le pasteur Schyns : Protestantisme et tolérance


28 Dec 2011

(Extrait de La Tolérance, colloque Swâmi Vivekananda. Édition Être Libre 1963)

La question que je dois traiter ici me parait double : il convient d’abord de consulter l’histoire et de constater dans quelle mesure le protestantisme a servi la cause de la tolérance; il faut ensuite se tenir sur le plan des principes et se demander si la tolérance est dans l’esprit du protestantisme.

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Si l’on se contentait de consulter les faits, on pourrait déclarer que le protestantisme, comme beaucoup d’autres religions, a péché par intolérance. Il en fut ainsi, en tout cas, dans les premiers temps de la Réforme, à Marbourg, lors des entretiens sur la sainte cène, Luther se montra irréductible dans sa position et refusa de tendre la main à Zwingli; à Genève, Michel Servet, qui s’était prononcé contre la doctrine de la trinité, fut condamné comme hérétique et fut brûlé vif sur le plateau de Champel; aux Pays-Bas, dès le début du XVIIe siècle, les Remonstrants qui désiraient assouplir la doctrine de la prédestination, furent condamnés par le synode réformé à Dordrecht et deux cents pasteurs furent destitués.

Cette intolérance était incontestablement dans l’esprit du siècle : au début des temps modernes et malgré l’inspiration féconde de la Renaissance, on subissait encore l’influence du Moyen âge et l’esprit nouveau qui commençait à s’affirmer n’avait pas encore produit tous ses fruits. De son côté, la Réforme, dès son origine, ne s’était pas pleinement accomplie les Réformateurs en avaient appelé à l’Évangile, qui fut pour eux la source de la vérité et de la vie chrétienne ; mais sur beaucoup de questions théologiques ils étaient restés inféodés à l’ancienne tradition, en sorte que la Réformation n’avait pas non plus, dès le XVIe siècle, réalisé intégralement sa tâche de rénovation religieuse et morale. C’est ainsi que les nouvelles Églises, libérées, en principe, de l’autorité romaine, manifestèrent en diverses circonstances une étroitesse et une intolérance qui étaient incontestablement en opposition radicale avec l’Évangile. Cette déconcertante infidélité est unanimement reconnue. Elle le fut en ce qui concerne la condamnation et le supplice de Servet : les Églises protestantes prirent l’initiative d’élever à Genève un monument commémorant le bûcher de Champel; sur la stèle de ce mémorial, on lit l’inscription suivante :

Fils respectueux de Calvin, notre grand Réformateur,

et reconnaissant son erreur et celle de son siècle,

nous avons élevé ce monument expiatoire.

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Cependant, conformément à une évolution qui était conforme à son principe, le protestantisme était appelé à intégrer dans les esprits le principe de la liberté et à instaurer dans le monde religieux la victoire de la tolérance : un esprit nouveau devait inspirer des relations bienveillantes entre les diverses confessions protestantes, susciter une attitude irénique à l’égard du catholicisme et porter les croyants à un jugement équitable sur l’action exercée par les religions non chrétiennes dans d’immenses régions du monde. Cette évolution du protestantisme a libéré les esprits de l’autoritarisme ancien et les a ouverts à une large et fraternelle tolérance. Ajoutons que les martyrs, innombrables en divers pays aux heures sombres de la persécution, furent par leur fidélité les vaillants précurseurs de la liberté de conscience.

Cette action du protestantisme, elle aussi, s’explique. Nous le devons, sans aucun doute, aux progrès réalisés par l’esprit moderne qui, par la voix des savants et des philosophes, réclamait l’autonomie de la recherche intellectuelle et de la conduite de la vie. L’avènement de l’esprit nouveau fut aussi favorisé par l’histoire qui eut le mérite de mettre en lumière le développement complexe du christianisme ainsi que la richesse des religions non chrétiennes. Enfin — et cette cause nous paraît capitale — le protestantisme qui s’était affirmé, dès son origine, dans une expérience spécifiquement religieuse suscitée par l’Évangile, prit conscience des fruits que la loi nouvelle devait porter dans les multiples domaines de la vie humaine; dès lors, poursuivant son émancipation de la tradition, il puisa dans l’Évangile non seulement le secret de la piété, mais aussi une compréhension plus large et plus humaine de la vie.

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Si l’histoire met en évidence tout à la fois des déficiences et les conquêtes de la foi protestante, il convient de remonter à l’Evangile, source même du protestantisme et de tout mouvement chrétien. Or, dès le XVIe siècle et dans la suite des âges, l’Évangile fut l’inspiration de la foi dans l’amour de Dieu, manifesté par le Christ : à quiconque se repent, Dieu pardonne, car souverainement aimant, il veut le bonheur et la vie de Ses enfants; réconcilié avec Dieu, l’homme se sent appelé à une vie nouvelle par laquelle il tend à réaliser la volonté de Dieu. Cette vie nouvelle est l’œuvre de Dieu; elle ne se réalise pas par la bonne volonté de l’homme qui, divisé en lui-même, se sent incapable de répondre pleinement à l’appel de Dieu; la vie nouvelle ne résulte pas non plus de pratiques religieuses qui sont souvent données comme assurant le salut, mais qui, en définitive, font de la piété une vertu purement humaine. Non ! la vie chrétienne, comprise dans son originalité et sa richesse, est l’œuvre de Dieu : le sarment — disait Jésus — ne peut, de lui-même, porter des fruits; il est fécondé par la sève du cep.

Cette réhabilitation de la foi et de la vie chrétienne devait précisément susciter la rénovation de la vie humaine : l’existence, dans ses diverses manifestations morales, sociales et même intellectuelles, est un don de Dieu; elle se réalise, de toute évidence, dans des conditions terrestres qui ne manquent pas de l’influencer et parfois de la fausser, mais dans son inspiration spécifique — attachement au bien, à la justice et à la vérité —, elle procède de la grâce de Dieu, source souveraine de la vie spirituelle.

Dès lors, en dépit de sa relativité et même de ses déficiences, la vie humaine est infiniment précieuse. L’âme, pour le Christ, a plus de prix que tout un univers : « Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s’il perdait son âme ? » Il est vrai que cette vie n’est pas toujours respectée : naguère encore (chacun le sait), on n’a pas hésité à la mépriser, à la condamner, à l’avilir et même à la meurtrir dans la plus impitoyable violence… A cet égard, l’intolérance qui fut souvent un crime religieux, est aussi un crime humain : ce n’est pas seulement le croyant, c’est encore l’homme qui, dans sa barbare intransigeance, s’est opposé aux manifestations, même les plus hautes, de la vie humaine.

Cependant, conformément à l’Évangile, la vie, parce qu’elle est un don de Dieu, est un bien infiniment précieux. Comme telle, elle est digne de respect, d’un respect souverain qui doit avoir la priorité sur toutes les autres valeurs humaines quelles qu’elles soient, d’un respect universel qui se justifie à l’égard de toutes les existences humaines, sans discrimination d’aucune sorte, raciale, sociale ou même religieuse. Voilà, selon l’Évangile, le principe vivant de la tolérance : vertu humaine puisque chaque être doit la professer, la tolérance est aussi — et surtout — une vertu religieuse, car elle se réalise pleinement lorsque l’homme est convaincu que la vie, ce don de Dieu, doit, comme telle, être l’objet d’un respect absolu.

Tel est l’esprit qui doit animer tout homme, fût-il athée, car chacun participe, par toutes les fibres de son être, à l’œuvre infinie de la vie. Toutefois, le respect est d’une manière plus directe l’impérieux devoir de tout croyant, car confiant en Dieu, il sait que la vie, loin de jaillir de la poussière de la terre, procède de la volonté miséricordieuse de Dieu. Ce devoir de tout croyant est tout particulièrement l’obligation impérieuse de tous ceux qui se réclament de la Réformation du XVIe siècle : bien que Luther et Calvin ainsi que maints de leurs fils spirituels, aient commis des actes d’intolérance, le protestantisme conscient des promesses et des exigences de l’Évangile, source de la foi et de la vie chrétiennes, professe et veut propager le respect qui est dû à tout homme.

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Nous avons parlé de respect, car la tolérance — dont la légitimité et l’action ne peuvent être contestées — pourrait rester une vertu à bien plaire et ne porter que des fruits relatifs. On est tolérant; on s’abstient de toute étroitesse, de tout fanatisme et de tout anathème. C’est bien. Toutefois, on ne fait que tolérer, un peu à la manière du douanier qui laisse passer un paquet de cigarettes… On se maintient dans une condescendance dédaigneuse et on se contente d’une pure accommodation; on prend une attitude qui risque d’être négative : on refuse mentalement ce que l’on semble accorder… Or, la notion de respect est positive ; quelle que soit l’opinion ou l’attitude de notre prochain, même si cette opinion nous paraît contestable et si cette attitude ne nous semble pas droite, nous avons le devoir de les respecter; il ne suffit pas que nous tolérions — j’allais dire : que nous supportions — telle ou telle particularité; il faut encore que nous manifestions notre estime à notre prochain lui-même, qui, comme personne, comme réalité morale, mérite le respect.

Si le respect dépasse la simple tolérance, on peut se demander s’il suffit à assurer pleinement les relations humaines. Vertu spécifiquement morale, il est capable de régir et même de normaliser l’existence sociale et d’y intégrer une nécessaire sécurité. Toutefois, peut-il réellement animer la vie collective et en assurer la féconde unité ? Il est permis d’en douter, car si le respect maintient les droits de chacun, il n’implique pas nécessairement l’échange et l’entraide, ni la communion dans un même idéal et dans une même action. Or, pour assurer cette unité, il faut une autre inspiration, celle de la bienveillance : seuls, ceux qui s’aiment sont réellement unis; eux seuls sont capables de constituer la famille humaine, au sein de laquelle le respect est de rigueur, mais qui est vivante par le souffle de la bonté. C’est ainsi que la vraie tolérance — la tolérance positive et active — s’accomplit dans l’amour : elle cesse d’être une accommodation résignée ou une condescendance dédaigneuse; elle est un acte de compréhension fraternelle et d’humaine bienveillance. Bref, conçue dans toute sa richesse, la tolérance doit être une vertu morale, car elle procède du respect; elle est aussi une vertu religieuse, car elle est de l’ordre de la charité.

Il est vrai que maintes religions furent intolérantes… Il en fut ainsi parce que les croyants et les institutions, obéissant à leurs intérêts particuliers, ont violé le respect prescrit par les consciences et fermé les cœurs à l’inspiration de la bienveillance.

Toutefois, il n’en est pas nécessairement ainsi : il est possible — et même il est normal — que le croyant et les institutions religieuses, surmontant leurs singularités, acceptent et réalisent la loi du respect et se laissent porter par un esprit de bienveillance; c’est là, précisément, la volonté de Dieu; c’est l’instauration de l’ordre spirituel au sein duquel s’établit une réelle communion humaine, fondée sur les exigences du droit et fécondée par l’amour fraternel.

Ainsi donc, malgré l’étroitesse, l’intolérance et le fanatisme qui ont trop souvent faussé l’attitude des croyants et compromis le crédit de la religion, l’esprit religieux et plus particulièrement l’esprit de l’Evangile, en mettant l’homme en communion avec Dieu, tendent à réaliser la communion humaine, où s’affirme la vraie tolérance, faite de respect et de bienveillance. Ainsi se rejoignent, dans une conclusion commune, l’esprit religieux et l’esprit laïc, compris, l’un et l’autre, dans leur action spécifique : c’est le respect de la vie et la bienveillance — vertus fondamentales de la conscience humaine et de la foi religieuse — qui confèrent aux Droits de l’Homme leur vrai sens, leur solide fondement et leur portée universelle.

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Mon Collègue Marchal, du Foyer de l’Âme de Paris, a été, à son vif regret, empêché d’occuper cette tribune. J’ai accepté de répondre à l’appel de votre Comité, car dans ce colloque, où des représentants d’opinions diverses affirment unanimement la nécessité morale de la tolérance, il importait de rappeler que le protestantisme, sans prétendre « avoir accompli toute la Loi », proclame, conformément à l’Évangile, les droits inaliénables de la vie humaine et que, conscient de sa mission, il veut loyalement et fermement coopérer, avec tous les hommes de conscience et de cœur, à la victoire de la tolérance, en affermissant en tout lieu le respect souverain de la vie et en suscitant partout une large et chaleureuse bienveillance.