé, lors même qu’une excitation vive a tout récemment renouvelé l’impression ? » (cité par Freud, L’interprétation des rêves).

N’y aurait-il pas, dans ces deux questions, une illustration du phénomène de « revalorisation » que nous tentons d’exposer, et aussi de celui de la diminution de la tension affective dont nous avons parlé ? Cette « revalorisation » peut être liée au domaine moral de la conscience, car, comme le dit Freud : « Quand quelqu’un rêve que son père, sa mère, son frère ou sa sœur sont morts et qu’il en a beaucoup de peine, il ne faut pas supposer qu’il souhaite actuellement leur mort. La théorie du rêve n’exige pas tant, elle conclut seulement qu’à un moment quelconque, dans son enfance sans doute, il a souhaité leur mort ». Certes, mais pourquoi ne dirions-nous pas aussi qu’il a pu la redouter avec une forte anxiété, comme cela s’observe plus fréquemment sans doute ?

Les rêves semblent aussi favoriser le classement et la mobilisation de certains de nos souvenirs.

Cela peut, à première vue, nous surprendre car :

1) Il n’est pas rare que nos rêves nous présentent des souvenirs d’enfance comme s’ils étaient nouveaux ou qu’ils nous accablent de faux souvenirs marqués d’une impression de certitude, et

2) nous savons tous combien sont fugitives les traces qu’ils nous laissent le plus souvent. Ainsi, l’on ne comprend pas, à priori, que l’infidélité de notre mémoire en matière de rêves puisse laisser supposer cette action favorisante dont nous parlons.

 

L’enregistrement par électro-encéphalogramme du sommeil a permis d’en distinguer plusieurs phases (le sommeil classique comporte 4 stades) ; on voit apparaître en outre, au cours de la nuit, des phases de « sommeil paradoxal », correspondant aux moments où le sujet rêve.

Stade 1 : il correspond au sommeil léger ; on remarque, sur le tracé électroencéphalographique, le ralentissement, puis la disparition du rythme alpha qui est caractéristique de la veille calme.

Stade II : il correspond au sommeil confirmé ; il se traduit, sur l’encéphalogramme, par l’apparition de brèves bouffées de fuseaux au niveau des régions frontales et par de grandes ondes lentes (ondes K) rythmiques et synchrones (un tracé synchronisé correspond à une activité de fréquence basse et de haute amplitude) au niveau cortical.

Stades III et IV : ils correspondent au sommeil profond, et se caractérisent par des ondes lentes et de grande amplitude. On parle de stade IV quand celles-ci occupent plus de 60 % du tracé.

Stade paradoxal : le sommeil paradoxal se produit régulièrement et à plusieurs reprises au cours d’une nuit. Sur le tracé électroencéphalographique, il s’apparente au type I, mais avec un aspect plat et des mouvements oculaires rapides, fréquemment horizontaux.

Et cependant deux ordres de faits nous prouvent que l’état de rêve joue un rôle capital sur le plan de notre mémoire.

1) Il y a, d’abord, des éléments neurophysiologiques qui éclairent les mécanismes de la réorganisation et de la consolidation de nos informations. En effet, Bloch et ses collaborateurs ont mis en valeur, dans ces phénomènes, le rôle des systèmes réticulaires notamment au cours du sommeil paradoxal qui accompagne nos rêves. Alain Lieury se demande, à juste titre, « s’il n’existerait pas une  » phase labile de consolidation  » au-delà de laquelle le souvenir aurait besoin d’être réorganisé parmi l’ensemble des souvenirs, fonction que réaliserait alors le sommeil paradoxal » (La mémoire, résultats et théories).

Il y a un certain nombre de faits touchant à l’importance du rythme paradoxal en matière d’apprentissage qui confirment cette thèse dont l’importance est capitale dans le domaine qui nous intéresse.

2) En outre, il n’est pas rare qu’un rêve ramène des souvenirs apparemment oubliés depuis de longues années. Celui du Dr Vaschide et de la jeune blonde est assez démonstratif sur ce point. En voici un bref résumé, tiré de son livre, Le sommeil et les rêves :

Vaschide avait rêvé d’une jeune femme blonde qu’il croyait avoir rencontrée ; mais, au réveil, le visage dont il avait pourtant gardé le souvenir lui était totalement inconnu. S’étant rendormi, il rêva qu’il se trouvait, à nouveau, en sa présence et qu’il lui demandait s’ils ne s’étaient pas déjà rencontrés. « Assurément ! lui dit-elle… Souvenez-vous des bains de mer de Pornic ! » S’étant alors réveillé, Vaschide se rappela très bien l’avoir vue sur cette plage.

De telles réminiscences jouent un rôle capital dans les rêves prémonitoires conjoncturels (non prophétiques). En fait, ces liens entre nos rêves et notre mémoire n’ont donc rien qui puisse surprendre. D’une part, « dans l’état de rêve, c’est le souvenir qui fournit le thème aux visions », comme le dit Maury (Le sommeil et les rêves). D’autre part, nous pouvons souscrire aux vues de Norman Mackenzie : « Le symbolisme est le moyen subjectif par lequel nous organisons notre expérience objective de la vie, mêlant nos réactions émotionnelles internes à la perception que nous avons du monde qui nous entoure. » « L’imagerie symbolique qui combine ce que nous ressentons avec la manière dont nous le ressentons, apparaît ainsi comme l’un des moyens par lesquels nous amassons des souvenirs et comme la forme sous laquelle ils émergent dans nos rêves » (Les rêves).

Enfin, l’on peut rattacher, en une certaine mesure, au problème de la mémoire que nous évoquons, la nécessité que l’on a d’achever certains processus interrompus. Il n’est pas rare, en effet, que l’on reprenne en rêve, d’une façon plus ou moins symbolique, tel exposé ou tel acte que l’on avait dû interrompre.

Freud a beaucoup insisté sur le « refoulement ». Sans doute convient-il de souligner aussi l’importance de « l’interruption », voulue ou non, en matière d’apparition des rêves. Et si je signale ce fait au sujet de la mémoire, ce n’est pas qu’il ne pourrait figurer également parmi les causes de détente de notre pensée affective. C’est qu’il évoque surtout l’idée du processus inachevé qui ne trouve pas à se fixer parmi nos souvenirs et doit être repris à cette fin.

(A suivre dans notre prochain numéro)

Pourquoi rêvons-nous? par le docteur Alain Assailly

(Revue Psi International. No 4. Mars-Avril 1978)

Une à deux heures de chacune de nos nuits sont consacrées au rêve, que nous en ayons ou non conscience. A quels besoins correspond cet état si particulier ? Dans le début de son article, paru dans le numéro 3 de PSI INTERNATIONAL, le docteur ASSAILLY nous a fourni une première série d’explications : certains rêves permettent à nos tensions instinctives, affectives, intellectuelles, de diminuer ; d’autres revalorisent pensées et sentiments sous-estimés ; ou encore, nos rêves favorisent le classement ou la mobilisation de certains souvenirs.

Les rêves paraissent, en outre liés à notre besoin de vigilance

Le Dr A. Ullman, psychiatre américain, se demande si le rêve ne serait pas lié, en effet, à un mécanisme biologique permettant à l’homme endormi de se maintenir dans un certain état de vigilance. Celui-ci le mettrait à même de s’éveiller plus rapidement sous la menace d’un danger. Il est certain que le rythme paradoxal dont nous avons parlé correspond à une forme d’état de pré-réveil, comme l’expérience de chacun permet d’ailleurs de le savoir. D’autre part, il est indéniable que nombre de personnes ont évité un accident qui aurait pu être grave, grâce à la conscience, au moins symbolique, qu’elles en ont eu au cours d’un rêve.

Et, plus prosaïquement, les prostatiques savent bien, qu’assez souvent, ils sont avertis qu’il est temps pour eux d’aller aux W.-C. par un rêve qui leur fait chercher, par exemple, une de ces vespasiennes disparues de nos boulevards. Mais il est aussi des cas où il s’agit des fontaines de Rome chez ceux qui boivent trop de liquides au cours du dîner !…

Freud a présenté les rêves comme étant « les gardiens de notre sommeil ». J’avoue ne pas comprendre, comme Jung d’ailleurs qui écrit à ce sujet : « cette théorie qui fait du rêve le gardien du sommeil me laisse sceptique. Tout aussi souvent, en effet, les rêves troublent le sommeil. Les rêves ne protègent nullement le sommeil contre ce que Freud appelle « le désir incompatible » (entre le désir et le sens moral). Ce qu’il appelle le « travestissement » du rêve n’est, en réalité, que la forme que prennent naturellement nos impulsions dans l’inconscient ».

Le rêve est aussi une source d’information précieuse pour notre vie psychique et notre corps.

Pour ce qui est de notre vie psychique, Radestock pense que le rêve ne fait que nous révéler ce que nous ne voulons pas nous avouer. C’est pourquoi nous avons tort de l’accuser de mensonge et de tromperie. Fichte estime que « le caractère de nos rêves nous donne un reflet bien plus fidèle de l’ensemble de nos dispositions que ce que nous pourrions en savoir en nous observant longuement pendant la veille ». Hildebrandt attribue au rêve le rôle d’un « avertisseur » qui attirerait notre attention sur nos faiblesses cachées ». (Cités par Freud, L’interprétation des rêves).

La plupart des auteurs admettent le fait.

Quant à notre corps, il tire aussi des rêves de précieux enseignements, surtout sur le plan des maladies.

a) Il y a, d’abord, les rêves prodromiques qui sont liés à des symptômes précurseurs (M. Macario, Du sommeil, des rêves et du somnambulisme dans l’état de santé et de maladie).

C’est ainsi qu’Arnaud de Villeneuve rêva qu’il était mordu par un chien à la jambe et que, peu de jours après, un ulcère cancéreux se développa au même point. Galien déjà avait parlé d’un malade qui s’était vu en rêve avec une jambe de pierre et qui, quelque temps plus tard, fut frappé de paralysie.

b) Il y a aussi les rêves symptomatiques qui accompagnent les maladies. Pour Simon Monneret, les rêves sont centrés sur la partie malade et disparaissent après la guérison (Le sommeil et les rêves).

Dans le cas d’affections pulmonaires, on rêverait que l’on suffoque sous l’eau ou le sable, ou bien que l’on doit passer par une ouverture étroite, ou encore que l’on a des vêtements trop petits. La grippe et les gros rhumes donneraient des images localisées à la tête, au nez, à la gorge, avec comme thèmes : des ordures, de l’eau sale, de la viande ou du poisson cru, des cadavres… Mais il s’en faut que les sensations observées correspondent toujours à la réalité.

Citons, à ce sujet, l’histoire d’un ami de Pedro Meseguer (Le secret des rêves) :

« Un de mes amis, très préoccupé par sa maladie de cœur, rêva qu’il s’asphyxiait, ouvrait la fenêtre pour respirer, se penchait et notait alors, avec un véritable effroi, qu’il avait la poitrine ouverte et voyait son « pauvre cœur » avec un grand luxe de détails, faisant ses contractions rythmiques. Il s’éveilla et se rendit compte que ce rythme était exactement celui du tic-tac de son réveille-matin ».

De toute façon, l’imagination amplifie toujours les sensations que l’on peut éprouver au cours des rêves.

On connait les expériences de Maury (citées par Freud). Pendant son sommeil, on lui chatouillait les lèvres et le bout du nez avec une plume. Il rêva d’une torture effroyable : on lui mettait un masque de poix sur le visage, puis on l’arrachait en entraînant la peau.

On versa une goutte d’eau sur son front. Il rêva qu’il était en Italie, qu’il transpirait énormément, puis buvait du vin blanc d’Orvieto. Et que dire de la fameuse histoire de son ciel de lit devenu le couperet de la guillotine quand il le reçut sur le cou !…

Nos rêves coopèrent à la résolution de certains de nos conflits

C’est l’avis notamment de Maeder pour qui les rêves « cherchent à résoudre les conflits courants ».

L’aventure arrivée à Tissié illustre bien ce point de vue.

Pedro Meseguer nous en a fait le récit (le Secret des rêves) : « Il rencontra, un jour, une personne avec laquelle il était fâché ; mais, sans savoir pourquoi, il la salua. Il s’étonna de son attitude et en chercha l’explication. Il se rappela avoir rêvé, la nuit précédente, qu’ils étaient tous les deux très amis ». L’on dira, avec raison, que Tissié souhaitait au fond de lui-même se réconcilier avec cette personne ; mais il n’en est pas moins vrai que son rêve fut l’occasion de ce rapprochement.

Ernest Aeppli me paraît avoir particulièrement bien vu le problème qui nous intéresse (Les rêves) : « Contrairement à la conception de Freud, dit-il, le rêve ne représente pas seulement la manifestation d’une réalité cachée, mais il constitue, en lui-même, un événement complet. Il est le témoignage nocturne de l’âme. C’est pourquoi nous ne parlons pas de « façade du rêve » comme le fait la psychanalyse, façade derrière laquelle se cacherait le « contenu latent » représentant la véritable pensée du rêve. Conformément à l’expérience — et on ne peut parler ici que par expérience — il ne ramène à la surface que ce qui peut servir au moi « actuel ». Que le passé ne soit pas encore assimilé et alors nous en rêvons pour le surmonter ; qu’il nous donne la clé d’une situation présente par son contenu passé et que nous ayons besoin de remonter à cette origine pour mieux comprendre le présent, ou encore que le rêve nous présente une situation passée mais transformée et que cette transformation si vivante soit la meilleure image, le meilleur symbole pour figurer utilement les événements présents : voilà sous quelles formes peut se présenter le passé. C’est au moyen de « souvenirs personnels » que la plupart des rêves tiennent leur langage… On peut, dans un rêve, se « charger » des fardeaux les plus invraisemblables, tirer toutes sortes d’affaires au « clair ». On peut aussi « trouver chaussure à son pied »…

Sur ce point cependant, méfions-nous, messieurs, des Armide nocturnes qui pourraient n’être pas toujours de bonnes épouses !

En outre, le rêve « opère » en général avec douceur et doigté. « Le rêve, dit encore Aeppli, semble posséder assez de discernement pour respecter une souffrance authentique. Par contre, les plaisanteries et les calembours de tous genres abondent dans les rêves auxquels incombe la tâche de n’opérer que de petites retouches à la vie du rêveur ».

Enfin nos rêves semblent liés à l’exercice de nos possibilités paranormales dans l’espace et dans le temps

L’on serait tenté de rattacher le rêve télépathique à ce qui touche l’espace et le rêve prémonitoire à ce qui touche le temps ; mais le problème est moins simple, comme l’évoque cette remarque d’Aimé Michel (Le mystère des rêves) : « On peut, semble-t-il, interpréter le rêve télépathique comme la prémonition d’un contrôleur ultérieur ».

D’ailleurs, que signifient les notions d’espace et de temps en matière de télépathie et de prémonition si ce n’est que ces deux manifestations les confondent pour mieux les annihiler ? Mais cette question n’est pas celle qui nous préoccupe aujourd’hui.

1) Le rêve télépathique, dont tant de cas célèbres suffisent à prouver la réalité, n’a pas que des aspects bénéfiques. Si, en effet, nombre d’accidents peuvent être évités par l’action télépathique, volontaire ou non, d’une personne éloignée qui provoque le réveil à temps d’une personne en danger, il est d’autres cas où les effets sont moins heureux, même sur le plan expérimental. Mais nous aurons à y revenir.

Citons seulement ici deux cas qui précisent le problème.

Le premier est celui que raconte Théodore Storm dans ses Souvenirs de jeunesse (cités par Monfang et Stevens, le Mystère des rêves) : « Un médecin de ma ville natale (Husum) avait un fils de 4 ans nommé Pierre. Une nuit, le père fut réveillé par les cris de l’enfant qui couchait à côté de son lit. Il le prit près de lui et essaya de le calmer mais il n’y parvint pas.

— « Qu’y a-t-il, mon garçon ? »

— « Il y avait un gros loup qui me suivait et voulait me dévorer ! »

— « Tu rêves, mon enfant ! »

— « Non, non, papa ! C’était un vrai loup. Ses poils durs ont touché ma figure ! »

Le docteur entendit alors une heure sonner au clocher.

Dans la maison du médecin vivait sa sœur aînée qui avait une affection particulière pour le petit Pierre. Le lendemain matin, elle fut la première personne que vit le docteur en sortant de sa-chambre à coucher.

— « Imagine-toi, Charles, ce que j’ai rêvé » lui dit-elle.

— « Eh bien ? »

— « Je m’étais changée en loup et voulais dévorer le petit Pierre. Je courais derrière lui et il se sauvait en criant ! »

— « Oh ! Sais-tu quelle heure il était ? »

— « Ce devait être après minuit ! »… « Impossible de préciser ! ».

Dans ce cas, la communication involontaire s’est faite entre deux sujets qui se trouvaient en état de rêve.

Dans l’autre cas que je voudrais citer, le percipient a capté, en rêvant, les intentions que l’agent avait formulées seulement en lui-même à l’état de veille.

Il s’agit de la malade Miss M. du Dr Ehrenwald (cité par Meseguer). Le médecin avait envisagé, sans le lui dire, de lui faire de l’ionisation histaminique sur la région abdominale.

 « J’ai eu un rêve étrange, lui dit-elle en arrivant chez lui. Il me semblait vous voir entrer dans ma chambre… et j’ai senti une grande cuisson avec une éruption rougeâtre à un certain endroit de mon abdomen ! » Elle l’avait interprété comme s’il s’agissait d’une infection.

L’on pourrait épiloguer sur le fait qu’Ehrenwald avait pu examiner le ventre de sa malade pour voir si la peau pourrait supporter une ionisation histaminique, et sur les désirs inconscients de la patiente ; mais il faudrait alors pousser très loin les interprétations de ce qui serait crainte ou désir d’une cuisson etc… etc.

2) Le rêve prémonitoire est illustré aussi par trop de cas historiques pour que l’on puisse douter de sa réalité. Cependant, si Aristote admettait que certains rêves pourraient être liés à des événements à venir, Freud, par contre, restait sur la réserve comme le précise ce passage de l’Interprétation des rêves :

« Le rêve, enfin, peut-il révéler l’avenir ?

« Il ne peut en être question. Il faudrait dire bien plutôt : « Le rêve révèle le passé, car c’est dans le passé qu’il a toutes ses racines.

« Certes l’antique croyance aux rêves prophétiques n’est pas fausse en tous points. Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos désirs réalisés ; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé par le désir indestructible, à l’image du passé ».

Il est certain que la plupart des rêves prémonitoires n’ont rien de prophétique à proprement parler. Ils sont seulement conjoncturels. Mais on ne saurait nier l’existence des rêves prophétiques que l’on appelle souvent « songes ». Ceux qui ont marqué si particulièrement la vie de Don Bosco [1], par exemple, suffisent, au moins, à poser le problème sur des bases solides.

En conclusion

Si nous mettons à part certains aspects des rêves télépathiques et certains cauchemars dont la nature particulière méritera quelques études, sans doute, l’on peut estimer que nos rêves nous sont finalement bénéfiques. Outre les effets heureux du rythme paradoxal qui les accompagne, l’on peut —  il me semble — partager l’opinion de Jung (Essai de l’exploration de l’inconscient) :

« La fonction générale des rêves est d’essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l’aide d’un matériel onirique qui, d’une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier.

« C’est ce que j’appelle, dit-il, la fonction complémentaire (ou compensatrice) des rêves dans notre constitution psychique. »


[1] Rêve et prophétie : dans la vie de saint Jean Bosco, ce grand religieux italien (1815-1888) qui devait consacrer sa vie à l’éducation des enfants, les rêves jouèrent un très grand rôle. La plupart de ses visions, quoiqu’enveloppées dans une demi-obscurité, devaient se révéler prophétiques.