Jean E. Charon : Qu’est-ce que l’esprit?


07 Dec 2011

(Revue Question De. No 34. Janvier-Février 1980)

Voilà une question bien difficile. Je dis cependant, en complément à l’excellente analyse de Raymond Ruyer, que plus une question est difficile, plus il faut chercher à être « économique » dans le nombre des présupposés qu’on place à la base de notre réflexion pour parler de ce problème.

Voici que la physique (J.E. Charon : Théorie de la relativité complexe. Albin Michel, 1977) vient de découvrir que Teilhard avait raison : certaines particules de matière dont nous sommes faits, les électrons, possèdent non seulement leurs caractéristiques physiques bien connues (le « dehors » de l’électron), mais encore des propriétés spirituelles enfermées dans un « dedans » de la particule, situé hors de notre espace visible un dedans dont les physiciens, jusqu’ici surtout préoccupés de l’extérieur des choses, se sont encore peu souciés. Ces propriétés, au nombre de quatre, sont à l’examen, si voisines de celles que nous attribuons à notre propre esprit, qu’on est conduit à les nommer avec des mots qui ont une signification immédiate : connaissance, réflexion, amour et acte.

D’accord, nous acceptons volontiers que ces particules possèdent des propriétés spirituelles, nous disent Raymond Ruyer et les néo-gnostiques de Princeton et de Pasadena. Mais « mon » esprit, celui de l’humain que je suis, c’est encore autre chose ; il est une sorte d’« émanation » de l’être organisé entier. Seul ce dernier est capable d’une pensée complexe, alors que les électrons qui composent mon corps ne possèdent qu’une psyché très élémentaire. Je rechigne personnellement à cette hypothèse supplémentaire ; et d’abord parce que c’est précisément un préjugé supplémentaire pour parler du phénomène si difficile à interpréter qu’est l’Esprit. Ainsi, il y aurait, selon Ruyer, un Esprit au niveau élémentaire, dont on commence à cerner les contours de manière scientifique ; mais il y aurait aussi une autre forme d’Esprit, qui serait comme « secrétée » par la structure complexe que forment entre elles les particules de mon corps. En somme, il y aurait une âme, différente des qualités spirituelles attachées à la matière de mon corps. C’est peut-être vrai, mais je dis qu’il faut d’abord essayer de nous passer de ce concept équivoque d’« âme », dont la science ne sait encore rien ; au moins peut-on tenter, dans une première étape, d’examiner si l’on peut approcher une compréhension de la nature de l’Esprit sans faire usage de ce préjugé supplémentaire. La physique vient de nous révéler une certaine forme d’Esprit au niveau de l’électron : c’est déjà une acquisition prodigieuse de la connaissance de notre époque, exploitons d’abord ce résultat, nous verrons bien s’il ne suffit bas à rendre compte de toutes les manifestations de l’Esprit. Ce qui paraît choquer certains, dans cette idée que tout l’Esprit du monde serait dans les électrons, c’est qu’elle donne parfois l’impression que, nous les hommes, nous ne sommes plus dans ce cas que des pantins dont d’autres (les électrons) tireraient les ficelles. Or, tel n’est nullement le cas dans une interprétation correcte de la théorie des électrons « pensants » ou éons. Au cours de l’évolution, grâce à leurs qualités de mémoire parfaite et de raisonnement, les éons ont acquis graduellement toujours plus de conscience. Utilisant leurs quatre propriétés spirituelles, les éons se sont regroupés peu à peu pour constituer des organismes plus complexes, que la biologie nomme ADN, gènes, chromosomes, virus, cellule, végétal, animal, humain… Tous ces organismes ont eu pour objectif d’améliorer toujours plus le rythme d’accroissement de la conscience individuelle de chaque éon ; et non la conscience d’un ensemble comme notre corps, qui n’a d’autre Esprit que celui de ses constituants éoniques. De même, des musiciens, en se groupant pour jouer ensemble, accroissent à travers le jeu de la symphonie leur conscience musicale individuelle, ou celle de leurs auditeurs (et non la conscience musicale d’un ensemble nommé orchestre, qui n’est naturellement pas capable de conscience à lui seul). Il y a donc comme un rebondissement des effets spirituels obtenus par le tout vers l’Esprit de chacune des unités spirituelles constituant ce tout, de telle sorte que chacun des éons de mon corps mémorise et interprète chacune des expériences vécues minute par minute par la totalité de mon corps. Et c’est pour cela, et pour cela seulement, que tous les éons de mon corps disposeront d’une initiative coordonnée pour déclencher mon comportement de la minute suivante. Mes éons ne reçoivent pas par petits morceaux des bribes de mon expérience vécue, chacun d’eux s’enrichit de la totalité de cette expérience. De même que la symphonie ne vient pas se déverser par morceaux sur chaque musicien, qui est continuellement un auditeur à part entière de la symphonie complète ; s’il n’en était d’ailleurs pas ainsi, chaque musicien serait incapable de participer harmonieusement à l’orchestre.

Je respecte la conclusion de Raymond Ruyer, qui voit « joyeusement » dans la mort l’anéantissement de tous ses souvenirs, la disparition de toutes « ses informations biologiques de vertébré simien ». Mais ni ma raison, ni mon cœur, ne peuvent se rallier à une telle attitude. J’avoue sentir au fond de moi une exaltation secrète à la pensée que ce vieux Soleil ne tombera jamais dans mon oubli, car l’univers et moi partageons la même longue aventure spirituelle. Les infinis du temps et de l’espace déployés par cet univers ne parviennent pas, ou en tout cas ne parviennent plus, à me faire voir en transparence le spectre de la mort-néant. Je refuse de me rallier au « A quoi bon ? » de Paul Valéry. Non seulement je crois, — Raymond Ruyer aussi d’ailleurs — que l’étoffe de l’univers est d’essence spirituelle ; mais je crois aussi que cette vie a un sens, et se place dans la continuité de nos vies spirituelles antérieures et futures. Cet esprit, qui a appris à mon cœur à battre, possède aussi les ailes qui m’emmèneront jusqu’au bout du temps. L’univers et moi ne formons qu’un. L’univers et moi nous aimons d’amour, finalement. Après tout, c’est peut-être cela être spiritualiste.