Robert Linssen : Qu'est-ce que le « Satori » ? (Questions et Réponses)


20 Oct 2008

(Revue Être Libre, Numéro 233, Octobre-Décembre 1967)

QUESTIONS ET REPONSES.

Z. Qu’est-ce que le « Satori » dont parle le bouddhisme Zen ? Est-il un état d’éveil spirituel ?

R. Le Satori est un terme japonais qui pourrait être traduit en français de la façon suivante : « voir en sa propre nature ».

Z. Quelle est cette nature ?

R. C’est notre être véritable. C’est aussi l’être véritable ou l’essence profonde des êtres et des choses, mais elle est indicible. Le Satori est une vision d’unité. Encore faut-il dire que dans cette vision les choses sont bien différentes de celles qui nous sont familières. Il n’y a plus de distinction entre le spectateur, l’organe visuel et le spectacle. Le Satori est cette sorte de vision étrange au cours de laquelle se révèle notre être vrai. Cet être vrai, n’est ni le corps, ni l’âme tels que nous les envisageons en Occident. Il n’est pas né. Il est au-delà de la naissance et de la mort. Lorsque nous le découvrons nous sommes non seulement UN avec l’univers entier mais par CELA nous sommes l’essence profonde de l’univers.

Z. Comment acquérir cette vision ? Comment construire en nous cette essence profonde, cet être vrai?

R. Nous n’avons pas à « construire » cette essence. Nous n’avons pas à façonner l’être vrai. Comme le disent les indiens, il réside en secret dans la caverne du cœur. Ainsi que le disaient les anciens sages de la Chine, il n’y a rien « à faire » au sens habituel de ce terme. Tout est là.

Une image pourrait concrétiser ce qui vient d’être dit. Néanmoins, il faut se méfier des images, car l’être véritable est au-delà de toute représentation, au-delà de toute forme, au-delà de toute formulation.

Pendant les sombres journées d’hiver des nuages épais obscurcissent le ciel. Nous ne pouvons nous imaginer qu’à ce moment, à quelques centaines de mètres seulement, au-delà de ces nuages, le ciel est pur, illuminé par un soleil resplendissant. Aussi longtemps que nous sommes prisonniers de l’égoïsme, de nos fausses valeurs, de nos agitations mentales, nous sommes assombris par une foule de nuages psychiques. Nous les avons créés nous-mêmes. Et chaque minute nous en créons davantage. Au-delà de ces nuages, au-delà de nos pensées, un soleil intérieur brille en silence. Il est au-delà de la vie et de la mort. Nous n’avons pas à le « construire ». Il est là. Une seule chose nous est demandée : être disponible. Il nous faut réaliser un état de transparence mentale.

Z. Pourquoi la pensée est-elle toujours agitée?

R. L’agitation mentale est souvent plus forte que nous. Chacun peut s’en rendre compte au moment où il s’exerce à la concentration. Nous sentons à ce moment qu’une force résiste à notre tentative de silence mental.

L’agitation mentale entretient le « moi ». Ainsi que l’exprime Krishnamurti : « sans ses pensées le penseur n’est plus ». Autrement dit, chacun d’entre nous désire absolument s’éprouver comme une entité réelle, durable, indestructible.

Z. De quoi vient ce désir intense de s’affirmer ?

R. Le magnifique édifice d’architecture cellulaire qu’est l’homme actuel est l’aboutissement d’une évolution dont les origines remontent aux âges les plus lointains de l’histoire de la planète. Chacun de nous est le résultat de milliards de luttes, de joies, de souffrances. Nous sommes le résultat du labeur persévérant de la Nature durant des millions d’années. Ainsi que l’exprimait Teilhard de Chardin, la vie pour arriver à nous s’est frayé un chemin difficile sur un pont qui domine des milliards de naissances, d’épanouissements et de morts. Et chacun d’entre nous porte dans les profondeurs de son inconscient les mémoires obscures mais actives de ces efforts et de ces tâtonnements innombrables. Tant d’efforts ont été nécessaires pour réaliser l’homme.

Il est donc normal qu’une force existe en nous et tente de se fixer afin de sauvegarder les niveaux acquis au prix de tant de difficultés.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le « moi » ne veut pas abdiquer. Et c’est cependant ce que l’évolution naturelle lui demande.

Z. Ne s’agit-il pas d’un instinct de conservation?

R. Ce que je viens de vous énoncer constitue l’essentiel de forces présidant à l’instinct de conservation. Sans cet instinct de conservation ni vous ni moi ne serions ici présents. Mais qu’est-ce que l’instinct de conservation ? C’est le désir de se conserver… c’est aussi, par voie de conséquence, la peur de nous perdre, la peur de ne plus durer en tant qu’entité, la peur de la mort. Nous sommes prisonniers d’un désir fondamental de continuité.

Nous y reviendrons ultérieurement. Mais il est nécessaire de vous rappeler qu’il existe d’autres éléments obscurs et tout puissants présidant à l’instinct de conservation. Ceci me permettra d’ailleurs de compléter ma réponse à votre question « qu’est-ce que le Satori ». Le Satori des maîtres Zen japonais pourrait correspondre au Nirvana. Nirvana est un terme sanscrit qui évoque l’action d’un souffle éteignant une flamme. « Nir » est privatif.

Les premiers traducteurs en ont déduit stupidement que ce terme s’applique à un anéantissement pur et simple de la vie. Nirvana signifie bien extinction mais encore faut-il savoir de quoi ! C’est l’extinction de la flamme de la conscience du « moi », c’est l’abolition de l’ignorance. Cette délivrance nous révèle une plénitude.

Z. Que signifie la flamme de la conscience du « moi » ?

R. Dans ses discours le Bouddha a souvent comparé la conscience à une flamme. Lorsque nous observons distraitement la flamme d’une bougie dans une pièce à l’abri de tout courant d’air, nous avons une impression d’immobilité. Chacun sait que la flamme n’est pas immobile. Elle brûle. Elle est dans un flux continuel. A chaque seconde, les molécules de stéarine d’une bougie se combinent à l’oxygène de l’air et la flamme brûle. De même la conscience, que nous croyons immobile en nous, brûle. Elle est dans un flux. Quels sont les aliments de la conscience de soi ? Ce sont les pensées, les sensations, les émotions.

Ainsi que je l’ai exposé dans mes ouvrages, le « moi » aime s’éprouver comme une entité, il désire durer. Cette soif d’exister et de s’affirmer, est définie par le terme sanscrit « Tanha » (soif de vivre, de posséder, de dominer).

L’instinct de conservation en nous provient donc d’une habitude aussi vieille que l’univers.

Z. Quelle est cette habitude ?

R. C’est une habitude d’association. Mais définie ainsi cela ne veut encore rien dire. Depuis qu’existe un univers, les atomes s’associent aux atomes pour former les molécules. Les molécules s’associent entre elles pour former les grosses molécules. Les grosses molécules s’associent entre elles pour former les premières cellules. Enfin les cellules s’associent entre elles pour former les être pluricellulaires. Ainsi, depuis l’atome jusqu’à l’homme, en passant par l’amibe, il existe une continuelle habitude associative. En l’homme et par l’homme cette habitude se poursuit. Elle se poursuit dans les êtres pluricellulaires. Ainsi, depuis l’atome jusqu’à l’homme, en son nom, à son corps, à ses possessions, à son compte en banque, à son auto, à sa famille, à son pays.

Ce processus d’association constitue l’un des éléments fondamentaux construisant le moi. Il lui donne de la force. Nous aimons nous éprouver comme des entités réelles, permanentes, douées d’une certaine solidité psychologique.

Z. Pourquoi avons-nous peur ?

R. Nous avons peur parce que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes.

Nous avons peur, parce que les couches les plus profondes de la conscience portent en elles ces mémoires obscures du passé. Elles ne veulent pas abdiquer. Elles se cramponnent à tous prix à leur continuité. Elles veulent conserver à tous prix les niveaux acquis. Elles nous font suggérer, à tort, des sentiments d’effroi, à l’idée que le « moi » pourrait être illusoire. Elles nous font supposer à tort que si l’agitation mentale s’arrêtait et que si le « moi » ne poursuivait plus ses conquêtes, la vie deviendrait sans saveur, vide, triste, uniforme.

Tout ceci ne sont que fausses images envoyées par le mental en vue de nous tromper. Les couches profondes de la conscience savent parfaitement que si nous arrivions au silence mental, si nous découvrions ce soleil intérieur qui nous relie à la totalité de l’univers, la comédie que le moi se joue à lui-même prendrait fin. Or, le « vieil homme en nous » ne veut pas abdiquer. Il veut à tous prix continuer la comédie. Qu’il en souffre ou qu’il en jouisse, l’essentiel pour lui est de continuer, de durer.

En ceci réside tout le drame de la vie spirituelle. Disons que ce drame est plus apparent que réel. Le problème spirituel est le suivant : chacun de nous est le résultat d’un passé remontant à des millions d’années. Nous en portons les traces indélébiles dans le fond de l’inconscient. Or, la réalité la plus profonde de notre être (ce que certains nomment le divin ou la Vie) est dans le présent.

Si nous voulons être disponibles aux richesses de cette vie divine dont les caractères spécifiques sont la création, le renouvellement, la présence, il est nécessaire de nous affranchir des cristallisations du passé. Il faut nous libérer de la force d’inertie qui agit en nous. Cette force d’inertie est formée par une constellation d’habitudes mortes qui ont leur origine dans les milliers de siècles de l’histoire d’un univers. Telle est la signification de l’expression « il faut mourir pour renaître ». Il ne s’agit pas d’une mort physique mais d’une mort psychologique. Il faut mourir à nous-mêmes, à nos habitudes de pensées, à nos automatismes mentaux, à nos jugements de valeur, aux déformations d’une éducation et d’un milieu entièrement opposés aux normes psychologiques profondes de la nature.

Z. Comment se délivrer de cette peur ? Comment mourir à nous-mêmes pour réaliser cette renaissance intérieure ?

R. C’est infiniment plus simple qu’on ne le pense. En réalité d’ailleurs tout est simple. Mais nous sommes tellement compliqués, tellement affreusement déformés par des valeurs artificielles qu’il est pour nous très compliqué de « redevenir » simple.

Il suffit d’être attentif en toutes circonstances. Ce n’est pas dans des méditations isolées que l’on accède à la libération et à la clarification des contenus de l’inconscient. Il n’est pas nécessaire non plus de passer par l’expérience des psychodrames et de toutes espèces de psychanalyses (à moins que l’on ne soit névrosé).

Ainsi que nous le suggère Krishnamurti, il suffit d’être attentif. Mais une attention qui ne condamne pas, qui ne rejette ni n’approuve. A partir du moment où l’on condamne, juge, approuve ou rejette, il n’y a plus d’attention réelle.

C. G. Jung est d’ailleurs du même avis.

Cette attention doit s’exercer au cours de nos relations avec les êtres et les choses. Elle s’inscrit donc dans un processus naturel d’existence, non en dehors du quotidien mais au contraire au cœur même de l’action et des contacts de l’existence.

Nous surprendrons alors à quel point le « moi » se donne de l’importance, à quel point nous sommes heureux lorsqu’on nous flatte. Nous découvrirons nos soifs de posséder, de dominer nos recherches de prestige, nos orgueils, nos recherches de sensations grossières et subtiles, et nous verrons que ce sont là autant de facteurs qui nourrissent « la flamme du moi ».

Nous saisirons alors brusquement le caractère stérile de nos accumulations.

Nous aurons le sentiment d’une impasse. Le caractère artificiel de nos tensions intérieures continuelles se révélera dans son évidence et nous lâcherons prise. Là, réside le secret du bonheur. Le Satori et le Nirvana sont des états d’être bien heureux où le « moi » est délivré de ses limites, de ses attachements. Aux tensions en vue de dominer, de briller, de posséder, succède une détente intérieure. Il s’agit d’une véritable mutation psychologique où se révèlent les sommets de l’amour et de l’intelligence. Ceux-ci, loin de nous engager dans la voie de l’inaction, nous conduisent au contraire vers une vie intense, créatrice, pleine d’initiatives heureuses.

Z. Mais alors la vie dans le monde n’est plus possible ?

R. Grossière erreur ! C’est à partir de cet état d’être seulement que la vie devient possible : vie créatrice, vie intense, vie heureuse, vie libre, vie active.
Vie active, oui, mais dans le vrai sens. Car jusqu’alors nos actions n’étaient pas des actes véritables. Ce n’étaient que des réactions. Réactions à quoi ? Réactions à toutes nos peurs inconscientes, à nos désirs, à nos ambitions stériles, à nos habitudes mortes. On peut dire que l’action véritable ne commence qu’à partir du moment que je viens de définir. Ainsi qu’il était dit dans la Bhagavad Gitâ, ce n’est pas l’action qui enchaîne et perd l’homme, c’est le désir du fruit de l’acte. Pour employer un exemple bien concret et pratique, voici :

Supposez que je sois un simple épicier. Je puis être derrière ma boutique dans une attitude dite « normale » d’avidité, de désir continuel d’enrichissement; je tâcherai d’exploiter ma clientèle, de vendre le plus possible, éventuellement de tricher sur la qualité des marchandises et même au besoin d’un peu tricher sur le poids. Mon attitude intérieure sera continuellement tendue, parfois même agressive.

Supposons que par bonheur, un tel épicier ait la révélation soudaine d’une autre attitude intérieure et qu’il prenne conscience du caractère fallacieux de son comportement psychologique. Supposons que pour comble de bonheur pour lui il arrive à comprendre l’importance et le bien fondé du « lâcher prise ». Croyez-vous qu’il va quitter sa boutique. Mais non ! Il restera derrière son comptoir. Mais son attitude psychologique aura complètement changé. Il sera décontracté, affranchi de toute avidité, de toute impatience. Il accueillera la clientèle avec sérénité, en souriant. Et sans l’avoir voulu, il augmentera peut-être son chiffre d’affaire.

Le grand art, disent les maîtres, c’est de jouer le jeu du monde, en étant entièrement libre des fausses valeurs qui président au comportement actuel des hommes. Le fait de lâcher prise et d’être disponible ne nous conduit pas à l’inaction. Une autre espèce d’action surgit. Elle nous accorde le don d’une adéquacité parfaite, et toujours renouvelée en toutes circonstances.

Z. Vous ne niez donc pas la réalité du monde extérieur.

R. Nous ne nions rien. Nous accordons simplement aux êtres et aux choses des valeurs très différentes de celles qui sont généralement admises. Tout en vivant dans le monde extérieur, nous n’en sommes plus prisonniers. Nous savons par une expérience prestigieuse que le monde extérieur, malgré ses apparences multiples, ses oppositions, n’est qu’un masque. Au-delà de cette multiplicité de « surface », nous avons découvert l’unité des profondeurs. Nous voyons l’ensemble des êtres et des choses « baigner » littéralement dans une seule et même essence. Une seule et même lumière fait place aux ombres multiples du monde extérieur.

Cette unité se révèle à nous avec une telle force que finalement nous sommes obligés de lui accorder le caractère de priorité qu’elle mérite. Cette essence commune devient alors notre seule demeure, notre seul être, j’irai jusqu’à dire « notre seul corps ».

Par cette Réalité des profondeurs, nous somme UN avec l’univers. Par Elle, nous sommes l’Univers.

Devant cette unité prestigieuse, le masque de la séparativité des choses et des êtres s’effondre. Tout est solidaire de tout. Le Satori est la réalisation permanente de cette vision d’unité.

Z. Une telle expérience n’est-elle pas trop uniforme ? Ne nous éloigne-t-elle pas de la vie ?

R. Bien au contraire. C’est l’essence même de la vie, l’apothéose de toutes les saveurs. Mais tout ceci n’est que des mots. I1 faut y donner la totalité de son cœur, de sa conscience, de son corps même. Nous pouvons vivre dans le charme infini, inépuisable d’un éternel printemps. Rien n’est plus éloigné de la monotonie. C’est le mental qui nous présente intentionnellement de telles images. Ce sont là les ruses du « vieil homme » en nous, ce vieil homme dont il faut nous dépouiller. Vous connaîtrez alors une joie devant laquelle toutes les autres joies ne sont que souffrance. Et vous pouvez la vivre tout en accomplissant votre destin dans le monde extérieur selon les normes des grandes lois naturelles.