Raymond Ruyer : Des prêcheurs de « qualité » peu qualifiés


18 Mar 2017

(Extrait de Le Sceptique résolu 1979)

Qu’est-ce qui fait aimer la vie?

Avant de « changer la vie », il serait bon de se demander : « Qu’est-ce qui fait aimer la vie? »

Comme la question est très vaste, on croit que la réponse doit être du même ordre d’amplitude. A tort. Si l’on consulte les poètes, ou ses propres souvenirs, on constate que l’amour de la vie s’accroche à des détails infimes. Le marin, arraché par la tempête à son bateau, et qui s’enfonce dans l’horreur de l’océan déchaîné, a pour dernière image : Le vieil anneau de fer du quai plein de soleil.

Quelque chose d’intime, un endroit précis, habituel, lumineux. L’amour des êtres aimés, oui, mais juste à cette place, cette vieille place. La Madelon, mais « au Tourlourou, c’est le nom du cabaret ». Lily Marlène, mais juste devant la grande porte de la caserne, sous le réverbère, comme autrefois. Sous le pont Mirabeau coule la Seine — elle coule pourtant sous bien d’autres ponts. Pour Toulet, la plage de Guéthary — juste cette plage. Une boutique de pharmacien de village avec deux grands bocaux, l’un bleu, l’autre rouge. Enfant, je croyais qu’un pharmacien devait jouir d’un bonheur extraordinaire, seulement à cause de ces bocaux dans sa boutique.

Ce qui est plaisant dans la vie, c’est toujours un petit domaine fermé, ou un système aux détails bien classables, colorés, qualitatifs : le tapis vert d’une partie de cartes, ou d’un billard, avec les boules rouges et blanches, un échiquier, noir et blanc.

Pourquoi aime-t-on entendre parler de l’orgue, de la « renaissance des orgues de France », beaucoup plus que du piano? Parce qu’il y a, pour l’orgue, toute la variété des « jeux », aux noms pittoresques : prestant, doublette, piccolo, voix céleste, bourdon, musette, voix humaine, cromorne, bombarde, nazard, cornet, etc.; et parce que l’organiste, maître des jeux, est un demi-dieu en son domaine mi-terrestre mi-céleste, un pharmacien, un alchimiste, non des sons, où la mathématique se devine trop, mais des timbres. Les connaisseurs de jazz ont le même plaisir à retrouver des timbres à la fois étranges, nouveaux et classables.

Les vocabulaires qualitatifs spéciaux donnent tous le même genre de bonheur : le blason, la fauconnerie, la chasse à courre. Sans vocabulaire, tout s’éteint. Les habitudes vitales colorées où les vocabulaires techniques ne font qu’un avec les gestes conformes, rendent le travail artisanal nourrissant pour l’âme, même quand il nourrit mal le corps. Toute la magie, au fond, réside dans le vocabulaire spécial de la magie.

Les Almanachs, les Calendriers, les Riches Heures font aimer le grand ennemi de toute vie, le temps, qui devient un tapis vert pour les jeux de cartes de l’habitude. Les clergés, autrefois, étaient des groupes d’experts dans la science du temps, des dates de fêtes. Seuls, ils étaient capables de calculer la date de Pâques. Par une incroyable sottise, l’Église catholique a cru pouvoir déplacer les saints sur le calendrier, comme les révolutionnaires français ont cru pouvoir changer les noms des mois, en barbouillant l’année de couleurs artificielles.

Changer la vie. Oui, à condition que l’on traduise « en qualitatif », à la manière des Chinois ou des Japonais, qui découpaient des ères et périodes à la vertu distincte pour le temps comme des domaines singularisés pour l’espace : « Nous quittons l’ère du Corbeau rouge pour entrer dans l’ère du Rat. »

Notre cerveau fonctionne sur des classifications et sur des vocabulaires qualitatifs. Notre mémoire d’abord. Nous allons à la recherche d’un nom oublié en passant par des couloirs numériques qui ne portent pas un numéro de code pareil au code des grandes bibliothèques : SX 420 g, mais une certaine expressivité, une certaine couleur mentale-locale indéfinissable. Quand les classifications qualitatives deviennent insuffisantes et qu’il faut numéroter les avenues comme à New York, la vie devient déplaisante, et bientôt, la vie cesse.

J’aime beaucoup lire, dans les publications un peu frivoles — je ne suis sûrement pas le seul — la page des horoscopes. J’y apprends que, Capricorne du dernier décan, j’aurai une période de chance dans ma vie sentimentale, mais que je dois m’abstenir d’excès de table, et éviter les longs voyages, ou que les Lions, qui me touchent de près, seront heureux dans leur vie de famille, à condition de ne pas se faire de vains soucis, et jouiront d’un bonheur sans nuages pendant au moins huit jours.

Je ne veux pas énoncer les milliardièmes propos sceptiques sur l’astrologie, mais faire seulement deux remarques. Dans un magazine souvent plein de théories délirantes à la mode, de psychanalyse à bon marché, de consultations postiches d’un psychologue manifestement incompétent sur l’attitude intelligente à prendre avec un fils qui se drogue, ou un mari qui ne sait plus « communiquer », les conseils de l’horoscopiste sont les seuls sains, intelligents, de bon sens. Les mauvaises langues prétendent que, pour aller plus vite, il recopie au hasard ce qu’il a écrit ailleurs quelques années auparavant, ou ce qu’un confrère a écrit, sans trop s’inquiéter de conseiller aux Taureaux ce que le confrère avait conseillé aux Balances. Qu’importe, si les conseils sont bons.

Ma deuxième remarque est celle-ci. Au lieu de s’adresser aux Capricornes et aux Lions, si l’on disait seulement : « Les hommes nés du 22 décembre au 21 janvier doivent s’abstenir d’excès de table », etc., ou bien « Les femmes nées du 23 juillet au 25 août seront heureuses si elles sont insouciantes », le charme serait rompu, la sagesse conseillée, détachée des liens magiques avec les constellations perdrait toute brillance céleste. Tandis que :

O quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse

Quels objets de victoire énorme,

Quand elle entre au temps sans ressource

L’âme extraordinaire forme!

La qualité de la vie, c’est d’abord l’usage du qualitatif en tout ce qui n’est pas science ou technique scientifique.

La Révolution, française, dit-on, a horrifié l’Europe encore plus par le découpage barbare des Provinces en départements, que par la décapitation des aristocrates, et autres « liberticides ». A juste titre, car les aristocrates, du seul fait qu’ils vivaient, étaient condamnés à mort, tandis que l’Alsace par exemple, n’était pas vouée par les dieux au découpage en Haut-Rhin et Bas-Rhin, ou le Berry en Cher et en Indre.

On chantait, après 1870 :

On changera plutôt le cœur de place

Que de changer la vieille Alsace.

Cela se traduirait mal en : « Que de changer le Haut-Rhin et le Bas-Rhin. » Plus mal encore en ceci : « Non! Habitants de la R.D.A. et de la R.F.A. réunis, vous ne reprendrez pas notre 67 et notre 68! »

Quand on a parlé pour la première fois de revenir aux noms des anciennes Provinces, je me suis réjoui naïvement. Enfin! une réforme qui ne coûtera rien et qui sera plus importante qu’elle n’en aura l’air — à l’inverse exact de ce qui se passe d’habitude. Je voyais déjà revenir les blasons provinciaux, portés en badges par les enfants des écoles sur leurs petits capuchons. Je voyais déjà flotter sur le Pont-Neuf tous les étendards des Provinces françaises, aussi beaux que les drapeaux des Cantons suisses qui m’avaient émerveillé sur le Pont du Mont-Blanc à Genève. J’étais loin du compte. Nous n’avons eu droit qu’à « la région Rhône-Alpes » et à la « Provence-Côte d’Azur », avec politiciens et démagogues adjoints.

Nous devons nous estimer heureux que la France ne soit pas devenue RF V. Cela doit démanger les admirateurs des U.S.A. ou de l’U.R.S.S.

La nostalgie d’un Saint Empire

Les peuples européens sont manifestement hantés par une nostalgie. De quoi au juste? Ils ne le savent pas eux-mêmes, et c’est une situation dangereuse, car ils sont exposés à se tromper et à être trompés par de faux satisfacteurs et de faux Messies. Les aspirations sont contradictoires. Et il ne faut pas dire qu’il en a toujours été ainsi dans l’Histoire. Les aspirations ou les nostalgies sont toujours vagues, mais elles sont le plus souvent orientées. Jusqu’au Xe siècle, on rêvait d’un Nouvel Empire Romain. Puis on a rêvé d’un grand Empire chrétien. Pendant la Renaissance, on a rêvé d’un nouvel humanisme, au XVIIe siècle, de l’Ordre monarchique, au XVIIIe, des « Lumières », au XIXe, du Progrès : le siècle « était grand et fort, un noble instinct le menait ».

Mais au XXe siècle? C’est le siècle des déceptions en tous genres. Le vent de l’Histoire est tombé; les voiles flottent.

On veut à la fois plus de lumière et plus d’obscurité, plus de conscience et plus d’inconscient, plus d’ordre et plus de désordre. On est progressiste, mais le progrès ne séduit plus. On veut la nature mais aussi la culture, la vie urbaine (améliorée) et la campagne, l’enracinement, mais aussi des « semelles de vent ». On est utopiste, mais aussi réaliste. On réclame le changement, mais pour une stabilité prochaine; l’égalité, mais aussi de grandes personnalités qui ne soient pas bureaucratiques. On répudie le racisme, mais on voudrait bien être « entre soi ». Les Patries du XIXe siècle sont devenues trop petites — mais aussi trop grandes. En France, on veut la Bretagne, ou l’Occitanie, mais aussi une Europe plus vivante. On veut l’Occident, mais aussi l’Orient. La Terre, et aussi l’Espace. On veut enterrer l’Histoire, mais aussi la ressusciter.

Est-ce rêve impossible d’héritiers trop gâtés, d’enfants qui veulent la lune et qui, pour leur malheur, l’obtiennent, et constatent que la lune, ce n’est rien?

Je l’ai cru. Mais enfin, j’ai compris.

J’ai découvert, j’ose le dire, l’objet mystérieux de la nostalgie des Européens et des Occidentaux. Comme toujours, cette nostalgie, qui est en même temps, aspiration à un Avenir, a pour base un très vieux souvenir.

L’Occident rêve d’un Nouveau Saint-Empire, qui ressemblerait au Saint-Empire romain germanique, avec un Empereur majestueux, bien barbu de préférence, élu par quelques grands Électeurs délégués des vieilles Nations ou des nouveaux régimes; un Empereur très différent d’un dictateur, car il aurait un pouvoir illimité en principe, mais très mesuré en fait, par la demi-autonomie des Villes Libres, des Provinces Libres, ou des Provinces Unies. Avec un Pape gardien d’un Nouveau Pouvoir Spirituel, gardien d’une Idéologie sacrée, et Maître d’un nouveau Clergé qui concentrerait, lui, le prestige des Médecins, des Psychiatres, des Confesseurs, des Directeurs de conscience, des Gourous et des Mandarins, des Magiciens et des Prophètes, des Préfets des mœurs et des Dames patronnesses.

Il est aisé de voir — notre lecteur peut le vérifier — que le Saint Empire répondra, comme par miracle, aux aspirations contradictoires que nous avons énumérées. Les peuples travailleurs, qu’ils manient la faucille ou le marteau, seront satisfaits, car ils seront bien nourris psychiquement. Les intellectuels aussi — dans la mesure où l’on peut satisfaire des intellectuels — car ils pourront jouer à cache-cache avec l’Inquisition et l’Excommunication, inventer des hérésies, dangereuses pour eux-mêmes, non pour les peuples bien protégés, entrer dans des Résistances occultes et quelques turbulences tolérées à certains jours de l’année.

Comment ai-je pu découvrir la clé de l’énigme? Par chance, par pure chance de situation. Mon village natal est en Lorraine, à deux pas de la frontière entre l’ancienne Lotharingie, absorbée par la Monarchie française, puis par l’État français, et l’ancien Saint Empire romain germanique. Cette frontière ne coïncidait pas exactement avec la frontière officielle qui, avant 1914, suivait la ligne de crête des Vosges. Au-delà de cette crête, les premiers villages étaient encore lorrains, sans style. Mais, dès la plaine et les vignes, c’était l’Empire, le Moyen Age, les châteaux et les villes d’Empire. Mes compatriotes, le dimanche, montaient jusqu’aux « cols », pour respirer de loin l’atmosphère chaleureuse de l’Empire, une vie sociale plus organique, une certaine qualité de la vie. Ils étaient, certes, inconscients. Mais ils percevaient. Je prétends avoir compris pour eux.

Mais les hommes d’aujourd’hui comprendront-ils enfin qu’ils veulent un Nouveau Saint Empire, un nouveau Moyen Age, gouverné par un Empereur-Charlemagne, soumis lui-même à un Pape représentant de Dieu sur la terre?

L’État libre de Göpfritz ou du bon usage du communisme

Pendant près de cinq ans, j’ai été citoyen d’un curieux petit État libre, à régime communiste, en Europe centrale. Ville libre plutôt, car si l’État était très petit — beaucoup plus petit que le Lichtenstein, quelques hectares — la population y avait une densité urbaine : plus de quatre mille personnes y vivaient.

La Ville libre était plutôt un comptoir, culturel, non commercial, patronné par l’énorme Empire qui l’entourait. Comme cet Empire se trouvait en guerre, il se croyait en droit d’imposer à notre Ville libre des frontières très strictes, qu’il aurait été fort dangereux de traverser. Quelques-uns le tentaient, mais bien peu réussissaient.

Je ne peux dire, honnêtement, que la vie y était désagréable. Un peu monotone, un peu spartiate, aurait pensé un observateur extérieur. Nous n’avions emmené avec nous, ni nos femmes ni nos enfants. Nous formions un vrai club d’hommes, comme à Athènes de la belle époque, d’hommes libres, avec quelques esclaves, fournis par l’empire circonvoisin. Une cuisine collective nous nourrissait avec des brouets spartiates, agrémentés de douceurs envoyées par nos familles. Mais après tout, Platon, à Athènes, considérait Sparte, son communisme, et son brouet, comme un idéal politique.

Nous réalisions le rêve platonicien de haute culture dans un État fortement discipliné. Et nous sentions l’avantage d’être tellement libres, libres dans nos pensées, libres de retrouver les pensées humaines de tous les temps — îlot de bonheur utopique au milieu des malheureux sujets d’un Empire écrasant qui contraignait les corps et les esprits. Nous entrevoyions souvent ces pauvres esclaves, au-delà de nos frontières transparentes, et nous les entendions chanter en chœur.

Comme nous nous étions embarqués pour l’État libre sans avoir le temps de constituer de grands bagages, nous nous trouvions, au début, dans une grande pénurie de livres, d’appareils pour le sport, de théâtre, de bibliothèque, de centres religieux. Mais l’expérience nous montra que la pénurie matérielle était favorable à la vie de l’esprit. Mieux, qu’elle en était la condition indispensable. Car nous pouvions tout recommencer, et retrouver l’élan originel de l’art, de la philosophie, de la religion. Certes, nos « réminiscences » n’étaient pas des réminiscences platoniciennes. Nous n’avions pas à retrouver la manière de tracer avec une simple règle un carré de surface double d’un carré donné, de refaire Pythagore, Euclide, Newton, ou Gauss, car il y avait parmi nous des mathématiciens, des physiciens, des astronomes, au courant des plus récentes découvertes. Nous n’avions pas à recommencer les controverses théologiques, les hérésies, les sectes, les réformes, car nous avions des clercs de toutes espèces et qui étaient trop près les uns des autres pour avoir la possibilité de s’excommunier, ou de se condamner au bûcher.

Mais nous pouvions tout reprendre et les conditions nous imposaient en tout un style primitif, un bénéfique retour au simple, qui se révélait meilleur qu’un retour à zéro. La Ville était si dense! Aucun besoin d’une technique de circulation ou de communications. Pas de téléphone, pas de voitures. Pas d’inscriptions à prendre pour les cours de l’université. Les ignorants interrogeaient librement les experts. Les disciples s’asseyaient par terre autour du Maître du moment, comme des jeunes Milésiens autour de Thalès, ou les Éléates autour de Zénon, ou comme les premiers apôtres autour de Jésus.

Les amateurs d’astronomie fabriquaient, avec des lentilles et des miroirs, leurs instruments, comme Tycho-Brahé ou Galilée. Leur public oubliait — à son avantage — les théories compliquées de l’astronomie physique pour s’instruire un peu plus sérieusement sur la vieille astronomie de position. Les géologues profitaient des tunnels creusés par les amateurs de « sorties » pour étudier les arbres fossilisés et le lointain passé du sol de la Ville. Les psychologues avaient tout le temps de noter et d’étudier leurs rêves. Les vocations théâtrales se réveillaient. Les peintres préparaient des décors dans une fièvre collective qui évoquait non plus Athènes ou Jérusalem, mais la Florence des Médicis.

Quand les circonstances firent entrevoir, pour un temps prochain, la fin de notre État libre, plus d’un s’inquiéta et gémit qu’il « n’aurait jamais le temps de terminer son programme d’études ».

Le communisme a du bon, dans une cité d’hommes, sans famille, nourris aux frais d’un grand Empire affairé de politique et de guerre, et qui interdit à ses « Villes libres » la guerre et la politique.

Le grand café, ou le sens de la vie civilisée

Quel est le sens de la vie humaine? A quoi mène tout cela, tous ces efforts des peuples et des individus pour survivre? A quel épanouissement, à quel état floral? Question vraiment trop difficile.

Mais je prétends que, si l’on réduit la question à celle-ci : « Quel est le sens de la vie civilisée, de l’effort vers la civilisation? Quel est « l’état floral » de la civilisation? » la réponse, cette fois est facile : « Dans une grande ville, un grand café-brasserie confortable et luxueux, toujours plein de clients, avec une terrasse d’où l’on peut regarder les passants; et la possibilité d’y aller chaque jour rejoindre des amis, ou, plus souvent, d’y aller seul pour rêver à son aise une demi-heure. »

Quelle forme prend la nostalgie de l’Europe et de la civilisation chez les hommes des pays en retard de développement, quand ils sont retournés dans leur continent encore sauvage? Ou chez les explorateurs et les techniciens que le métier ou l’esprit d’aventure a conduits dans des brousses ou des installations inconfortables en Afrique, en Sibérie, au Nord-Canada? Ou chez les marins sur leur cargo? Ils rêvent de se retrouver assis à leur place favorite dans leur café favori, dans l’épaisseur de la foule anonyme des consommateurs, dans la fumée, le brouhaha, le bruit des cuillers et des fourchettes, pareil au bruit des galets sur une plage où le vent et le froid sont abolis, où le sel n’est cristallisé que sur les bretzels.

Sous des formes différentes, c’est toujours à quelque chose comme « un grand café » que tend toute civilisation : une ville bien épaisse, en état de paix bien assurée, avec un centre sururbanisé, ville dans la ville, rue principale, place principale, où il suffit d’ouvrir les yeux, et éventuellement, d’avoir assez de piécettes pour s’asseoir et consommer quelque peu — pour jouir par les yeux et les oreilles de la puissance de l’homme sur la nature, et de la commodité organisée, dans le confort architectural et mobilier, dans les lignes droites et les lignes courbes bien régulières, avec des vitres protectrices et des miroirs reflétant à l’infini la puissance rassurante de la civilisation.

Ibam forte via Sacra, sicut meus est mos.

« Je faisais mon petit tour habituel par la Voie Sacrée. » Horace aurait volontiers trouvé sur la Voie Sacrée une grande brasserie germanique. A défaut, dans les villes antiques orientales ou méditerranéennes, il y avait les grands Bains publics, ou même les grandes Latrines publiques.

Je joue aux dominos, quelquefois, chez Procope, avoue le Dupont de Musset, qui a des ambitions philosophiques.

Éventuellement, le café civilisé devient aussi culturel, le « pub » anglais, le café littéraire français, la brasserie philosophique allemande. L’intelligentsia politique et artistique est presque inconcevable en dehors des cafés. Les existentialistes, autrefois, semblaient ne pouvoir « exister » qu’au Dôme, à la Coupole, au Flore. Le patron du Flore, agacé de ces clients qui ne renouvelaient pas leur consommation, bougonnait qu’ils se feraient enterrer entre ses tables, sous son plancher.

L’utopie civilisée normale, c’est toujours l’antinature, le triomphe de l’organisation humaine sur la nature qui, elle, est antihumaine — comme elle est antiabeille, antifourmi, antitermite sauf juste au plus creux de la fourmilière, de la termitière, de la ruche.

Même les utopies de ceux qui se proclament ennemis de la civilisation, comme Fourier, ressemblent finalement au rêve d’un Grand Café luxueux : la salle à manger, dans un phalanstère, ressemblera, dit Fourier, à la Grande Galerie du Louvre, avec des tables chargées de « consommations », où l’on n’aura qu’à puiser.

Le socialisme, c’est le rêve d’un Grand Café, d’un Palais des Fêtes jouxtant le Palais du Travail, comme dans la Célesteville de Babar — où tous, et non les seuls nantis, auront leur table réservée.

Heureusement, les hommes, plus intelligents sur la conquête de leurs plaisirs que les utopistes, se sont arrangés pour ne pas attendre l’Age d’Or promis et toujours retardé. Les cafés, grands et petits, sont de petites utopies réalisées, petite monnaie en attendant la découverte du grand trésor, de la mine d’or pur.

Les cafés survivront à tout, se reconstitueront sur toutes les ruines, dès qu’une nouvelle civilisation recommencera à poindre timidement. Petites fêtes de Noël — sans attendre le Grand Noël qui ne vient jamais.

La jeunesse intellectuelle au café

Ce café-brasserie — d’une grande ville de province — était autrefois un café bourgeois : des représentants de commerce, des gens d’affaires en semaine, des familles le dimanche. Il est maintenant un des lieux d’élection de la jeunesse intellectuelle. Les quelques gens d’affaires qui y viennent encore se sentent dépaysés. « Le monde change », me disait, pensif, un des garçons de l’établissement.

Ces jeunes gens ne sont ni bruyants ni agités. Plutôt solennels. Ils ressemblent assez à des groupes de prêtres d’une religion vaguement orientale, accompagnés de leurs séminaristes. Car les âges de cette jeunesse sont très variés, de même que les sexes.

Quelle religion au juste? Vus du dehors, ces jeunes lévites — avec quelques vieux mages d’aspect iranien ou inca, considérés avec révérence par les autres, et parlant un peu plus fort que les autres — semblent préoccupés par des questions de rituel et de liturgie, beaucoup plus que de théologie et de dogmatique. Car ils discutent peu entre eux, et jamais avec l’animation que donnent les conflits d’idées. La conversation n’est pas ardente. Dans les tablées, de quatre ou cinq garçons et filles mêlés, il arrive souvent qu’un des « lévites » tire de sa poche un journal ou une revue, écarte un peu sa chaise de la tablée, et abandonne la conversation pour lire. Est-ce pour se ravitailler intellectuellement, pour fixer dans son esprit un point de dogme de la nouvelle religion?

Mais aucun enthousiasme collectif. C’est décidément une religion de petits groupes, juxtaposés plutôt que fondus. Quand un camarade nouveau arrive et prend place à une table, il embrasse cérémonieusement chacune des filles de la tablée, sur les deux joues. A son départ, il fait de même, comme s’il s’acquittait d’une politesse obligatoire, d’une corvée rituelle, d’une cérémonie. Les Bruns et les Noirs embrassent et sont embrassés comme les Blancs, avec, peut-être un peu plus d’application. Cette fois, j’y suis! Le baiser est donc un rite antiraciste.

Les filles ne sont pas coquettes. Elles sont aussi mal habillées que les garçons, fument comme eux, et ne sont qu’à peine plus bavardes. Ne bavardent que les filles entre elles, quand elles transforment une table en bureau, sortent des cahiers de cours, ou semblent se mettre à plusieurs pour faire leur correspondance et rédiger des épîtres.

Les prêtres, ou mages, plus âgés sont surtout remarquables par leur chevelure et leur barbe gigantesques. Cette chevelure est encore plus extraordinaire vue de dos. Elle descend en jolies ondulations sur une houppelande dont on ne distingue plus la couleur. En clignant les yeux, on a la curieuse impression d’une jeune fille à l’abondante chevelure dont la peau serait transparente et qui aurait avalé son propre père, tout habillé. Ou encore, d’un père qui aurait sacrifié sa fille au cours d’une cérémonie propitiatoire, comme Agamemnon Iphigénie, l’aurait scalpée, et aurait fixé sur son crâne dénudé, pour des fins religieuses, la chevelure de la jeune victime.