Jacques de Marquette : Préparation à la panharmonie


13 May 2016

(Extrait de Panharmonie par  Jacques De Marquette. Édition Panharmonie. 1959) 

La réalisation de la Panharmonie, ou de l’Harmonie sur tous les plans, a pour origine et pour moteur la volonté d’harmonie des hommes éveillés à la perception des hauts facteurs de la vie humaine et comprenant leur devoir supérieur et leur intérêt transcendant, ce qui est tout un. Elle se poursuit au sein de trois cadres généraux successifs.

L’harmonie matérielle, physiologique et économique doit être réalisée dans le cadre naturel et social où se déroule la vie extérieure de l’individu, où il reçoit son instruction de base et où il exerce ses activités professionnelles et civiques en contribuant au développement de la prospérité matérielle de tous dans la solidarité et la justice.

Le développement de l’harmonie intellectuelle et culturelle a pour cadre les associations culturelles, artistiques, scientifiques, littéraires, philosophiques, etc., librement choisies par l’individu pour le complément de sa formation, le développement et la satisfaction de ses aspirations les plus hautes et la culture de ses facultés les plus précieuses et desquelles il retire les plus hautes satisfactions.

L’harmonie spirituelle, ou préparation de la réintégration de l’individu à la transcendante Unité Cosmique, tout en puisant dans les diverses religions et églises beaucoup d’aide et d’inspiration, a pour cadre la vie privée, isolée ou au sein d’une communauté familiale. C’est dans les religions où comme dans l’Hindouisme ou le Judaïsme, le foyer familial est resté comme un petit temple particulier au sein duquel le père ou la mère de famille jouent le rôle d’officiants ou de directeurs du culte : dans « les Foyers où l’on prie » que la vie religieuse est restée la plus vivante, la plus fervente et la plus spirituelle.

La base fondamentale de la pratique de la Panharmonie est le postulat de la liberté intérieure qui fait de l’homme le maître des contingences de la vie intérieure. Cette liberté du « roseau pensant » de Pascal, restant supérieur à la nature qui l’écrase grâce à son pouvoir de la juger, avait déjà été signalée par Épictète. En distinguant les choses qui dépendent de nous de celles qui n’en dépendent pas et que le sage accepte sans révolte futile, avec son « sustine et abstine », il avait mis en lumière le fait que la vie intérieure de l’homme était libre dans une large mesure s’il percevait suffisamment les harmonies permanentes de l’Univers pour réduire ses épreuves à leur infimité relative.

Le subjectivisme sous ses deux aspects a considérablement renforcé cette liberté intérieure en montrant qu’elle était susceptible d’un progrès indéfini. La théorie de la connaissance en démontrant que toutes nos perceptions sensorielles étaient élaborées au sein du subconscient dans les activités de nos centres sensoriels, met en évidence le fait que l’univers que nous connaissons est notre propre création. Si nos organes sensoriels avaient une autre structure, notre univers serait différent et tous les rapports que nos sens nous font sur le monde et les faits du déroulement de son devenir, sont frappés d’une irrémédiable relativité.

D’autre part les analyses des philosophies des valeurs ont mis en lumière la subjectivité de l’origine des sentiments engendrés par les faits extérieurs. Shakespeare l’avait déjà indiqué « There is nothing good or ill but thinking makes it so », « C’est dans notre pensée qu’est l’origine du bien et du mal dans les choses ». C’est en fonction de notre échelle de valeurs que nous trouvons les choses bonnes ou mauvaises. Mais, fait capital, tous nos véhicules psychologiques, toutes nos facultés, sont susceptibles d’être développés par l’usage, et ce développement peut être considérablement amélioré par une culture systématique et diligente.

Ainsi, en créant en nous de nouvelles valeurs, nous obtenons la possibilité d’enrichir les valeurs agréables dont les objets extérieurs évoquent en nous la perception, et en ajoutant de nouveaux degrés à notre échelle de valeurs, nous pouvons transformer les valeurs désagréables et pénibles perçues dans les phénomènes, au point de leur ôter leur aiguillon ou tout au moins de l’émousser considérablement.

C’est ici un autre cas de la loi : les extrêmes se touchent. L’endurcissement et l’accoutumance aux impacts grossiers, aux coups violents, aux boissons fortes, en atténuant la sensibilité, élèvent le seuil de la perception et permet aux boxeurs, aux hommes exposés aux intempéries, de supporter sans sourciller des coups sous lesquels d’autres succomberaient. Au contraire dans la vie sentimentale et morale, l’élévation de la sensibilité entraînant l’abaissement du seuil des perceptions et étendant celle-ci à des horizons quasi infinis, rendent insignifiantes les épreuves qui anéantiront l’homme moyen. Il y a des millénaires que les Sages Hindous avaient éprouvé l’effet sublimant des ascensions intérieures permettant à l’âme ayant l’expérience du monde des valeurs universelles de supporter imperturbablement les circonstances les plus favorables comme les plus terribles. Pyrrhus, ayant accompagné les armées d’Alexandre en Inde, y avait été témoin de la Vairagya, cette sérénité imperturbable, des sages établis dans l’Universalité par le Yoga. Il la transmit aux Stoïciens, dont l’ataraxie, la sérénité devint l’idéal de la Sagesse Hellénique au déclin des libertés Grecques. Après le naufrage des libertés de sa patrie, le sage trouvait un sûr refuge dans la liberté intérieure. On sait comment Épictète exprimait cette liberté souveraine dans une page des Entretiens où l’on trouve comme un écho des aspects élevés de l’Hindouisme et du Bouddhisme « Quelqu’un peut-il te forcer à vouloir ce que tu ne veux pas ? On le peut, en me menaçant de la mort et de la prison, on me force à vouloir. — Mais si tu méprisais la mort ou la prison, t’inquiéterais-tu encore de ces menaces ? Non. — Mépriser la mort est-il en ton pouvoir ? Oui. — Ta volonté est affranchie. » (Entretiens IV, 1, 68).

Cette morale ne semble terriblement froide et inhumaine qu’autant que l’on considère le corps physique comme la suprême réalité de l’homme et sa vie comme le bien le plus précieux. Mais cette vue est beaucoup moins répandue qu’on ne croit. On voit constamment une foule d’individus préférer d’autres valeurs à la conservation de la vie du corps ; depuis la « Courte et bonne » des sots mettant au-dessus de tout les grossières satisfactions sensorielles, jusqu’aux patriotes donnant avec fierté leurs vies pour la Patrie, et les héros de la charité abandonnant une vie de bien-être pour se consacrer aux lépreux ou autres déshérités. En réalité chacun tend â la réalisation de l’objectif le plus élevé qu’il est capable de percevoir. D’où la nécessité pour chacun d’utiliser la liberté, dont il a en lui au moins le principe, pour travailler à s’élever toujours plus haut. L’accumulation des valeurs forme l’univers intérieur du haut duquel chacun de nous rencontre la vie. De même que l’ignorance est la source de tous les maux, la perception élevée des valeurs est le principe fécond de l’action harmonisatrice qui elle-même prépare à des réalisations de plus en plus élevées.

Donc après le premier devoir pratique de réaliser toute la liberté accessible à l’homme, le second est de travailler constamment à élever le plan sur lequel on fait usage de cette liberté et ici intervient un troisième principe fondamental, celui de la relativité de toutes les valeurs, qui a pour corollaire la nécessité d’éliminer constamment le culte des valeurs dépassées pour faire place, dans le champ des activités créatrices de la conscience, aux valeurs immédiatement supérieures à celles qu’on vient de constituer. Étant donné l’immensité du champ ouvert à l’ambition spirituelle de l’homme, il est d’une importance suprême de rester libre et disponible en prévenant l’encombrement de la conscience par les habitudes de créations de valeurs autrefois précieuses, mais devenues périmées à la suite de l’accès à des niveaux supérieurs.

Le Bon a défini l’éducation ; « le passage du conscient dans l’inconscient », mettant l’accent sur l’importance qu’il y a à déblayer le champ de la conscience claire de l’attention né-nécessitée et retenue par les tâches subalternes. Tandis que toute l’attention de l’apprenti cycliste, à ses débuts, est retenue par le maintien de son équilibre, l’automatisation des mouvements nécessaires lui permet bientôt de penser de nouveau à toutes sortes de problèmes tout en pédalant. La création d’automatismes nombreux est devenue ainsi un élément de libération et de progrès.

Mais cette idée féconde vaut surtout pour l’automatisation de techniques matérielles. Sur le plan mental elle ne vaut que pour les opérations portant sur les activités du plan matériel. S’il ne s’agit plus de guider les activités pratiques sur les plans les plus bas de l’expérience humaine ; mais de la réalisation des progrès ascensionnels qui sont le but véritable de la vie, le passage d’activités mentales du conscient dans l’inconscient risque de devenir regrettable. Les progrès qualitatifs de la conscience résultent de la prédominance des jugements de valeur formés sur les niveaux de conscience les plus élevés, c’est-à-dire les plans récemment formés.

Or il arrive fréquemment qu’en s’élevant de plan les valeurs changent de sens. Aussi longtemps que l’humanité évoluait au sein des clans familiaux, l’esprit de famille, l’attachement passionné aux consanguins était une vertu sociale majeure, et la limitation de l’horizon mental aux seuls intérêts du clan était une condition de survie et de progrès. Le développement prodigieux des communications transforme ces anciennes vertus en défauts nuisibles aux courants d’échanges culturels et spirituels qui fécondent la nature mentale des individus. Les valeurs en vieillissant ne gagnent pas toujours en qualité et peuvent jouer le rôle d’obstacle au progrès.

L’injonction de l’Évêque de Soissons à Clovis : « brûle ce que tu as adoré » est d’une actualité permanente. Dès qu’un jugement de valeur a été nettement dépassé, il faut non pas s’efforcer de l’oublier, mais de le détruire. En effet, l’expérience, qu’il s’agisse d’idées ou de sentiments, prouve que tous les faits de conscience qui ont été clairement perçus tendent à rester indéfiniment dans le subconscient à l’état de souvenirs qui non seulement peuvent être ramenés à la conscience, mais jouent leur rôle dans la composition des forces variées dont l’attitude envers la vie est la résultante. Il faut donc à tout prix détruire, rejeter par-dessus bord, toute opinion, tout sentiment dépassé, afin qu’après avoir joué un rôle utile dans l’expérience de la vie, il ne devienne pas un obstacle et une menace.

Une des grandes différences entre la conscience durant la vie du corps et après la mort de celui-ci c’est que, après le réveil qui suit l’assoupissement post-mortem, elle ne fonctionne plus que sur un seul plan qu’elle ne quitte qu’après avoir épuisé les souvenirs qu’elle y a accumulés. Au contraire durant la vie elle peut fonctionner sur tous les plans sur lesquels elle a établi des véhicules.

Ceci fait que les dynamismes les plus bas participent comme les autres à la composition de la synthèse de tout le contenu de la conscience à partir de laquelle sont élaborées les appréciations, les attitudes envers la vie qui donnent sa qualité à l’expérience de l’individu en même temps qu’elles régissent son comportement. On saisit ici l’extrême importance psychologique de la catharsis. Il n’est pas question d’une purification massive dans les eaux du Léthé ; mais d’un perpétuel nettoyage des écuries d’Augias constamment envahies par un attirail encombrant de mécanismes créateurs de valeurs périmées risquant d’étouffer les subtiles voix d’En-Haut dont la perception est à l’origine de tous les efforts d’élévation et de dépassement.

Ce processus est parallèle à celui du métabolisme physiologique dans lequel il faut non seulement que les aliments ingérés soient bien digérés pour être incorporés aux tissus de l’organisme qu’ils doivent nourrir et reconstituer ; mais aussi que dès qu’ils ont rempli leur fonction, ils soient complètement excrétés. Il ne s’agit naturellement pas d’oublier les faits et les connaissances qui ont été accumulés ; mais bien d’éliminer les habitudes d’élaborations de valeurs auxquelles nous nous sommes livrés sur ceux-ci, pour permettre aux réponses de notre conscience à l’Univers de s’élever vers des niveaux toujours plus hauts de participation à son Essence, jusqu’à l’Union finale.

On voit donc que, plus encore que la liberté politique, la véritable liberté, celle du choix des réactions intimes aux problèmes de la vie, demande une vigilance constante. Trop d’humains succombent à la cristallisation de leurs processus de réaction à la vie, quelques-uns même avant de sortir de la jeunesse. Ils traversent la vie sans plus pouvoir édifier de nouveaux jugements ; c’est-à-dire édifier de nouvelles valeurs, si bien qu’on les retrouve à cinquante ans tels qu’ils étaient à vingt ans. Vu sous cet angle le vieux proverbe latin « vivere militare est » « vivre c’est lutter » prend toute sa valeur. Tandis que l’existentialiste dans sa recherche des enrichissements quantitatifs sur le plan de l’espace-temps se condamne à vivre sur le plan horizontal, « le personnalisme créativiste » [1] dans sa volonté de dépassement constant réclame un effort continu d’élimination des phases de conscience qui, après avoir été la substance même de l’être intérieur, ne sont plus que des impédimentas. Voici donc les premières règles de la vie spiritualisante :

1°) Notre expérience de la vie pratique se passe en notre propre conscience dont les instruments sensoriels élaborent les aspects de l’univers que nous connaissons.

2°) La perception des objets et les ensembles d’objets constituant les circonstances de notre vie, peuvent être considérablement enrichies qualitativement et quantitativement par l’étendue des connaissances à partir desquelles nous organisons les jugements de nature et de valeurs qui constituent à la fois la substance de l’expérience vitale et la valeur qu’elle revêt pour nous. Nous avons donc dans l’étude et la réflexion la faculté prodigieuse d’enrichir infiniment notre vie, et la valeur créatrice que nous en pouvons retirer.

3°) Pour rester vivant, c’est-à-dire pour continuer à croître par l’enrichissement constant de notre vie intérieure, une régénération continue est nécessaire afin d’empêcher la cristallisation étouffante des anciennes habitudes d’élaborations de valeurs, cristallisation qui imposerait un plafond infranchissable à notre expérience vitale en la maintenant dans un monde bien connu et par conséquent stérile.

Cette lutte perpétuelle pour la réalisation de valeurs nouvelles, encore fragiles mais riches de tout l’avenir spirituel contre les éléments périmés de la conscience qui veulent persévérer dans l’être de toute la force de leurs automatismes, est tout le mécanisme de la tension intérieure constituant l’essence même de la moralité. Plus encore que le Cogito Cartésien, « l’impératif catégorique de la morale » de Kant est l’indication la plus sûre de l’altitude de notre position personnelle en tant que sujet responsable en face de l’Univers ; en même temps que de notre liberté sans laquelle notre responsabilité ne s’expliquerait pas. De plus, ce sentiment profond de l’obligation morale est aussi l’intuition d’une perfection idéale vers laquelle doit tendre le devenir universel. Platon considérait déjà l’ensemble des perfections vers lesquelles tendaient les êtres et les choses comme constituant le monde lumineux des radieuses idées, moules parfaits dans lesquels l’intuition morale appelait les êtres à couler leurs actions. Il donnait ainsi aux valeurs morales, esthétiques et noétiques, une réalité essentielle, dont notre ami, le Professeur Max Scheeler a réaffirmé avec autorité de nos jours qu’elle constituait la trame de la Hiérarchie des valeurs.

Pour ceux qui ne sont pas fermés aux subtiles voix intérieures, la vie est un appel constant à l’harmonisation de nos actions avec les exigences de la réalisation des pensées créatrices de l’Artiste Divin. Il est donc de la plus haute importance de cultiver la clairvoyante intuition qui permet de percevoir les Normes idéales auxquelles nous devons assujettir notre effort pour adapter notre vie aux lois de son déroulement. Pour quiconque croit que la vie a un sens, et que celui-ci convie l’homme à une existence de plus en plus pleine et riche par la création de valeurs intérieures de plus en plus hautes et universelles, la fidélité au devoir est en même temps la réalisation de son plus cher désir et de son plus haut destin.

La recherche des normes d’harmonie qui doivent guider notre effort vers la vie supérieure doit s’exercer en deux directions complémentaires sur les trois plans ou mondes naturel, culturel et spirituel, ouverts à l’activité humaine. Nos actions doivent être à la fois conçues dans la recherche de leurs harmonisations aux circonstances immédiates et médiates avec le cadre naturel, social, cosmique dans lequel elles se développent, et aussi en tenant compte de leurs organisations en vue de la préparation des futures étapes des processus de la spiritualisation progressive dont chaque objet constitue un des degrés transitoires.

Le premier champ de l’activité humaine est celui du monde matériel, de la Biosphère, dans laquelle se déroule l’activité pratique des humains, tout ce qui concerne les activités matérielles depuis la production des biens nécessaires à la vie, aliments, vêtements, habitations, transports, à leur répartition et à leur consommation. C’est le plan où, en l’absence de l’imagination créatrice « les choses ne sont que ce qu’elles sont ».

Cependant si l’homme qui restreint son horizon aux seules données du monde de la « pratique », ravale sa vie à peu prés au niveau de celle des bêtes brutes, il ne faut pas considérer ces activités matérielles avec mépris. Elles sont non seulement indispensables au maintien de notre habitat corporel, mais c’est aussi sur ce plan de nos relations conscientes avec la nature et l’humanité, et dans nos efforts pour en tirer parti profitable, que trouvent leur origine les diverses facultés psychologiques, sentiments, représentations, jugements et choix, dont l’épanouissement portera la conscience sur des plans supérieurs. Si le but final de la vie humaine semble être d’élever la conscience jusqu’aux sublimes théophanies et à l’apothéose qui précède les pures contemplations de l’Union mystique, il faut d’abord qu’elle atteigne à la pleine participation aux plans subtils qui sont transcendants au monde des formes. Le développement des facultés psychiques supérieures qui permettent cette participation ne peut s’effectuer que grâce à l’épanouissement des facultés psychologiques élémentaires développées par la préparation des activités portant sur le monde naturel. L’intelligence pratique est comme l’humus sur lequel poussent les facultés supérieures par lesquelles la conscience pourra s’évader du monde des effets et des phénomènes illusoires.

Pour adapter l’action sur le monde naturel à ses lois particulières, de manière à communier harmonieusement avec les opérations de la Vie Créatrice sur celui-ci, il est nécessaire d’étudier les sciences naturelles en commençant par la géologie, la botanique, la zoologie et l’anatomie, la physiologie végétale et animale et l’embryologie, en continuant par la géographie, la cosmographie et l’astronomie. L’étude de la physiologie servira d’introduction à la physique et à la chimie organique et inorganique. Il n’est naturellement pas question de devenir un spécialiste dans ces différentes études, mais il est indispensable d’en avoir une connaissance générale si l’on veut pouvoir vivre en harmonie avec la nature, ce qui est réellement le commencement de la moralité.

En effet, l’antique définition de la morale « D’abord ne pas nuire, ensuite, aider si possible » nous fait une obligation morale de réaliser l’harmonisation la plus élevée de nos divers comportements avec les lois de la vie naturelle sous peine de devenir responsable d’une part importante des maladies individuelles, ainsi que des difficultés sociales qui assombrissent la vie des humains. Comme le montrent les Hounzas, si les hommes vivent conformément aux lois naturelles, ils peuvent vivre en bonne santé de 100 à 120 ans en conservant leurs facultés jusqu’à un âge avancé. Les maladies si courantes que nous les considérons comme appartenant au cours normal de la vie, ne sont que les conséquences des mœurs artificielles de notre époque. L’expérience de centaines de milliers de naturistes et de végétariens occidentaux a prouvé surabondamment qu’en s’abstenant des consommations nocives qui sont à l’origine de la plupart des maladies chroniques, on cesse de mériter celles-ci, et, en conséquence, on en est indemne.

Ceci soulève un point très délicat de morale pratique. Les mœurs actuelles, carnivorisme, alcoolisme, tabagisme, soif des jouissances les plus variées, instabilité et bougeotte trouvant leur expression culminante dans le succès inouï des spasmes saccadés du Jazz et de ses contorsionnistes musicaux, sont les causes non seulement de la marée montante des maladies nouvelles, mais aussi d’un fléchissement lamentable des niveaux délicats de la vie intérieure. Ces mœurs ont donné naissance à une quantité d’industries et de commerces, allant de l’élevage et de la boucherie aux stupéfiants de tous ordres depuis l’héroïne, la coco et les alcools jusqu’aux music-halls dont les deux clous sont le striptease et la bruitolatrie spastique. Ces commerces, bien que satisfaisant à des appétits complètement artificiels n’en remuent pas moins des centaines de milliards dont les bénéficiaires n’hésitent pas à employer une part importante à maintenir le flux du Pactocle. Ces productions viciées n’existent que parce qu’une puissante et insidieuse publicité fait naître et entretient une demande énorme, parfois à grand renfort de soi-disant articles scientifiques, grassement stipendiés. Tout homme qui sans abuser d’un de leurs produits continue à en user « très modérément » et sans préjudice personnel, contribue activement « ipso facto » au maintien des entreprises néfastes dégradant l’humanité.

En l’occurrence, « la voie moyenne » loin d’être vertueuse, constitue une alliance active avec les sources néfastes des fléaux sociaux, lesquels pour nous, Panharmonistes, sont parmi les plus gros obstacles à l’ascension intérieure.

Si l’intérêt bien entendu pousse à l’abandon de toutes les habitudes pernicieuses pour le corps, l’intelligence et l’esprit; la loi morale en fait une obligation absolue. C’est un des rares cas où le simplisme du « Qui n’est pas avec nous est contre nous » est justifié.

L’étude des lois de la vie, et des divers étages de l’hygiène physique, intellectuelle et spirituelle est donc la base de l’ensemble des connaissances qui permettent de mener une vie belle, noble, riche et réussie.

Les hommes moyens n’ont aucun penchant pour le suicide. S’ils savaient clairement que leurs joies passagères entraînent des inconvénients beaucoup plus graves et durables, s’ils étaient assurés que les plaisirs deviennent plus profonds, et plus intenses à mesure qu’on progresse sur l’échelle des valeurs intérieures et qu’en conséquent l’abandon des plaisirs corporels pour les pures joies de l’esprit est non pas un leurre, mais beaucoup plus qu’un « placement or », parce qu’il peut être la clef de la vie éternelle ; l’immense majorité des contemporains n’auraient aucune difficulté à devenir d’intelligents disciples d’Épicure. On se souvient que ce pseudo-apôtre de la sensualité, enseignait que le bonheur, sous sa forme la plus matérielle, résultait de la culture intérieure, qui permettait à l’esprit de percevoir les valeurs profondes et universelles inclues dans les objets les plus simples, comme le pain et l’eau. En conséquence, les « gastronomes » ou « partisans du gouvernement du ventre », sont absolument indigne du titre de disciple d’Épicure, puisque celui-ci soumettait les plaisirs de la table au gouvernement de la Sagesse.

Mais la connaissance des dangers à éviter n’est qu’un résultat secondaire de l’étude des sciences naturelles. Sa haute valeur tient à ce qu’elle forme la base solide de l’appréciation des harmonies sublimes partout présentes dans les opérations des lois du Cosmos. Des observateurs hâtifs ont pu s’indigner devant la cruauté de la nature « où les petits poissons sont mangés par les grands ». Ceci tient à ce qu’ils regardent la Vie non pas du point de vue de l’Univers dans toute sa grandeur et son immense durée, mais avec la prétention saugrenue, que le Créateur n’aurait pas dû avoir d’autre objet que de satisfaire les désirs des êtres rudimentaires, égoïstes, aveugles et violents que nous sommes encore presque tous. Incapables de comprendre les conditions dans lesquelles la création a eu lieu et de percevoir les raisons qui ont pu inspirer un agent absolument transcendant, nous prétendons tirer des petits détails de l’état actuel de l’Univers visible des jugements autorisés sur l’ensemble de la Création, depuis son origine à sa disparition. Nos jugements sont tellement limités dans le temps et l’espace que, comme pour le héros de Shakespeare, les arbres nous empêchent de voir la forêt.

L’étude de l’Univers et de ses lois est donc d’une haute importance. En élargissant le cadre dans lequel nous situons les faits perçus, elle diminue notre propension aux généralisations hâtives, voies sans issues dans lesquelles se brisent nos élans pour suivre le flux de l’élan vital avec lequel nous aspirons à voguer vers le but ultime de la vie.

Ceci peut nous aider à sentir la différence profonde entre les deux paliers de l’étude intellectuelle de l’Univers. Sur le plan inférieur de l’utilisation des propriétés matérielles des phénomènes, elle permet d’éviter les dangers prévisibles, et de tirer le meilleur parti des milieux naturels favorables à l’épanouissement physiologique et social. Elle nous aide à éviter les maladies et à nous entourer du confort. Sur le plan supérieur, celui de la culture générale, l’étude fait beaucoup plus.

En étendant considérablement le champ de nos possibilités d’association mentale, non seulement au stade présent des règnes minéral, végétal, animal et humain de la nature, mais aussi en remontant les cascades évolutives qui d’étape en étape l’ont engendré, la familiarisation avec les diverses sciences de la nature donne à tous les objets une extraordinaire valeur historico-dynamique.

De même que la réflexion sur les circuits électroniques au sein des atomes nous amène à considérer les corps apparemment stables et immobiles, comme de prodigieux agrégats énergiques soumis à des tourbillonnements vertigineux ; la conscience du passé évolutif des phénomènes nous permet de comprendre le sens profond de la conception symbolique de Shiva dont les activités ordonnées, « la danse de Shiva », dirigent l’évolution des formes de toutes les espèces d’êtres vivants.

Au cours du Congrès de Philosophie des Sciences de 1948 le Père Teilhard de Chardin rejoignant le conseil de Spinoza : « voir toutes choses sous l’aspect de l’éternité », nous dit : « Quand on contemple l’Univers du point de vue de l’histoire, continents, océans, montagnes : tout se met à danser ».

La connaissance du passé des divers règnes de la nature, et la méditation sur ses étapes, loin de nous conduire à la tristesse décrite par Kant dans le sentiment du sublime, engendre plutôt une sereine et souveraine allégresse en libérant la conscience d’une part importante des prestiges de l’illusion sensorielle. La mélancolie ressentie devant les spectacles grandioses n’est pas tant due à leur sublime beauté qu’au sentiment tragique du caractère éphémère de notre individu en présence de scènes qui persisteront devant les générations successives de nos semblables. L’Histoire naturelle, en élargissant le sentiment du devenir aux âges géologiques, nous aide non seulement à étendre à la terre elle-même la loi générale de la caducité des apparences, mais aussi à comprendre que la réalité universelle, dont la beauté est la pure et durable expression ; n’est pas dans les choses éphémères mais dans la force mouvante qui pousse leurs divers états à se succéder rapidement suivant les normes qu’elle leur impose, comme elle nous les impose également. Ainsi dans les sources vives de notre être nous participons intensément et indéfiniment à l’admirable et prodigieux dynamisme Cosmique, dont les élans entraînent toutes les manifestations des formes.

Tandis qu’une vue statique du Beau idéal dans les aspects extérieurs du Cosmos tend à le reléguer dans une transcendances écrasante, inaccessible aux mortels, la riche perception du flux universel étendant le devenir à toute la création, nous associe intimement au sentiment magnifique de l’exfoliation générale de l’évolution créatrice, dans lequel nous baignons, entraînés par l’Élan vital chanté par Bergson, mais aussi dans lequel notre individu est littéralement dissout, non seulement par sa participation intime aux matériaux des divers règnes de la nature, mais aussi par le développement des organes et des facultés nouvelles qui naissent en lui du fait de l’évolution. Grâce à celle-ci, loin de se différencier davantage de la nature, il ne fait que s’y intégrer toujours plus avant par suite de la Dissolution progressive qui complète et prolonge l’évolution des humains [2].

Si bien qu’après avoir été effrayé par le « silence éternel des espaces infinis » avec Pascal, l’homme qui cesse de contempler statiquement l’Univers pour s’éveiller à la magnificence de ses expansions constantes, est transporté par les harmonies des sphères, chères aux Pythagoriciens. C’est en ce sens que les études scientifiques, non seulement sont des guides indispensables dans la nécessaire harmonisation de la vie avec les lois naturelles, mais constituent les bases d’un humanisme moderne, s’achevant en une véritable culture supérieure puisqu’elle conduit à une très vive appréciation des valeurs noétiques, esthétiques et communielles préparant l’intégration des consciences individuelles aux harmonies transcendantes du Cosmos.

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1 « Le Personnalisme » de J. de Marquette.

2 A. LALANDE : La Dissolution opposée à l’Évolution.