Gilberte Aigrisse : Psychanalyse et Morale


17 Mar 2009

(Revue Spiritualité Numéros : 92-93-94, Mars-Avril-Mai 1953, 95-93-94 Juin-Septembre 1953)
(NOTES DE CONFERENCE)

BIBLIOGRAPHIE
Freud : Introduction à la psychanalyse.
Baudouin : De l’Instinct à l’Esprit.
H. Choisy : L’anneau de Polycrate.

Dans un traitement psychanalytique, ce qui prend le plus de temps et donne le plus de peine, c’est la lutte contre les résistances du patient. Ces résistances sont inconscientes. Le sujet a accepté spontanément de se soumettre à l’analyse; consciemment, il n’oppose aucune résistance au traitement, et, cependant, nous nous sentons en présence de forces qui s’opposent à ce qu’un changement quelconque soit apporté dans la personnalité. Nous avons formé, dans notre enfance, un équilibre entre nos exigences psychiques et la réalité. Cet équilibre ne nous satisfait plus, maintenant que nous sommes adultes. Par exemple, nous avons pu mater les tendances exhibitionnistes que nous avons tous à trois ans, mais la répression a été trop forte, et nous sommes devenus timides. Cette timidité est sans doute fort gênante dans la vie sociale, mais enfin c’est un équilibre. C’est une mauvaise adaptation, mais c’est une adaptation quand même. L’analyse va détruire cet équilibre, pour lui substituer un équilibre meilleur, certes, mais enfin, il va commencer par remettre le sujet devant les choses qui l’effrayaient à 3 ans. Or, ces choses l’effrayent toujours, car son inconscient est resté fixé à l’âge où il n’a pas réussi à résoudre ses conflits parfaitement. Comment le sujet ne serait-il pas angoissé puisqu’on va le remettre devant les problèmes qui l’angoissaient? C’est cette angoisse inconsciente qui crée la résistance inconsciente générale de l’humanité à la psychanalyse. Vous savez que la psychanalyse est une méthode thérapeutique qui a fait ses preuves. Cette méthode, qui s’est démontrée dans les faits cliniques et dans les cures thérapeutiques, n’a plus à comparaître humblement aujourd’hui devant un aréopage de philosophes, de psychologues et d’organicistes pour qu’ils décident de son admission à titre de « parente pauvre » dans le sein de la psychologie traditionnelle et classique. On sait aujourd’hui que c’est cette dernière qui doit être remaniée sur les fondations apportées par la psychanalyse. Et je vous citais l’autre jour ce fait significatif : c’est le Docteur Daniel Lagache, un psychanalyste, qui occupe depuis 1947 la chaire de psychologie à la Sorbonne.

La psychanalyse donc est assez féconde en découvertes et assez efficace dans ses cures pour ignorer ce corollaire inévitable de toutes les grandes découvertes : les erreurs et la mauvaise foi. Mais il y a autre chose que de la mauvaise foi dans cette résistance générale qui se manifeste malgré les succès remportés. Il se passe sur le plan général ce qui se passe sur le  plan individuel. Notre humanité actuelle est anxieuse; alors, comme les anxieux, quand on veut la guérir, elle résiste! Et c’est cette résistance inconsciente, bien plus encore que la mauvaise foi et l’ignorance, qui conditionne les rationalisations, les préjugés et les erreurs dont nous allons parler. Passons rapidement sur le préjugé cartésien, sur lequel j’ai déjà eu l’occasion d’attirer votre attention. La psychanalyse étudie l’irrationnel en nous, alors que l’anthropologie, l’histoire, la sociologie observent des faits enregistrés par la conscience. Ces « sciences de l’homme » traitent les conduites humaines comme si elles étaient toujours rationnelles. Or, nous savons aujourd’hui que la plus grande partie de notre vie psychique est inconsciente et que toute étude psychologique qui néglige nos pulsions, nos instincts, et notre code moral inconscient, est incomplète. C’est contre cet irrationnel que beaucoup d’intellectuels se dressent. Ils admettent cependant sans difficulté l’irrationnel de la physique moderne, seul, l’irrationnel en eux leur fait peur. Or, comme c’est justement cet irrationnel qu’étudie la psychanalyse, ils ont peur de la psychanalyse. Et ils rationalisent leur peur. (Rationaliser, c’est expliquer intellectuellement un acte qui a des motivations inconscientes. C’est un rapport entre deux termes réinventé par l’intelligence sous la pression de la résistance). Quelle pauvre raison, pourtant, que celle qui ne consent à se mouvoir que dans le rationnel ! C’est l’irrationnel surtout qui a besoin d’elle pour être maîtrisé !

Vous avez bien compris que cette résistance n’a rien de conscient et qu’elle n’a rien à voir avec une résistance consciente que l’analysé opposerait à l’analyste parce qu’il estimerait, par exemple, que ce dernier n’a pas la même conception de vie que la sienne. Autre préjugé des anti-psychanalystes qui disent ou écrivent des phrases pareilles à celle-ci : « Par l’action du transfert, les idées et les convictions de l’analyste finissent par s’imposer à celui qui est analysé ». Il faut n’avoir aucune idée de ce qu’est une cure psychanalytique pour écrire semblables phrases. La cure psychanalytique n’est pas un dialogue; c’est un monologue de l’analysé; l’analyste n’est qu’un écran blanc sur lequel l’analysé projette tous ses petits secrets d’enfant, qu’il avait oubliés. C’est cela qu’on appelle le transfert; l’analyste est chaque fois « un autre » pour l’analysé. Celui-ci répète (transfère) tous les contacts qui ont compté dans sa vie, et l’analyste est sans cesse différent pour lui. Quel rôle croyez-vous que la personnalité réelle de l’analyste puisse jouer dans un tel rapport effectif? On a écrit : « le sujet abdique sa propre personnalité pour s’identifier à l’analyste ». C’est exactement le contraire qui se passe, puisqu’on considère qu’une analyse est terminée quand l’opinion de l’analyste est devenue indifférente à l’analysé. Nous voilà loin de la prétendue influence de l’analyste sur l’analysé ! Un analyste ne « dirige » pas son patient ; il s’appuie sur la personnalité saine, authentique de son sujet — telle qu’elle est donnée, qu’elle soit catholique, protestante, athée ou bouddhiste — pour déclarer la guerre à la partie malade. La fidélité à la partie saine de la personnalité de son sujet passe avant la conception philosophique de l’analyste. Il ne faut d’ailleurs pas exagérer la toute-puissance magique attribuée aux métamorphoses de la psychanalyse. L’être est changé, il le sent, son entourage le dit, mais il reste fidèle à sa personnalité profonde. Alors, abandonnons aussi ce préjugé de l’analyste tout-puissant-directeur-de-conscience.

Préjugé cartésien, préjugé de la toute-puissance de l’analyste, ne sont pas les seuls préjugés contre la psychanalyse. Il en existe beaucoup d’autres. L’un des plus agissants est le préjugé moral — qu’il nous faut étudier plus longuement, parce que, à côté d’élucubrations ridicules, il présente des points délicats qui méritent un examen approfondi. Du côté des élucubrations, plaçons ce qu’on a appelé le « pansexualisme » de Freud. Les termes employés par la psychanalyse sont presque tous connus, mais impropres ou ambigus. Ce sont des mots ordinaires dont on a détourné le sens au profit de notions souvent fort éloignées. La « sexualité infantile », par exemple. Que de mines scandalisées, de levées de boucliers ! Et qu’est-ce, au fond? Rien d’autre qu’une continuité, établie par Freud, entre les émotions du bébé et les grands drames de la vie de l’adulte. Un bébé à qui sa mère est « infidèle » (en donnant par exemple le sein devant lui à un petit frère ou à une petite sœur) souffre autant qu’un adulte dont la femme est infidèle. C’est le génie de Freud de l’avoir trouvé et prouvé. Il faut donner raison à Baudouin qui met l’accent sur infantile dans l’expression « sexualité infantile », et qui décrit la psychanalyse « moins comme une psychologie du sexuel que comme une psychologie de l’infantile ». Freud a présenté ses découvertes d’une façon maladroite, choquante. Mais Freud, comme beaucoup de ceux de sa race, souffrait d’un complexe d’échec… et il n’avait pas été analysé. Et puis, les mauvaises traductions du début ont encore compliqué les choses…

Dans Freud, on trouve des pages comme celles-ci :

« Vous savez sans doute que les personnes qui souffrent de troubles psychologiques sont des frustrés, des refoulés, qui souffrent parce que la morale imposée par la société ne leur a pas permis d’assouvir leurs instincts. Vous croyez peut-être que le traitement consistera donc à encourager, ou même à inciter directement le patient à s’élever au-dessus de la morale courante, à se procurer la santé en se refusant à se conformer à un idéal auquel la société accorde certes une grande valeur, mais dont, après tout, on s’inspire rarement. Vous croyez peut-être que la psychanalyse guérit en conseillant de vivre jusqu’au bout sa vie sexuelle. Mais non, pas du tout, si elle le faisait, elle mériterait certainement le reproche d’aller à l’encontre de la morale générale, car elle retirerait à la collectivité ce qu’elle accorderait à l’individu. » Dans l’« Introduction à la psychanalyse » (page 463), vous trouverez :
« Le conseil de vivre jusqu’au bout sa vie sexuelle n’a rien à voir avec la thérapeutique psychanalytique, ne serait-ce que pour la raison qu’il existe chez le malade, ainsi que je vous l’ai annoncé moi-même, un conflit opiniâtre entre la tendance libidineuse et le refoulement sexuel, entre son côté sensuel et son côté ascétique. Ce n’est pas résoudre ce conflit que d’aider l’un des adversaires à vaincre l’autre. Nous voyons que chez le nerveux c’est l’ascèse qui l’emporte, avec cette conséquence que la tendance sexuelle se dédommage à l’aide de symptômes. Si, au contraire, nous procurions la victoire au côté sensuel de l’individu, c’est son côté ascétique, qui, ainsi refoulé, chercherait à se dédommager à l’aide de symptômes. Aucune des deux solutions n’est capable de mettre un terme au conflit intérieur; il y aura toujours un côté qui ne sera pas satisfait. Rares sont les cas où le conflit soit tellement faible que l’intervention du médecin suffise à apporter une décision, et à vrai dire ces cas ne réclament pas un traitement analytique. Les personnes sur lesquelles un médecin pourrait exercer une influence de ce genre, obtiendraient facilement 1e même résultat sans l’intervention du médecin. Vous savez fort bien que lorsqu’un jeune homme abstinent se décide à avoir des rapports sexuels illégitimes et lorsqu’une femme insatisfaite cherche à se dédommager auprès d’un autre homme, ils n’ont généralement pas attendu, pour le faire, l’autorisation du médecin ou même du psychanalyste.

Vous avez entendu : « le conseil de vivre jusqu’au bout sa vie sexuelle n’a rien à voir avec la thérapeutique psychanalytique ». On l’a dit et redit, on l’a écrit et répété, rien n’y fait. Il y a toujours des gens bien informés pour raconter des histoires en cachette, ou pour écrire des articles retentissants et faux depuis la première ligne jusqu’à la dernière. Donc, Freud a toujours soutenu que la raison doit contrôler toutes les manifestations de l’affectivité — pour les laisser s’épanouir quand c’est possible, ou pour les empêcher, quand cela ne l’est pas, par cette transformation intelligente qu’on appelle sublimation. (C’est le conseil que tous les grands éducateurs, laïcs ou religieux, ont donné depuis toujours à tous les adolescents).

Voici encore un texte puisé aux sources :
« Nous connaissons encore une issue, meilleure peut-être, par où les désirs infantiles peuvent manifester toutes leurs énergies et substituer au penchant irréalisable de l’individu un but supérieur, placé parfois complètement en dehors de la sexualité : c’est la sublimation. Les tendances qui composent l’instinct sexuel se caractérisent précisément par cette aptitude à la sublimation : à leur fin sexuelle se substitue un objectif plus élevé et de plus grande valeur sociale. C’est à l’enrichissement psychique succédant à ce processus de sublimation, que sont dues les plus nobles acquisitions de l’esprit humain. »

J’espère que ce retour aux textes freudiens vous aura aidé à surmonter ce préjugé sexuel. Dans la littérature psychanalytique d’aujourd’hui, ce n’est d’ailleurs plus l’instinct sexuel qui a la vedette, ce sont les instincts agressifs.

En Belgique, nous devons lutter aussi contre ce que je pourrais appeler : le préjugé psychanalytique. Quand un médecin veut envoyer à un psychanalyste un malade qu’il juge susceptible d’être amélioré par cette méthode, il se heurte souvent à cette réaction : « Mais je ne suis pas fou! » Mais, justement ! S’il était fou, le médecin l’enverrait chez le psychiatre et non chez le psychanalyste. Il faut au contraire être très intelligent pour faire une bonne analyse. Il faut que la partie consciente de la personnalité soit restée très saine, sinon, l’analyste n’aura pas la victoire. Nous pourrions encore recourir à Freud pour avoir une explication nette : « Le moi est affaibli par des conflits internes et il convient de lui porter secours. Tout se passe comme dans certaines guerres civiles où c’est un allié du dehors qui emporte la décision. L’analyste et le moi du malade, en s’appuyant sur le monde réel, s’unissent contre leurs ennemis : les exigences pulsionnelle du « ES », et les exigences morales sadiques du surmoi ».

D’ailleurs, l’analyse n’est pas seulement une thérapeutique; elle peut nous servir à la culture affective. De plus en plus, les normaux se font analyser, et la psychanalyse est devenue une psychagogie.

Nous allons maintenant parler de critiques beaucoup plus justifiées. La notion de refoulement est tombée dans le domaine public. Les chauffeurs de taxi parisiens s’insultent maintenant en se criant : « Espèce de refoulé ! » Elle est d’ailleurs mal comprise et employée à tort et à travers. La psychanalyse n’a jamais dit qu’il ne faut pas réprimer ses instincts — elle dit qu’il est nocif de les refouler. Ce n’est pas du tout la même chose. La répression est le rejet conscient d’une sollicitation psychique. Si vous avez conscience de vos pulsions à casser la tête de votre voisin parce qu’il vous empoisonne du matin au soir avec son poste de radio, et que vous réprimiez ces pulsions agressives, vous faites une répression — et pas du tout du refoulement. Je prends un exemple plus grave. Supposez un homme qui aime la femme d’un de ses amis et dont l’imagination se trouve hantée par l’idée de la mort accidentelle de cet ami. Deux situations sont possibles : ou bien, il envisagera franchement son désir, le jugera condamnable et le supprimera; en pleine conscience, il adoptera une attitude saine. Mais supposons que la simple possibilité d’un désir semblable soit considérée par lui comme un « péché », il ne se l’avouera pas à lui-même. Toutes les fois que son désir sera proche d’accéder à sa conscience, il sera automatiquement ignoré, refoulé. Jamais alors, il ne sera assimilé par le moi. Notre sujet ne saura même pas qu’il a désiré supprimer le mari gênant. Mais ce désir continuera d’agir, dans l’inconscient où il est plongé et il se manifestera à la conscience par des idées fixes, par des obsessions bizarres, dont le sujet ignorera totalement la cause. Cet exemple vous montre bien comment il faut entendre la notion du refoulement; le refoulement n’a rien à voir avec un processus raisonné; le refoulement est automatique et il aboutit à l’inconscience de certains désirs. Donc, on ne refoule pas un désir ou un souvenir désagréable quand on essaie de « ne plus y penser ». On essaie de le réprimer, dans ce cas. Le refoulement, lui, interdit au désir d’être conscient, au souvenir d’exister. Et, naturellement, il est impossible d’agir sur quelque chose qu’on ignore.

Nous pouvons, avec notre personnalité consciente, condamner un désir « immoral » que nous éprouvons, et le faire disparaître du même coup; mais nous ne pouvons condamner quelque chose que nous ignorons. Si notre désir refoulé de tuer quelqu’un ne « sort » que sous la forme d’une impossibilité de supporter le tic-tac d’une horloge, par exemple, nous ne pourrons évidemment jamais condamner moralement ce symptôme — il n’est pas immoral en lui-même. Nous ne parviendrons à l’arracher de la personnalité que lorsque nous aurons compris ce qui se cache derrière lui. Alors, nous pourrons condamner le désir, et il disparaîtra — alors que nous ne pouvions condamner le symptôme. Défouler, c’est aussi chercher à savoir ce qui est condamnable en nous pour le condamner. Qu’y a-t-il d’immoral à cela ?

Pour en revenir au sens du mot refoulement, il faut aussi que vous sachiez que le meilleur peut être refoulé comme le pire. Et voici encore une page de Freud : « Nous constatons au cours de nos analyses qu’il y a des personnes chez lesquelles l’attitude critique à l’égard de soi-même et les scrupules de conscience, c’est-à-dire des fonctions psychiques auxquelles s’attache certainement une valeur sociale et morale très grande, se présentent comme des manifestations inconscientes et, comme telles, se montrent d’une très grande efficacité… Ce n’est pas seulement ce qu’il y a de plus profond en nous qui peut être inconscient, mais aussi ce qu’il y a de plus élevé. »

Qu’est-ce que cette partie morale inconsciente de nous-même ? C’est ce que nous appelons le surmoi. Et, avec la notion de surmoi nous sommes en plein dans notre sujet : PSYCHANALYSE ET MORALE. Le surmoi, c’est notre juge intérieur inconscient. Notre juge intérieur conscient, c’est ce que nous appelons notre conscience morale. Obéir à la conscience morale, c’est parfait; obéir au surmoi, c’est parfois enfantin. Et malheureusement, nous obéissons beaucoup plus souvent au surmoi qu’à la conscience. Voici un exemple, emprunté à Baudouin, qui vous permettra de comprendre la différence entre les deux concepts :
Nelly, 40 ans, présentait, parmi d’autres symptômes plus douloureux, une curieuse difficulté à marcher, inexplicable par des causes physiques. Déjà, enfant, les promenades étaient pour elle un cauchemar; dans les dernières années, elle se voyait contrainte de faire presque toutes ses courses en voiture. Or, elle avait une sœur aînée que, d’ailleurs, elle aimait beaucoup, et qu’elle imitait sur bien des points, par ses goûts, son caractère, etc., etc. Il apparut bientôt que le symptôme procédait lui aussi de cette identification. Car la sœur, depuis l’enfance, était impotente à la suite d’un accident. Nelly apprit ensuite à son analyste que cet accident était survenu à la sœur tandis que celle-ci était en séjour hors de la maison paternelle, et l’on avait expliqué l’accident par le manque de surveillance, au cours de ce séjour. Mais pourquoi cette absence de la maison ? Parce que la mère attendait alors un nouvel enfant : précisément Nelly. Celle-ci, qui avait maintes fois entendu raconter cette histoire, se sentait confusément responsable — par le seul fait de sa naissance ! — du malheur de sa sœur. Ce dont, inconsciemment, elle avait décidé de se punir pour la vie en s’infligeant une infirmité semblable,

Se sentir coupable et se punir. Pourquoi se sentir coupable ? Parce que le surmoi s’est formé très tôt, dans les premières années de la vie, lors de la toute première éducation, L’enfant a introjecté (a pris en lui) les interdits des parents et des premiers éducateurs et c’est ainsi que s’est formé son code de morale, son surmoi, archaïque, périmé pour l’adulte qu’il est devenu, mais continuant à agir dans l’ombre comme un gendarme sans pitié. Ce gendarme sans pitié n’est pas le véritable élément éthique dans la psyché. C’est l’idéal du moi qui représente la véritable instance morale dans la psyché. Il s’oppose au conformisme du surmoi. Il est créateur. Il veut dépasser les pulsions des instincts, les règles anachroniques du surmoi, les automatismes psychiques. On l’a comparé à l’idée de la statue qui guide le sculpteur à travers tous ses efforts pour réaliser son œuvre. Le surmoi, écrit M. Choisy, né d’une influence exercée par des personnes de l’extérieur, garde toujours ce goût insipide de l’obligation et du devoir. L’idéal du moi est un enfant de l’amour. Le surmoi, c’est la morale close; l’idéal du moi, c’est la morale ouverte. (Nous y reviendrons tantôt.)

Revenons maintenant aux sentiments inconscients de culpabilité qui font que « nous nous sentons coupables » quand nous avons un surmoi sadique. (Et nous avons un surmoi sadique, la plupart du temps, quand nos parents ont été trop sévères ou trop indulgents. Pour former un surmoi normal, c’est l’équilibre entre l’attitude sévère et l’attitude trop indulgente qui est nécessaire.)

Le sentiment inconscient de culpabilité est fort mal nommé sans doute, mais enfin, on n’a pas encore trouvé mieux jusqu’à présent. On s’en aperçoit (on s’aperçoit qu’il est mal nommé) quand on parle à des croyants qui, si bien disposés qu’ils soient à vous écouter, n’arrivent pas, malgré d’abondantes explications, à saisir que ce sentiment pathologique de culpabilité n’a rien à voir avec le « péché originel ». Nous touchons ici à un malentendu initial. On oublie trop que la culpabilité dont s’occupe la psychanalyse est inconsciente. Le repentir d’une faute consciente est l’affaire du confesseur, et le psychanalyste est loin d’être un confesseur !  Il ne faut pas confondre culpabilité inconsciente et remords.

Lorsqu’elles sont connues — acceptées par la conscience — les fautes cessent d’être à la merci du gendarme sans pitié. Or, le prêtre pardonne. Alors, pourquoi les névrosés catholiques ne sont-ils pas guéris par l’absolution ? Parce qu’ils n’ont pas pu avouer les fautes qu’ils ignorent ! Il n’est pas besoin de « pécher » réellement pour se sentir pécheur. Le fils se croit coupable de dépasser son père; une femme sans enfant peut se sentir coupable à l’égard de sa vie de femme non vécue; on peut se sentir coupable si l’on est infidèle à un rôle social que l’on s’est imposé de jouer, etc., etc. Le sujet mériterait des heures de développement. Au cours des six premières années de sa vie (et plus tard aussi, mais il s’agit d’un autre ordre de faits) l’homme accumule tant de sujets de culpabilité qu’il parait difficile de trouver un seul être possédant un inconscient pur de tout reproche. « Dès le moment où le bébé, dans son berceau, s’aperçoit que sa mère n’est pas à lui tout seul, il se met à la détester en même temps qu’il l’adore. Il l’aime quand elle le caresse et le nourrit; il la déteste quand elle s’éloigne, quand elle ose n’être pas là à son premier appel. Et il sait le manifester ! Mais la première colère du bébé se heurte à une réaction personnelle de la mère. Et le bébé a vite compris ! Avant de parler, il apprend à mentir. De peur de perdre l’amour de sa mère, il refoulera son mouvement d’agressivité. Et dès ce moment, joue l’ambivalence, hélas. Le drame de l’être humain, c’est que le premier objet d’amour soit aussi le premier objet d’agressivité. » Et c’est ainsi que s’installent les premiers sentiments inconscients de culpabilité : détester ce qu’on aime. Quand on est un bébé, quand on vit au stade de la pensée magique, c’est très grave, détester ce qu’on aime. Une pensée agressive contre la personne aimée détermine une forte culpabilité, parce que l’enfant, comme le primitif, croit qu’il peut tuer par un désir de mort. Voilà pourquoi la culpabilité s’attache plus aux intentions qu’aux actes.

L’absence de culpabilité inconsciente fait, dans les mythes, les légendes et même l’histoire, le « héros au cœur pur » que rien n’atteint. Dans la vie de tous les jours, « avoir de la
chance », c’est tout simplement être une mécanique psychique tellement bien réglée, du fait de l’absence de sentiment de culpabilité, que l’on n’éprouve nul besoin de se punir — ce qui fait que l’on traverse les épidémies sans être malade ou que l’on évite par un coup de volant génial l’accident imminent. Vous connaissez le célèbre aphorisme, vieux de vingt siècles, de Patandjali : « Les bêtes féroces n’attaqueront pas celui qui pendant 7 ans s’est abstenu de haine ». Patandjali, et plus tard, Vivekananda, emploient le mot « ahimsa » qui veut dire littéralement « non-meurtre ». C’est bien le sens freudien qu’il faut donner à « non-meurtre » : ne pas avoir envie, même dans la pensée la plus cachée, de nuire à qui que ce soit. (C’est là le but final de toute psychanalyse, et on l’accuse d’immoralisme !) Dès qu’un psychisme est débarrassé de ces sentiments de culpabilité, il ne se sent plus le besoin de se punir par des catastrophes, des maladies, des accidents, des maladresses. Mais pourquoi se punir ? Parce que « il faut payer » est une des grandes lois inscrites dans l’inconscient humain. Dans tous les livres éthiques et religieux de l’humanité, le mot « dette » s’associe au mot « faute ». Partout la tradition juridique met en regard du meurtre le prix à payer. Les dommages et intérêts soldent les délits. L’expérience journalière elle-même nous montre que le besoin de punition peut être satisfait par un acquittement en argent, équivalent à l’acquittement de la faute. Payer une dette et payer une faute semblent des faits affectivement indissolubles. C’est donc au fond ce besoin de croire que tout bonheur, toute paix doivent se payer, parce qu’on n’en est pas digne, que nous devons dissoudre dans l’inconscient des patients.

J’espère que nous sommes maintenant parfaitement d’accord sur la valeur de ces sentiments de culpabilité que la psychanalyse prétend pourchasser — à juste raison puisqu’il s’agit d’une fausse culpabilité, d’une culpabilité qui s’est formée au berceau, et que vraiment nous ne pouvons plus être responsable de ce que nous éprouvions à 6 mois ou à 4 ans. Je viens d’introduire un nouveau terme dans la discussion : responsabilité. Nous avons vu, jusqu’à présent, que les inquiétudes des moralistes traditionnels à l’égard de la psychanalyse gravitent autour de deux points bien définis : la théorie du refoulement et la dévalorisation du sentiment de culpabilité. Il est un troisième point plus subtil, plus délicat, que nous devons aussi essayer d’éclaircir, celui de la responsabilité. Nos actes, nous apprend la psychanalyse, nos actes indifférents, machinaux, mais aussi ceux que nous croyons les plus rationnels et les plus voulus sont le résultat d’un déterminisme psychologique auquel nous ne pouvons nous soustraire.

Cette découverte, se demandent les moralistes, ne va-t-elle pas amener un affaiblissement général de la notion de responsabilité ? En réalité, c’est exactement le contraire qui se passe. Quand, au cours d’une analyse, le sujet s’aperçoit que, vraiment, « ce n’est pas sa faute », vous croyez qu’il se sent soulagé ? Mais non, il commence par avoir peur. Il a peur… de tout ce qu’il pourrait avoir envie de faire si vraiment « ce n’est pas sa faute ». Il a peur de se sentir seul, livré à ses propres ressources, privé de la surveillance protectrice de son gendarme intérieur. La sécurité trompeuse de l’enfant vient de sa certitude qu’on criera dès qu’il approchera d’un danger réel : c’est ce qui lui permet à l’occasion de traverser une rue sans regarder à droite ou à gauche au risque d’être écrasé si les parents ont une seconde de distraction. Ainsi, la liberté l’effraye parce que le danger est plus grand. Et le déterminisme psychologique effraye, non parce que l’individu redoute d’être enchaîné, mais au contraire parce qu’il a l’impression que rien ni personne ne le retiennent plus. Mais enfin, quand on a chassé de la personnalité ce gendarme cruel qu’est le surmoi, que faut-il mettre à sa place ? Le surmoi présente un incontestable aspect social; il peut apparaître, en somme, comme une introjection de la « contrainte social », et la contrainte sociale (convenances, éducation, politesse) est nécessaire pour que nous puissions vivre en société. S’il nous est utile de savoir que nous n’avons plus à obéir aux interdits parentaux de nos 6 ans, nous devons cependant reconnaître qu’il existe des interdits sociaux que nous ne pouvons lâcher. Alors, la morale sera-t-elle tout simplement d’accord avec les règles du groupe ? En suivant le critère social jusqu’au bout, dit Baudouin, on tombe dans l’absurdité. Ce qui est social — le fait de tous — n’est pas nécessairement moral, et le schéma de la contrainte sociale agissant à travers le surmoi ne saurait rendre compte de toute la vie éthique. Non, la qualité d’instance éthique dans la personnalité revient à cet « Idéal du moi » dont je vous parlais tantôt, mais que Freud a très peut explicité. Ce que Jung nomme le « Soi », ce que Baudouin, avec les personnalistes, nomme la « Personne » sont des notions beaucoup plus claires. Cette notion d’une « Personne » plus authentique, qui aspire à se réaliser en nous, paraît bien être la source de la morale la plus haute. Je vous disais tantôt que la morale du surmoi freudien correspond à la « morale close » de Bergson. Quand Freud parle d’idéal du moi, il se rapproche de la « morale ouverte », mais il n’en parle pas souvent. C’est seulement avec le « Soi » que nous rencontrons une réalité psychologique correspondant franchement à la « morale ouverte », celle de l’aspiration pure. Nous sommes ainsi amenés à envisager, avec Baudouin, au delà d’une éthique sociale fondée sur l’accord avec autrui, une éthique personnelle fondée sur l’accord avec soi.

Nous tenons sans doute ici un principe de discrimination entre la thérapeutique et l’éthique. Une synthèse centrée sur l’accord avec le groupe (centrée sur le moi) est saine — une synthèse centrée sur le soi est bonne. La distinction établie par Jung entre la synthèse par le Moi et la synthèse par le Soi est à rapprocher, écrit Baudouin, de celle que propose le Docteur Hubert Benoit dans « METAPHYSIQUE ET PSYCHANALYSE », entre le « principe conciliateur naturel » et le « principe conciliateur supérieur » qui est un autre nom de « l’intelligence indépendante ». La psychagogie a deux buts, et tous deux doivent toujours être pensés en mutuel équilibre : l’accord avec le monde, et l’accord avec soi. On peut entrevoir une contradiction entre la première éthique, celle de la restitution au monde, et la seconde, qui pose comme son idéal la réalisation du « Soi ». Mais la synthèse est parfaitement réalisable si l’on se place, comme toujours avec Baudouin, au point de vue de l’action et si l’on fait appel, en dernier ressort, à une éthique de la vocation. « La vocation, c’est le Soi en action dans le monde ». Elle incite bien le sujet à un dévouement, mais elle veut ce dévouement selon un mode qui soit éminemment propre au sujet et par lequel il exprime toute l’originalité de sa Personne. Cette Personne peut se réaliser en chacun là où le destin l’a placé. Elle peut certes se réaliser par la vocation religieuse; mais la vocation professionnelle peut tout aussi bien l’exprimer. La vocation artistique est une des formes de sa réalisation — mais tout aussi bien la « vocation » de mère de famille ou de cultivateur. Nous sommes loin, n’est-ce pas, des ascèses savantes et des impératifs catégoriques. Nous sommes, exactement, dans le domaine de l’amour. Tous les chemins sont bons pour y arriver. Il s’agit toujours de perfectionner chacun dans la ligne propre de son Moi idéal.

La Personne est SYNTHESE, et la synthèse, c’est l’aboutissement du processus d’unification de nos tendances opposées; c’est la « guérison » de l’ambivalence fondamentale, c’est l’arrivée à l’amour débarrassé de toute tendance inconsciente agressive. Le but de tout psychanalyste est de conduire l’analysé à la capacité d’aimer sans ambivalence. L’amour oblatif est à la racine de toute éthique digne de ce nom. L’amour dont on parle tant en psychanalyse, loin de se limiter à une attirance génitale, est cette force de cohésion qui joue sur tous les plans de la nature, pour assembler des éléments en synthèses individualisées. L’amour auquel nous voulons amener nos patients est cette force qui assure la cohésion intérieure de l’être, qui harmonise le physique et le psychique, le conscient et l’inconscient, qui accorde le sujet au monde ambiant, qui fait tomber les antagonismes sociaux, qui unit l’individu aux aspirations de l’espèce, à tout ce qui le dépasse, et qui donne ainsi un sens à la mort.

La psychanalyse, loin d’être une école d’immoralité, est une ouvrière d’altruisme. Et j’emprunterai, pour terminer, un texte à Freud lui-même, pour que vous sachiez bien que ces notions de PERSONNE, de SOI, d’UNITE, qui ont été approfondies par des savants venus après lui, étaient déjà en germe dans sa pensée réelle. Il n’est pas responsable des déformations que l’on a parfois fait subir à cette pensée. Il faut parfois, par simple honnêteté intellectuelle, le rappeler. Voici : (ESSAIS DE PSYCHANALYSE p. 109, 110). « LIBIDO est un terme emprunté à la théorie de l’affectivité. Nous désignons ainsi l’énergie (considérée comme une grandeur quantitative, mais non encore mesurable) des tendances se rattachant à ce que nous résumons dans le mot amour qui est formé naturellement par ce qui est communément connu comme amour et qui est chanté par les poètes, c’est-à-dire par l’amour sexuel dont le dernier terme est constitué par l’union sexuelle. Mais nous n’en séparons pas toutes les autres variétés d’amour, telles que l’amour de soi-même, l’amour qu’on éprouve pour les parents et les enfants, l’amitié, l’amour des hommes en général, pas plus que nous n’en séparons l’attachement à des objets concrets et à des idées abstraites. Pour justifier l’extension que nous faisons ainsi subir au terme « amour », nous pouvons citer les résultats que nous a révélés la recherche psychanalytique, à savoir que toutes ces variétés d’amour sont autant d’expressions d’un seul et même ensemble de tendances, lesquelles, dans certains cas, invitent à l’union sexuelle, tandis que, dans d’autres, elles détournent de ce but ou en empêchent la réalisation, tout en conservant suffisamment de traits caractéristiques de leur nature, pour qu’on ne puisse pas se tromper sur leur identité.

Nous pensons qu’en assignant au mot « amour » une telle multiplicité de significations le langage a opéré une synthèse pleinement justifiée et que nous ne saurions mieux faire que de mettre cette synthèse à la base de nos considérations et explications scientifiques. En procédant ainsi, en « élargissant » la conception de l’amour, la psychanalyse n’a rien créé de nouveau. L’Eros de Platon présente quant à ses origines, à ses manifestations et à ses rapports avec l’amour sexuel, une analogie complète avec l’énergie amoureuse, avec la libido de la psychanalyse et lorsque, dans sa fameuse épître aux Corinthiens, l’apôtre saint Paul vante l’amour et le met au-dessus de tout le reste, il le conçoit sans doute dans ce même sens « élargi ». D’où il suit que les hommes ne prennent pas toujours au sérieux leurs grands penseurs, alors même qu’ils font semblant de les admirer. »

Cette conception de « lier », d’unir, que Freud introduit dans la définition de la libido, est essentielle. Dans un chapitre sur la psychologie collective, il explique la cohésion du groupe par les liens « d’amour » entre ses membres (p. 114, 115).

Enfin, dans « MALAISE DANS LA CIVILISATION », il va jusqu’à soutenir que « la civilisation est un processus à part se déroulant au-dessus de l’humanité » (p. 57).

Et il ajoute que : « ce processus serait au service de l’Eros et voudrait, à ce titre, réunir les individus isolés, plus tard les familles, puis des tribus, des peuples, puis des nations, en une vaste unité, l’humanité même. Pourquoi est-ce une nécessité ? Nous n’en savons rien; ce serait justement l’œuvre de l’Eros. Ces masses humaines ont à s’unir libidinalement entre elles; la nécessité à elle seule, les avantages du travail en commun, ne leur donneraient pas la cohésion voulue (p. 57).

Après ceci, je crois que je n’ai plus à vous expliquer que le pansexualisme de Freud n’a rien d’immoral ! Au contraire, puisqu’il nomme ainsi la force capable de nous faire sortir des limites étroites de notre petit moi, du couple, de la famille, de la patrie, pour aboutir à une synthèse qui groupera l’humanité future, sans frontière, sans barrières, sans guerres.

Au fond, c’est donc Freud — pour notre monde occidental — qui a tracé les lignes véritables de l’évolution humaine. Si vous acceptez cette hypothèse que l’amour est l’énergie psychique primitive et universelle, le principe de cohésion, tout devient immédiatement clair pour l’intelligence et pour l’action. Et un critère moral se dégage de l’idée d’évolution psychologique qui sous-tend toute la doctrine psychanalytique. Est bon ce qui unit. Est mal ce qui désunit. Le bien, c’est la marche en avant vers une unité de plus en plus vaste. Le mal, c’est l’arrêt, la régression. La vie est le vrai critère. (Le progrès, dans le sens du « moderne » n’a rien à voir avec cette vie. L’amour du neuf n’est pas un signe, je vous recommande à ce sujet la lecture du « MYTHE DU MODERNE » de Charles Baudouin).

Le signe, c’est que, à chaque instant, l’individuel doit être prêt à mourir pour l’universel. La véritable croissance de l’homme est achevée quand son stérile sentiment de culpabilité s’est mué en féconde responsabilité.

Gilberte AIGRISSE.