Quelques enseignements du bouddhisme tibétain


26 Apr 2018

(Revue Question De, No 61. 1985)

La libération vient des autres par Kyaptché Yongzin Trijang rimpoché

Le 6 octobre 1975, Kyaptché Yongzin [1] Trijang Rimpoché [2] a donné à l’hôtel Lutétia un enseignement con­cernant un « Lodjon », c’est un entraînement graduel de l’esprit à une manière d’être, de penser et de voir la vie sous un certain aspect positif. C’est l’art et la manière de bien éclairer les événements et d’en tirer leçons et expériences pour ne pas s’agiter l’esprit inutilement. C’est une méthode — parmi tant d’autres que proposent le bouddhisme — pour apprendre à se contrôler et à se maitriser utilement afin d’améliorer ses propres conditions de vie, et par la même occasion celles des autres.

En étant « égoïste avec intelligence », pour reprendre la boutade du Dalaï Lama, il est possible d’influencer les autres et de leur apporter ainsi un calme qu’ils rayonneront à leur tour. Qui veut voyager loin ménage sa monture est un proverbe plein de sagesse, que le bouddhisme met toujours à l’ordre du jour. C’est une certaine connaissance de soi, de ses possibilités qui amène à mettre en œuvre cette sorte « d’égoïsme intelligent » qui permet d’éviter de tout entreprendre sans rien terminer.

Le Dalaï Lama a coutume de dire que la paix du monde passe d’abord par soi-même.

ENSEIGNEMENT DE KYAPTCHÉ YONGZIN TRIJANG RIMPOCHÉ

Second Tuteur de S. S. Tenzing Gyatso, le quatorzième Dalai Lama, Rimpoché, aujourd’hui décédé, était Abbé du Collège de Norling Tratsang, la très célèbre Université Monastique de Ganden [3], reconstituée dans l’état du Karnataka, à Mundgod en Inde du Sud, pour maintenir la tradition tibétaine afin de pouvoir la transmettre à tous les êtres qui s’y intéressent sincèrement et veulent pratiquer.

S’il a quitté le Tibet ce n’est pas pour sauver sa propre vie, mais pour tenter de préserver cette culture bouddhiste qui sait venir en aide à tous les êtres et qui aux yeux de beaucoup est considérée comme très précieuse.

Lors de sa conférence Rimpoché n’avait pas voulu de trône important, ni riche ; « Un petit trône de fortune fera l’affaire uniquement pour honorer le Dharma » nous dit-il. Il ne voulait pas non plus entendre parler de décorations, de fleurs, d’offrandes : « Nous sommes désormais des réfugiés, si vous avez de l’argent ne le dépensez pas en frais inutiles « .

Il fallut lui expliquer que, le recevant, nous avions à cœur d’offrir des fleurs et que c’était aussi une forme d’hommage au Dharma que nous tenions à faire.

Il accueillit l’auditoire avec un sourire dont il avait seul le secret, en disant qu’il était un vieillard qui avait beaucoup pratiqué le Dharma [4] au Tibet. Il avait aussi précisé sa joie de venir en occident (c’était la troisième et dernière fois) car il pensait que c’était une excellente opportunité de pouvoir rencontrer des personnes instruites. Il avait remercié l’assistance de s’être déplacée si nombreuse, sans tenir compte des fatigues de la grande ville… et il avait fait part de sa reconnaissance.

Des moines de Guyteu présents offrirent le mandala, Maître et disciples générèrent la parfaite motivation, l’un pour enseigner, les autres pour écouter. Voici ses propos :

« Si nous parlons du sujet qui nous intéresse, il nous faut constater que tous les êtres vivants, que ce soit les hommes ou les plus petits animaux et insectes, tous sans exception veulent et recherchent le bonheur. Et pourtant… jamais ils ne se trouvent pleinement heureux, ni satisfaits. Ils veulent toujours plus de « bonheur »…

De façon identique, chaque être, chaque animal — qu’il soit grand ou petit — veut éviter coûte que coûte la moindre souffrance… petite ou grande… et même un mauvais rêve !

Cette constatation reste valable pour tous les êtres, que ce soit pour les êtres humains, les animaux ou les insectes.

De par les villes, des milliers de personnes s’activent, marchent, se précipitent, vont à leur travail, courent de droite et de gauche, etc. Si on les observe avec attention, si l’on réfléchit correctement, des questions naissent : que cherchent-ils ? que veulent-ils ? quel but poursuivent-ils, que désirent-ils donc au milieu de tant d’agitation ? Tout simplement obtenir le bonheur et éviter la souffrance.

Toute leur activité est uniquement axée et orientée vers ce but.

Il en est de même des animaux et des plus petits insectes… ceux que l’on voit courir et s’affairer sur le sol parmi les pierres ou les herbes. Ils courent sur le sol pour éviter la souffrance et chercher leur nourriture.

Si nous désirons éviter la souffrance et obtenir le bonheur souhaité, nous devons rechercher la cause du bonheur et également la méthode pour l’obtenir à coup sûr. De plus nous devons de semblable façon rechercher la nature de la souffrance pour qu’une fois trouvée, nous puissions réussir à l’éliminer définitivement.

Si nous regardons bien d’où vient la souffrance, quelle est sa racine profonde, nous pouvons constater que : NOUS DÉSIRONS TOUJOURS ÊTRE HEUREUX… QUE « MOI « , « JE  » SOIS HEUREUX.

C’est de ce vif désir, de cet important attachement pour notre propre EGO [5] que vient la cause de notre souffrance.

Supposons que nous désirions obtenir beaucoup de biens, de la renommée, la gloire, etc. et que pour cela nous allions à la guerre, que nous nous battions… Peut-être obtiendrions-nous une certaine gloire, une certaine position mais rien n’est moins sûr ; peut-être aussi serions-nous tués ou blessés…

Regardons bien, observons bien et constatons que toute cette somme de souffrance vient de l’attachement à notre propre égo, de ce chérissement pour nous-même.

Considérons notre égo : à cause de ce vif attachement à nous-même, nous désirons le pouvoir, une « position » et pour obtenir cette position, nous essayons divers moyens, nous dépensons une énergie énorme et faisons d’importants efforts… Là encore peut-être obtiendrions-nous gain de cause mais c’est incertain ; peut-être n’obtiendrions-nous pas cette position, but de tous nos constants efforts ! Dès lors si nous ne l’obtenons pas, nous souffrons et cette souffrance naît de nouveau à cause de ce chérissement [6] voué à nous-même. Supposons que nous obtenions cette « position » tant désirée ; dès ce moment nous n’en serons pas plus heureux car, dès lors, nous aurons encore plus de soucis… En permanence nous penserons à ce que les autres disent ou pensent de nous et ainsi de suite… Donc d’une certaine manière, nous souffrirons encore.

Considérez les voleurs ou les criminels ! Comment en sont-ils arrivés là ? C’est uniquement dû en fait au chérissement d’eux-mêmes. À cause de cela, ils veulent obtenir le bonheur ; pour l’avoir, ils volent, tuent, se battent, et deviennent malhonnêtes… et ils finissent par échouer en prison. Tout leur trouble, toute leur souffrance viennent du chérissement d’eux-mêmes, du très profond attachement à leur égo.

Analysons les conflits entre nations. Des hommes meurent chaque jour, peut-être par milliers… et ces morts de toutes nations sont causées par l’attachement des habitants des nations à eux-mêmes.

Nous sommes très attachés à nous-mêmes, nous sommes attachés à nos proches… Pour notre famille, nous voulons toujours plus de confort et nous nous heurtons fatalement aux autres. La répétition de ce processus entraîne finalement la mort de milliers de personnes.

Et que dire des animaux ? Il en est de même pour eux. Chaque jour des milliers d’animaux meurent pour la même raison.

Considérons les disputes plus restreintes ; celles entre parents et enfants, conjoints. Tout ceci vient d’une attitude similaire de dire : « ceci est pour moi », « je veux ceci », cela, et encore ceci… sans fin.

Bien qu’on soit frères et sœurs, parents, époux, on se dispute… tout ceci provient de cette disposition à se chérir soi-même.

Observons aussi le monde ; si une personnalité, un dirigeant quelconque se consacre sincèrement et honnêtement à une cause, à d’autres êtres humains, qu’il se dévoue totalement pour eux…, à ce moment, on pourra constater que tout naturellement il sera aimé et apprécié. Si au contraire des personnes ou des dirigeants ne pensent qu’à leurs intérêts personnels, on s’aperçoit qu’ils sont méprisés. De nombreuses disputes surviennent autour d’eux et des difficultés de toutes sortes surgissent. La source de toutes ces difficultés, de tous ces obstacles est toujours la même.

Parfois nous sommes souffrants. La plupart du temps, les maladies viennent de cette même et unique attitude : « se chérir soi-même ». À cause de cela, nous avons été poussés à faire quelque chose dont nous aurions peut-être pu nous abstenir (comme par exemple, trop manger, etc.). Cette chose nous nuit et de ce fait nous tombons malades… Peut-être y aura-t-il une opération en perspective… ou la mort.

S’aimer soi-même, [7] se chérir, voilà l’obstacle.

Mais au contraire si une personne ne pense qu’aux autres, qu’à les aider au mieux de ses possibilités, [8] de les « bénéficier », [9] etc. , dès ce moment, et prématurément, elle sera beaucoup plus heureuse. Ceci est valable aussi bien dans l’immédiat que dans la finalité. Et à tous points de vue, on peut constater que la personne qui chérit, qui s’occupe, qui se dévoue pour les autres est toujours bien plus heureuse que celle qui ne s’occupe que d’elle-même, qui est toujours centrée sur elle.

En résumé, celui qui est égoïste, égocentrique, qui ne pense qu’à lui-même, ne sera pratiquement jamais heureux ; que ce soit une souffrance physique, ou une souffrance morale, il y aura toujours quelque chose qui n’ira pas et qui le laissera insatisfait. Et ce sera toujours parce qu’il ramène tout à lui-même, parce qu’il ne pense qu’à lui-même. Cela influencera ses propres rêves qui seront pénibles. Encore et toujours, quelque chose n’ira pas dans sa vie quotidienne.

Il faut insister et souligner tout ceci : par exemple, le fait que nous devons toujours nous presser, travailler très durement, ne jamais être vraiment reposé, calme et relaxé ; tout ceci provient donc de cette unique attitude de ne penser qu’à nous-même, de nous aimer nous-même plus que les autres, de ne pas avoir plus d’abnégation et de détachement.

Par contre la personne qui est sincèrement honnête, profondément altruiste se sentira toujours heureuse et épanouie. Dans sa vie tout se passera correctement. Tout s’arrangera finalement et elle obtiendra souvent ce qu’elle souhaite. Gloire, richesse, amour, tout ceci vient naturellement à la personne qui sert et chérit sincèrement les autres… « Tashi Delegs » : Que la paix soit avec vous, puissiez-vous être heureux ! [10]

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Comment donner un sens à sa vie par Lama Thubten Zopa rinpoché

Lama Thubten Zopa Rinpoché, principal disciple de Lama Thubten Yeshé est lui aussi un Maître hautement vénéré. Il a enseigné la voie graduée vers l’éveil à des milliers de gens parmi lesquels plus d’une centaine ont pris l’ordination de moine ou de moniale. Cet enseignement a été donné à Tushita le 4 juillet 1979.

Il est extrêmement important que nous fassions quelques efforts spirituels tant que notre existence humaine nous donne la possibilité de poursuivre les méthodes visant à la paix mentale. Que le bonheur ne provient pas uniquement des facteurs extérieurs est une expérience commune. Si nous prenons soin d’examiner notre vie quotidienne, nous pouvons facilement le vérifier. En plus des facteurs extérieurs, certains facteurs intérieurs entrent en jeu pour installer le bonheur en nous. Si le développement extérieur pouvait de lui-même introduire une paix durable à l’intérieur des êtres vivants, alors, celui qui posséderait plus de biens matériels aurait une paix plus grande, et celui qui en possé­derait moins, une paix et un bonheur inférieurs.

Mais la vie n’ est pas toujours ainsi. Beaucoup de gens heureux ne sont pas très riches et beaucoup de gens riches sont très malheureux. Par exemple, ici, en Inde, beaucoup de panditas, de yogis avec de hautes réalisations, et même de simples pratiquants du Dharma mènent une vie humble et ont pourtant une paix mentale très grande. Plus ils ont renoncé à l’esprit incontrôlé, au chérissement de soi, à la colère, l’igno­rance, l’attachement, etc. plus grande est leur paix.

De grands yogis tels que le Maître indien Naropa et le yogi tibé­tain Jetsun Milarépa ne possédaient rien et avaient pourtant une incroya­ble paix mentale. Ils furent capables de renoncer à l’esprit incontrôlé, source de tous les problèmes, et de ce fait, transcender toutes souf­frances. En intégrant le sentier de l’illumination, ils parvinrent au bon­heur suprême. Et quand bien même ils durent se passer de nourritures des journées durant, — le grand yogi Milarépa subsista pendant des années dans une grotte en ne vivant que d’orties sauvages — ils font partie des gens les plus heureux du monde. Parce qu’ils abandonnè­rent les trois consciences empoisonnées que sont l’ignorance, la colère et l’attachement, leur paix et leur bonheur furent vraiment très grands. Plus ils éliminèrent les facteurs incontrôlés, plus leur paix fut grande.

Si le bonheur dépendait seulement du développement de facteurs extérieurs, les pays riches, comme l’Amérique, seraient heureux. Beau­coup de gens essaient d’imiter l’Amérique car, de cette manière, ils pensent trouver le bonheur. Personnellement, je ressens une paix plus grande dans les pays spirituels comme l’Inde et le Népal. Ce sont des pays bien plus heureux et plus paisibles pour l’esprit. Quand, après avoir parcouru les pays occidentaux, je retourne en Inde, j’ai l’impres­sion de rentrer chez moi. Il y a tellement de différences. L’Inde est vraiment un pays très dharmique, et pour l’esprit, cela fait une grosse différence.

Lorsque vous regardez une société matérialiste, et que vous voyez le mode de vie des gens, votre propre esprit en devient perturbé. Le progrès matériel est incroyable et il continue d’avancer et la conséquence est que les gens s’affairent de plus en plus et de nombreux problèmes différents surgissent. Les gens n’ont-pas le temps de se détendre, ils deviennent nerveux, très nerveux. Ici, en Inde, vous voyez les gens se détendre partout, mais là-bas, vous aussi, vous vous sentez nerveux, vous ramassez les vibrations de leurs esprits agités.

Si le bonheur dépendait uniquement des développements extérieurs, des endroits comme la Suisse et l’Amérique auraient la paix la plus grande. Il y aurait moins de disputes, moins de bagarres, moins de violence. Mais il n’en est pas ainsi.

Cela démontre qu’il manque quelque chose. Cela indique que quel­que chose fait défaut dans leur méthode de recherche du bonheur. Maté­riellement, ils dominent peut-être le monde mais de nombreux pro­blèmes continuent à détruire leur paix et leur bonheur. Que leur manque-t-il ? Le développement intérieur. Ils poursuivent le dévelop­pement extérieur, mais laissent le développement de l’esprit, le déve­loppement intérieur, de côté. Il leur manque cette partie de la méthode. Matériellement le monde occidental a fait des progrès énormes mais il ne s’améliore pas. Sa grande erreur est de regarder à l’extérieur et d’oublier complètement le développement spirituel, le développement d’un bon cœur.

Le progrès matériel n’a rien de mauvais en lui-même ; il faut déve­lopper le facteur matériel, mais le développement intérieur est beau­coup plus important. Les deux sont incomparables. Pour créer un bon­heur durable, le développement intérieur est un million de fois plus efficace que le développement extérieur. Vous ne trouverez pas la paix mentale si vous oubliez de développer l’esprit.

LE CYCLE SANS FIN

La mort est suivie par un stade appelé « intermédiaire » (bar. do), après lequel nous renaissons dans un des six royaumes. La renaissance, la vie, la mort, l’état intermédiaire et encore une nouvelle renaissance. Nous parcourons constamment ce cycle en reproduisant l’expérience de la confusion et de la souffrance causée par l’impureté de nos vues et de nos conceptions. La pratique du Dharma sacré nous guide et nous protège de ces vues et conceptions impures qui nous emprisonnent dans la répétition des souffrances cycliques. Le Dharma guide et protège ceux qui le pratiquent à de nombreux niveaux différents.

Le problème est que notre corps et notre esprit sont de la nature de la souffrance, ils n’en sont pas épargnés. Tout le problème est là. Puisqu’ils existent liés dans la nature de la souffrance, nous nous affai­rons sans cesse. Pourquoi le corps est-il de la nature de la souffrance ? Parce que l’esprit est de la nature de la souffrance ; l’esprit n’est pas affranchi de la souffrance, il n’est pas affranchi des pensées incontrô­lées de l’ignorance, de la colère, de l’attachement et de leurs actions, le karma, sa nature est donc de souffrir et le corps, à son tour, est voué à la souffrance. C’est la raison pour laquelle le corps n’a pas le choix et doit subir les souffrances de la chaleur, du froid, de la faim, de la soif, de la naissance, de la vieillesse, de la maladie, etc. Nous n’avons pas besoin de partir à la recherche de ces souffrances ; elles viennent à nous naturellement et nous devons les expérimenter. Tout cela parce que nous n’avons pas libéré notre esprit de la souffrance. Delhi n’est pas le samsara, le marché n’est pas le samsara. Le samsara c’est ce corps et cet esprit dans la nature de la souffrance, qui constamment nous causent des peurs et nous laissent dans l’agitation.

Le fait d’avoir un corps et un esprit liés par la conscience incontrô­lée et ses actions karmiques, c’est cela le samsara.

Le samsara est un cycle qui ressemble aux roues d’une bicyclette. Sa fonction est de tourner. Comment tourne-t-il ? Les agrégats, notre corps et notre esprit, font le lien entre cette vie et la future. Ils joignent la vie pas­sée à celle-ci et celle-ci à la vie future. Ils continuent sans cesse, joignant une vie à la suivante. Ils forment un cercle en perpétuel mouvement, comme les roues d’une bicyclette qui vont toujours en différents en­droits. Vous êtes le sujet qui tourne, comme une personne faisant de la bicyclette. Le « moi » est ainsi. Nous n’arrêtons pas de tourner de vie en vie, prenant une nouvelle naissance correspondant à la manière dont nous avons vécu nos vies, au karma que nous avons créé et à notre état mental général. Ces facteurs nous conditionnent à prendre une nouvelle naissance sous forme animale, humaine, divine, infernale, etc. Nos agrégats nous portent comme un cheval porte un cavalier.

Le problème est que depuis des temps sans commencement, à tra­vers toutes nos vies antérieures, nous n’avons rien fait pour essayer de libérer notre mental des pensées incontrôlées et du karma. C’est pour­quoi notre esprit et notre corps vivent toujours dans la nature de la souffrance expérimentant sans cesse les mêmes problèmes. Si nous avions déjà été libérés des pensées incontrôlées et du karma, il nous serait im­possible de refaire l’expérience de la souffrance. Une fois que vous avez été libérés des existences samsariques, du lien karmique et de la pensée incontrôlée, vous ne pouvez plus jamais souffrir ; il ne subsiste plus de causes pour que vous tombiez dans la souffrance. Si vous aviez déjà été libérés, vous n’auriez pas de raison de souffrir maintenant ; votre esprit et votre corps ne seraient pas dans la nature de la souffrance.

Si nous n’avons pas de corps samsarique, il n’y a pas de raison d’avoir une maison, des habits, de la nourriture et d’autres besoins temporels. Ce n’est pas la peine de se tracasser, de faire des préparatifs, d’amasser beaucoup de possessions matérielles, de courir après l’argent, d’avoir des centaines de vêtements pour les différentes saisons, d’avoir des centaines de chaussures, de faire des affaires, etc. Aucun de ces problè­mes n’existe. Mais nous avons bel et bien un corps samsarique, et nous passons notre vie entière, de la renaissance à la mort, à prendre soin de lui.

Lama Tsong Khapa, un yogi tibétain avec de hautes réalisations, et reconnu comme une personnification de Manjoushri, le Bouddha de la Sagesse, écrit d’après sa propre expérience du sentier « si l’on ne pense pas à l’évolution du samsara, on ne saura pas comment couper la racine du samsara. »

Pour donner un exemple, supposons qu’une personne soit toujours malade à cause d’une mauvaise alimentation. Tant qu’elle ne recon­naîtra pas l’erreur dans son alimentation, qui est responsable de sa mala­die, elle continuera à être malade, quel que soit le nombre de médica­ments qu’elle prenne. De la même façon, si nous ne comprenons pas les schémas d’évolution du samsara, nous ne pouvons absolument pas recevoir la paix du nirvana que nous recherchons. Pour cela nous devons couper la racine du samsara, et pour y parvenir, nous devons connaître les méthodes appropriées. Cela signifie que nous devons reconnaître le processus samsarique, les causes de notre emprisonnement dans le samsara. Nous devons prendre conscience de ce qui nous emprisonne dans le samsara et ensuite générer de l’aversion envers les causes de l’existence samsarique et y renoncer.

Lama Tsong Khapa terminait les vers ci-dessus en disant : « Moi, yogi, ai pratiqué de cette manière. Vous qui recherchez la libération, je vous demande de faire de même. » Ce grand yogi qui atteignit l’illu­mination en réalisant le sentier, nous donne ce conseil. D’abord, il est très important de désirer la libération du samsara ; ensuite, nous devons reconnaître les lois d’évolution du karma, finalement, couper sa racine.

Pour comprendre l’évolution du samsara, nous devons comprendre les douze liens de l’origine interdépendante, ou production dépendante. Ces douze liens expliquent clairement comment nous tournons dans l’existence cyclique (samsara). Comment notre samsara actuel — ces agrégats qui sont dans la nature de la souffrance — a-t-il pu venir au monde ? Dans une vie passée, par ignorance, nous avons accumulé le karma qui nous a fait naître avec ce corps humain. Juste au moment où dans notre vie passée, nous nous apprêtions à mourir, une fraction de seconde avant notre mort, surgirent l’attachement et la saisie, le refus de quitter le corps, le refus de se séparer de cette vie. Nous avons alors pris naissance dans l’état intermédiaire et ensuite notre conscience est entrée dans la matrice maternelle. L’œuf fertilisé mûrit et les autres sens se développèrent progressivement. Puis les impressions tactiles et perceptives apparurent. Maintenant notre renaissance a eu lieu, nous vieillissons et l’expérience de la mort est tout ce qu’il nous reste.

LA RACINE DU SAMSARA

Pendant cette vie, de l’heure de notre renaissance à celle de notre mort, il n’y a pas de paix. En tant qu’êtres humains nous passons con­tinuellement par de nombreuses souffrances : la douleur de naître l’insatisfaction de notre situation ; la rencontre d’expériences indésira­bles ; les tourments ; la peur d’être séparés des objets du désir, d’amis, de parents et de possessions matérielles ; la maladie, la vieillesse, la mort. Tous ces problèmes proviennent du karma. Le karma provient de l’ignorance. L’unique racine du samsara est donc l’ignorance qui nous trompe sur la nature du « Je », du « Moi », qui est vide d’exis­tence réelle. Bien que ce « Je » soit vide d’existence réelle, nos projec­tions nous persuadent qu’il en a une.

L’ignorance est la cause de toute souffrance. Nous recevons le nirvana en coupant cette ignorance qui est la racine du samsara. Si nous ne faisons pas cela, il n’est pas question de recevoir le nirvana.

Pour complètement déraciner la souffrance samsarique et recevoir le nirvana, nous devons suivre un véritable sentier. Si nous ne voulons pas connaître la véritable souffrance, nous devons couper ses véritables causes. Une fois que nous avons coupé et enlevé cette racine, nous arri­vons au nirvana. Toutefois, cela n’est pas suffisant car une seule per­sonne en a profité. Il y a une infinité de créatures et toutes ces créatu­res ont été nos propres mères, pères, sœurs et frères dans une infinité de vies antérieures. Il n’y a pas un seul être qui n’ait pas été bon pour nous dans une vie ou dans une autre. Même dans cette vie, une grande part du bonheur que nous recevons est due à la bonté d’autrui. Pas seulement des humains car beaucoup de créatures travaillent dur et souffrent énormément pour notre bonheur ; beaucoup meurent ou sont tués par nous. Par exemple, pour faire pousser du riz dans un champ, beaucoup de créatures sont tuées, beaucoup de gens travaillent et souf­frent sous le soleil et ainsi de suite. Le bonheur de chaque jour de notre vie dépend totalement de la bonté d’autres êtres.

En tant qu’êtres humains, nous avons la possibilité de leur rendre cette bonté. L’ignorance les empêche de voir la sagesse du Dharma. Le Dharma sacré nous a donné certaines possibilités : de comprendre la nature de la réalité et d’aider tous les êtres. Nous avons l’opportu­nité d’atteindre l’illumination et de les libérer de la souffrance. Nous devrions penser comme suit : « Voilà ce qu’il faudrait que je fasse ; il faudrait que j’accomplisse l’illumination, afin qu’ils en profitent. Les êtres ont été extrêmement bons et j’en ai beaucoup profité. Ils souf­frent. Ces êtres qui ont été ma mère dans de nombreuses vies antérieures souffrent. Moi, leur fils, je dois les aider. Si je ne les aide pas, qui le fera ? Qui les aidera à obtenir l’illumination et à se libérer de la souf­france. Pour faire cela, je dois d’abord moi-même recevoir l’éveil. Je dois devenir Bouddha. Je dois réaliser l’esprit omniscient. Mon corps, ma parole et mon esprit sacrés deviendront alors des plus efficaces. Chaque rayon de lumière qui vient de l’aura d’un corps sacré peut libérer beaucoup d’êtres et les inciter à suivre le sentier du bonheur, du nirvana et de l’illumination totale. Je dois devenir Bouddha afin de libérer tous les êtres. »

Le sentier c’est le Dharma sacré.

L’essence du sentier c’est le bon cœur.

Le bon cœur le plus profond, le plus grand, c’est la bodhicitta, la pensée de vouloir devenir un Bouddha afin de libérer tous les êtres de la souffrance.

C’est le bon cœur suprême. C’est ce que nous devrions engendrer.

Extrait de « Teachings at Tushita » Mahayana Publications sous le titre anglais « In search of a meaningful life« , 1981. Traduit en français par l’Institut Vajra Yogini, janvier 1985.

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La Réincarnation, entretien avec le vénérable Gueshe Tengye

Pourquoi ne se souvient-on pas automatique­ment de ses vies antérieures ?

L’esprit antérieur est venu dans l’esprit ac­tuel, mais entre les deux vies, un blocage s’est produit et nous a obscurci. L’esprit est com­posé de divers facteurs mentaux et l’esprit antérieur était relié au facteur mental de la mé­moire, mais en raison de la peur, au moment de la mort, la mémoire et les autres facteurs mentaux se trouvaient à l’état de sommeil.

Quand on est endormi, par exemple, l’esprit reste éveillé mais les perceptions et la mémoire dorment. Entre la mort et la renais­sance, il se passe un temps assez long avant que l’esprit ne pénètre dans la matrice d’une mère, où il vit dans un état léthargique.

La mémoire qui est aussi endormie, reste endommagée par son séjour en des lieux impurs et nauséabonds. Il nous arrive dans la vie quotidienne d’oublier des détails du rêve de la nuit, car la mémoire n’est pas assez forte pour se souvenir. Parallèlement, notre esprit n’a pas suffisamment de force pour se souvenir des vies antérieures.

Notre conscience principale, qui est cachée, se souvient des vies antérieures : qu’est-ce que cela signifie ?

Quelqu’un se souvient de ses vies passées lorsque son esprit est aidé par le facteur mental de la mémoire. Quand vous vous déplacez, vos pieds vous aident mais c’est votre corps tout entier qui arrive à destination. Vos pieds ont la responsabilité et le pouvoir de porter votre corps. Votre tête seule ne peut pas se déplacer, car ce n’est pas en son pouvoir.

Parallèlement l’esprit comprend différents facteurs mentaux qui le suivent de vies en vies et chacun d’eux a une fonction différente. Votre mémoire des vies passées est im­puissante mais si vous devenez réalisé, vous pourrez alors voir vos vies passées et les empreintes aussi vous suivront d’une vie à l’autre.

Comment les empreintes des vies passées portent-elles leurs fruits lorsque toutes les conditions sont réunies ?

L’ignorance nous fait créer différents types d’actions avec des résultats karmiques. Dans les douze liens de production conditionnée, l’ignorance (deuxième lien) est représentée par un potier aveugle. Les actions commises sont innombrables et restent dans la conscience (le troisième lien), aspirées comme par un buvard, et s’y imprègnent. Pendant l’état inter­médiaire, la soif et la saisie (huitième et neu­vième lien) nous font choisir un certain lieu de renaissance. Si ces deux éléments ferti­lisants sont vertueux, le karma blanc, posi­tif, mûrit, s’ils sont négatifs, le karma noir mûrit.

Au Tibet, on met différents types de grains dans des récipients particuliers que l’on entrepose au grenier et ces grains y restent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé les conditions et les fertilisants qui amènent un résultat. A la mort, la fructification dépend des conditions consti­tuées par les actions avec lesquelles nous sommes les plus familiers. Si nous sommes plus liés aux actions vertueuses, le karma blanc mûrit, et si les actions négatives nous sont plus familières, c’est le karma noir qui mûrit.

Il faut donc purifier le karma négatif au moyen de la confession et promettre de ne pas répéter ces actions négatives. Surveillez votre karma négatif et vous renaîtrez dans les royaumes divins.

Comment la mémoire et les formations karmiques sont-elles reliées ?

Les deux sont totalement différentes. La mémoire est une partie constituante de l’esprit et les actions karmiques sont autres.

Pourtant il existe un lien entre elles puisque nous pouvons nous souvenir de nos actions et décider de purifier nos actions négatives afin de renaître dans des états fortunés.

Comprendre la loi de causalité comporte de grands bienfaits. Tous les êtres saints qui œuvrent pour le bien de tous, puisent leur énergie dans la compassion développée au cours des vies antérieures et successives.

Dédions maintenant l’énergie positive accumulée au cours de cet enseignement pour que cessent les maladies et les guerres et pour que nous développions vite la compassion.

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La racine n’est pas sèche par le XIVe Dalaï Lama

La fête nationale tibétaine est une institution récente. Elle a été instaurée pour rappeler le soulèvement de Lhassa en mars 1959. Chaque année, Sa Sainteté prend la parole au milieu de son peuple, à Dharamsala, le petit Lhassa des Indes.

Le discours du 25e anniversaire a été édité en annexe de « Ma Terre et mon Peuple » (éd. Olizane, Genève) . Celui du 26e (10 mars 1985) est traduit ci-dessous. Sa Sainteté devait se rendre — sur invitation des Chinois — au Tibet pour assister aux manifestations données en l’honneur du vingtième anniversaire de la région « dite autonome » du Tibet. Les représentants et délégués du Dalaï Lama peu satisfaits des positions chinoises quittèrent Pékin sans parvenir à un accord de principe.

Le 10 mars 1985 marque le 26e anniversaire de notre soulèvement. Comme nous nous souvenons de notre long et glorieux passé, de nos braves Tibétains, de notre riche héritage culturel et de cet impor­tant événement dans notre histoire récente, laissez-moi vous rappeler aussi notre responsabilité que nous partageons tous — pour l’avenir de notre peuple et dédiez-vous tous à nouveau à cette cause com­mune et promettez que chacun d’entre vous va sincèrement contribuer, et du mieux qu’il le pourra à atteindre ce but.

Durant ces vingt-six dernières années, les Tibétains restés dans leur pays furent totalement démunis de la plus élémentaire des libertés et de ce fait, ils eurent à supporter des souffrances sans précédent et dont il est bien difficile de pouvoir parler.

D’autre part, ceux qui avaient pu s’échapper connaissaient l’exil et la dure séparation avec leur patrie. Ils s’éparpillèrent, se séparèrent par nécessité. Certes pour eux, il n’y eut ni crainte, ni terreur, ni frayeur ou de tension de quelque sorte que ce soit. Mais cela ne veut pas dire non plus que tout leur fut épargné et qu’ils ne connurent pas de moments de désespoir plus ou moins intense. En bref, nous traversons en ce moment la plus difficile période de notre histoire et cette génération devra faire face à des souffrances encore inconnues de nous.

Un proverbe dit : « si la racine n’est pas sèche, l’arbre n’est pas mort », la situation actuelle n’est donc pas sans espoir.

Et puisqu’il y a eu des développements positifs pour nous donner de l’espoir, il est de la plus haute importance que nous ne perdions pas courage mais qu’au contraire nous l’affermissions encore pour per­sévérer et défendre notre juste cause. Il y a déjà eu des réalisations fort concrètes en exil. Nous ne nous sommes pas contentés de parer au plus pressé : les seules questions d’intendance, de nourriture et autres problèmes quotidiens — qui ont certes leur importance, n’ont pas été les seuls dont nous nous sommes préoccupés. Nous avons fait plus en essayant de préserver notre identité nationale et notre patriotisme. Et peut-être, ce qui est encore le plus important, c’est de s’être efforcés de préserver notre héritage culturel — en particulier les Enseignements du Bouddha et nous avons là encore des résultats encourageants.

Avec ces réalisations, il a été possible pendant ce dernier quart de XXe siècle, de montrer au monde entier que les Tibétains pouvaient être créatifs, courageux, entreprenants, acharnés au travail, industrieux et qu’ils savaient prendre en mains leurs propres affaires. Une oppor­tunité unique nous a été donnée de faire ici nos preuves pour la plu­part d’entre nous. Il nous a aussi été possible de faire une démonstra­tion de quelques traits de notre caractère spécifique : l’honnêteté, le fair-play, la bienveillance, la probité, et la capacité de faire face aux problèmes avec une certaine équanimité…

Aussi partout où des Tibétains se sont implantés parmi des peuples aux manières de vivre et de voir très différentes, les conclusions ont été unanimes. Nous sommes jugés comme étant doté d’une nature aimable, bonne, enjouée, gaie et paisible, et comme des gens cultivés. Nous avons aussi tenté de créer une nouvelle possibilité d’investigation pour faciliter une meilleure compréhension de notre civilisation, pour la démythifier, pour la démystifier en général et nous avons fait un effort tout particulier pour faire connaître ce qu’est exactement la philosophie bouddhiste. Ces efforts commencent à porter leurs fruits et peuvent être considérés « à notre crédit ».

Comme il y a peu de Tibétains en exil, nous avons dû faire beaucoup car nous ne nous sommes pas contentés de maintenir notre identité nationale, et notre propre culture, nous avons aussi été capables de faire naître un regain d’intérêt pour notre peuple et notre situation. Ces centres d’intérêt renouvelés ont aussi aidé à apporter des chan­gements positifs au Tibet même et dans divers domaines.

Mais tout ceci ne peut en aucun cas être considéré comme une fin en soi. Nos efforts ne sont pas terminés. Au contraire, avec pour base, notre propre expérience, il est important que nous luttions encore plus, avec plus de fermeté et de détermination dans le futur. L’un des fac­teurs qui a le plus contribué à notre propre succès pendant ce quart de siècle est le sentiment très fort de l’unité fondamentale de l’être humain. C’est la compassion — si humaine — manifestée dans la noble tradition d’aider ceux qui sont dans le besoin, et ceci sans tenir compte des différences respectives de races, de langues, de religions et de cultures. Prenons notre cas, il est évident que de l’intérêt nous a été porté. Nous avons reçu des preuves de sympathie et une certaine aide non seulement du Gouvernement indien, mais des Indiens eux-mêmes, puis d’organisations internationales, de divers groupes religieux, et de beaucoup de volontaires qui agissaient individuellement.

Je voudrais saisir cette occasion pour exprimer cette fois encore notre profonde appréciation et pour dire que leur aide et leur bonté seront toujours remémorées avec gratitude.

Je ne souhaite pas répéter ce que j’ai déjà dit pendant la période précédent les années 1978-1979. Seules la peine et la souffrance s’attachent à ces années.

Mais depuis les conditions se sont améliorées quelque peu. Les Tibé­tains encore au Tibet ne meurent plus de faim désormais. Et, même vis-à-vis de notre propre culture, il y a quelques timides progrès : dans l’étude de notre propre langue par exemple.

Similairement, au lieu de continuer à entretenir ou à multiplier obstacles et difficultés, il est maintenant possible aux membres d’une même famille, ou à des amis, que ce soit des Tibétains résidant au Tibet, ou des exilés, de se rendre visite mutuellement. Nous sommes heureux de constater ces changements positifs.

L’avenir du Tibet et l’issue de la situation sont choses difficiles et profondément ancrées dans son histoire. Il n’y a pas de solution immédiate et simple à appliquer à nos problèmes actuels. Peu importe, certains facteurs sont importants : la vérité puis la détermination de l’homme comptent vraiment. De plus, la situation mondiale est en perpétuel changement et elle ne restera pas figée ni identique à ce qu’elle est aujourd’hui. Dans le passé, les problèmes d’un pays étaient mais ne concernaient pas les autres nations outre mesure. D’ailleurs bien sou­vent, elles les ignoraient purement et simplement. Mais de nos jours la planète est devenue de plus en plus petite et tout est beaucoup plus interdépendant . Des événements de régions isolées font naître l’attention du reste du monde qui se sent immédiatement concerné. Tout ceci parce que ce qui arrive dans une contrée affecte globalement une certaine situation. Se basant sur son expérience personnelle la Chine a aussi réalisé qu’elle ne pouvait pas rester isolée du reste du monde. En résultat elle s’est décidée à adopter de nouvelles idées, qui ont amené une autre politique. Donc si l’on compare les conditions actuelles avec celles d’il y a encore quelques années, force est d’admettre qu’il y a bien eu quel­ques progrès. Mais pour vraiment obtenir une certaine qualité de bon­heur dans n’importe quelle société humaine, la liberté de pensée est extrêmement importante. Cette liberté d’esprit ne peut exister que basée sur une bonne foi véritable, sur une mutuelle compréhension, sur l’absence de mensonge et de peur. Mais si nous ne nous contentons que de par­ler des nobles et beaux sentiments et qu’il y a toujours des manifesta­tions de haine et de malveillance dans le cœur, tôt ou tard ces deux attitudes se trouveront confrontées. Considérons le cas du Tibet et de la Chine. Tant que le stade de la peur mutuelle n’aura pas été dépassé, tant que le mensonge et la tromperie séviront, tant que nous n’aurons pas réussi à développer un vrai sens relationnel, très franc, très direct, basé sur la bienveillance, le respect et la correction, les problèmes aux­quels nous devons faire face aujourd’hui subsisteront. Il est important pour chacun d’apprendre de chacun d’entre nous. Quand les Chinois ont imposé de force aux Tibétains leur point de vue quant à la ques­tion du Tibet, ils ont continué à délibérément ignorer les faits réels et tangibles auxquels ils étaient confrontés. Il appartient désormais aux Chinois d’agir en accord avec l’idéal et les principes des temps moder­nes, c’est-à-dire de parvenir à travailler avec un esprit large et ouvert et de faire de très sérieux efforts pour percevoir la mentalité et le carac­tère du peuple tibétain afin de comprendre leur propre point de vue, leurs vrais sentiments, leurs souhaits intimes et leurs aspirations profondes.

Je crois que ceci est vraiment très important.

Il est erroné de réagir avec passion, violence, suspicion systémati­que ou encore en se sentant particulièrement offensé quand des opi­nions s’avèrent contraires aux nôtres. Il est essentiel que les différences d’opinions soient examinées et discutées avec tolérance, ouvertement et sans arrière-pensée. Quand des points de vues différents sont fran­chement abordés et discutés sereinement avec sensibilité et dans un souci profond d’équité, de justice et de respects mutuels, les décisions, les contrats, les accords, ou les traités en résultats des démarches entre­prises seront crédibles et bénéfiques pour toutes les parties en présence. Mais aussi longtemps qu’il existera la moindre contradiction entre pensée et action, il ne pourra jamais y avoir vraiment le moindre accord vala­ble, ni favorable à aucune des parties concernées. Pour le moment, je crois que le plus important est encore d’entretenir des contacts étroits avec la Chine et d’exprimer franchement notre manière de voir, puis de faire des efforts sincères afin de se comprendre mutuel­lement. C’est à travers une amélioration éventuelle de nos relations actuelles que nos problèmes pourront j’en suis sûr se résoudre à la satisfaction générale. Toutes mes prières sont dédiées aux bienfaits de tous les êtres sans exception.

Dharamsala, le 10 mars 1985. Tibetan Review, march 1985, vol. XX, n° 3.

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1 Yongzin : Titre honorifique, traduit par « Tuteur ». Kyaptché Yongzin Trijang Rimpoché (1901-1981) était le second précepteur du quatorzième Dalaï Lama, choisi par le Gouvernement tibétain pour ses hautes réalisations spirituelles et ses vastes connaissances. Devant l’insistance répétée du Gouvernement de l’époque, il accepta de se consacrer à cette tâche difficile et délicate entre toute : celle de la formation d’un Dalaï Lama aux plus hautes fonctions et aux devoirs de sa charge complexe puisqu’il doit être un Chef d’État doublé d’un Chef Spirituel capable non seulement d’enseigner le bouddhisme, mais de le pratiquer en action. Regardé, observé, par tout un peuple et même bien au-delà des frontières ethniques et politiques du Tibet, il doit être le vivant exemple de ce qu’il dit, avance et soutient. Il doit savoir inspirer chaque bouddhiste, chaque être, par sa qualité et sa manière d’être.

Le premier Tuteur, (car le premier nommé) fut Kyaptché Yongzin Ling Rimpoché. Il est décédé le 25 décembre 1983.

Kyaptché Yongzin Ling Rimpoché et Kyaptché Yongzin Trijang Rimpoché, aujourd’hui disparus, étaient des amis de longue date qui se complétaient parfaitement dans l’éducation de leur royal sujet. Ils tinrent si parfaitement leur rôle que bon nombre de Tibétains s’accordent à chanter leurs louanges pour leur avoir donné un « Grand Quatorzième », sage et avisé dans un des moments les plus terribles de leur longue histoire.

Ce qualificatif de « Grand » n’est pour le peuple tibétain qu’accordé au Cinquième, et Treizième Dalaï Lama. C’est assez dire que le peuple se montre avare de compliments et prouve ainsi sa reconnaissance aux trois Dalaï Lama qui ont profondément marqué leur temps.

2. Rimpoché : La traduction littérale est « Précieux ». Pourquoi « Précieux » ? Les Tibétains estiment qu’un Maître (Lama) est le représentant actif et présent du Bouddha, invisible à nos yeux d’êtres ordinaires.

Les Lamas, les Maîtres, continuent son œuvre, en enseignant, en répétant, en expliquant, en rappelant, en commentant les paroles du Bouddha afin d’aider tous les êtres à se libérer de toutes formes de souffrances et de leur permettre d’atteindre toutes sortes de bonheur, tant provisoires qu’ultimes. Comme ils se montrent fidèles aux paroles du Bouddha et à ses objectifs… ils sont considérés comme « Précieux » entre tous les êtres car ils poursuivent des buts altruistes avec amour pur et compassion infinie.

Ce titre honorifique de Rimpoché ne s’applique selon la tradition qu’aux tulkus (émanation, corps d’illusion) c’est-à-dire aux Maîtres qui ont atteint le niveau spirituel voulu pour diriger — et non plus subir — leur mort et leur prochaine renaissance. Les Tibétains ont pris l’habitude de les rechercher pour leur demander de continuer leur œuvre et de continuer à tourner « la Roue du Dharma ».

Mais parfois les élèves et disciples d’un moine — dont ils ont fait leur Maître — appellent celui qu’il considère comme leur « lama » : « Rimpoché », par respect, reconnaissance, vénération et politesse. De plus, dans leur esprit ils « voient » ce Maître choisi comme un réel Bouddha. Dans d’autres cas, et pour certaines Écoles, des méditants instruits et ayant bien réalisé peuvent après trois ans, trois mois, trois jours de retraite être nommés « Rimpoché » par leurs élèves quand ils en ont, et ceci pour les mêmes raisons.

Mais il s’agit là de tolérance qui ne trompait personne au Tibet. Les Tibétains possèdent un vaste arbre généalogique avec toutes les lignées de transmission et il leur est à tout moment possible de savoir qui est qui.

Il est beaucoup plus difficile aux occidentaux de s’y reconnaître avec exactitude. En règle générale, ce titre est plus volontiers adressé aux seuls Lamas réincarnés qui sont officiellement recherchés par les autorités tibétaines, car cette appellation leur revient de plein droit, qu’ils soient lamas laïcs ou moines.

Le plus important des Lamas réincarnés, la plus haute des incarnations du Tibet, est sans conteste le Dalaï Lama et le protocole lui autorise — comme pour le Pape — le titre de « Sa Sainteté » qu’il est le seul à pouvoir porter.

Cependant, en exil, la tendance des disciples et élèves tant occidentaux que Tibétains a été de généraliser cette particularité à tous les Chefs des différentes Écoles pour les honorer, mais tel n’était pas le cas au Tibet même.

Traduire les titres du chef spirituel du Tibet par Sa Sainteté ou His Holiness n’est bien entendu qu’un pis-aller, car aucun de nos termes ne s’approchent vraiment de l’esprit tibétain en la matière.

3 Les trois principaux monastères du Tibet, souvent nommés les « 3 piliers » étaient calqués sur l’organisation des grandes universités bouddhistes indiennes comme Nalanda, ou Odantapuri. Tous trois situés autour de Lhassa, la capitale, ils étaient d’intenses foyers de culture dont la renommée et le rayonnement étaient connus et estimés à travers tout le pays.

Leur influence était énorme et leur réputation n’était plus à faire.

DRÉPUNG (fondé par un disciple de Djé Tsonkhapa : Jamyang Choje (1379,1449) avec sept mille sept cents moines en moyenne était le plus grand du Tibet. Il recevait aussi beaucoup de moines mongols.

SÉRA, fondé en 1419 par Jamchen Chojé après son retour de Chine où il avait été invité et reçu avec honneur, respect et vénération en tant que Maître spirituel de l’empereur. Avant 1959, il comptait cinq mille cinq cents moines environ.

GANDEN, fondé par Djé Tsonkhapa. C’est le berceau de l’École des Nouveaux Kadampas encore nommés « Guelougpa » depuis 1409, date de sa fondation.

Avant l’invasion chinoise, il abritait trois mille trois cents moines. Des trois monastères en question, c’est lui qui a le plus souffert des folies de destruction de la révolution culturelle. Au moment de ces destructions orchestrées par les Chinois, toute la cité monastique fut anéantie et la momie du fondateur et réformateur Djé Tsonkhapa — pieusement et précieusement conservée comme relique — détruite. Très courageusement, des Tibétains bénévoles s’attellent à une tâche gigantesque : sa reconstruction…

De l’avis des touristes privilégiés et des pèlerins occidentaux qui ont eu l’occasion de les visiter, Séra et Drépung ont été très sérieusement abîmés. Il est possible de s’en apercevoir dès que l’on sort des « sentiers battus » et des circuits fléchés par les guides chinois qui encadrent, on devrait dire « gardent » leurs touristes…

Moins nombreux sont ceux qui ont réussi à voir Ganden, qu’on cache gêné et honteux de tant de destructions qu’on essaie de mettre sur le dos des Tibétains « qui se sont (soit-disant) rebellés contre le Dalaï Lama et son Gouvernement » !

4 Le Dharma, ce terme a dix significations différentes. Il s’agit ici de la Doctrine du Bouddha, de son Enseignement. Il faut éviter de parler de « lamaïsme », mot d’origine anglaise, inventé et inconnu des Tibétains, ou de « bouddhisme tibétain », car le bouddhisme pratiqué au Tibet vient de l’Inde, sa terre d’origine.

5 Ego : Le petit moi, la personnalité qui appréhende, veut, désire, s’attache…

6 Se chérir soi-même (chérissement n’est pas mentionné dans le Larousse).

7 Dans le sens de s’attacher à soi-même.

8 Financières ou morales et en y consacrant tout ou partie de son temps.

9 De les aider dans un total esprit d’abnégation et de pure gratuité, sans calcul, sans rien attendre ni espérer, pas plus des honneurs et biens temporels que des mérites accumulés pour l’après mort.

10 Salutation tibétaine.

Les réfugiés tibétains continuent les recherches des Maîtres disparus.

Kyaptché Yongzin Trijang Rimpoché a quitté son corps le 9 novembre 1981, sa réincarnation vient d’être officiellement retrouvée. Après avoir prié pour retrouver le Tulkou, les Tibétains prient désormais pour sa longue vie, et pour qu’il accepte de tourner « La Roue du Dharma » pour le plus grand bien de tous les êtres. Nous ne pouvons que nous associer à eux, en formulant nos meilleurs vœux pour que les circonstances soient favorables à ce Maître, et qu’il puisse continuer à guider ses disciples et élèves sur le chemin qui mène à la parfaite libération.