B. Lahiry : Quelques mots sur la recherche de la vérité


17 Jan 2013

(Revue Être. No 2. 1974. 2e  année)

Mon article « la Recherche de la Vérité » dans le Banaras Hindu University Journal m’a valu de nombreuses questions dont certaines sont à retenir. Par exemple :

1. Comprendre une chose signifie l’appréhender par l’intellect. Quelle difficulté y a-t-il dans une saisie intellectuelle de la Vérité ou Réalité ? Que faut-il entendre exactement par Vérité ou Réalité ?

2. La méthode scientifique a fait énormément pour révéler la véritable nature des choses. Pourquoi faudrait-il la considérer comme inappropriée pour révéler la nature de la Vérité ou Réalité ?

3. Si toutes les méthodes sont inadéquates, quels seront alors les critères d’approche dans le problème que pose la recherche de la Vérité ?

Je vais essayer d’élucider ces trois points.

I

La plus grande difficulté pour une appréhension intellectuelle de la Vérité ou de la Réalité réside dans sa sublime simplicité en tant que réalisée d’avance, comme fait naturellement accompli en chaque chose sous toutes les conditions. La tentative même d’une estimation intellectuelle crée simultanément un apparent et artificiel éloignement. Tout ce que l’intellect peut faire est d’essayer de ré-unifier, en tissant sa trame autour de cet apparent point de séparation qui est sa propre création pendant qu’il court à perdre haleine après un but hypothétique qui est supposé être loin, très loin, bien que, en fait, le but n’est autre que le point de départ. C’est comme si l’on fermait les yeux pour réfléchir profondément au phénomène de la vision, supprimant ainsi la vision même dès le tout premier pas, pour ensuite chercher à tâtons dans l’obscurité qui en résulte afin de redécouvrir la lumière sans cesser de garder les yeux étroitement clos.

Quelqu’un ayant des yeux normaux peut voir clairement chaque chose, même s’il est complètement ignorant de l’optique, de l’anatomie et de la physiologie de la vision. Et toutes nos études laborieuses en optique, en anatomie et en physiologie sur la vue humaine ne nous ont pas encore révélé le mystère de tous les processus impliqués dans la vision, mais ont souvent entraîné pour le savant une vision extrêmement myope et trouble.

L’ignorant et le paresseux n’ont que faire de ce qui est important et exaltant. Il faut un puissant intellect pour reconnaître les limites de son intellect; il faut une sagesse ayant le tranchant d’un rasoir pour rompre ces limites et passer au-delà, dans l’inconnu illimité.

Ce qui suit résume le problème et la solution :

Le soleil éclatant déclare

« Ma splendeur est omniprésente ».

La caverne obscure se lamente

« Tu n’es guère aimable pour moi ».

Le soleil sourit, — « Ce sont tes propres

parois qui me maintiennent dehors.

Ouvre-les et je serai en toi ».

La Réalité est cette existence (Is-ness) de la Vérité à l’intérieur et à l’extérieur. Elle ne consiste pas à connaître cette existence (où est le connaisseur ?), ni à expérimenter cette existence (où est l’expérimentateur ?), et elle ne consiste pas davantage à la reconnaître comme telle (où est celui qui la reconnaît ?), mais c’est le fait d’être (Is-ness) dans sa totalité.

Et ce fait d’être ou d’exister (being) n’est ni théorique ni lointain. A chaque pas dans notre vie nous sommes ce « cela-est »‘ (Is-ness). C’est un fait, comme on vient de le dire, que nous pouvons voir sans comprendre les processus qu’implique la vision. La physique ne peut nous mener plus loin que la formation d’une image inversée sur la rétine. L’étape suivante est le cela-est (Is-ness) sur quoi la physique et la physiologie avancent une simple conjecture. Chacun sait que nous pouvons entendre sans avoir lu le chapitre sur le « son ». La physique nous parle des vibrations qui pénètrent dans l’oreille, et la physiologie, des filaments nerveux qui reçoivent ces vibrations. Mais comment celles-ci sont transformées en les doux accords d’un carillon est de nouveau une question de cela-est (Is-ness). La physique est ici muette et la physiologie propose une simple conjecture.

C’est ainsi que nous pouvons être et, en fait, nous sommes ce cela-est (Is-ness), cette réalité sans connaître — (est-ce nécessaire ?) — sa science et sa philosophie. L’une et l’autre doivent forcément attendre dehors, chacune n’obtenant qu’une lueur partielle, en jetant un coup d’œil furtif à travers les fenêtres appelées respectivement « Science » et « Philosophie ».

II

On assiste parfois au phénomène plutôt inattendu de savants éminents, de réputation mondiale, traitant de questions qui sont supposées ne pas être de leur ressort. Pour n’en citer que trois, nous mentionnerons Jeans (Physique et Philosophie), Eddington (la Nature physique du monde) et Schrödinger (Esprit et Matière). De toute évidence, tous ne sont pas les manifestations de bons savants devenus de mauvais philosophes. Ce sont plutôt les manifestations du besoin humain inné et très profond de connaître et comprendre ce qu’il y a derrière le voile trompeur de la nature. Le scientifique et le philosophe, — s’y sont essayés chacun dans sa propre voie et selon sa propre capacité, et chacun y a réussi dans la mesure où il est parvenu à sortir de l’ornière conventionnelle, de la méthode admise et des concepts dominants de son époque. Cela vaudrait la peine ici de chercher les raisons qui font que ce qui aurait dû être une vue plus pénétrante n’est souvent que pure spéculation.

Pour un homme de science l’étalon de mesure demeure la connaissance sensorielle du monde extérieur et toute théorie qu’il échafaude est fondée là-dessus. Mais le voile subsiste. Quand de nouvelles découvertes sont faites, les scientifiques révisent sans hésiter la structure des choses selon ce nouvel éclairage. Il y a de nombreux exemples de théories très bien établies, tenues en considération pendant des centaines d’années par les meilleurs cerveaux de l’époque et qu’il a fallu rejeter parce que, avec les progrès de la science, de nouveaux faits ont été découverts et se sont révélés en contradiction avec les théories existantes, par exemple la théorie phlogistique et, plus récemment, la théorie atomistique. Ainsi, pour les scientifiques les toutes dernières théories sont vraies… aussi longtemps qu’elles ne sont pas infirmées et remplacées par de plus récentes, jugées meilleures parce que plus conformes aux tout derniers « faits observés », ceux-ci dépendant, naturellement, de la précision des derniers instruments inventés et en vogue. C’est pourquoi il est très, très difficile pour un scientifique d’admettre que le monde de la pensée et de la matière pourrait bien n’être que la manifestation d’un substratum plus profond de la réalité et existant au-delà des perceptions de nos sens, même si nous pouvions amplifier leur capacité des millions de fois en inventant des dispositifs de plus en plus puissants et précis. Cette attitude est la conséquence directe de la supposition selon laquelle il est impossible d’expérimenter la vérité directement et cependant sans subjectivité, de sorte qu’aborder le problème autrement que d’une façon « scientifiquement objective » revient à gaspiller son temps en d’inutiles spéculations, déductions irrationnelles et complet subjectivisme. Pourtant, pour un scientifique réellement impartial, il n’est pas impossible de voir par delà cette supposition et d’accepter la possibilité de connaître la vérité par une expérience immédiate sans subjectivité, sans devoir s’appuyer sur quelque spéculation incertaine, une quelconque inférence indirecte ou conception dogmatique, scientifique ou philosophique.

III

Il y a une ressemblance très frappante entre le scientifique et le chercheur de la réalité ultime dans leur effort pour éliminer complètement le facteur personnel, le premier pour atteindre l’objectivité désirée et le second pour obtenir une vue sans distorsion. Ainsi, l’équation dans les deux cas doit être :

l’égo (I-ness) moins l’égo (I-ness) = zéro. Mais assez étrangement, pour le scientifique l’équation devient : l’égo moins l’égo = être-un-œil (eye-ness) : observation, et pour le chercheur la même équation devient : l’égo moins l’égo = cela-est (Is-ness), être (be-ing). Mais il faut ici souligner que, pour qu’une chose soit intelligible, un processus cyclique quasi instantané de être-un-œil (eye-ness) immédiatement suivi du cela-est (Is-ness) est essentiel même dans des processus ordinaires tels que voir, entendre, etc. Ce qui vicie cette connaissance est l’interférence déformante de l’égo qui usurpe le rôle de juge. Si le scientifique peut envisager que l’objectivité idéale et parfaite exige jusqu’à l’élimination de l’observateur, le phénomène cela-est (Is-ness) sans égo (I-ness), — c’est-à-dire une expérience immédiate sans subjectivité — ne paraîtra plus extraordinaire, hors de propos, et la barrière entre le chercheur de la vérité « scientifique » et le chercheur de la vérité « ultime » cessera d’être insurmontable.

C’est cette approche, non conventionnelle et inconditionnée, qui est essentielle si l’on veut sérieusement traiter le problème de la recherche de la Vérité. L’article « la Recherche de la Vérité » présentait une telle approche, indépendante, rationnelle et intensément pratique, une approche qui considère que « toutes les suppositions, tous les postulats, toutes les formulations et tous les axiomes sont arbitraires ». C’est une approche qui a l’audace de passer par-dessus tous les processus mentaux, après avoir découvert que l’intellect humain sous une forme humaine est à la fois un adjuvant et une entrave, — un adjuvant parce qu’il aide à comprendre; une entrave parce qu’il pose une limite à toute compréhension en tant que compréhension typiquement humaine. Seuls ceux qui sont capables de miser autant peuvent faire le voyage de la recherche de la Vérité.

Traduit de l’anglais par R. A.


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