Serge Brisy : Quelques réflexions sur la vie intérieure


12 Jul 2010

(Revue Spiritualité. No 19-20. Juin-Juillet 1946)

Ce qui manque le plus à notre époque, où tout semble fait pour disperser la pensée autant que les énergies, c’est la vie intérieure, au cœur même des activités multiples exigées de chacun.

Emerson a dit : « Il est facile, dans le monde, de vivre d’après l’opinion du monde; il est facile de vivre d’après la nôtre dans la solitude. Mais le grand homme est celui qui garde, dans le monde, l’indépendance de la solitude. »

Cette « indépendance de la solitude », en quelqu’endroit qu’on se trouve, est la clef d’un équilibre que rien ne peut troubler. Mais pour la découvrir, il faut apprendre à être seul, — vraiment seul — en appréciant divinement ces instants de solitude dont on cherche presque toujours à s’évader. Les heures de recueillement et de silence sont trop rares pour qu’on n’en retire le meilleur. Et ce n’est guère alors qu’il s’agit, pour s’en distraire, de lire une littérature incertaine, des romans quelconques, ou de laisser aller sa pensée à la dérive. La solitude réclame une utilisation consciente de toutes ses forces mentales et ces forces demandent la réflexion.

La vie intérieure est celle qui donne. La vie extérieure est celle qui reçoit. Comme le fait de donner implique l’échange; celui qui donne ne peut manquer de recevoir aussi. Pourtant, il ne demande rien. Et c’est en cela que réside la différence entre celui qui donne librement de lui-même et celui qui, sans cesse, attend le don.

Se tourner vers l’intérieur, c’est remonter à la source de la vie. Et la source de la vie ne cesse de jaillir, alimentant tout ce qui existe de ses eaux limpides.

Remonter à cette source et s’y abreuver, c’est devenir soi-même le calice qui répand les eaux de l’esprit dans tout cœur ouvert. Cela ne se peut que lorsque la vie intérieure, réveillée, est devenue naturellement consciente, c’est-à-dire harmonieuse, sans brisures, semblable, dans son expression coutumière, à l’eau du fleuve que rien n’arrête, à l’eau de la rivière qui bondit de rocher en rocher, mais qui coule sans jamais se tarir, à l’eau du ruisseau qui chante entre les herbes et trouve à se forer un chemin, malgré tous les obstacles semés sur sa route.

Tant d’êtres se contentent d’aspirer à cette source, sans avoir le courage d’y atteindre, sinon aux rares moments d’extase, imprévisibles et trop vite oubliés. La vie intérieure s’y établit d’une façon permanente, parce que l’extérieur ne l’attire plus. Elle devient un appel constant au divin par une expression continuelle du divin. Rien ne lui résiste, car son cœur est éternellement ouvert.

C’est là vivre une vie magique, parce que pleine de révélations. Dans le déroulement infini de ce qui est reçu et de ce qui peut être donné, l’être se sent vivre intensément et découvre des richesses inépuisables, puisque toujours renouvelées. La solitude lui devient chère. S’il ne la recherche pas, c’est parce qu’il sait qu’elle est en lui, à toute heure et que, parmi le brouhaha de la foule, il peut toucher au roc inébranlable d’où jaillit la source sacrée auquel son cœur est à jamais ancré. Il y puise sans cesse le rayonnement qu’il irradie sur les autres. Il devient ce rayonnement, à son insu. Et l’ « indépendance de la solitude » le rend de plus en plus compréhensif à l’ « isolement » des autres, qui n’est que vide et angoisse, tristesse et dépression. Alors, son besoin de donner, de partager s’avère si grand, qu’il cherche à atteindre ceux qui souffrent et pleurent, ceux qui ignorent combien aride est leur voie. Par un sourire, par une parole, par un mot exprimé avec joie ou avec compassion, par un silence vivant où sa pensée travaille, où son cœur répand ses trésors, il désaltère les âmes assoiffées de réalité tangible.

Nous ne vivons pas assez en nous, c’est-à-dire en Dieu. Nous laissons les trésors ensevelis dans les profondeurs où se cache notre vrai « nous-mêmes ». Et nous craignons le silence, car nous n’y apportons que notre sensation d’esseulement. Mais la vie, inlassablement, nous rapproche des plus grands silences pour nous apprendre à les comprendre et à les ressentir. Et un jour arrive où nous nous agenouillons devant eux, comme devant des amis retrouvés, où nous communions avec eux, où nous les absorbons en nous, dans un élan de reconnaissance. Heures suprêmes d’éveil ! La source a jailli, le cœur est lumière. Et la vie s’épanche à travers soi en flots tumultueux, balayant sur son passage les petitesses et les craintes, incapables de lui faire encore obstacle.

Oui, vraiment, ce qui manque le plus à notre époque, c’est la vie intérieure, au cœur même des activités multiples exigées de chacun.

Serge BRISY


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