Philippe Camby : Prêtre ou poète : proclamer la langue des dieux


15 May 2011

(Revue Question De. No 25. Juillet-Août 1978)

Les poètes ont-ils encore « la tête mystique ? » Autrefois, la fonction des prêtres était associée à celle de célébrants, d’incantateurs, de chantres. Aujourd’hui, leur langage est souvent obscur.

Philippe Camby analyse ici quelques signes qui tendraient à montrer que la poésie, après sa période de démence et d’athéisme, s’oriente de nouveau vers la métaphysique. Ce n’était peut-être qu’une « saison en enfer » ?… La poésie contemporaine, après avoir proclamé son athéisme, retrouvant ses sources païennes, renouant avec les anciens dieux — dont Orphée — pourrait alors recélébrer la magie du mot, réintroduire par le langage à la connaissance du monde.

Vous connaissez Orphée. Vous avez vu quelquefois ce poète « sur un tableau ou dans » une pierre gravée ». Il entraînait les rochers à sa suite, et les chênes le suivaient en marchant sur leurs racines. « Les libres troupeaux des bêtes fauves » l’écoutaient. Il arrêtait « le souffle impétueux des vents, la grêle et les longues traînées des nuages, et la fureur des mers ».

C’est lui qui enseigna l’agriculture aux hommes, l’astrologie, les arts et le respect dû aux dieux. Il expliquait les choses saintes.

C’était un poète et un théologien. Un magicien qui savait visiter les Enfers et se faire obéir des divinités souterraines. Mais il était un homme aussi, que sa précipitation et son amour excessifs privaient de son amour même. [Eurydice restera prisonnière des Enfers (où Orphée avait réussi à descendre) parce qu’il aura trop tôt voulu la regarder]

Vingt-cinq siècles plus tard, sa légende ne s’est pas tue ; elle inspire Apollinaire, Rilke l’invoque, Cocteau fait un film de ses amours tragiques. Mais, plus que la richesse de son mythe, c’est l’action de son personnage sur la poésie de ce siècle qui nous intéressera ici, pour autant qu’elle réintroduit une définition du poète qui pourrait rendre la poésie à son origine religieuse.

Le prêtre et le poète

A l’origine, c’est le même homme qui est prêtre, exorciste, devin et chantre, professeur et prophète. C’est d’abord le prêtre qui transmet les mythes explicatifs du monde. C’est lui qui rédige les liturgies et qui les chante. Il connaît la langue sacrée et il sait dire les mots tout-puissants qui sont entendus des dieux.

Il n’y a pas, à Babylone, de noms différents pour le prêtre et pour le chantre. Et le mot qui désigne le prêtre en hébreu (cohen) désigne en arabe « celui qui rend des oracles » (Kahin).

Orphée est ce personnage religieux dont la parole emprunte sa puissance à la puissance divine. Le Verbe est avec lui. C’est lui qui enseigne aux hommes le pouvoir magique de la lyre, du chant, de la poésie. L’élégie, la tragédie, la danse agissent sur l’équilibre du monde. L’harmonie de sa lyre est une condition de l’harmonie universelle. Il agit sur les choses et sur les êtres par le rythme, le symbole et les mots.

En lui, le personnage poétique ne se dissocie pas du personnage religieux, ni le mage du théologien. Mais peuvent-ils quelquefois se dissocier ? Il y a des époques, sans doute, où on l’a cru, des époques où le poète disparaît. Pascal place l’objet de la poésie dans l’agrément. Voltaire la définit comme une éloquence harmonieuse. Et Racine est tellement empêtré dans son français profane qu’il emprunte à Sappho le langage des émotions qu’il veut donner à Phèdre. On est loin d’Orphée.

Mais à l’époque précédente, époque dont on peut dire qu’elle est une « pleine mer » du sacré, époque où l’image métaphysique de l’homme, presque sans faille, recouvrait toute la vie, le lien des fonctions sacerdotales et poétiques ne s’était pas démenti. Les fondateurs des ordres religieux étaient souvent des poètes et ce n’est tout de même pas un hasard si le premier lyrisme médiéval, la poésie des troubadours, s’épanouit à l’occasion de l’hérésie cathare. Si l’Italie produit deux poètes incomparables, François d’Assise et Dante, le premier fonde un ordre monastique et le second suit Orphée sur le chemin des Enfers, à la recherche d’une Eurydice que la contagion de Marie a transformée en Béatrice. Au même moment le même phénomène peut être observé dans l’Islam où Djalâl-od-Dîn-Rûmî, le plus grand poète de tous les temps, fonde l’ordre des derviches tourneurs. Rûmî fait danser ses disciples comme François fera chanter les petits frères.

Aujourd’hui, il peut sembler que les deux fonctions soient définitivement dissociées. Les religieux sont rares parmi nous qui fassent profession de poésie, et les poètes multiplient plus facilement les invitations à l’athéisme que les encouragements à la prière. Et pourtant, cette dissociation est peut-être trompeuse. A une époque où les prêtres eux-mêmes ont déserté le sacré, les professions d’athéisme des poètes sont suspectes ; et il y a même de nombreuses raisons de croire que cette dissociation pourrait ne pas durer longtemps et qu’il faudrait peu de chose peut-être pour organiser les poètes futurs en une théorie de nouveaux prêtres. Comme si leur « athéisme liturgique » était la dernière ruse du sacré. Comme s’ils faisaient table rase avant la prochaine convocation d’un dieu.

Enthousiasme et prophétie

Les poètes de la mort de Dieu ont conservé tous les éléments d’un langage religieux. Ils ont inscrit RIEN au fronton de leurs œuvres, mais ils ont gardé la vénération de l’esprit, le goût du miracle spirituel.

De Pausanias à Valéry, d’Homère à Nietzsche, la théorie de l’inspiration ne varie pas. Le poète inspiré n’est pas lui-même. Ce n’est pas lui qui parle : « il parle pour », « il est parlé ». Je est un Autre. Saisi par l’harmonie et la cadence, il est le moyen d’une intervention étrangère dans le monde. Pour les Anciens, c’était un dieu qui parlait par sa bouche. Ils disaient que personne ne pouvait rien créer sans être possédé par une puissance démoniaque. Il fallait être devenu fou d’une folie divine : l’enthousiasme ou « endieusement (Du grec en, dans, et Théos, dieu) ». « Tant qu’il garde sa raison, il n’y a pas d’être humain qui soit capable de faire œuvre poétique et de chanter les oracles. » (Pausanias. IX, XXVII, XXX. On trouve dans le Phèdre de Platon la «systémique» de cette folie)

Un siècle après la mort de Dieu, on aurait pu s’attendre à voir disparaître ou régresser cet élément involontaire de l’inspiration qu’on appelait dieu, endieusement. Mais non. Cette part involontaire de la création poétique, il faut encore l’admettre, même s’il semble que ce soit la part « irréductible » de l’homme qui parle, sa part « solaire ». Le poète se contemple lui-même dans l’extase et c’est une part « divine » qu’il découvre : « L’âme, à en mourir, s’y penche pour un dieu qu’elle demande à l’onde. »

Le poète goûte alors « la sensation extraordinaire et terrible d’être saisi intérieurement par plus fort que soi (…) qui poste au-dessus du rien, le tout et son unique, le Moi-soleil ». Même constatation chez Nietzsche que chez Valéry : « On entend, on ne cherche pas, on ne demande pas qui donne. Tel un éclair, la pensée jaillit soudain, avec une nécessité absolue, sans hésitation ni recherche. Je n’ai jamais eu à faire un choix. »

Non content, même alors qu’il est athée, d’être un prophète au sens où « il parle pour », le poète se veut encore prophète dans le sens où ses paroles s’accomplissent. Le génie qui exerce une influence immédiate ou lointaine sur les destinées humaines est un envoyé de Dieu, disait Ballanche ; et le prophète exerce en ce sens sa puissance sur un monde qu’il justifie et qu’il prévoit. Il est le Voyant et le Connaissant ; et on peut dire de tout poète ce que Valéry disait de Rimbaud : « Il ne représente pas le monde, il le façonne. » « Les poètes sont les antennes de l’espèce » (Ezra Pound).

Sa sensibilité lui est un moyen de connaissance du monde, moyen d’atteindre le cœur vivant de la réalité. Il a l’intuition d’un invisible auquel il atteint par une descente en lui-même qui est un véritable passage aux Enfers. Une saison en enfer. Il explore la face invisible de la création et les gouffres de l’âme. Il sait pousser la descente « au-delà des limites connues de la pensée » (Hugo). Au-delà de la connaissance intuitive, plus loin que le rêve, la mort ou l’extase. Il faut que l’esprit ait été donné en pâture à un peuple de songes. Il a fallu « le long et raisonné dérèglement de tous les sens ». Et on entend alors se plaindre la nuit, et l’eau se lamenter. L’abîme paraît un sanglot. Le poète voit le sang couler dans les veines du marbre et entend pleurer la terre (« qui boit le sang des morts »). « Arbres, bêtes, rochers, tout est vivant. » Son enfer grouille d’âmes. L’esprit hante toute la matière pour la remplir d’horreur frémissante et de paix.

La parole, invitation à l’existence

C’est alors seulement que des signes sont aperçus dans la nature pour guider le poète vers le monde de l’esprit. La nature devient « un temple où de vivants piliers… » et l’esprit, comme une énergie libérée, à la fois lumière et science, illumine le monde sensible. Le poème devint le fil d’Ariane du temps.

Cette expérience grandiose, l’extase poétique, est celle d’une expansion infinie des facultés de l’âme. Le chant, la phrase, le mot qui en sont le moteur établissent ou révèlent un accord entre l’esprit du monde (l’esprit de la Terre !) et celui de l’homme. L’âme, devenue toutes choses, a la révélation de l’harmonie et des correspondances. L’homme devient le sens, l’intelligence et la parole du monde. « Le chant est existence… c’est un vol en Dieu ». (« Gesang ist Dasein… ein Wehm im Gott » Rilke).

La parole, en effet, la véritable parole, la parole poétique est une invitation à l’existence. Elle nous intime de devenir, disait Valéry. Elle est vivante elle-même, et agissante. Yahvé-dieu dit à la Terre : « Sois » et la Terre fut. Il dit à la lumière d’être et la lumière fut. La parole poétique participe de la puissance du Verbe originel. Poiein, en grec, dont est issu notre « poétique », c’est fabriquer, créer. Les kabbalistes voyaient dans le langage et la pensée, dans la racine même des mots, une expression permanente de la révélation. Mais il y a plus. Il y a une énergétique du langage. La voix d’Orphée soulevait les rochers et les arbres [1]. Le Verbe s’est fait chair. Les paroles du poète tout-puissant « coopèrent à l’existence de la création ».

Rimbaud voulut se faire Verbe.

Le rappel des dieux

Mais voilà ! « L’évangile a passé. L’Evangile. L’Evangile ! » Les poètes ont gardé l’esprit des prêtres inspirés et le langage de la Sibylle. Le sacerdoce continue d’exercer sur eux ses prestiges. « Nous sommes des petits enfants devant les liturgistes et les théologiens », disait Valéry. Et Mallarmé admirait dans l’Eglise la liturgie sacrée, le rituel, la messe, le cérémonial, « et cette grande enquête symbolique qui fut, pendant douze siècles, l’occupation des pères de l’Art et de la Foi ».

Et Valéry de convenir que son esthétique, en éliminant la personne de l’auteur, n’était pas sans éveiller « quelque résonance mystique ». Est-elle d’un moine ou d’un poète cette formule : « L’esprit ne trouve quiétude et repos que dans l’absolue nudité… » ? Elle est de Mallarmé. Qui ajoutait : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète. » Sans même parler d’extase, la simple création poétique conserve les apparences de la quête mystique.

Si donc les poètes ont conservé la « tête mystique »,  s’ils sont restés des célébrants [2] et des prophètes, n’est-ce pas parce qu’ils sont restés secrètement des prêtres ? Célébrants et prophètes sans dieu, sans doute, mais le rassemblement en eux des puissances d’Orphée obéit à une progression, s’inscrit dans une évolution littéraire qui est un ressourcement. Fondation religieuse ? Ce n’est pas sûr. Mais l’obscurité même de leur langage, aujourd’hui surtout, ressemble à celui des liturgies des sociétés anciennes dont l’ésotérisme déterminait la structure de la société tout entière. Prophètes sans dieu, bien sûr, mais à l’affût d’un dieu. De quel dieu secret ?

Le songe et la folie

N’est-il pas remarquable, en effet, que la restauration du personnage orphique se soit établie en deux étapes fondamentales. Restauration d’abord des dieux antiques, des nymphes, et du langage des poètes grecs dans la poésie de la Renaissance. Résurrection des mentalités païennes qui atteint son apogée dans le panthéisme, le romantisme panique de Victor Hugo. Mais le panthéisme hugolien lui-même, qui est déjà un sommet religieux, est aussi, par son côté hallucinatoire, le prélude de la deuxième étape : celle de l’admission sans réserve des puissances du rêve et de la folie, dont on sait l’importance dans l’expression poétique et les religions des Anciens. Nodier tient le songe pour « l’état le plus puissant de la pensée ».  Nerval soulignait la toute-puissance du rêve dirigé, du rêve logique et son épanchement dans la vie. Affranchi de l’espace et du temps, le songe révèle les êtres et les choses. Il contrôle l’avenir de l’âme. Paul Valéry note : « Le Songe est Savoir ».

La folie non plus n’est pas négligée : on sait qu’elle atteint Kleist, Nietzsche, Nerval et Hölderlin, mais elle devient systématique chez les surréalistes. Le surréalisme, avec son écriture automatique, est un système d’inconscience. Une démence travaillée. C’est à partir de la démence et du rêve qu’André Breton fait le projet de changer de morale et de logique, de « reconstituer la science sacrée ». Artaud et Nerval passent à l’asile, et tous les deux font le même constat. Ils craignaient d’être dans la maison des sages et « que les fous soient dehors ». Nerval est tout désorienté, en quittant la clinique, « de retomber du ciel »…

Après le rappel esthétique des anciens dieux et le retour en force d’une folie quasi divine, il ne reste plus qu’à franchir l’étape théologique. Tout indique qu’elle sera bientôt franchie. Et nous assisterons à la convocation d’un dieu par des poètes qui seront aussi des thaumaturges. Rimbaud avait souhaité ces pouvoirs surnaturels, et une « métaphysique instantanée » qui en eût été le complément. Sans doute a-t-il montré la voie qui permettra de reconstituer l’unité primordiale de la métaphysique et de la poésie. Mais il s’est arrêté en chemin. N’est resté en enfer qu’une saison. Il a échoué en rejetant la démence qui le menaçait : « Si j’avais poursuivi, je serais devenu fou. La terreur venait. »

Mais son échec n’empêchera pas qu’il ait donné la direction : « Le sang païen revient. L’Esprit est proche. »

Philippe Camby


[1] Est-ce à nous d’en douter, quand les physiciens de notre siècle rétablissent une conscience dans la matière? Philippe Jaccottet demande : « Y aurait-il des choses qui habitent les mots plus volontiers, et qui s’accordent avec eux ? »

[2] « Célèbre, c’est cela ! Etre dont la  fonction est de célébrer ! » (Rilke)