Michel Guillaume : Pratiquer au quotidien


07 May 2013

(Revue La pensée Soufie. No 1. 1980)

Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e Millénaire

Dans un de ces contes baroques et inquiétants où il était passé maître, Dino Buzatti nous raconte la fin d’une énorme bâtisse, « LA BALIVERNA », parce qu’un promeneur malencontreux a pris fantaisie de l’escalader. Cet homme est monté jusqu’à une corniche et, voyant une pierre qui dépasse, en essaye la solidité. La pierre lui paraît branlante. Il tire dessus : elle lui reste dans la main. À partir du trou une fissure se produit, s’écarte, commence à serpenter sur la façade. Le promeneur maladroit n’a que le temps de dégringoler de son mur et de détaler à toutes jambes, car voici La Baliverna qui se lézarde, s’effrite, se craquelle de partout, tombe d’abord par morceaux, puis par pans entiers et enfin, dans un fracas et une poussière épouvantable, s’effondre à ras du sol.

C’est la perspective peu réjouissante qu’offre à beaucoup d’entre nous la civilisation qui nous entoure et dont nous faisons partie. Elle leur paraît être arrivée au stade de La Baliverna. Sa stabilité, pour eux, n’est plus qu’apparente, son équilibre est menacé par une telle décrépitude qu’un minime ébranlement suffirait à la faire s’effondrer dans sa pourriture.

Et ils attendent avec plus ou moins d’anxiété qu’un événement fatal dé­tache, comme dans le conte, une petite pierre placée à un endroit critique et que la baraque se démantibule et leur choie sur la tête.

N’étant pas prophète, il n’est pas dans mes compétences d’apporter des arguments pour ou contre ces vues.

Je voudrais seulement faire observer ceci : les sages, depuis les temps immémoriaux et dans tous les pays ont insisté sur le caractère précaire de toute situation – même si elle semble bien acquise – de toute relation – fût elle fondée sur des liens réputés solides – mais aussi sur l’impermanence de tout état, de toute pensée, de tout sentiment et en dernier ressort de toute chose qui nous concerne et nous compose aussi bien à l’extérieur qu’à l’inté­rieur de nous-mêmes.

Tant que notre ciel est serein, que notre avenir semble assuré, que rien ne menace avec évidence nos biens et nos personnes, que notre digestion, nos rhumatismes ou nos migraines ne nous font pas trop souffrir, il nous semble que ce point de vue ne doive concerner parmi nous qu’une minorité d’esprits quinteux, une poignée de philosophes du genre nihiliste ou quelques malheureux portés à la neurasthénie, tous gens moroses et dont il n’y a aucun profit à écouter les jérémiades.

Que si par hasard de telles réflexions nous viennent, elles sont le plus souvent épisodiques, très superficielles et ne nous engagent pas à changer notre vie ni à lui donner une direction radicalement nouvelle.

Mais de temps à autre nous pouvons être confrontés (de quelque façon abrupte ou par tel ou tel détour de notre destinée) au fait que nous vivons agrippés, comme le héros dérisoire de BUZATTI, à des réalités qui n’ont pas plus de consistance ni d’avenir que La Baliverna.

Si cette confrontation est assez dramatique, si elle est de nature à é­branler jusqu’à la base notre conception du monde, nous voici face à une é­preuve dont il va être bien difficile de nous sortir indemne.

Certes, nous pouvons continuer à vivre selon les errements anciens et vaquer à nos chères occupations en nous bouchant la vue et en espérant « ue les choses tiendront bien encore un petit moment » comme elle sont.

Nous pouvons aussi choisir la fuite – et le choix n’est pas rare aujourd’hui – dans l’univers anesthésique de la drogue, ou dans la nuit sans retour de la mort. Mais cette fuite fait penser à celle de Gribouille qui se plongeait dans l’étang pour que la pluie ne gâte pas ses habits. Il n’est pas certain en effet que cette fuite-là soit un refuge très sûr.

Et nous pouvons encore donner notre soutien actif à tel ou tel système préconisé par les inventeurs de doctrines politiques ou par leurs thurifé­raires. Car il y a un nombre étonnant de gens qui croient pouvoir agir sur la Destinée en appliquant telle ou telle théorie politique et conjurer ainsi les menaces contre la civilisation ; ou pour parler un autre langage, les souffrances les plus criantes de notre très souffrante humanité.

Aménager pour l’homme d’aujourd’hui ou de demain une vie plus heureuse sur terre part assurément d’un sentiment noble. Il est certes nécessaire à l’économie du monde et à son équilibre qu’il y ait le plus grand nombre possible d’êtres généreux pour se vouer à cet idéal.

Mais peut-être n’est-il pas interdit d’élever la voix pour protester que l’on ne commence pas par méconnaître ce qu’est le bonheur, par ignorer ce que nous appelons la terre et de surcroît par se méprendre complètement sur le sens du mot  » homme  » ; triple et calamiteuse ignorance dans laquelle nous baignons, qui est le plus grand drame de notre époque, la pierre d’achoppement de tous les systèmes politiques et contre quoi il n’est pas de remède ; ou du moins pas de remède que l’on puisse administrer par la voie d’une communication purement intellectuelle.

Car ce bonheur qu’ont en vue les politiques consiste-t-il seulement en des conditions de nourriture suffisante et d’habitat confortable, de relative sécurité des personnes et des biens, de libre accès aux soins et à la culture sous toutes leurs formes ? Consiste-t-il en cette « élévation du niveau de vie » dont on nous rebat les oreilles ? Non ! Car toutes ces conditions amènent de façon imparable à des luttes entre voisins, entre factions, entre classes et entre nations, l’homme étant par nature insatiable et l’une des parties venant toujours avec le temps à revendiquer et à protester que l’autre l’empêche d’atteindre ce à quoi elle a droit.

L’idée que le bonheur est simplement une harmonie à trouver avec soi-même, avec les autres, avec les circonstances et avec la nature est une idée complè­tement perdue. Il semble qu’elle soit trop simple pour notre époque sophistiquée. En suite, elle exigerait un retournement total du point de vue du plus grand nombre. Ce qu’il est illusoire d’attendre même en mettant en route une propa­gande suffisamment bien orchestrée par les masse-media. Car il ne suffit pas de dire aux gens :  » il faudrait faire ça  » pour qu’ils le fassent. Il faut commencer par leur montrer la manière de le faire. Et par l’exemple.

Le regard que nous jetons sur notre planète Terre est encore plus indigent : simple milieu plus ou moins inerte et soumis à des lois bien codifiées par les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie, elle nous sert d’environnement et d’habitat, de terrain de jeux, voire de capital immobilier exploitable sans répit et sans frein et destiné à nous enrichir et à asseoir notre puissance.

L’idée qu’elle est un grand Être vivant, sensible à sa manière et capable d’action et de réaction ne nous effleure pas. Et nous commençons même à perdre le sentiment que nous pouvons et devons communiquer avec elle, avec cette par­tie d’elle-même que nous appelons la Nature, dont nous pouvons apprendre des choses d’immense importance qui concernent directement notre vie, notre santé, notre progrès ou bien l’inverse. Choses que la science, avec ses méthodes ana­lytiques et médiates ne pourra jamais nous dévoiler. La manière dont nous sommes enracinés dans la Nature, dont nous tirons d’elle notre vie, notre joie, notre énergie ; les influences que nous absorbons continuellement pour notre avantage ou notre désavantage, c’est seulement par nous-mêmes que nous pouvons l’appren­dre et aucun laboratoire sinon notre propre être, ne peut nous y aider. C’est pourquoi la méconnaissance de la véritable nature de la Terre risque de rendre notre existence de plus en plus terne, triste, ennuyeuse et insatisfaisante.

Et que dire de l’homme ? Gibier de propagande commerciale ou politique, facteur de consommation, élément de statistique, membre à peine majeur de la communauté des bipèdes voués au métro-boulot-dodo, oui, que dire de lui sinon qu’on est en train d’oublier qu’il n’est pas un objet ? Ou pour exprimer les choses de façon plus nuancée, qu’il a tout de même une partie de lui qui n’est pas un objet, une mécanique obéissant à des déterminismes et que cette partie est justement la plus importante, celle qu’il est nécessaire au plus haut point de dégager, de rendre consciente et d’aider à vivre ?

C’était autrefois le travail de la religion. La religion était ce Conser­vatoire où l’on gardait et où l’on enseignait les moyens de faire vivre la partie la plus noble de l’être humain ; son côté ingénieur par opposition à son côté machine, pour employer les termes de Hazrat Inayat. Et la méthode que l’on enseignait par préférence était le retrait du monde, l’ascétisme et la vie monacale. Or, il nous faut bien constater que les couvents sont bien dégarnis et que les sphères religieuses paraissent moins concernées par le désir de les remplir à nouveau que par celui de conserver un rôle social et politique actif dans le monde extérieur.

Il y a là comme un signe des temps : c’est ici même, dans ce monde de lutte et d’écroulement qu’il nous faut, pour la plupart d’entre nous, développer notre partie Ingénieur, apprendre à échapper à nos déterminismes et à nos conditionnements et devenir réellement humains – et non pas à l’abri du monde, derrière les murs d’un monastère ou d’un ashram.

Telle est la réalité que les faits proclament. C’était aussi le message que Hazrat Inayat a transmis dans son enseignement et dans sa vie. Il a été de ceux qui ont rappelé en le vivant que l’on pouvait atteindre le sommet de la vie humaine et la plus haute Réalité sans se séparer de la vie extérieure ; et il en a indiqué les méthodes.

Vivre dans un monde précaire et perpétuellement croulant comme La Ba­liverna du conte et cependant échapper à son emprise est donc chose possible. Construire en effet jour après jour notre destinée spirituelle tout en vivant nos responsabilités dans la société telle qu’elle est ; accueillir nos joies et nos peines tout en conservant notre égalité intérieure, éviter les erreurs qui nous guettent à chaque nouvelle phase de notre vie, telle est la tache, ardue, il faut le reconnaître, qui s’impose à beaucoup d’entre nous…

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Compte-rendu de Livre : BIOGRAPHY OF PIR-O MURSHID INAYAT KHAN (East-West Publications)

Le catalogue des ouvrages en anglais d’Inayat Khan ou concernant Inayat Khan vient de s’enrichir, avec ce volume, d’une pièce importante, mais à mettre à part dans l’œuvre du Maître.

L’idée première en revint à S.E. Sayaji Rao Gaekwar, Maharaja de Baroda, qui, rencontrant Inayat Khan a Londres aussitôt après la guerre de 14-18, et voyant en lui une personnalité exceptionnelle, lui conseilla d’écrire sa biographie.

C’est une pièce à part disions-nous : car contrairement à beaucoup de bio­graphies ou d’autobiographies qui sont des récits à tendance plus ou moins litté­raire, il y a ici une volonté de rester au niveau du document qui est singulière et certainement voulue.

Sans doute l’Auteur avait-il, ce faisant, le souci que l’avenir respectât la vérité historique à son sujet. Sans doute aussi préférait-il couper court aux tentatives des biographes qui, (aussi bien intentionnés soient-ils) ne peuvent que réduire la personnalité qu’ils prétendent restituer à ce qu’ils en ont vu et compris, et ainsi la déforment. Ou pire : aux dithyrambes des hagiographes dont l’admiration finit par prêter à leur héros des traits légendaires, souvent absurdes et sans commune mesure avec la réalité.

Quoiqu’il en soit donc, Inayat Khan a donné à sa biographie la forme d’un document plutôt que d’un récit.

L’ouvrage se divise en fait en deux sections : la Biographie proprement dite, et les Annexes.

I. La BIOGRAPHIE comprend les parties suivantes : Biographie, Autobiographie, Journal et Anecdotes.

Dans la 1ère partie, Biographie, nous faisons connaissance avec l’Inde et l’État de Baroda, pays natal d’Inayat Khan, avec sa famille et avec lui-même de sa naissance en 1882 jusqu’à son départ pour l’Amérique en 1910. On nous y fait part de ses dispositions innées à la spiritualité et de ses rencontres avec quelques personnalités remarquables, dont son Murshid.

L’Autobiographie continue l’histoire de son travail et de ses voyages, avec de temps à autre une courte référence à sa vie privée et nous mène jusqu’en 1926.

Le Journal prend un tour plus personnel. C’est dans cette partie que l’Auteur fait quelques remarques – parfois acerbes – concernant les maux variés dont lui parait souffrir la religion en Occident – ou plutôt dont sont atteints les mouvements religieux ou spiritualistes qui se partagent l’Occident. Il continue en exposant les difficultés de son travail.

Puis dans « Orient et Occident » il trace un essai des attitudes respectives de l’Occidental et de l’Oriental vis-à-vis de la spiritualité.

Essai, qu’il reprend dans le domaine musical au chapitre suivant. Enfin cette partie se termine sur quelques Anecdotes, touchantes, édifiantes ou savoureuses – rapportées par ses disciples.

II. Les ANNEXES constituent un travail très complet qui soutient admirablement la partie biographique. Ces Annexes sont le fruit du labeur patient de la re­grettée Nekbakht Furnee, première personne chargée du « Biographical Department », et, puis de Mesdames Élise Guillaume-Schamhart et Munira van Voorst van Beest, attachées a la « Fondation Nekbakht ».

Dans ces Annexes on trouvera un nombre considérable de pièces (dip1ômes, coupures de journaux, lettres, etc.) concernant la carrière musicale d’Inayat Khan depuis 1902 jusqu’à son départ de l’Inde en 1910 ; concernant ensuite ses conférences, ses activités de par le monde Occidental, sa correspondance avec certaine personnalités.

On y trouvera encore les notices biographiques de ses principaux collaborateurs. On y trouvera enfin des arbres généalogiques de la famille, des cartes géographiques de ses voyages, un glossaire et un index.

Il faut insister pour finir sur la présentation d’une qualité inhabituelle, sur la nombreuse iconographie concernant Inayat Khan, sa famille, ses disciples, les personnalités qu’il a rencontrées. Ces photographies en dehors de leur in­térêt propre, ne sont pas sans charme et contribuent à restituer un peu de cette époque dans laquelle Inayat Khan a vécu et travaillé pour l’amour et le bien de tous les hommes et pour répondre à l’Appel qui lui avait été fait.

M.G.