René Fouéré : Présent et Futur


29 May 2008

(Revue Spiritualité Numéro : 14, 15 Janvier 1946)

Pour un esprit capable d’une exacte appréciation du présent, il n’y a pas de futur. En d’autres termes, une connaissance pénétrante, une connaissance qui réalise une complète transparence du présent, enveloppe implicitement une considération du futur. On peut dire encore que, psychologiquement, le futur n’est que le présent profond; qu’il se laisse saisir non comme une chose à venir mais comme une chose actuelle, ou plus exactement intemporelle, dans les profondeurs du présent. Cela ne signifie pas que la connaissance exhaustive et objective d’un état de conscience présent puisse nous livrer le détail des évènements à venir, mais il nous révèle le sens intérieur, le résultat spirituel, le résultat en valeur de ces évènements, résultat qui est indépendant des formes qu’ils peuvent prendre dans l’espace et dans le temps.

Si, brûlé de désir, je me dissimule à moi-même le véritable visage d’un acte que j’accomplis, si la vision que je m’en donne est ainsi partiale et partielle, il me faudra attendre que le déroulement des conséquences de mon acte dans l’espace et dans le temps me contraigne à reconnaitre la signification totale de cet acte ou plutôt de l’impulsion qui me poussait à l’accomplir. Mais si j’avais été capable de discerner d’emblée la vraie nature de cette impulsion, je n’aurais eu besoin ni d’accomplir l’acte ni d’attendre ses développements pour connaître l’inévitable bilan de ma tentative. J’aurais saisi dès le départ la valeur finale que dégagerait l’avenir. C’est en ce sens que j’aurais connu l’avenir dans le présent.

Ainsi connaître l’avenir dans le présent, c’est connaître la vraie valeur du présent, la saveur finale des fruits que le présent pourra porter. La saveur mais non le contour, la coloration, etc…, toutes choses qui ne se précisent que dans l’expérience même.

On pourrait dire en somme que l’expérience nous obligera à reconnaître, dans le futur, ce que nous nous dissimulons à nous-même dans le présent. Ce présent est comme une graine dont nous ne saurions ou ne voudrions pas discerner la nature. Nous serions dès lors contraints de la planter en terre et d’attendre sa complète germination pour que l’aspect des feuilles, des fleurs et finalement des fruits nous permette ou nous impose une identification complète et indubitable de la graine primitive. Un observateur assez pénétrant pour saisir d’emblée la nature spécifique de cette graine n’aurait rien à apprendre ni à attendre de l’avenir qui sera occupé par les processus de germination, de croissance, de floraison et de fructification. Il serait au-delà de l’expérience et, par suite, d’une certaine manière, au-delà du temps.

Si la graine plantée est le désir, en pénétrant dès l’abord sa signification, nous pourrions savoir que le fruit qu’elle portera sera finalement amer et nous pourrions nous épargner les frais, en durée et en douleur, de l’expérience. Nous saisirions la conséquence dans le principe, le résultat dans la cause, l’avenir dans le présent. Et c’est ainsi que nous serions libres de l’avenir. Mais cette liberté même comporterait, tout au moins en apparence, un péril : la connaissance préalable et certaine que nous aurions des résultats du désir nous pousserait à nous abstenir de toute expérience puisque, pour l’homme qui n’est pas un délivré, toute expérience est expérience du désir. Nous laisserions ainsi échapper toute chance de libération.

Car, s’il est vrai que les fruits du désir sont inévitablement décevants, il n’est pas moins vrai que, en certaines rares et précieuses circonstances, de cette déception même peut surgir un éclair grandiose et libérateur : le désir atteint ce qu’il voulait vraiment, par conséquent s’épuise, frappé de dépérissement spontané, en échouant dans son effort pour atteindre ce qu’il croyait vouloir.
S’interdire les expériences du désir, ce serait donc aussi s’empêcher de jamais connaître cette prodigieuse, cette éblouissante faillite qui nous ouvre les portes de la suprême réalisation. C’est pourquoi Krishnamurti dira que, bien que l’on puisse discerner que là où existe le désir l’ignorance et la douleur surgissent inévitablement, on ne doit pourtant pas laisser l’esprit s’entraîner à ne pas désirer.

On notera que, pénétrer la vraie nature du désir, ce n’est pas imaginer d’avance les conséquences successives extérieures et intérieures, exaltantes puis décevantes, de l’acte auquel nous pousse le désir. C’est bien plutôt discerner la valeur intrinsèque du désir; comprendre qu’il est dans la concentration du présent, identique en essence à ce qu’il sera dans le délayage des évènements, dans la dispersion du futur, quand la série de ses conséquences se trouvera déployée dans le temps. Et que sa traduction en évènements, son effritement en actes précis ne changera rien à sa nature ni à notre condition.

C’est percevoir l’illusion qu’il renferme, son caractère équivoque, la subtile impossibilité de sa réalisation plénière. C’est prendre conscience qu’il est déjà décevant dans sa donnée immédiate, avant tout essai de réalisation; qu’il est cette disproportion, ce malentendu dans lesquels on ne veut pas vraiment ce que l’on croit et paraît vouloir.

C’est le saisir comme un obscurcissement, une contradiction fondamentale, un foyer de mirages et, sous une apparence trompeuse, la négation même de cette liberté profonde dont l’exigence est en nous. C’est le voir comme un esclavage, comme une chaîne initialement prometteuse mais finalement meurtrissante.

Quand cette vision devient absolument claire, s’impose à nous avec une force irrésistible, le désir se dissout de lui-même. Il s’arrête comme s’arrête le voyageur qui découvre soudainement qu’il s’est égaré. Il s’arrête sans violence, sans effort. C’est la libération. Mais une si haute lucidité s’alimente dans la douleur.

Nous avons parlé plus haut du péril que comporterait le fait d’être libéré de l’avenir. Ce péril n’est pas réel, car l’être capable de sonder pleinement le présent, d’en saisir l’essence absolue, est déjà libéré ou se trouve dans l’instant même qui précède la libération. Il n’en est plus à rechercher dans l’expérience l’occasion d’un gain substantiel, d’un bénéfice. Il ne peut donc y avoir chez lui ce rejet systématique de l’expérience qui est encore le produit d’un désir. On retrouve d’ailleurs dans un tel rejet le cercle vicieux du désir. Un refus de l’expérience, qui se fonde inévitablement sur un désir, n’est possible que dans une connaissance imparfaite de la nature du désir : le cercle vicieux n’est pas pénétré.