: Qu’est-ce qu’un chercheur de vérité ? Par Emmanuel Klinger


21 May 2014

(Revue Question De. No 50. Novembre-Décembre 1982)

Tout commence par une question. Une inter­rogation muette mais implacable, qui vient abruptement interrompre le cours de mes occupations, de mes soucis, de mes pensées. « Que puis-je mettre en face de ma vie ? » À peine formulée, la question demeure fragile.

Bientôt, je l’aurai oubliée – à moins que je n’y ai déjà répondu, comme je réponds à tout, en cherchant dans ma mémoire la solution du problème. Pourtant, si je reste attentif aux échos qu’elle éveille en moi, j’y découvre une force insoupçonnée. Au moment où elle se pose, son évidence balaye tout ce qui me captivait, l’instant précédent. Me voici aux aguets.

Que suis-je, face à cette vie qui m’emporte, et que je dis mienne ? En quoi m’appartient-elle ? Ne suis-je pas plutôt livré, pieds et poings liés, à des exigences que je n’ai pas choisies ? Un doute se fait jour. Pour peu que l’interrogation subsiste, elle gagne en profondeur, révélant une autre énigme : s’il est vrai que la question m’engage tout entier, comment se fait-il que je cesse de l’oublier ? Il s’agit là d’autre chose qu’une simple dis­traction. Plutôt une sorte d amnésie qui, loin d’être acci­dentelle, ferait partie de ma condition.

Dès lors, même le langage devient suspect, et avec lui ce « moi » dont l’activité se confond en une poussière d’émotions, d’humeurs, de sensations, d’idées cristallisées par l’habitude. Dans ce mélange instable et capricieux, n’est rien que je puisse rassembler dans l’unité d’une dénomination.

Qui se connaît

Je ne me connais pas. Pas plus que je ne connais ce qui m’entoure, ce monde que je perçois dans le miroir éclaté qui me constitue. Le monde est mon horizon familier. Comme un homme assis dans un train, dans le sens inverse de la marche, voit défiler et disparaître les paysages qu’il vient de traverser, j’assiste impuissant au déroulement de mon passé. Qui est-il, ce voyageur inconnu qui parle, décide, agit – ou plutôt réagit – en mon nom ?

« Connais-toi toi-même. » L’invocation socratique prend alors tout son sens : celui d’une quête de la réalité, en deçà du tissu changeant de la subjectivité. Une autre formule lui répond en écho : « Ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Le paradoxe n’est qu’apparent. Il ne s’agit pas d’un simple jeu dialectique, où savoir et non-savoir s’opposeraient abstraitement. Comment une conscience vouée à la précarité accéderait-elle à la connaissance, sinon en devenant conscience de sa propre précarité ? Ce paradoxe n’est donc pas sans danger. Il révèle un malaise, un mal-vivre. Qu’elle m’apparaisse sous un jour comique ou pathétique, mon ignorance me ramène toujours au même point, au pressentiment obscur de n’être pas conforme. Je suis une vivante caricature en quête de son original. Il y a, il doit y avoir une autre façon d’exis­ter, un art de vivre. Un vrai destin, dont semble dépour­vue cette marionnette qui s’agite sans savoir pourquoi.

Telle est ma situation : entre cet appel qui m’enjoint de me connaître — car il s’agit bien d’un « connais-toi » inconditionnel ; non d’un « il faudrait », « il vaudrait mieux » te connaître —, la certitude de ne rien savoir, et l’aspiration à une conformité qui m’affranchirait du malaise. Toutes les issues semblent bouchées. Reste la tentation de fuir par l’imagination, les rêveries métaphysiques, le refuge confortable des dogmes, ou l’un de ces quiétismes qui garantissent la félicité à bon compte, tou­jours pour demain. Demain, je serai libre, mais il sera trop tard.

Sans être encore un chercheur, j’ai un peu perdu de ma naïveté. Je ne me berce plus si facilement d’illusions. C’est alors que, au moment où je m’y attendais le moins, la vérité m’apparaît. Une fois de plus, je me suis laissé duper. Le « Je ne sais rien » n’est qu’un vêtement mas­quant une réalité insoupçonnée : je ne suis rien. L’expé­rience initiale de l’oubli de soi me renvoie à ma propre inexistence. Je demandais : « qui parle ? ». La réponse est : « Personne. »

Pour étrange qu’il soit, ce fait doit avoir une cause. Il me faut rendre raison de cette déraison qui m’habite. Dès lors, le chercheur qui s’éveille en moi se sent investi d’une responsabilité. Il ne tient qu’à lui de franchir ce seuil, de passer cette porte dont chaque expérience le rapproche pour l’en éloigner à nouveau. Le moment est venu d’observer et de comprendre, d’acquérir une connaissance directe et applicable de ma condition.

Personne

La recherche n’est pas une activité séparée, comme une profession. C’est du métier de vivre dont il est question ici. Ce n’est pas un luxe, mais un besoin qui prend la forme d’une enquête permanente dont je suis à la fois le sujet et l’objet, l’observateur et le terrain. Avec, pour seul instrument, une attention si faible qu’elle est sans cesse prise en défaut. Si elle acquiert une force suffisante, cette attention peut devenir, ne fût-ce qu’un instant, assez pénétrante pour éclairer le mécanisme qui entraîne tous mes mouvements. Ce mécanisme obéit à une loi de dys­harmonie fondamentale. Entre les trois aspects principaux qui me composent — la pensée, le corps, l’affectivité —, règne une discorde qui fait de moi un pantin disloqué. Mes résolutions les plus fermes ne pèsent rien face à un désir impérieux. Celui-ci, à son tour, s’effacera devant une pulsion incontrôlable. Ces trois instances, auxquelles je m’identifie tour à tour, selon les circonstances, m’enchaînent à des attitudes que je ne puis modi­fier, puisqu’elles sont le fruit d’un désordre dont je ne suis pas le maître.

Pourtant, tout m’invite à croire que ce chaos recèle un ordre virtuel. Que l’attention s’affine, que le regard se fasse plus aigu, et, en un éclair, une harmonie s’établit. Réconciliés, les trois aspects n’en forment plus qu’un, laissant la place à celui-là seul qui a pleine autorité, le maître intérieur.

À nouveau, le chercheur franchit un seuil. Il faut main­tenant se mettre à l’écoute, devenir l’élève de ce silence vivant. Découvrir pas à pas les conditions dans lesquelles il apparaît et l’action qu’il exerce en moi. Il est temps de s’acclimater à sa présence.

Désormais, une certitude est là : c’est cette présence qui, depuis le début, n’a cessé de m’aimanter. Le chercheur était cherché, à son insu. Je n’étais donc pas seul. Mes premiers pas hésitants, mes doutes, mes retours en arrière, témoignaient déjà, fût-ce en lui résistant, d’un appel dont il me reste à trouver l’origine. Car d’où vient-il, sinon d’une autre nature ? De quoi relève-t-il, sinon d’une influence différente, dont la source demeure cachée ?

En interrogeant ma relation avec cette influence, je découvre une autre forme d’appartenance, de filiation. Quelque chose m’est demandé – de même que la vie, elle aussi, me demande de répondre à son incessante provocation. Entre deux modes, une place m’est assignée. Et, avec elle, une promesse d’autonomie, un avant-goût de liberté. Ce goût est encore mélangé, confus. Pour qu’il se clarifie, une transformation est nécessaire.

Cette transformation, nulle puissance ne peut l’opérer du dehors. C’est du dedans que surgit l’impulsion capable de concilier les deux mondes. C’est dans l’espace intérieur que naît la souffrance de n’y point parvenir.

«Si je ne suis pas pour moi, qui suis-je ?
« Si je ne suis que pour moi, que suis-je ?
« Et si ce n’est maintenant, quand ? »

Ces paroles anciennes indiquent le chemin. Mais un che­min ne suffit pas. Sans guide, le chercheur n’est bientôt qu’un égaré. Il lui faut trouver une voie plus sûre, un courant en contact direct avec l’autre influence. Sans rien abandonner de son esprit critique, le chercheur doit se plier à une véritable éducation, et passer une troi­sième porte.

La recherche a perdu son caractère général. Elle s’est dépouillée de son abstraction, mais non de son mystère. « Chercher comme cherchent ceux qui doivent trouver », disait saint Augustin. Mais la tâche n’est-elle pas infinie ? C’est pourquoi, sans doute, il ajoutait : « Trouver comme ceux qui doivent chercher encore. »