Robert Linssen : Présence humaine et cosmique de Roger Godel


14 Aug 2008

(Extrait de l’ouvrage collectif d’hommage : Roger Godel De l’humanisme à l’humain, Éd. Les Belles Lettres, 1963)

Un équilibre de forces, sans cesse rompu, sans cesse rétabli règne sur le monde. Ainsi le réseau d’une norme — invisible et toute puissante — gouverne le cosmos.
Roger GODEL, Une Grèce Secrète.

Robert Linssen & Roger Godel

En 1952, je lus avec enthousiasme les « Essais sur l’Expérience Libératrice », du Docteur Roger Godel. Cette œuvre exprimait avec beaucoup plus d’adresse et de compétence que je n’aurais pu le faire, les lignes directives de mes propres écrits et conférences. La complémentarité entre la science occidentale actuelle et les antiques sagesses orientales et socratiques s’en dégageait avec évidence.

J’écrivis donc au Docteur Roger Godel pour lui exprimer l’admiration qu’avait suscitée la lecture de son œuvre. La méditation de celle-ci me donna une certitude intuitive : de tels écrits émanaient d’un être humain d’exceptionnelle valeur.

Je fis part au Docteur Godel de l’existence à Bruxelles et dans différentes villes de France et de Suisse de groupements d’amis manifestant à l’égard de son œuvre des sentiments d’admiration semblables aux miens.

En février 1953, j’eus le privilège d’accueillir Alice et Roger Godel à l’aérodrome de Bruxelles. Dès les premiers entretiens, je compris que je venais de rencontrer mes plus grands amis.

Une affinité spirituelle totale scella désormais notre amitié. Une chose me frappa immédiatement chez Roger Godel : son émouvante simplicité, sa douceur, sa bonté. Pour la première fois je me trouvais en présence d’un être humain dont les connaissances véritablement encyclopédiques n’altéraient en rien une certaine fraîcheur intérieure. Sa capacité de synthèse était remarquable. II était à la fois un savant et un Sage. Un savant, par ses connaissances extraordinaires en biologie, en physique, en psychologie, en neurophysiologie, en philosophie orientale, en hellénisme. Toute son œuvre en témoigne.

Il était un Sage par sa vie toute faite d’études, de méditations, de dévouement, d’amour. Sa conscience profonde était en permanence immergée dans l’Unité essentielle, inspiratrice d’une inépuisable force d’amour.

Dès les débuts de notre premier dialogue je fus frappé par cette intensité spirituelle.

Employant une technique socratique qui lui était chère, Roger Godel dirigea immédiatement le débat vers la réalité centrale. La mission suprême de la pensée n’est-elle pas de se démontrer à elle-même le bien-fondé de son dépassement. La pensée analyse et morcèle, l’intuition synthétise. Cette vision de l’Unique où se trouvaient à la fois évoquées les sagesses indiennes, plotiniennes et socratiques était l’objet dominant de nos préoccupations. Soudain je me fis l’avocat du diable et ma première question fut la suivante :

« Je suis convaincu du caractère évanescent et illusoire des formes et des phénomènes du monde extérieur par contraste à la réalité d’un monde intérieur. Néanmoins je pense que le langage des faits a son importance, et pour nous, il existe un fait dominant, nous sommes conditionnés et limités. »

« Qu’entendez-vous par le langage des faits ? Qu’entendez vous par un fait ? Avez-vous la capacité totale d’apprécier un fait ? Qu’est-ce que « nous » dans l’expression nous « sommes conditionnés » ? Qui parle de limitation ? Dans quelles conditions « voyons-nous « une limitation », demanda Roger Godel.

Il continua : « Lorsque vous parlez d’un fait ou d’un événement vous évoquez un ensemble de perceptions partielles, de représentations limitées d’un processus global dont l’intégralité vous échappe. Des interférences continuelles entre le spectateur et le spectacle déforment et conditionnent continuellement toute appréciation. L’interprétation d’un fait, d’une limitation, d’un conditionnement ou de notre corps résulte en dernière analyse des activités du système nerveux. »

Je réponds à mon tour : « Oui. Mais cependant, comme le dirait Carlo Suarès, « quelque chose se passe », un quelque chose qui ne peut être dit, qui échappe à nos catégories mentales. »

Roger GODEL : « Il y a interaction constante entre le sujet et les objets. Au terme de toute enquête approfondie l’homme découvre qu’il est spectateur de lui-même. Il reconnaît sa propre subjectivité dans l’image que l’objet présente à son regard. Notre interprétation des phénomènes est conditionnée par l’échelle inhérente à notre structure neurophysiologique, à la nature et à la dimension de nos perceptions sensorielles. »

R. LINSSEN : « Gonseth nous disait que lorsqu’une information est liée à certains moyens d’information indispensables et irremplaçables, ces moyens entrent pour une part dans la forme même de l’information. La connaissance qui en dérive porte elle-même les caractères systématiques, peut-être accidentels des procédés informateurs, comme des lois de structures nécessaires a priori. Le conditionnement mutuel du sujet et de l’objet est évident. Il dépend autant des échelles d’observations utilisées que de la nature des procédés informateurs. Néanmoins « quelque chose se passe ». Des faits précis sont à déchiffrer. Quelle en est la signification? »

Roger GODEL : « Nous n’apercevons que des fragments de faits. Ce sont des rides à la surface d’un lac profond. Et encore, nous les interprétons erronément. Au moment où nous parlons un neurophysiologiste explorant le flux de notre électricité cérébrale pourrait affirmer l’existence d’un seul fait : le scintillement des charges électriques se produisant tout au long des cheminements de pensées présidant à notre dialogue. Le physicien serait en droit d’affirmer qu’un seul autre fait existe sans lequel ceux que nous venons d’évoquer seraient impossibles : ce sont les oscillations moléculaires au sein desquelles se dessinent les architectures atomiques prodigieusement mouvantes, ce sont les tourbillons électroniques, les rayonnements, les ondes, la pure énergie. Mais ce ne sont là que constructions mentales élaborées par notre cerveau. Ce sont là autant de fragments complémentaires d’un fait total. Pour accéder à cette vision unitive, à cette intégration, notre pensée doit se diriger vers l’intérieur et découvrir le foyer de conscience d’où sort et où se résorbe la pluralité des formes. »

Avec une force persuasive où se mêlaient l’affection et l’intensité spirituelle d’une lumière intérieure, Roger Godel me dégagea de la magie toute puissante des apparences multiformes pour me plonger dans la vision parfaitement claire de l’Unité des profondeurs. Mais dès cet instant je compris aussi qu’il n’y avait pas d’opposition entre profondeurs et surfaces, entre mondes intérieurs et extérieurs, entre esprit et matière.

Ce sont là, autant d’aspects opposés mais complémentaires d’une seule Réalité. Réalité qui n’est ni matérielle comme nous concevons la matière, ni spirituelle comme nous concevons généralement l’esprit.

Les « phénomènes » ne sont en fait que conventions, morcellements arbitraires opérés par notre pensée. La plupart de nos catégories naissent à partir de ces morcellements. Ainsi que l’exprime G. Cahen « Le phénomène n’est qu’une convention. L’Univers n’est une réalité que dans sa totalité ». Des faits particuliers, des singularités existent. Il ne s’agit évidemment pas de les fuir mais de comprendre leur caractère évanescent, provisoire et fragmentaire.

Après ce premier entretien les années passèrent. Nous en eûmes d’autres de plus en plus passionnants en présence de nombreux amis communs.

La vie nous lance parfois d’étranges défis. Des faits imprévus se présentent sur la route de notre destin. Ils semblent vouloir nous narguer en tentant d’infliger quelque démenti cinglant à notre vision spirituelle des choses. Les années passèrent et je fus pris au piège de conflits affectifs particulièrement douloureux et complexes. J’avais en mains, théoriquement, tous les éléments capables de les résoudre. Seule, la présence d’un ami compréhensif pouvait m’aider dans cette période cruciale. Je me confiai donc à Roger Godel.

Cet entretien fut inoubliable. Avec une compréhension et une tendresse véritablement paternelles — pour moi totalement inconnues — il me déclara : « Cher ami, je ne puis vous dire combien je suis ému de la confiance que vous me faites de me livrer aussi spontanément, aussi totalement vos difficultés intérieures. » Après un long silence, tenant compte de mes dispositions profondes, il me dit ce qui suit :
« La Réalité est semblable à un vaste océan perpétuellement en mouvement. A la surface des eaux apparaissent des milliards de vaguelettes évanescentes. Leur déferlement produit une écume formée d’innombrables petites bulles apparaissant et dis    paraissant d’instant en instant. Vous et moi, les êtres que vous avez introduits dans vos conflits affectifs, sont un peu semblables à ces bulles évanescentes. Si vous restez au niveau des interférences, des images, des identifications, des singularités provisoires inhérentes aux bulles, vous vous enfoncez dans des conditionnements, dans des douleurs sans fin. Votre être vrai dans ma comparaison, c’est l’eau, l’eau totale, l’Océan. Tâchez de vous pénétrer de cette vision océanique des êtres et des choses. Par ceci vous ne niez pas les singularités provisoires mais vous les situez à leur juste place. Alors vous pourrez être libre d’elles. »

Je pense que ces paroles résument les bases essentielles de toute Sagesse. L’art de la vie consiste à vivre parmi les singularités provisoires, parmi les formes évanescentes en étant libre de l’identification et de l’attachement. Cette liberté nous est donnée par la vision constante et toujours renouvelée de l’essence commune dans laquelle les êtres et les choses se meuvent et sont Etre Vrai. Nous accédons ainsi à la réalisation de l’amour véritable qui est un état d’être.

Ainsi que l’écrivait mon ami vénéré Roger Godel : « Il n’y a pas d’autre science, au sens vrai du terme, que la science de l’amour » (1).

Robert LINSSEN


(1) Vie et Rénovation, p. 56. Edit. Gallimard, Paris 1957.