Dr. Noël Hebbrecht : Quel nouveau langage pour communiquer


22 Jun 2012

(Revue CoÉvolution. No14. Automne 1983)

En s’intéressant au malade autant, sinon plus, qu’à la maladie, le Docteur Hebbrecht a été amené à côtoyer les tenants de méthodes de traitement relevant de paradigmes divers. Il a souvent été le témoin de l’intolérance des écoles de pensée, de la transformation des théories en dogmes et du rejet des uns par les autres dans une incompréhension totale qui prend ses racines, selon lui, dans une absence de communication. Seul, pense-t-il, l’établissement d’une véritable communication, qui irait au delà de l’utilisation d’un patois commun, peut diminuer les phénomènes d’intolérance et de haine qui règnent entre tenants de vérités diverses et éviter une perte d’énergie dans des luttes absurdes.

D.V.

La notion de communication a évolué au même rythme que le progrès technologique. Alors qu’au XIXe siècle une information, en provenance d’Europe, publiée par un quotidien américain était vieille d’au moins deux mois, nous trouvons normal d’être immédiatement en contact avec New York ou Tokyo et intolérable de devoir attendre une communication avec Melbourne ou Reykjavik.

Si les rapports internationaux sont plus faciles, que sont devenues les communications entre les hommes ? Connaissons-nous mieux le visage de notre voisin que celui du Président des Etats Unis ? Sommes-nous mieux informés sur le mode de vie d’une communauté que nous côtoyons chaque jour que sur celui des tribus sauvages d’Amazonie ? Faisons-nous encore l’effort d’aller au devant de ceux que les médias ne conduisent pas jusqu’à nous ? Il est banal d’évoquer la solitude et l’isolement des habitants des grandes cités.

Que faut-il donc pour que s’établisse une véritable communication entre les hommes ?

Chacun doit, d’abord, avoir la volonté de communiquer, c’est-à-dire de mettre en commun avec d’autres, joies et peines, savoir ou réflexions. Aucun échange n’est possible si nous voulons garder égoïstement pour nous ce que nous possédons.

Les interlocuteurs doivent avoir des centres d’intérêt commun ou, à défaut, la volonté de comprendre (au sens étymologique de prendre en soi, de faire sienne) la demande de l’autre. Sans cette communion, aucun vrai dialogue ne peut s’engager. La conversation se résume à une suite de monologues, chacun se parle à lui-même sans s’intéresser au monologue de son vis-à-vis. C’est un des aspects les plus affligeants de la non-communication.

Lorsque ces deux premières conditions sont remplies, un vrai dialogue pourra s’engager si les partenaires sont capables de se comprendre, au sens le plus large du terme cette fois : saisir intellectuellement le sens des paroles qui sont dites.

Nous devons donc disposer d’un langage commun.

Mais il ne suffit pas de parler le même idiome pour parler la même langue. Nous connaissons tous ces groupes sociaux ou culturels qui créent leur propre langage au sein d’une communauté linguistique. Un allemand m’a fait part, un jour, de son étonnement lorsqu’il comprit que les mêmes mots n’ont plus la même signification de part et d’autre de la frontière qui sépare les deux Allemagnes.

La parole reste cependant, la base primordiale, irremplaçable, de toute communication interhumaine. En associant judicieusement quelques sons primaires, nous pouvons exprimer les formes les plus diverses de notre pensée, développer les raisonnements les plus complexes ou faire entendre les nuances les plus subtiles de notre sensibilité.

L’acquisition de la parole est, avec la station verticale, une des principales victoires du jeune enfant. Mais nous sommes à ce point persuadés que langage et intelligence vont de pair que, pour savoir si le dauphin est « intelligent », les scientifiques ont cherché à savoir s’il est doué d’un langage du même type que celui de l’homme.

La parole est, en effet, intimement liée au développement de l’idéation intellectuelle. Elle joue un rôle essentiel dans notre monologue intérieur. Certains enfants, d’intelligence normale mais n’ayant jamais appris à parler et les malades atteints de lésions neurologiques particulières jargonnent : ils utilisent un langage articulé qui leur donne entière satisfaction dans la mesure où ils peuvent y projeter leur imagerie intérieure. Totalement incompréhensible pour tout autre qu’eux-mêmes, ce langage ne leur permet pas de communiquer.

Pour qu’un dialogue puisse naître, il faut que chacun, connaissant les clefs de la symbolique de l’autre, soit capable de l’interpréter et en accepte les conventions. Il se forme alors une communauté idiomatique. Le verbe devient symbole de l’appartenance au groupe, signe de reconnaissance et de ralliement. C’est le mot de passe qui permet au soldat de distinguer rapidement l’ami de l’ennemi. La communauté de langage est un élément essentiel de la cohésion du groupe qui affirme ainsi son individualité vis à vis des autres. Les multiples dialectes africains traduisent l’ancestral morcellement ethnique et social qui survit aux regroupements arbitraires des colonisateurs du siècle dernier.

A travers le langage s’expriment les relations entre les communautés humaines. Plus un état est décentralisé et plus il laisse à ses habitants une large autonomie linguistique : en Suisse cohabitent sans grands problèmes quatre communautés de cultures différentes. Chacune peut s’exprimer dans sa propre langue sans aucune restriction. Un état centralisé cherchera au contraire à imposer un langage unique aussi uniforme que possible. L’affirmation des différences régionales s’exprimera par la défense, souvent passionnelle, de particularités idiomatiques. L’affrontement peut devenir très violent lorsque deux communautés, condamnées à vivre ensemble pour des raisons politiques ou économiques, refusent de fusionner. Chacune cherche à assurer sa domination sur l’autre en imposant son propre parler qui devient ainsi facteur de puissance.

Cet aspect singulier où le verbe apparaît en tant que créateur de la puissance est particulièrement sensible dans les rapports entre le colonisateur et le colonisé. Quiconque fait acte d’allégeance, accepte la règle et le langage du groupe dominant, participe à sa dynamique et profite de sa force. Ceux qui refusent de se soumettre sont conduits à adopter un idiome particulier qui leur sert à la fois de signe de ralliement et de mode de communication privilégiée.

Ainsi se font et se défont, en même temps que les groupes humains, idiomes et patois, qui sont l’expression d’individualités proclamant leur droit d’être différentes. Cette traduction dans le langage de l’individualisme humain explique pourquoi toutes les tentatives d’instauration d’une langue universelle se sont régulièrement soldées par un échec. Même des symboliques, comme les mathématiques, la formulation chimique ou le langage binaire informatique sont interprétées par chaque utilisateur dans son idiome propre. Nous voici donc revenus au point de départ : chacun ne parle-t-il donc que pour lui-même ?

Cette première question en appelle immédiatement une autre : comment faire naître une véritable communication dans une gigantesque tour de Babel composée d’individus ou de groupes qui, bien qu’ayant des préoccupations identiques, ne parviennent pas à établir un dialogue vrai ?

Les hommes s’épuisent dans les controverses stériles. Des polémiques, étalées sur la place publique, les enferment dans une attitude radicale, chacun cherchant à démontrer qu’il détient seul, la vérité. De tels combats engendrent des haines tenaces. Le vaincu rêve de prendre un jour sa revanche en attendant d’être à son tour détrôné.

Souvent, l’analyse objective de telles situations montre que, au-delà des épisodes conjoncturels, la base des conflits est, encore, un trouble de la communication. Au sein d’une communauté quelques individus font une découverte d’une importance telle qu’elle transforme leur vie. Cette vérité devient, pour eux, tellement criante qu’ils ne comprennent pas pourquoi « les autres » ne la voient pas. La dichotomie est née car les autres, en toute bonne foi, ne « voient » pas. Sûrs du bon droit que leur assure la tradition, ils ne comprennent pas la nécessité de changer. Le cycle ainsi amorcé peut s’auto-entretenir pendant des siècles.

Pour en sortir, chacun doit se persuader que sa propre vérité n’est que l’une des nombreuses facettes d’une vérité beaucoup plus large et complexe. Cette démarche humble relativise notre savoir, nous conduit vers l’autre et nous donne envie de saisir sa pensée. Nous sommes déjà prêts à écouter son langage. Sommes-nous capables de le comprendre ?

Konrad Lorentz explique magistralement l’hostilité qui oppose chats et chiens : pattes avant baissées, tête vers le sol, arrière train relevé et queue en l’air signifie chez le chien une invitation au jeu et, chez le chat, une préparation à l’attaque. Comment peuvent-ils se comprendre ?

La puissance du verbe est encore plus violente. Des polémiques sans fin peuvent découler de l’interprétation divergente d’un seul mot. Si nous voulons que nos chemins convergent, se rencontrent et s’unissent, chacun doit faire l’effort d’apprendre le parler de l’autre pour, au delà des mots, comprendre sa pensée. Cette démarche qui passe souvent au début plus par le cœur que par la tête, par la sensibilité que par le raisonnement, est une démarche d’amour.

Humilité, compréhension et amour devraient être les maîtres-mots de tout nouveau paradigme.

Il y aura, bien sûr, toujours des bretteurs désireux d’en découdre et de polémiquer. On pourrait leur dédier cette pensée de Ma Ananda Mayi, qui est morte il y a quelques mois : comme on la questionnait sur les causes profondes des différentes formes de religion, elle répondit en substance : « laissez les clercs se disputer autour des textes et occupez-vous de l’essentiel ».


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