Vimala Thakar : Qu’est-ce qu’un véritable investigateur ?


21 Jan 2017

Nous devons sonder dans notre propre être et nous interroger très honnêtement, peut-être même impitoyablement, si nous voulons que la vérité se révèle ou que le mystère de la vie se découvre à nous. Ainsi ce matin, si vous voulez bien, demandons-nous individuellement et collectivement si nous sommes vraiment de véritables investigateurs.

Investigation et recherche

Apprécions-nous la différence entre l’investigation et la recherche ? Cherchons-nous quelque chose ou sommes-nous dans une attitude d’interrogation au sujet de quelque chose ? La motivation de base est-elle, tant au niveau du conscient que du subconscient, de réaliser quelque chose, d’obtenir quelque chose, d’arriver quelque part ? Il y a un monde de différence entre le mouvement de l’investigation, de l’exploration, de l’apprentissage et celui de la recherche, pour arriver quelque part ou réaliser quelque chose. N’avons-nous jamais regardé la différence de base entre ces deux mouvements, au nom de l’investigation ? Quelle sorte de mouvement a été ou continue à être en moi ? Seul le connu peut être cherché. L’Inconnaissable ne peut pas être cherché. La signification d’un mot n’est pas cherchée. Elle doit être comprise et non cherchée. S’il y avait une destination fixe, en un lieu spécifique dans l’espace, alors vous pourriez l’atteindre ou y arriver. La Réalité finale, la Divinité, le Brahman, l’Intelligence Suprême, est-elle fixe, située quelque part dans le soi-disant inconnu où l’on va ? La transformation, la mutation ou la méditation est-elle un événement dont on puisse faire l’expérience ?

Il est très important de poser ces questions et d’être avec elles pour découvrir la nature de notre motivation derrière la soi-disant investigation. Peut-être, croyons-nous que nous sommes un interrogateur alors que réellement nous cherchons quelque chose. La Réalité est-elle connaissable ? Alors vous pourrez aller d’une connaissance à une autre. Vous pourrez aller des Vedas et des Upanishads au Dhammapada. Vous pourrez aller de la Bible au Coran, ou vers des professeurs modernes et vers leurs livres. Est-ce connaissable ? Alors vous serez tout le temps bien occupé à aller d’une variété de la connaissance à une autre. Est-ce trouvable ? Il y a bien eu des sciences comme le Yoga Tantrique, le Mantra Yoga, le Laya Yoga, le Nada Yoga, le Bhakti Yoga, le Rajah Yoga, et ainsi de suite, qui peuvent induire des expériences sans administrer aucun produit chimique dans le corps. Avoir de telles expériences avec les Tantras, les Mantras, le Nada, le Laya, a-t-il jamais causé la moindre transcendance de la conscience de l’ego ? Ont-ils causé une transformation dimensionnelle, qui pourrait être vérifiable dans la vie manifestée ? Il est très difficile pour une personne née en Inde de ne pas être influencée par la connaissance verbale des théories religieuses et des écritures saintes et spirituelles. Il est très difficile d’échapper aux Vedas, aux Upanishads, aux six écoles et systèmes de philosophie indienne (Nyaya, Yoga, Vaisheshika, Mimansa, Vedanta et Samkhya). Il est très difficile d’échapper à la vaste mythologie promue par la communauté Hindoue. Tous ces mots et ces idées, ces théories et ces dogmes ont été déversés dans nos mémoires.

Le contenu de la mémoire pour des personnes ordinaires comme vous et moi est très chaotique. La mémoire est pleine d’idées non digérées, de mots et de concepts non assimilés. Ces mots, ces théories, n’ont jamais été appliqués dans notre vie quotidienne, ils n’ont jamais été corrélés avec l’acte de vivre. Ils se situent là dans la mémoire d’une manière chaotique. Naturellement, cette foule chaotique d’idées et de théories, de descriptions et de définitions, créent une confusion intellectuelle et des perturbations émotionnelles. Le contenu de la mémoire est très lourd pour les personnes nées en Inde. La psyché est fortement chargée. Être fortement chargé ne crée pas vraiment de problème, mais la mémoire est également très mal organisée, elle est désordonnée, chaotique. Il est donc très difficile pour un Indien, quelle que soit la religion à laquelle il appartienne, de s’échapper de l’influence de cette mémoire. Ainsi, nous pouvons être intellectuellement convaincus, bien que nous puissions ne pas nous l’avouer, qu’il y a un Dieu personnel qui peut être adoré, alors qu’une autre personne sera convaincue que la Divinité est le Brahman impersonnel et abstrait. Nous pouvons être intellectuellement convaincus que nous ne pourrons pas avancer sans nous rendre près d’un Guru ou d’un Maître. Nous pouvons bien parler d’une recherche sans autorité. Nous pouvons bien parler de la liberté sans condition, mais à l’intérieur, nous cherchons la protection d’un Maître, d’un Guru. Tous ces facteurs fonctionnant au niveau subconscient peuvent gêner la véritable recherche et sa sincérité. Parfois nous pouvons en être conscients mais notre sélectivité vis à vis du passé ne nous aide pas beaucoup.

Ainsi, sommes-nous interrogateurs ou cherchons-nous quelque chose ? Si nous cherchons quelque chose, nous pourrions trouver ce que nous cherchons. Mais le chemin de la recherche, le chemin d’apprendre et de découvrir la signification de la vie, de découvrir la signification des relations, de découvrir le contenu ou le mystère de l’interrelation de chaque expression de la vie, c’est très différent du mouvement thésauriseur de celui qui cherche quelque chose, qui veut réaliser ou obtenir quelque chose, qui veut arriver à quelque part. Il est absolument nécessaire, n’est-ce pas, que la conscience soit dénudée de tout son contenu avant que nous commencions même à nous enquérir ou à regarder autour ? Pour un scientifique qui veut conduire une recherche dans le domaine de la physique ou de la chimie, de la biologie ou du génie génétique, le passé est là, mais il n’a aucune présomption au sujet des conséquences et des résultats de son exploration et de son expérimentation. Il n’y a aucune destination fixe vers laquelle le scientifique travaille. La recherche ne peut pas être une véritable enquête si la destination est prédéfinie, décrite, localisée, prédéterminée.

Ainsi, est-il possible à nous de dire: Oui, les Vedas, les Upanishads, la Gita, le Mahabharata sont là. Le Dhammapada, les enseignements de Mahavira et des Dix Gourous des Sikhs sont là. C’est peut-être vrai, ce n’est peut-être pas vrai. C’est peut-être juste, c’est peut-être pas juste. Sans les rejeter ou les accepter, puis-je commencer à m’enquérir et à me renseigner sur la nature de la Réalité ? Est-il possible de me mettre dans un état de non-connaissance et de non-expérience ? C’est un travail très audacieux de se lancer dans l’apprentissage et de découverte du contenu de la Réalité par soi-même. Et comment fait-on cela ? En remettant en cause la validité, l’exactitude de tout ce qu’on fait du matin au soir. Quelle est la nature de mon comportement ? Quelle est la texture de mes relations avec mon corps, avec la nature et avec d’autres personnes ? Les mouvements doivent être regardés et observés, vus profondément. Avons-nous la patience de faire cela ? Ou voulons-nous des raccourcis ? Voulons-nous des choses prêtes à l’emploi ? Méditations et libérations en pilules, en boîte et en bidon prêts à l’emploi ? Recherchons-nous des raccourcis ? Sommes-nous en recherche de changements périphériques et superficiels ? Ça n’a pas d’importance s’il faut des jours et des semaines pour découvrir le contenu de notre recherche. On doit la découvrir.

Celui qui est satisfait par l’approche traditionnelle et conventionnelle qui consiste à accepter l’autorité des Vedas, de la Bible, du Coran, il peut suivre cette voie, mais on doit savoir qu’on suit le passé, on cherche le connu. Comme cela a été connu par les ancêtres, je le saurais également. Cela a été éprouvé par eux, je l’éprouverai également. L’expérience et le savoir sont des activités relatives au passé.

Puisque la connaissance verbale à notre disposition est très vaste, nous ne prenons pas la peine de l’étudier. Nous entendons parler d’elle, nous en avons connaissance, mais ce qui est lu n’est pas nécessairement compris. Ce qui est entendu n’est pas nécessairement compris.

Professeur, Guru, disciple

Ce matin je voudrais prendre un exemple. Si on doit étudier le Samkhya, le Yoga, le Nyaya, le Vaisheshika, on a besoin d’un professeur, parce que la langue sanscrite antique des Vedas et des Upanishads est très différente du sanscrit moderne. Le Arsha sanscrit, le sanscrit des Rishis, des Sages, est très différent. Il a une grammaire différente. Même différent de votre Pänini, Saayan ou le Tikas et le Vritis écrits par Prabhakara. Ainsi, vous avez besoin d’un professeur pour vous enseigner le Samkhya Karika, les Yoga Sutras, le Mimansa, le Yajna, le Yaga. Pour étudier tout cela vous avez besoin d’un professeur. Si vous voulez étudier le Hatha Yoga ou le Mantra Yoga ou le Tantra, vous avez besoin d’un professeur, qui s’est spécialisé dans ces branches du Yoga. Il y a alors des relations de professeur à étudiant. Le point de contact c’est apprendre la philosophie ou acquérir la technique et la compétence, la technique des Mantras, du Tantra, des Yantras. Il est très dangereux de cultiver ces choses sans les conseils et la surveillance d’une personne, d’un professeur, d’un guide qui s’est spécialisé, qui a passé des années à les expérimenter, parce que ces sciences sont basées sur différentes énergies contenues dans le corps humain. Les sciences enseignent comment séparer ces énergies pour la purification, pour activer, pour vitaliser l’être. Ainsi vous avez besoin d’un professeur et il vous enseigne le Shastra, la science du Yoga, les techniques, les méthodes. Ce ne sont pas des choses à acquérir par des livres ou des commentaires de lecture sur ces sciences. Mais un tel professeur ne peut pas s’appeler Guru ou Maître. Il y a une différence entre un professeur et un Maître. Dans notre psychisme nous avons les mots Guru et Shishya, mais on se demande si nous avons vraiment regardé ces mots et avons compris profondément le contenu de ce que ces mots veulent nous communiquer.

Le mot Guru est un mot codé en science de la spiritualité, c’est comme dans les Upanishads ou les Vedas, il y a des centaines de mots codés qui doivent être déchiffrés, qui doivent être compris. Nous pensons qu’un Guru est nécessaire et nous commençons à en chercher un, nous nous mettons en chasse. Et nous cherchons un Guru avec notre esprit conditionné, avec notre cerveau conditionné, peut-être pour satisfaire à nos exigences psychologiques. Il y a une différence entre un besoin psychologique et une aspiration spirituelle. L’aspiration spirituelle est là pour la liberté, pour l’amour, pour la vérité. Un besoin psychologique peut être là pour un soulagement, pour une consolation, pour une protection, pour obtenir un repos et une détente provisoire de l’effort et de la contrainte de la vie dans une société cruelle et dure.

Ainsi quand nous commençons à regarder autour et à chercher un Guru, nous mesurons la personne avec notre esprit conditionné et nous formons un jugement de valeur, en évaluant consciemment ou inconsciemment si nos besoins psychologiques seront satisfaits. Voyez comment nous jouons un jeu avec nous-mêmes. C’est quelque chose de très sérieux. Le mot Guru, le mot shishya, la réunion des deux est l’un des événements les plus saints et les plus sacrés qui peuvent se produire pendant la vie d’un être humain. Mais comme on n’a pas étudié, on ne fait pas attention pour entrer dans la profondeur du mot, son importance, sa signification, sa pertinence. Ainsi nous traînons le mot vers le bas avec l’esprit et la recherche conditionnés. Il me semble que si nous sommes dans l’état de shishya, de disciple, si la recherche est là toute entière, imprégnant notre être entier, alors nous nous intéressons à l’étude, nous découvrons, et puis advienne que pourra. Mais si la vérité nous dérange et dérange le statu quo de notre vie sociale, si la perception de la vérité nous dépouille des sentiments du « je » et du « mien », si elle pulvérise le sentiment d’appartenance à une famille, à une communauté, à une caste, à une nation, à une idéologie, alors pour beaucoup, il n’y a plus d’envie d’apprendre ni d’explorer.

Cependant si la bonne volonté est là, même la volonté d’offrir tout le connu et l’expérience individuelle et collective sur l’autel de l’exploration, alors avant même de rencontrer un Maître, vous êtes devenu un disciple.

Examinez Svp le mot disciple en latin et sa signification. C’est une grande responsabilité d’être un disciple. Un disciple n’est pas un suiveur. Un suiveur est pressé de se conformer, pour imiter, pour rapprocher son comportement de celui de son soi-disant maître. Un chercheur peut devenir un suiveur très facilement. Une personne ambitieuse peut devenir un suiveur très facilement, parce qu’alors elle n’a pas à exercer sa capacité d’interrogation, d’exploration, d’approfondissement. Le suiveur ne doit pas être vulnérable. Il ne doit pas passer par cette période d’insécurité et de vulnérabilité. Ainsi est-il facile de suivre. Et ne sachant pas punir les grandes personnes pour leur ambition, le destin les punit ainsi que leurs disciples, parce que les enseignements sont tordus et pervertis dans les mains des disciples ambitieux. La vitalité vierge et la pureté des enseignements se trouvent endommagées. Je ressens beaucoup de compassion pour de tels investigateurs. La Vie est trop précieuse pour la gaspiller dans des critiques ou des condamnations.

Audace et humilité

Ainsi quand une personne est habitée par le besoin d’avoir une rencontre de première main, une rencontre avec la vérité de la Vie, un contact avec le mystère du tout et l’interrelation de la Vie, l’unité et le tout de la Vie, alors la vie de cette personne se trouve remplie de l’énergie de la recherche. Cette personne devient une flamme vivante d’investigation, d’interrogation. Il y a une merveilleuse humilité en faisant cela, parce que cela implique de mettre de côté le connu. Cela exige une énorme audace de balayer le connu sans le rejeter ou le nier. Vous n’êtes pas satisfait de voir les images de l’Himalaya ou de l’océan chez Rameshwaram ou Kanya Kumari. Vous n’êtes pas satisfait de la lecture des descriptions de Badrinath, Kedarnath, Amarnath. Vous voulez y aller personnellement. Vous ne vous dites pas : des milliers y sont allés avant moi, pourquoi devrais-je faire le pèlerinage, le Yatra. Vous voulez y aller personnellement. De la même manière, c’est un pèlerinage vers la signification de la Vie, vers la réalité de la Vie. Ainsi les résultats des quelques milliers qui ont compris avant nous, tout cela est mis de côté, avec tout le respect et l’affection qu’on leur porte, pas d’intolérance ni d’impudence.

Ainsi, enquêter, apprendre, découvrir, exige de l’audace et de l’humilité à la fois. Ainsi il peut y avoir certaines personnes, des personnes qui avaient courageusement permis à l’amour-propre, à la conscience de l’ego d’entrer en suspension, voulant traverser tous les risques et les dangers impliqués par le retrait de la conscience de l’ego, ces personnes n’ont pas su ce qui se produirait. Il n’y a pas de brouillon.

Suspension de la conscience de l’ego

Quand la mémoire du passé, l’amour-propre, la conscience de l’ego, l’identification avec la substance de cet ego, quand tout cela entre en suspension et devient non-actif, alors nous ne savons pas ce qui va se produire. Donc la personne au cours de son exploration, de sa recherche, a permis à tout cela de se produire. Nous ne pouvons pas arrêter en nous le mouvement de l’amour-propre, le passé. Nous ne pouvons pas forcer le calme. Nous faisons partie de tout cela. Mais nous pouvons nous donner une occasion pour que la suspension et la non-action ait lieu. Vous pouvez l’appeler relaxation totale, vous pouvez l’appeler silence ou vide. Vous pouvez employer n’importe quel mot, mais le contenu de cette action se réduit à ne rien connaître de l’inconnaissable, ni de la nature de la Réalité finale. Vous ne savez pas ce qui va vous arriver. Le statu quo peut être dérangé, ou non.

La non identification avec le passé peut toucher un jeune homme, Vivekananda et faire de lui un autre homme, Ramana était assis dans la grotte de Virupaksha pendant six ans et il vivait anonyme à Tiruvannmalai. Aux antipodes. Elle a pu prendre un Aurobindo Ghosh de la prison d’Alipore à Pondicherry et l’obliger à s’engager dans l’exploration du yoga intégral et à écrire des livres sur la Vie Divine ou Savitri. La même non-identification a pu faire de Gadadhar, cet homme illettré de Dakshineswar, quelqu’un qui poursuivit son exploration de manière non rationnelle, en tant que Musulman en dehors du temple, explorant la vie de Jésus de Nazareth, voulant couper l’image de Kali en morceaux avec son épée, s’asseyant avec Totapuri pour découvrir ce qu’est le Nirvikalpa Samadhi. Vous savez, il ne peut pas y avoir de brouillon. Elle put prendre Paul Brunton et le mener de l’Europe à Tiruvannmalai en Inde. Elle put porter Ronald Nixon de Londres à l’Université de Lucknow, de l’Armée de l’Air Britannique à l’Université de Lucknow et être là aux pieds de Yashoda Maï. Donc tout est imprévisible. L’exploration implique, n’est-ce pas, d’être vulnérable à l’imprévisible. Les prévisions ne peuvent être basées que sur du connu. Comment pouvez-vous prévoir ?

Ainsi, dans la vie d’une personne qui a permis au mystère de fonctionner sur elle, qui a permis au tout de la Vie d’opérer sur elle, a lieu la transcendance de la conscience du je, de la conscience de l’ego, la transcendance de la conscience de « je suis celui qui fait », de « je suis l’auteur de ma vie et de mon expérience ». Il n’y a aucun connaisseur, aucun expérimentateur, aucun auteur. Là l’Intelligence suprême imprégnant le cosmos prend en charge cet être, la vie de cette personne. La transcendance se manifeste dans la vie quotidienne. Les mots « je », « moi », « pas moi » pendant la vie d’une telle personne ne correspondent plus à rien et n’ont plus aucune importance psychologique. Ces termes ne sont plus employés qu’en référence au corps. Il n’y a plus aucune identification au niveau psychologique. Une telle personne est appelée Guru dans ce pays.

Les professeurs, les spécialistes, les occultistes ne sont pas des Gurus. Ils ont pu avoir cultivé des puissances occultes. Mais les puissances, qu’elles soient sensorielles, ou cérébrales ou extra-sensorielles, sont des puissances. Ainsi, les personnes avec des Siddhis, des personnes avec la capacité de faire Shaktipat sur d’autres, les spécialistes, les professeurs sont très différents d’un Maître, d’un Guru.

Réunion de Guru et du Shishya

Une personne dont la personnalité, dont l’être, est capturé par l’Intelligence cosmique ou suprême, par le Tout, par l’interrelation mystérieuse dans la complexité de ce Tout, cette personne est chargée de l’énergie de l’amour et de la compassion, de l’énergie de l’Unité et du Tout, exactement comme la vie de l’investigateur est chargée de l’énergie de l’interrogation, de l’approfondissement, de la recherche.

Ainsi, les mouvements de ces deux énergies ou de ces deux personnes, l’investigateur et l’émancipé, les mouvements de leurs vies semblent être réglés par l’Intelligence cosmique, et ils se rencontrent. Sans aucun effort conscient de l’un ou de l’autre, ils sont rassemblés par la Vie. Aucun investigateur véritable n’est jamais resté sans Guru. Comme il offre son questionnement au Maître, le Maître fait une proposition de sa compréhension. S’il y a un abandon, il est mutuel, il est réciproque, S’il y a un dévouement, il est réciproque, mutuel. Il n’y a aucune obligation, parce les deux s’accomplissent dans cette interaction.

Il y a une histoire au sujet de la vie d’Adya Shankaracharya. Ce garçon de cinq ans était venu en marchant du Kerala vers le Nord, jusqu’aux rives de la rivière Reva ou Narmada, il entre dans la caverne où Govindpadacharya vivait. Et le Guru, Govindapadacharya demande, « Qui est là ? ». Et le garçon dit, « Votre reflet ». « Pourquoi êtes-vous venu ici ? » « Le reflet veut voir l’original ». Je ne parle pas de mythologie. Je parle de l’histoire, il y a à peine 1200 ans. Ainsi, l’histoire raconte que Govindapadacharya sort et se prosterne devant Shankara et lui dit, « En venant ici pour apprendre, vous m’avez béni. »

Le Guru et le Shishya ainsi que la réunion de ces deux énergies est quelque chose de très sacré, même si cela a été vulgarisé à bon marché ou plutôt commercialisé dans les 30 ou 40 dernières années. J’ai évoqué ce sujet ce matin afin de préciser qu’une personne qui commence le pèlerinage, le voyage intérieur vers sa propre Réalité, sa propre essence existentielle, n’est jamais seule. Les Gens sont remplis de crainte, que nous arrivera-t-il si le connu et le passé sont balayés, mis de côté doucement, si ce n’est plus rudement. Que nous arrivera-t-il si nous ne regardons pas le présent avec les yeux du passé, où est la vision qui fonctionnera par les yeux, est-ce que ce sera avec le cerveau ? Ils estiment que le connu peut être à égalité avec le Tout de la Vie. Or le connu est seulement une partie mineure de la totalité de la Vie. Ce que vous considérez comme inconnu, occulte, ou transcendantal n’est encore qu’une partie mineure de l’Inconnaissable. L’Infini, l’Éternité, le sans temps, le Tout, ne sont pas que de simples mots. Ce ne sont pas des définitions, mais ce sont des indicateurs.

Ce matin, j’ai voulu partager avec vous tous que le pèlerinage de la quête, s’il est fait dans la nudité de la conscience et dans l’humilité de l’audace, n’est pas lourd de dangers. Vous n’êtes jamais seul dans ce cosmos. Si l’Intelligence cosmique, si votre Parabhrahman, si votre Chiti, si la Conscience Supramentale, si le divin de Ramakrishna est toute imprégnation, si le Samvid de Sankaracharya imprègne tout, alors vous n’êtes jamais isolé. La solitude est créée par nous, parce que nous voulons que la vie nous réponde avec nos conditions. La forme physique, la forme visible, les mots, la parole, l’organisme entier auquel nous sommes habitués, la Réalité, la Vérité devrait nous apparaître selon nos conditions, à notre demande. Mais la vérité c’est que la Réalité, la Divinité ne peut pas être commandée, ne peut pas être dictée. C’est le simple fait d’être dans un état de disciple qui fait que l’on rencontre alors l’état de Guru ou de Maître. La réunion a lieu et la transmission se produit. Les professeurs peuvent enseigner avec des mots parlés, avec des mots écrits, mais les relations de Guru et de Shishya sont des relations d’une transmission holistique. La recherche du shishya, du disciple, du sadhaka, active l’énergie de l’amour et de la compassion. Le dynamisme de la compréhension est activé. Ainsi, c’est vraiment la recherche du sadhaka qui pénètre la compréhension du Maître et revient à lui sous forme de Grâce. La transmission est le sous-produit de l’interaction entre la recherche véritable et la compréhension véritable. Ce n’est pas un effort de volonté, parce que le Maître, le Guru n’a aucune volonté. Il n’y a aucun esprit dans le sens que nous connaissons à ce mot. Il est sans ego, il est le Tout. Il n’y a aucune division, aucune dualité de sujet et d’objet, d’acteur et d’action. Alors il n’y a plus qu’un Tout, non divisé, non fragmenté, condensé dans un corps humain. C’est quelque chose de très sacré, car la recherche est sacrée. Ce n’est pas un exercice intellectuel, un jeu avec des mots, des idées, les lançant, les discutant, les débattant, argumentant à leur sujet.

Quand on en vient au point où on ne peut pas vivre sans la rencontre, sans le contact de la signification de la Vie ou de la réalité de la Vie, alors la Vie répond.

Un point de plus avant que nous concluions cette session. La rencontre a lieu mais il n’y a aucune relation entre le Guru et le Shishya. C’est un autre aspect désagréable de la réalité. Nous voulons des relations au niveau psychologique. C’est mon Maître, je suis son Shishya ou son disciple, mon Guru, votre Guru. C’est un état d’être. La Guruïté est un état vibratoire dans la vie d’une personne. Ma recherche! Il n’y a rien là de privé ou de personnel. C’est l’évolution de la psyché humaine et la recherche vous traverse. Donc il n’y a aucune relation. Les Relations exigent que l’on soit deux. L’investigateur peut être au niveau de l’ego, au niveau de la conscience du « je », mais là, dans la vie de l’autre personne, il y a une structure physique et il y a un vocabulaire qui n’utilise les termes « je » et « moi » que pour les fonctions physiques. Mais ce sont des mots sans signification au niveau psychologique. Comment une personne peut-elle avoir des relations quand il n’y a aucun « je » et aucun « ego » comme centre ou source de perception ou de réponse ? Ainsi, la réunion se produit, la transmission se produit et elle a une fin. Une bougie est allumée et la bougie brûle, elle donne de la lumière partout où son destin l’emmène.

Une recherche véritable s’épanouit en compréhension

Nous avons commencé ce matin par nous demander si nous étions des investigateurs authentiques ou simplement des chercheurs. Nous avons analysé la spécificité de l’investigation, de l’étude, de la découverte sans aucune destination prédéterminée, aucune définition prédéterminée et même aucune description. C’est une histoire d’amour avec l’Inconnaissable. Nous nous sommes demandés si nous étions vraiment en recherche ou si nous cherchions simplement le connu, si nous voulions arriver à le connaître, à l’éprouver. Chercher, arriver, obtenir, la réalisation, vous maintiennent dans la dimension du connu. Peut-être est-ce sur une très vaste échelle, une échelle globale, une connaissance de l’humanité entière, mais c’est toujours le connu, l’expérimenté. Nous pouvons continuer à tourner en rond sur cette orbite, mais le saut quantique de la dimension de la connaissance à celle de l’inconnu, à l’Inconnaissable, ne se produit pas par le fait de chercher, arriver, obtenir la réalisation. Nous avons analysé cela assez longuement. Nous avons regardé le contenu de la recherche, le caractère global, holistique de la recherche. Pourquoi notre recherche n’a-t-elle pas de vitalité ? Parce qu’au niveau subconscient nous avons nos convictions, nous avons nos définitions, les préférées, les familières, et nous recherchons tout cela au nom de la quête. Nous recherchons quelque chose de prédéterminé, nous cherchons cela. C’est pourquoi au niveau intellectuel et conscient, ce mouvement n’a pas en nous de vitalité, de passion, d’élan et de dynamisme, alors que nous nous sommes hypnotisés et croyons que nous sommes des investigateurs. Et puis, à l’automne de notre vie, nous nous disons, « Bien, c’est le privilège de quelques uns. Nous nous sommes enquis mais nous en sommes encore là où nous en étions. »

C’était en 1966, en Italie, à Rome. J. Krishnamurti avait invité certains d’entre nous pour un repas. J’étais à Rome pour m’adresser aux participants de la Conférence des Résistants de la Guerre. Krishnaji était justement là. Ainsi, après notre repas, nous étions assis ensemble. Aldous Huxley était là et Yehudi Menuhin était là. Je ne me rappelle pas des autres. Ainsi, Aldous dit à Krishnamurti, « Krishna, nous sommes ensemble depuis 1940. J’ai écouté tant de vos entretiens, mais j’en suis là où j’en étais en 1940. » Et on put voir la profondeur et l’intensité de la peine devenue compassion dans le regard que Krishnamurti a porté sur Aldous Huxley. Ils étaient de grands amis. Et Krishnaji demanda, « Pourquoi en est-il ainsi ? » Aldous dit, « Parce que, Krishna, d’un côté j’ai tout refusé et de l’autre vous m’avez porté. J’ai mis de côté la vieille autorité parce que j’étais sûr que je vous tenais. » « Oh, est-ce cela? Aldous, coupe moi en morceaux et jette moi par la fenêtre » Même alors que je relate ce fait, je peux encore voir la scène entière se produire devant mes yeux. L’humilité, la non autorité, et seulement l’intensité de la compassion étaient là. Et Krishnamurti dit, « Coupe moi en morceaux et jette moi par la fenêtre. Mais que diable, sois libre. » Vous voyez ce que la recherche exige ?

Nous sommes entrés dans la nature de la globalité de la quête, la sincérité de la recherche. Il est inutile de s’hypnotiser soi-même pour croire que nous sommes sincères. Nous devons analyser et voir ce que c’est vraiment, parce que la spiritualité est une science de la Vie. Une recherche véritable doit se développer et fleurir dans la compréhension. La compréhension de l’esclavage libère. Ce n’est pas un accomplissement personnel. C’est une consommation de la croissance humaine applicable à l’humanité entière.

Ainsi, nous avons examiné le caractère holistique de la recherche. Nous avons examiné le contenu de la transcendance de l’ego ou la mort de l’ego, et nous avons examiné l’événement qu’est la réunion qui a lieu entre l’état d’être du Guru et celui du Shishya, ainsi que la transmission qui a lieu.

J’ai senti qu’il était nécessaire d’aborder ces sujets avec votre coopération, de sorte que notre chemin d’étude et d’investigation soit complètement nettoyé, sans apitoiement, sans cynisme, parce que l’analyse ne doit pas mener au manque de confiance. L’analyse de la vérité et le contenu factuel de notre vie ne devrait pas avoir comme conséquence un quelconque manque de confiance ou un sentiment d’abandon. Il devrait au contraire nous fournir l’énergie fraîche pour coller à la Vie, pour continuer la recherche.

Et la pendule indique que le temps imparti à notre dialogue est terminé. Ainsi, la méditation intense de ce matin par la communion verbale se termine ici.

(Extrait de L’ART DE MOURIR TOUT EN VIVANT par Vimala Thakar, Dialogues ayant eu lieu à Mont Abu (Inde) en novembre 1994 Traduction libre de Patrick Delhumeau). Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre