Que cela vous plaise ou non, rencontre avec Arnaud Desjardins


02 Mar 2014

(Revue Itinérance. No 1. 1986)

Propos recueillis par Daniel Bessaignet et Robert Faure

Sans aucun exotisme, mais avec le souci de ne pas dissimuler les difficultés inhérentes à cette exploration des profondeurs de la conscience, Arnaud Desjardins (1925-2011) clarifie pour nous cette notion de Voie du Cœur en en faisant le dénominateur commun à tous les Chemins.

Les mystiques se réfèrent  abondamment au cœur, aux sentiments. Ne pourrait-on, cependant, concevoir un chemin fondé sur l’intellectualité pure, une  ‘voie sèche » ne faisant nullement intervenir le cœur,  contrairement aux voies dites  « humides » ?

Que cela nous plaise ou non, il ne saurait y avoir de « connaissance » sans les trois fonctions réunies : le corps, la tête et le cœur. De ces trois fonctions, il est normal que le corps comme la tête disent tantôt oui, tantôt non ; par contre, il est anormal que le cœur dise non. Il est d’ailleurs possible d’extirper ce « non » du cœur ; je  dirais même qu’il s’agit là de l’essentiel du chemin : s’établir dans le « oui » permanent du cœur. Or, qu’est-ce que le non du cœur, sinon un refus du réel, autrement dit, ne pas accepter que ce qui est soit ?

Inévitablement, le cœur qui refuse nous coupe de la réalité et nous replonge ainsi dans le sens de l’égo séparé. L’état-sans-ego ne peut être autre chose qu’un retour du cœur à sa condition normale, c’est-à-dire l’adhésion. Si le cœur n’adhère pas, aucune réalité relative ne peut être connue. Seul cet assentiment du cœur permet d’accéder à une connaissance immédiate et non duelle de la réalité.

Le chemin serait donc avant tout la voie du cœur ?

Bien entendu. Il commence et finit avec le cœur. De fait, le chemin n’est autre chose que l’aventure du cœur. Si vous vous laissez un tant soit peu convaincre par mes propos et sentez brusquement que tout passe par le cœur, vous verrez alors inévitablement se lever en vous une espérance en même temps qu’une intense souffrance. Notre unique certitude, en effet, concerne précisément le cœur : c’est celle du besoin d’amour. Si les êtres humains vivent, ce n’est que pour aimer et se sentir aimés. De quoi avons-nous peur ? De ne pas nous sentir aimés ou de nous voir frustrés de notre aptitude à aimer vraiment. La fonction même du cœur n’est autre que l’amour et un cœur purifié conduit à une expérience, une réalisation tout à fait inattendue : celle de se sentir intensément aimé sans qu’il n’y ait personne pour nous aimer, au sein même d’un entourage dénué d’amour à notre égard. Cette expérience d’un amour intense et venu d’on ne sait où, cette indicible immensité de plénitude et de joie, comment ne pas comprendre que certains n’aient pu l’exprimer autrement qu’en termes dualistes ? N’étant pas aimé par un autre, doté d’une existence physique, c’est par l’Autre absolu, c’est à dire Dieu lui-même, que me voici aimé. IL s’agit d’un état où l’on se sent aimé quand bien même l’univers entier nous haïrait.

Est-ce précisément cela que  l’on nomme béatitude ?

La béatitude comporte les deux faces : être aimé et aimer. Elle consiste simplement en un état dans lequel on aime. Il ne s’agit plus alors d’aimer son gourou, Jésus Christ ou son fils, mais seulement d’aimer tout court, semblable à la lumière qui resplendit sur tous sans choisir ceux qu’elle éclaire. Peut-être pourrez-vous, par cette description, pressentir la nature d’un état supérieur de conscience dans lequel il vous est possible d’être un jour établi en permanence et à jamais : se sentir aimer et aimer ne sont que les deux faces d’une même réalité. Or, dans quelle partie de votre être croyez-vous pouvoir vivre ce dont je parle en ce moment ? Uniquement dans le cœur.

Je ne fais pas seulement allusion à l’amour du prochain qu’éprouve un saint chrétien, hindou ou musulman, mais également au bonheur dont rêve l’égo. Quel est l’égo intéressé par ces questions dites spirituelles qui ne nourrira pas des rêves de samadhi et de supra conscience ? Mais il existe une condition bien particulière, totalement indépendante des circonstances, dans laquelle on se sent à la fois aimé et en état d’amour. Or, qu’est-ce que la souffrance, sinon la perte de cette condition intérieure : ne plus se sentir aimé est souffrance, ne plus aimer est souffrance. Veillons cependant à ne pas nous en faire trop vite une idée d’après notre expérience habituelle de l’amour. Il nous arrive, certes, d’aimer et d’être aimé, mais il ne s’agit que d’une condition relevant de l’émotion et par conséquent transitoire : cette émotion va, vient, apparaît, disparaît, et l’homme non « éveillé » n’a nul pouvoir de s’y établir afin d’y demeurer.

Sur quel élément se fonde la supériorité du Sage ?

Quelle que puisse être la souffrance que ce mot amour puisse faire lever en nous, force nous est de reconnaître que ce qui fait le sage n’est autre que l’amour émanant de lui. Or, nous nous trouvons coupés, exilés de cet état d’amour à cause de ces multiples impuretés du cœur sur lesquelles ont insisté sans ambiguïté toutes les traditions et religions. Sous l’effet de quelle cause puis-je ne pas me sentir aimé et aller ainsi mendiant l’amour partout, même là où il ne me sera donné que partiellement et temporairement Il nous faut regarder en face la multitude de mesquineries, de petitesses, de compensations, de mensonges, de fuites, de révoltes, d’inquiétudes et d’agressivité dont le cœur est encombré…

C’est ainsi. S’il en était autrement, tous ceux qui ont approché Ramana Maharshi ou Ma Ananda Mayi se seraient embrasés et auraient été libérés en l’espace d’une journée.

Notre civilisation toute entière prône les émotions. L’idée d’un état dénué d’émotions — condition de notre établissement dans l’amour non-dépendant — nous est donc fort peu familière, et je  dirais même qu’une bonne part de nous la refuse. J’ai, comme tout le monde, longtemps considéré l’émotion comme le sel et la richesse de la vie, sans comprendre qu’elle n’était qu’encombrement do cœur, obstacle vers ce que je prétendais par ailleurs cherche avec un certain courage et une réelle persévérance. Le fait de vous représenter votre archétype du sage pourra peut-être vous aider, qu’il s’agisse pour vous de Socrate ou du Bouddha : vous est-il possible d’imaginer le sage en proie à l’émotion ? Certes, il est le contraire d’un être blindé, endurci et sans cœur et éprouve donc des sentiments : amour, compassion, participation aux souffrances des autres… Mais vous imaginez vous constatant : « J’ai rencontré Ma Ananda Mayî, elle était très inquiète », « J’ai rencontré Bouddha, il ne se sentait plus de joie » ? La réponse est non, bien sûr. Vous ne pouvez concevoir un sage soumis à ces mécanismes.

Sur quoi se fonde donc la supériorité du sage ? Nous est-il permis de le considérer comme physiquement supérieur à l’acrobate ? Non, car tous les sages ne sont pas des virtuoses du corps, loin de là. Venons-en maintenant au plan intellectuel. Si l’on appliquait à un sage les mesures occidentales modernes du quotient intellectuel, croyez-vous que l’on obtiendrait toujours des résultats foudroyants et supérieurs à ceux d’un agrégé ou d’un polytechnicien ? Non, si le sage possède la moindre supériorité sur les êtres ordinaires, celle-ci ne se situe que sur le plan du cœur. Au début du chemin, il nous est impossible de nous représenter ce que peut être le cœur d’un sage. Nous savons par expérience ce qu’est l’énervement ou le calme, la haine ou l’affection, la sérénité ou l’angoisse, du moins pouvons-nous nous les représenter ; il nous est par contre impossible de savoir jusqu’où pourrait aller cette purification et cette transformation de notre propre cœur. Nous n’en avons en effet pratiquement aucune expérience, n’ayant jusqu’à présent éprouvé que ces émotions face aux circonstances qui nous paraissent soit menaçantes, soit sécurisantes, frustrantes ou au contraire gratifiantes. Nous sentons pourtant bien que les adjectifs « frustrant » ou « gratifiant », mots-clefs de la psychologie, ne s’appliquent plus au sage. Imaginerions-nous un sage encore susceptible d’être frustré ou gratifié, vulnérable aux circonstances ? Il ne s’agirait plus alors d’un sage.

Comment cheminer vers  cette indépendance ?

Quel que soit l’angle par lequel nous abordons ces questions ou les doctrines et écritures sur lesquelles nous nous fondons, tout nous ramène au Cœur. Ce Cœur, nous l’appelons parfois le Centre : des expressions telles que « au cœur de la mêlée » ou « en plein cœur de Paris » signifient « en plein centre ». Certains enseignements utilisent donc ce terme : « centre » et parlent du moyeu central de la roue autour duquel tourne celle-ci. Et qu’est ce qui me décentre, me désaxe, m’arrache à ce centre, sinon les impuretés du cœur ? La sagesse n’est encore une fois nullement fonction du quotient intellectuel ; j’ai moi-même admiré des sages qui, sur le seul plan intellectuel, ne présentent aucun intérêt pour les Occidentaux. Leurs réponses peuvent sembler parfaitement banales, simples, voire puériles, et donc paraître fort décevantes. Or, comment se fait-il que de brillants intellectuels viennent se prosterner aux pieds de ces sages ? Ce qui nous attire en eux est d’un autre ordre : il s’agit en fait du rayonnement du Cœur. Et ceci nous indique l’essentiel de la Sadhana qui consiste en un nettoyage. Nous rejoignons ainsi une idée bien souvent exprimée, selon laquelle il n’y a rien à gagner qui ne soit déjà là. Le Royaume des Cieux est en effet présent au dedans de vous, vous êtes le Soi, vous êtes Nature de Bouddha ; il ne s’agit pas d’acquérir quoi que ce soit qui nous manque, mais plutôt d’enlever ce qui est en trop. Voilà l’idée maîtresse de tous ces enseignements qui distingue radicalement le Chemin et notre expérience ordinaire de l’existence dans laquelle nous nous efforçons constamment d’acquérir ce qui aujourd’hui nous manque. Notre chemin à tous consiste donc en un dépouillement, en un nettoyage par lequel nous éliminons les mécanismes parasites.

Il existe en sanscrit une expression célèbre, « hridaya-granthi », que l’on traduit généralement par « nœud du cœur » au singulier. Il s’agit de trancher le nœud du cœur central, fondamental. Une fois ce nœud du cœur tranché, vous voilà libre. Mais qu’est-ce donc que ce nœud du cœur qui nous maintient sans cesse dans la limitation ? Il n’est en fait autre que le sens même de l’égo d’où découle inévitablement l’impression d’être rassuré, menacé, aimé ou détesté, et tout ce qui s’ensuit. Mon propre gourou, Swami Prajananpad, utilisait cependant cette expression au pluriel : les nœuds du cœur, c’est-à-dire l’ensemble de ce qui crispe le cœur sur lui-même et l’empêche de s’épanouir, de s’ouvrir, de se dilater.

Ceci nous permet d’ailleurs de dépasser une opposition qui a mis mal à l’aise bien des chercheurs spirituels de ma génération. Tout en éprouvant un certain attrait pour les découvertes de Freud, de Jung, d’Adler et de tant d’autres, nous lisions sous la plume de Shri Aurobindo ou de René Guénon d’impitoyables condamnations de la psychanalyse. En fait, ce sont précisément les nœuds du cœur qu’étudie la psychologie. Mais elle ne se fonde pas sur la conviction qu’il serait possible de les dénouer tous, jusqu’à parvenir au nœud ultime, le nœud au singulier. Là réside l’immensité de la différence : les psychologues modernes, en effet, ne croient nullement à un état absolu et vont même jusqu’à en nier la possibilité, pourtant affirmée par les anciennes traditions. En quoi consiste donc cette possibilité absolue ? Avant tout en un sentiment absolu d’être aimé, en une plénitude intérieure transcendant toutes les expériences. Et cependant, bien qu’il dépasse notre vécu ordinaire, cet état d’amour peut déjà avoir en nous un certain écho ; il nous est possible de cheminer vers lui comme vers une lumière en direction de laquelle on marche dans la nuit. Car en fin de compte, qu’est-ce que nous voulons tous ? Nous sentir aimé ! Voilà le cri du cœur — et c’est le cas de le dire — de tous les êtres humains : Personne ne m’a aimé, j’ai été trahi en amour, je ne suis pas aimé comme je voudrais l’être…

Tous, nous aspirons à nous sentir aimés. Et l’amour suprême est un amour non-dépendant.

Considérez-vous la sensibilité comme une richesse ou au  contraire comme un handicap  et une fragilité ?

Là encore, il s’agit de nous mettre d’accord à propos du contenu que nous donnons à ce mot… Ceci dit je vous réponds très affirmativement : la sensibilité est en effet une richesse, à ne pas confondre avec la sensiblerie, la vulnérabilité ou une émotivité à fleur de peau.

« Plus un homme évolue, plus il devient sensible », me disait mon gourou, en employant le mot « sensitive » en anglais. Être sensible, c’est être capable de ressentir les émotions des autres.

Bien des recherches sont aujourd’hui menées en vue de l’épanouissement et nous assistons actuellement à une éclosion de multiples formes de thérapies modernes. À travers ces pratiques parfois quelque peu commerciales, ne sommes-nous pas en train de nous éloigner d’une manière radicale d’un  possible éveil du cœur ? Ces  thérapies ne seraient-elles pas  l’expression d’une phase de « nombrilisme » ?

À première vue, la thérapie constitue un moyen de purifier le cœur, de rendre moins malheureux et donc moins égoïste. Plus nous sommes malheureux, plus nous sommes égoïstes. Plus nous sommes heureux, plus il nous est possible de nous ouvrir aux autres. En principe, la thérapie diminue la pression des émotions et contribue donc à la purification du cœur. Il existe cependant d’importantes différences entre une thérapie et le chemin proprement dit : premièrement, celui qui entreprend une thérapie le fait généralement dans un but égocentrique : il se préoccupe uniquement de lui-même, sans nécessairement s’ouvrir â l’intuition d’une réalité plus grande et dépassant l’individu. Il court également le risque de ne pas suffisamment chercher à devenir adulte et de s’établir dans une dépendance vis à vis du thérapeute. Certains vont ainsi d’une thérapie et d’un thérapeute à l’autre. Autre risque : la thérapie aidant à exprimer les souffrances, cette expression devient alors une technique à laquelle on demeure exclusivement accroché : « je souffre donc j’exprime »… Et une telle attitude peut persister très longtemps. La différence essentielle réside en fait dans la motivation. Nous pouvons ainsi distinguer le « patient » du « disciple » : le patient a recours à un thérapeute comme un malade à un médecin ; mais le disciple ou apprenti-disciple, lui, veut vraiment se prendre en charge et réclame simplement une aide. Permettez-moi ici d’employer une image : au lieu de marcher debout, nous marchons à quatre pattes. La démarche authentique est celle de quelqu’un qui, marchant à quatre pattes aspire à marcher debout et a donc réellement l’intention de se lever. Si, une fois bien résolu à me mettre debout, je me trouve impuissant face à certains nœuds, il devient alors justifié d’aller explorer la profondeur de l’inconscient et donc de s’allonger provisoirement devant le thérapeute

N’est-ce pas une erreur ou un refuge ?

Cela peut, en tout cas, ne pas être une erreur. Je le dis d’autant plus qu’en Inde Swami Prajnanpad nous faisait faire si nécessaire un travail comparable à certaines thérapies, c’est-à-dire une recherche directe portant sur l’inconscient, les souvenirs enfouis, les traumatismes marquants…

Ce travail pouvait-il être parfois douloureux ?

Douloureux au passage. Il s’agissait en effet d’une douleur assumée que l’acceptation éclairait. Toute la différence réside dans le fait de n’être plus emporté par la souffrance mais UN avec elle.

Très exactement on neutralise les « blocages » en revivant des situations anciennes qui étaient tout sauf neutres quand nous les avions vécues autrefois sans aucune compréhension des grandes données du Chemin.

Quels conseils donneriez-vous aux parents désireux de favoriser l’éveil du cœur chez leurs enfants dans notre contexte occidental actuel ?

Il faudrait, d’une manière générale, que les parents puissent être bien plus disponibles pour leurs enfants. Et qu’au moins les parents se disant engagés sur un chemin spirituel acquièrent la conviction suivante : Le dharma de père et le dharma de mère constituent en eux-mêmes un très grand yoga. Les parents eux aussi bénéficieront des heures et de l’énergie accordées à leurs enfants.

En somme, vous dites : « Donnez-leur du temps »…

En fait, nous disposons toujours de trois budgets, tous parfaitement mesurables : un budget argent, un budget énergie et un budget temps. La répartition du budget financier parait tout à fait claire : tant pour les loisirs, tant pour le loyer, tant pour des œuvres charitables… Mais comment répartissons-nous nos budgets temps et énergie ? Un examen honnête de la situation nous conduit à une constatation saisissante : en moyenne, et quelques heureuses exceptions mises à part, seule une part très minime de notre budget temps est réellement accordée aux enfants.

Qu’en est-il de la sexualité par rapport à l’éveil du cœur ?

De toutes les activités humaines, la sexualité est sûrement celle dans laquelle les émotions non dissipées jouent le plus grand rôle et font le plus de mal, ainsi que le redécouvre d’ailleurs la psychologie moderne. On pourrait presque dire que du point de vue sexuel, personne n’est normal, pour la simple raison que personne n’est complètement normal du point de vue émotionnel. L’erreur serait de distinguer la sexualité du reste de l’existence : un être n’est pas perturbé sexuellement, il est perturbé tout court.

Par « anomalie », je n’entends pas ce qu’il est convenu d’appeler des « perversions » mais tout simplement le fait de se sentir mal dans sa peau ou insatisfait. Un être ne sera pas sexuellement anormal s’il est vraiment normal sur tous les autres plans. Ceci dit, pour développer ce point, il serait nécessaire de lui consacrer un livre entier !

Voulez-vous dire qu’il ne  s’agit pas de retrouver une pureté perdue mais d’en acquérir  une nouvelle ?

Cela apparaît comme une acquisition, mais en vérité il s’agit bien de retrouver une pureté perdue. Et comme je le disais tout à l’heure, cette purification du cœur ne consiste pas à gagner quelque chose que nous ne possédons pas ; il s’agit plutôt d’une épuration au cours de laquelle on enlève tout ce qui est en trop. Pour faire un métal à partir d’un minerai, on ne crée pas le métal : on enlève toutes les saletés, les scories, les impuretés. Cette démarche consiste toujours à se débarrasser des éléments inutiles et encombrants afin que ce qui est là puisse être révélé dans toute sa pureté. La saddhana est un strip-tease nous ôtons nos vêtements les uns après les autres jusqu’à ce que se révèle une nudité toujours présente sous les habits et, en anglais, habit signifie habitude.

Un cœur totalement éveillé  s’appartient-il encore ou n’est-il  plus qu’un instrument ?

Le cœur éveillé est totalement un instrument. C’est d’ailleurs un très beau mot. Nous pouvons ensuite tenter d’approfondir : un instrument de qui, de quoi, de Dieu ? De la Shakti ? Dans quel but cet instrument est-il utilisé ? Et lorsque vous dîtes qu’il ne « s’appartient plus », on ne voit plus alors qui pourrait appartenir à qui… Plus de dualité. Des questions telles que : « qu’est-ce que je veux faire, qu’ai-je envie de faire ? » ne se posent plus du tout ; il n’est même plus question de se demander : « que dois-je faire ? » mais simplement : « qu’est ce qui doit être fait ici et maintenant ? » Toute action apparaît alors comme une réponse aux conditions du moment.

On ne fait donc plus de projet ?

Si, on peut éventuellement prévoir une démarche à entreprendre. Mais s’il y a projet, ce dernier peut alors être abandonné à l’instant même et sans aucune difficulté si les circonstances le demandent.

L’éveil du cœur est-il favorisé par une intériorisation, une recherche intérieure, une vie  contemplative, ou par une existence active d’artiste, de créateur ?

C’est une question personnelle dont la réponse varie selon les tempéraments. Nous portons généralement en nous-mêmes un certain pourcentage des deux attitudes. Une très belle saddhana peut être accomplie à travers une manière nouvelle de vivre l’existence dans le monde relatif. Il s’agit, alors d’accepter le monde tel qu’il est tout en s’ouvrant à son prochain.

Une autre saddhana passe effectivement par le silence intérieur, l’ouverture et la disponibilité afin qu’un niveau d’être plus profond puisse, sinon se révéler entièrement, du moins se laisser pressentir. Dans son œuvre, le Comte Dürckheim l’explique très bien en distinguant l’être essentiel de l’être existentiel. C’est un droit naturel pour chacun d’essayer d’entrer quelque peu en soi-même et de contacter cet être essentiel.

La découverte de cette essence facilite d’ailleurs beaucoup l’amoindrissement progressif des réactions égoïstes. Il nous est possible d’accepter le monde tel qu’il est et non pas tel que, selon nous, il devrait être.

Avez-vous vous-même, l’impression de vivre ce don de soi ?  Vous appartenez-vous encore ?

Il est toujours très difficile de répondre à des questions concernant un accomplissement personnel ; une certaine manière de répondre provoquera fréquemment chez le lecteur ou l’auditeur une certaine réaction : » « Comment peut-on ainsi se vanter d’avoir atteint tel niveau » !

Si l’on répond par contre d’une autre manière, la réaction sera : « S’il n’a pas atteint ce niveau, comment peut-il se permettre d’écrire un livre ou de parler ? » Ceci dit, le fait de ne plus s’appartenir apporte une grande paix, un grand repos et une immense liberté car on a cessé de porter tout le pesant fardeau de sa propre existence. Pour reprendre une image souvent utilisée par Ramana Maharshi, on se trouve alors semblable à un acteur distribué dans un rôle mais ne s’y identifiant plus : le comédien dit sereinement la réplique exigée par le texte et accomplit le jeu de scène demandé par la situation. C’est ainsi que, d’instant en instant, l’existence devient une réponse.

C’est donc cela, le don de  soi ?

C’est effectivement cela, car les situations n’exigent pas la même chose de nous tous. À travers l’histoire de la spiritualité, certains sages célèbres ont passé toute leur existence immobiles dans une grotte ; d’autres ont sillonné l’Inde ou le monde musulman. Tous ces comportements ne sont que différentes expressions d’une même disponibilité, d’une égale soumission intérieure.