Prière de hiram


14 Apr 2016

(Revue Être. No 1. 1992)

Comme la montagne m’emportait dans son vol, tout à coup, je vis s’ouvrir devant moi sur l’AUTRE ESPACE, la porte d’or de la Mémoire, l’issue du labyrinthe.

Être pur, si parfaitement identique à ta nécessité qu’il n’est folie de négation qui se situe par rapport à toi, qui est le tout, son néant condamné à n’être qu’une forme renversée de l’affirmation ; que dis-je ! Si effroyablement existant que la chose distincte de toi par ta volonté, la création, ne peut trouver un contenant que dans ton idée d’un extérieur, d’un rien, car toi seul tu es infini et il n’est pas d’extérieur qui te circonscrive, si intimement conforme avec mon moi, si inséparable de ma liberté que c’est toi qui me soutiens jusque dans mon œuvre de destruction. A la limite extrême de mon effort quand la matière et le vide ensemble identiques et contraires, simultanément s’évanouissent de ma pensée, celle-ci aussitôt se transmue d’un inconcevable non-être clos à ce vide et à ce plein en cela qui est l’être même, le oui dont je suis séparé par le non qu’il renferme, le tout qu’un pur rien m’empêche de connaître, le lieu immobile de tout ce qui se meut et que nul mouvement ne peut atteindre, le Dieu en qui je suis comme ma notion d’un extérieur, d’une séparation, d’un rien est en moi.

Cette réalité unique et révélée m’est d’autant plus chère que ce qui t’aime en moi n’est ni aucune des parties de l’être, sens, raison, sentiment ni leur somme, mais l’être même. De mon chef, ce rien où le soleil du désir de ma perfection m’apparaît et me couronne.

Toi qui es celui qui est, toi la loi, tu voulus être celui qui devient ; tu t’exaltas au-dessus de la loi. De ta plus humble idée, celle d’un rien, d’un extérieur, tu fis ta demeure, tu y mis ton amour, afin qu’il t’appelât de dehors. Tu es vraiment celui qui donne sa lumière et son sang. Père, Fils, Esprit je, te salue. Que tout doré de mémoire de la cime de ma plus haute pensée à nouveau vers toi je prenne mon essor. Que dans ma vision du monde comme dans la tienne, toute notion de rapport et de limite s’efface. Qu’il n’y ait plus de fini ni d’infini. Que seul l’amour devenu lieu demeure.

Verset 38

« Mon fils je sors d’un songe absurde et terrifiant

Verset 39

Je me donnais la chasse à moi-même et ne parvenais pas à me saisir.

Verset 40

Les deux états que j’étais, mon sommeil et ma veille, ma vie et ma mort se poursuivaient et n’arrivaient pas à me joindre, parce qu’il n’y avait pas de LIEU.

Verset 41

Quand tout à coup, au paroxysme de l’universelle terre, Au même instant, j’abjurai à jamais, devant le rien primordial je sentais que je GAGNAIS de VITESSE MON SOUVENIR, tout souci de réalité. »

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Verset 102

« Or, il advint qu’un jour Adam entendit en son moi Eve qui l’interrogeait : Adam, être de mon amour, n’est-il-pas vrai que ce qui me sépare de toi est le rien ?

Verset 103

Ce mot résonnait doucement et étrangement dans la bouche de l’épouse. Adam tomba dans une profonde méditation.

Verset 104

Il ne ferma pas les yeux. Il interrogeait l’espace, l’incorporelle lumière de la beauté, la vision était là. Adam leva la tête : un aigle vola vers le soleil. L’espace était là. Deux nuages glissaient lentement comme pour se fondre en un seul. Il y avait comme une impatience en Adam ; les nuages glissaient lentement dans le temps. Et sous les pieds d’Adam, les pierres étaient chaudes du merveilleux midi.

Verset 105

Eve répéta son interrogation, c’était bien la même et cependant ce n’était pas tout à fait la même : Adam, être de mon amour, n’est-il pas vrai que le seul rien te sépare de Dieu.

Verset 106

L’espace était là, incorporelle lumière de la beauté, de la vision de l’univers non situé. L’espace était là et Adam dont le Moi ne voulait plus connaître ce rien qui le sépare de Dieu, Adam pensait à l’univers total et murmurait : Où est l’espace ?

Verset 107

Alors, ô mon fils royal, ô Hiram, aux confins de cet espace que l’ancien Roi étendait par delà toute idée de limite afin de le situer en lui-même dans le récipient d’un vide, le rien se mua tout à coup dans l’esprit de l’homme en cet infini de ténèbres qui est la cécité d’Adam. »

Extrait du poème des Arcanes de O.V. de L. Milosz.


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