Salomon Lancri : Quelques aspects du message théosophique


25 May 2011

(Revue Le Lotus Bleu. No 2. Mars-Avril 1966)

LE BUT DE LA THEOSOPHIE

Théosophie signifie « sagesse divine ». Le message théosophique concerne donc essentiellement la sagesse. Selon les termes de Mme Blavatsky, fondatrice de la Société Théosophique, « l’essence de la théosophie est l’harmonisation du divin avec l’humain dans l’homme ». La théosophie affirme que certains hommes ont réalisé en eux cette harmonisation. Ce sont les Initiés qui nous apportent la certitude de la perfectibilité humaine.

La théosophie, en enseignant l’existence d’un monde de forces à l’intérieur du monde visible des phénomènes, incite à sonder les mystères de l’âme et à scruter les ténèbres de l’au-delà. Elle fournit une abondante documentation sur l’occultisme.

Les pensées étant des forces, à elle seule l’étude de l’occulte tend à produire de puissants effets sur l’étudiant. Orientant son esprit vers les réalités invisibles, elle est pour lui un stimulant à vivre plus noblement et à s’élancer à la découverte de son âme et de ses pouvoirs cachés.

La théosophie enseigne en effet l’existence dans l’homme d’un Soi Supérieur, masqué par l’exubérance du soi inférieur. La personnalité doit s’ouvrir à l’influence de ce Maître intérieur pour qu’il y ait progrès spirituel. Ses vibrations doivent donc être mises en accord, autant que possible, avec cet « Hôte inconnu », suivant l’expression de Maeterlinck. Or, elle s’exprime non seulement par les pensées et les sentiments, qu’il y a lieu de contrôler; mais aussi par le corps physique, qu’il importe également de purifier.

C’est pourquoi toute technique spirituelle authentique commence par l’acquisition de bonnes habitudes tant physiques qu’émotionnelles et mentales. C’est dans cette optique que la théosophie recommande l’adoption d’un régime alimentaire végétarien excluant toute nourriture grossière ou excitante, ainsi que l’abstention d’alcool et de tabac. Le contrôle constant et vigilant des activités de la vie courante peut et doit être utilisé comme un facteur efficace de progression.

Selon la théosophie, la connaissance de l’univers peut nous donner l’érudition, mais seule la connaissance des mystères de notre être peut nous aider dans notre quête de la sagesse. Si chacun de nous peut espérer devenir un Sage, c’est parce qu’intérieurement nous possédons déjà la sagesse. On pourrait dire que de même que dans l’auberge espagnole où l’on ne trouve que ce qu’on apporte, de même, ici-bas, on ne découvre que la spiritualité que l’on y introduit.

Se connaître soi-même, c’est franchir le seuil du mystère en pénétrant dans ce domaine secret auquel Mme Blavatsky faisait allusion en déclarant : « Il y a une vaste région inconnue dans chaque être humain, que lui-même ne comprend qu’après plusieurs initiations » (Collected Writings, vol. IX, page 105).

THEOSOPHIE ET PSYCHANALYSE

Les enseignements théosophiques sur l’âme humaine trouvent une récente corroboration dans la psychanalyse et spécialement dans la « psychologie analytique » de Jung.

Comme la théosophie, cette « psychologie des profondeurs » affirme que l’homme est constamment influencé par les couches profondes de son être, qu’elle nomme « inconscient ». Sa tâche est celle que Bergson assignait principalement à la psychologie nouvelle, à savoir « explorer les plus secrètes profondeurs de l’inconscient, travailler dans le sous-sol de la conscience ».

La puissante influence de l’inconscient est d’ailleurs connue depuis les temps les plus reculés. Depuis des siècles les Hindous ont disserté sur les imprégnations mentales, les « samskâras », tapis dans les coins d’ombre de notre psychisme, où ils se sont accumulés tant dans cette vie qu’au cours d’existences antérieures. D’autre part, dans la « République » de Platon, Socrate met en lumière le mécanisme du « refoulement », générateur de névroses.

Le fondement de la doctrine hindoue du karma est que nos actes nous suivent. Nos activités mentales, émotionnelles et physiques laissent effectivement leur empreinte dans l’inconscient sous forme de tendances qui se renforcent graduellement et forment finalement des éléments à forte charge émotionnelle de notre vie psychique. Ces constellations de notre ciel intérieur, baptisées du nom de « complexes » par Jung, n’entraînent pas nécessairement de perturbations pathologiques. Les psychanalystes affirment même qu’un homme sans complexes serait insignifiant et débile.

Ces interventions incessantes du passé sont comme autant de « coups de téléphone dans le futur », pour reprendre une expression d’Einstein. Chose plus étrange encore, il est possible de recevoir, en sens inverse, des « coups de téléphone du futur ». Les cas de prémonition ne sont pas rares en effet. Un exemple en est donné par le professeur au Collège de France et président de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres Hervey de Saint-Denys (mort en 1892), dont le livre « Les Rêves et les moyens de les diriger » vient d’être réédité. Ce grave savant raconte qu’ayant rédigé une note importante qu’il devait soumettre à trois personnes, il eut, la nuit qui précéda son entrevue avec celles-ci, un rêve très précis. Il vécut dans ce rêve, dans tous ses détails, cette réunion comme elle devait avoir lieu réellement, quelques heures plus tard, avec les arguments et les réparties de chacun (pages 269-270).

Comment concilier ce rêve prémonitoire et tant d’autres du même genre avec le tenace préjugé de la science officielle que tout songe n’est qu’une fantasmagorie, incohérente et vide de sens, simple écho d’une excitation somatique ? Ce préjugé, tout comme le prétendu dogme scientifique que les maladies mentales sont dans tout les cas produites par des affections du cerveau, sont des survivances désuètes du matérialisme qui sévissait vers 1870 dans les milieux scientifiques. Rien n’était alors scientifique à moins d’être matériel, d’où la naissance d’une paradoxale psychologie sans âme. Il est grand temps que les savants se débarrassent de ces conceptions surannées qui entravent le progrès de la science de l’âme humaine.

Un autre exemple d’incursion du futur dans le présent est donné dans son livre « Hidden Channels of the mind » par Louisa Rhine, femme et assistante du professeur Rhine, directeur du Laboratoire de Parapsychologie de l’Université Duke, dans la Caroline du Nord, aux Etats-Unis. Une nuit, vers deux heures du matin, une jeune Américaine s’éveille en pleurs. Elle vient de rêver que son bébé, endormi dans une chambre voisine, vient d’être écrasé dans son berceau par un grand lustre qui s’est détaché du plafond. Elle a noté, dans son rêve, en regardant une pendulette, qu’il est quatre heures 45 et elle a entendu la pluie tomber à torrents et le vent souffler en tempête. Elle raconte son rêve à son mari, réveillé par ses pleurs. Celui-ci s’efforce de la rassurer et se rendort aussitôt, après lui avoir conseillé d’en faire autant. Cependant la mère, angoissée, va dans la chambre à côté, y voit son enfant paisiblement endormi et constate qu’il n’y a ni vent, ni pluie, que le ciel est sans nuage et que la lune brille. Elle retourne vers son lit, pour se recoucher, mais cédant à une impulsion irrésistible, se dirige à nouveau vers l’enfant, l’emporte dans sa chambre et se rendort. Tout à coup un fracas épouvantable réveille en sursaut les deux époux. Ils se précipitent dans la pièce contiguë où ils aperçoivent le berceau vide, pulvérisé par la chute du lustre. Sur une table de nuit, un réveil marque l’heure : il est quatre heures 45. Une pluie diluvienne tombe et un vent furieux ébranle portes et fenêtres.

Mais voici une manifestation encore plus singulière des mystérieuses possibilités de l’âme humaine. Le fameux clairvoyant hollandais Gérard Croiset, dont les dons exceptionnels ont été étudiés par le professeur Tenhaaëff, directeur de l’Institut de Parapsychologie de l’Université d’Utrecht, est couramment consulté par la police de son pays, notamment en cas de disparitions d’enfants. Il suffit généralement aux policiers de lui téléphoner pour être aussitôt renseignés sur le sort du disparu. Or, un vendredi, ainsi consulté téléphoniquement, Gérard Croiset répondit immédiatement : « L’enfant que vous recherchez s’est noyé. Je ne sais où se trouve actuellement son cadavre, mais je vois le lieu où il se trouvera mardi prochain, au matin, flottant dans l’eau d’une rivière, devant une maisonnette au toit pointu ». Grâce à la description précise que leur en donna Croiset, les policiers n’eurent aucune peine à trouver rapidement l’endroit en question. On y dragua aussitôt la rivière, mais sans résultats. C’est alors que l’insolite parvint à son comble. Il vint en effet à l’esprit du commissaire de police chargé de l’enquête de tenter de faire mentir la prédiction de Croiset. Il se dit que si quelques jours plus tard le cadavre devait apparaître devant la petite maison au toit pointu, c’est qu’il se trouvait alors en amont de cet endroit et qu’on pourrait l’y découvrir. Il fit donc prospecter le cours d’eau et draguer son lit, en remontant le courant, mais toujours en pure perte. Et le mardi suivant, comme l’avait annoncé Croiset, le cadavre émergeait devant la maisonnette au toit pointu.

Ces faits et beaucoup d’autres affirmés notamment par ceux qui ont réussi à rapporter, par-dessus le mur du sommeil, le souvenir d’une partie de leur activité onirique, démontrent que le futur, comme le passé, peut nous « téléphoner » des messages qui sont parfois d’une importance vitale. Il est réconfortant de penser que si notre évolution peut être entravée par l’influence que projettent sur nous les résidus de notre passé, en embuscade dans notre inconscient, elle peut aussi être accélérée par l’impulsion que peut nous donner l’être plus parfait que nous deviendrons un jour.

La psychanalyse, comme la théosophie, affirme que l’activité mentale de l’homme est bien plus grande que ce que lui révèle sa vie consciente. C’est ainsi que la science naissante des rêves, considérée maintenant comme une branche essentielle de la psychologie, découvre qu’il n’est pas d’être humain sans rêves. En 1953, le professeur Nathaniel Kleitman, de l’université de Chicago, s’étant aperçu que les rêves coïncidaient généralement avec des mouvements des yeux sous les paupières closes, fit dormir dans son laboratoire des personnes qui affirmaient n’avoir jamais rêvé et qui ne connaissaient le sens du mot « rêve » que par ouï-dire. Chaque fois que l’un de ces dormeurs présentait un « rem » (abréviation de « rapid eye movement », c’est-à-dire rapide mouvement des yeux), il était aussitôt réveillé et s’apercevait à son immense stupéfaction qu’il venait de rêver.

Ainsi, tout comme la théosophie, la psychanalyse, bien qu’elle n’étudie pas la supra-conscience, enseigne que l’homme vit ordinairement à la surface de son être, profondément ignorant de ce que recèlent les « gouffres d’ombre » de son âme.

Selon Jung, bien loin d’englober l’homme dans sa totalité, la conscience n’est que l’avant-garde de notre être psychique. Elle est contenue dans l’inconscient à la façon dont un petit cercle est inscrit dans un plus grand. D’où « la possibilité que, au cours du développement, une personnalité plus vaste émerge, par degré… cet accroissement de personnalité provient de l’inconscient dont les limites ne peuvent être fixées ». (L’Ame et la Vie, pages 399-400)

C’est pourquoi Jung déclare que l’inconscient est la mère du conscient. Il compare celui-ci à une île dans l’océan de l’inconscient. « Tandis que l’île est petite et étroite, l’océan est immensément large et profond et contient une vie qui dépasse de toutes les manières celle de l’île en qualité et en quantité ». (L’Ame et la Vie, page 49). Le Soi, infiniment plus vaste que le Moi, est notre totalité psychique dans laquelle nous sommes « inclus comme une île dans les flots, comme une étoile dans le ciel ». S’aimer soi-même, ajoute Jung, ce devrait être aimer cette totalité à travers laquelle on aimerait l’humanité toute entière ». (L’Homme à la découverte de son Ame, page 398).

Pour les psychanalystes, l’inconscient est la source de la « libido », essentiellement sexuelle dans le pansexualisme de Freud, mais considérée par Jung comme l’énergie dont nous disposons, sexuelle ou non et s’extériorisant sous les aspects les plus divers dans notre vie consciente. Les théosophes considèrent également que les formes variées de l’énergie humaine sont convertibles l’une dans l’autre. Ils déclarent qu’en particulier l’énergie sexuelle peut être sublimée en une force psychique, appelée « ojas » par les yoguins, utilisable à des fins supérieures et qui augmente considérablement la puissance de l’occultiste pratique. C’est pourquoi ce dernier doit, selon Mme Blavatsky, veiller soigneusement à la conservation de son énergie sexuelle, indispensable, affirmait-elle, à la production des phénomènes supranormaux et dont la partie subtile est dissipée même par de simples imaginations érotiques.

Il est impossible d’utiliser le potentiel de l’inconscient, en le court-circuitant. Nous sommes condamnés à vivre avec ce compagnon ténébreux dont nous subissons constamment l’emprise. Lutter contre lui pour tenter de se soustraire à sa loi, c’est entreprendre un combat contre ces ombres. On pourrait dire de lui ce que Krishnamurti a dit à propos de l’existence : on ne peut éviter ses complications et vivre heureux ni en s’en évadant, ni en lui donnant des coups de pied. Il faut le comprendre. Car, suivant les termes de Jung, l’inconscient « ne devient réellement dangereux que si notre attitude consciente à son égard est désespérément fausse ». (L’Ame et la Vie, page 47).

DE L’INCONSCIENT AU CONSCIENT

Pour comprendre cet arrière-plan de l’âme, il faut autant que possible éliminer tout préjugé et se garder tout particulièrement de l’orgueil, grand obstacle à une claire vision de soi-même et des autres. Pour obtenir celle-ci il est impératif, comme l’a dit Krishnamurti, d’ « observer avec affection, avec amour. Mais on ne peut pas avoir d’amour si l’on n’est pas humble et l’humilité n’est possible que lorsqu’on ne veut plus rien obtenir, ni des dieux, ni d’aucun être humain ». (Entretiens de Saanen, 1964, page 111).

Selon les psychanalystes, les préjugés sont créés par le « Sur-Moi », sorte de filtre psychique au travers duquel ne passe que ce qui, selon notre éducation, nous paraît convenable. Tout le reste est « refoulé » dans l’inconscient. L’homme est ainsi ordinairement conditionné et singulièrement limité par un Sur-Moi résultant des principes religieux et moraux qui lui ont été inculqués et de l’atmosphère sociale et culturelle où il a été élevé. On a dit que le Sur-Moi est une sorte de Code social de la route humaine. Sans le savoir, des millions d’êtres humains, au lieu de vivre sur leur Moi, vivent sur leur Sur-Moi, dans une tension et une rigidité intérieures qui les mènent parfois à la névrose. C’est au Sur-Moi que l’on doit la « morale-prison » tenant l’individu enfermé comme dans un plâtre et qui ne peut conduire qu’à une religion « close », basée sur la peur et la méfiance. C’est lui aussi qui crée ce que Jung appelle la « persona », le rôle qu’impose la société. Agir conformément à sa vraie nature mène à la libération du Sur-Moi. Car ainsi que l’a dit Jung qui, en médecin, envisage le cas extrême du malade : « Seul exerce une force de guérison ce que l’on est en vérité » (Dialectique du Moi et de l’Inconscient, page 120). Ce qu’un névrosé doit apprendre, ce n’est pas comment se débarrasser de sa névrose, c’est comment l’assumer et la supporter. Car elle est une partie de lui-même qui cherche à se réaliser et qu’il ignore par désir de commodité, par peur ou pour toute autre considération. Mais la politique de l’autruche n’a jamais profité à personne.

Vivre conformément à ce que l’on est en vérité, c’est aussi vivre dans l’être et non dans le paraître, sans se préoccuper vaniteusement de l’impression que l’on produit sur autrui, comme ces « hommes-images » dont parle Martin Buber. Pour beaucoup, il est tragique non de se mal conduire, mais de « perdre la face ». Dans son livre « La Force de l’Age », Simone de Beauvoir raconte qu’un fait divers, lu dans un journal, l’impressionna vivement et l’incita à écrire son roman « L’Invitée ». Un jeune homme, arrêté pour avoir assassiné un chauffeur de taxi, avait expliqué son acte par le fait qu’il n’avait pas la somme suffisante pour payer la victime. Dans sa hantise de paraître et pour éviter le mépris du chauffeur pour un client désargenté, il avait préféré le crime à la honte.

Selon Jung, il y a dans tout homme une « poussée » et une « contrainte » à se réaliser soi-même. C’est une loi naturelle qui doit nous faire remporter la victoire sur le monstre de l’obscurité », celle de la conscience sur l’inconscient ». (L’Ame et la Vie, pages 60 et 398). Cette force irrésistible entraîne une assimilation graduelle de l’inconscient qui révèle des pans entiers du Moi inconnu, demeurés jusqu’alors improductifs. Ces prises de conscience successives sont un véritable accouchement mental, aux étapes parfois épuisantes. Elles font sauter des portes blindées et libèrent l’énergie bloquée derrière ces portes. L’être humain s’aperçoit alors, avec stupéfaction, qu’il n’avait jusqu’alors vécu que sur une apparence de lui-même. Car, ainsi que l’a dit Camus : « S’il y a une âme, c’est une erreur de croire qu’elle nous est donnée toute créée. Elle se crée ici, à longueur de vie. Et vivre n’est rien d’autre que ce long et torturant accouchement ».

LES MANTRAS ET LEUR EFFET LIBERATEUR

Les théosophes déclarent aussi qu’en nous est bloquée une grande énergie qu’il est possible de libérer par une plus grande connaissance de notre âme. Ils ajoutent que cette libération peut être facilitée par certaines formules mystiques que les Hindous appellent « mantras ».

Mantra est un mot sanscrit composé de « man » (penser) et du suffixe « tra » qui sert à former des mots désignant des instruments. Le mantra est donc, étymologiquement, un instrument de pensée. C’est une formule salvatrice, si l’on rattache le suffixe « tra » à la racine verbale « trâ » ou « trai », qui signifie sauver.

La puissance que les Hindous attribuent à certains mots peut sembler surprenante. Pour l’expliquer, les Hindous disent que les mantras sont des formes de la parole divine, chargées d’un pouvoir qu’elles tiennent du principe premier de l’univers, Shiva et tendant à la manifestation du cosmos. Chaque mantra est considéré comme orienté vers l’accomplissement d’une tâche spécialisée, but de la divinité (devatâ) avec laquelle il est en correspondance vibratoire.

Cependant la manifestation de l’univers aboutit nécessairement à une limitation croissante du principe unique dans des formes multiples. Comment, dans ces conditions, le mantra pourrait-il libérer l’homme de ses limitations ? Pour les Hindous cette contradiction n’est qu’apparente. Ils l’expliquent en déclarant que l’énergie de la Parole divine a un double mouvement, comme Shiva qui émet et résorbe en lui tout l’univers. Son mouvement émanateur est asservissant et automatique, tandis que son mouvement de retour vers sa source, le principe non différencié, est libérateur et ne se déclenche que par une recherche volontaire de la délivrance.

Il n’est pas possible de séparer le mantra de celui qui le prononce. C’est essentiellement un acte de conscience, comme l’indique le début du premier aphorisme du deuxième chapitre des « Shiva Soutras » : « Cittam mantrah », c’est-à-dire : « Le mantra est pensée ». Cette définition concise rappelle l’affirmation intuitive de Rimbaud dans sa « Lettre du Voyant » : « Toute parole étant idée… ». C’est donc à la condition d’être associé à un effort spirituel que le mantra devient efficace, « éveillé » suivant l’expression hindoue.

Suivant le « Trika » (tantrisme du Cachemire), pour pleinement éveiller un mantra, l’adepte doit réaliser l’emboîtement (samputîkârana). Il doit devenir comme un bol, un « samputa » (objet creux de forme hémisphérique) et, en vivant sur un double plan, humain et cosmique, s’adapter au monde extérieur considéré comme un autre bol, de mêmes dimensions. Il doit y avoir parfaite adhérence et coïncidence totale de sa conscience avec l’univers, à la façon dont deux hémisphères produisent une sphère en s’ajustant exactement.

Chaque mantra est en correspondance avec un Etre spirituel, puissance cosmique ou Maître de Sagesse, dont sa prononciation a pour effet d’attirer l’attention. Sa répétition (japa) consolide la forme que ses vibrations construisent dans les mondes supérieurs et où se déverse la force de l’Etre spirituel évoqué, avant de se répandre sur celui qui pratique le « japa ». Il y a une véritable science des mantras parce qu’il n’y a pas rupture entre la parole et l’idée, comme le pensait Rimbaud. Mme Blavatsky déclarait que Disraeli connaissait cette science et qu’il employait parfois, pour produire certains effets, des expressions de pouvoir telles que « Paix avec Honneur » et « Une Frontière scientifique ».

EVOLUTION ET SOUFFRANCE

La théosophie satisfait notre besoin instinctif de mettre de l’ordre dans le désordre apparent du monde par sa conception de deux évolutions parallèles et complémentaires : d’une part, l’évolution de la forme, sans cesse brisée et reconstituée pour être adaptée à la richesse croissante de la vie qui l’anime et d’autre part l’évolution de cette vie.

Elle explique la souffrance psychologique par la résistance que la forme oppose à l’expansion de l’esprit. Si l’individu parvient à vaincre cette opposition de la matière de nos corps, la souffrance disparaît. Comme l’a écrit Miguel de Unamuno, la douleur « c’est le mur contre lequel vient se heurter la conscience à vouloir se dilater aux dépens de l’inconscience… Chaque conscience veut être elle-même et être toutes les autres, sans cesser d’être elle ». (Le Sentiment Tragique de la Vie, pages 248-254). « JE est un autre », écrivait Arthur Rimbaud dans sa célèbre « Lettre du Voyant ».

Cette douleur ne doit pas nous empêcher de secouer le joug pesant de la matière. Celui qui a la paresse de faire cet effort spirituel vit misérablement replié sur lui-même. Celui qui, au contraire, secoue cette paresse, se dilate spirituellement, s’enrichissant au contact des autres comme il les enrichit.

« Rien n’est plus propre à provoquer conscience et éveil qu’un désaccord avec soi-même », a déclaré Jung (L’Ame et la Vie, page 59). Les chocs de la conscience avec l’inconscient correspondent, en effet, à des moments critiques de notre évolution. Ils peuvent nous aider dans notre progression, si au lieu de tourner le dos à nos conflits intérieurs, nous les affrontons intrépidement. Comme le déclarait Miguel de Unamuno, le sphinx de l’antiquité grecque peut symboliser l’inconscient et ses énigmes. Se laisser temporairement avaler par lui n’est certainement pas agréable. Mais c’est un moyen efficace d’explorer les profondeurs de notre âme pour pouvoir ensuite mieux maîtriser ce dont nous ne voulons plus et réaliser plus rapidement cette « parfaite harmonisation du divin avec l’humain » qui est le but que propose la théosophie.

Un des plus grands obstacles sur cette voie de perfectionnement est la peur qui assombrit notre existence et qui, sur le versant intérieur de notre être, devient parfois la panique devant l’inconnu où la mort nous fera fatalement pénétrer. Comme les chevaliers du moyen-âge se couvraient de pesantes armures métalliques et se hérissaient d’acier pour affronter leurs ennemis, de même notre crainte de la vie et de la mort nous incite à nous enfermer dans des carapaces subjectives qui nous isolent des autres. Les ravages considérables causés par la peur sont bien connus. Jung fait remarquer à ce propos que dans les asiles d’aliénés les malades qui sont considérés comme les plus dangereux ne sont pas ceux que la colère ou la haine aveuglent, mais ceux qui ont peur.

Comment faire pour que notre « moi » cesse d’être, selon l’expression de Freud, un « antre de peur » ? Permettez-moi de vous répondre par un petit conte. Un roi, affligé de toutes sortes de maladies, consulta un sage qui lui assura que sa guérison surviendrait s’il parvenait à dormir une nuit dans la chemise d’un homme heureux. Or, ses émissaires ne découvrirent dans son royaume qu’un homme parfaitement heureux, mais c’était un mendiant qui ne possédait pas de chemise. L’armure destinée à nous protéger des périls de la vie doit être aussi inexistante que cette chemise. Car la meilleure protection est celle qui résulte d’une vie harmonieuse basée sur une parfaite compréhension de soi-même et des autres.

On juge, dit-on, un arbre à ses fruits. Quelle est l’œuvre de la Société Théosophique ? A sa naissance triomphaient le matérialisme et l’agnosticisme. De nos jours nombre d’enseignements théosophiques ont filtré dans le grand public avec ou sans l’étiquette théosophique. L’occulte est dans l’air et les savants peuvent l’étudier, sans encourir la défaveur qui au siècle dernier faillit entraîner l’exclusion de William Crookes de la Société Royale d’Angleterre, à la suite de son étude du spiritisme. Cette puissance de pénétration de la théosophie ne semble pas affaiblie par les progrès scientifiques. Ceux-ci sont spectaculaires. Mais donnent-ils une connaissance profonde de l’Univers ? Les hommes de science sont les premiers à déclarer qu’il n’en est rien, tel Bertrand Russel (prix Nobel), qui affirme que les principes fondamentaux de la physique classique ne sont que des lapalissades, que la science ignore tout de la nature des phénomènes qu’elle étudie et que si, en définitive, nous ne savons rien, c’est merveille d’avoir acquis « un si grand pouvoir avec un si maigre savoir » (A B C de la relativité, pages 178 à 185).

La théosophie satisfait l’ardente soif de vérité de nombreux chercheurs, déçus par les divers exotérismes et en proie à ce que Gaston Bachelard proposait d’appeler le « complexe de Prométhée », lequel nous pousse « à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres » (La Psychanalyse du Feu, page 26). Car, comme le disait encore Bachelard, l’âme humaine et la flamme ont « le même destin de verticalité ».

Par l’idéal de fraternité qu’elle propose et par les semences de sagesse qu’elle jette dans le monde la Société Théosophique tend à rapprocher les hommes et à rendre ainsi moins lointain le jour où les peuples ne se considèreront plus comme des adversaires, mais comme des associés et des amis, vivant dans la concorde et l’appréciation mutuelle.

S. LANCRI