Vimala Thakar : Questions autour du silence


22 Apr 2017

Rencontre du 2 Août 1989

Chaque question remise par les participants arrive à Vimala et il n’y a pas de comité de sélection. Il semble que cinquante personnes assistent à ces rencontres pour la première fois, et quelqu’un a imaginé qu’il y avait un comité de sélection, choisissant certaines questions, en rejetant d’autres. Mais nous ne fonctionnons pas de cette manière. Il est impossible physiquement de prendre toutes les questions, et c’est aussi une question de temps. Donc on en retient autant qu’il est possible, et on prend les questions qui se rapportent au thème de ce camp. Alors, si la question de quelqu’un n’est pas retenue, personne d’autre que l’orateur n’en est responsable.

L’un des nouveaux venus pose une question vraiment pertinente: « Le silence est une manière personnelle d’exploration. Alors pourquoi nous asseyons-nous ici collectivement, et pourquoi y a-t-il un processus collectif ? » Et le questionneur, très humblement, ajoute que venant ici pour la première fois, la question peut sembler absurde, mais qu’il a besoin d’être éclairé.

Et je me rends compte de la difficulté.

Première chose: quand nous nous réunissons ici, nous ne devenons pas une collectivité. Quand les membres d’une famille se réunissent pour passer quelques jours ensemble, deviennent-ils une collectivité ? Quand des amis viennent se retrouver une fois par an ou tous les deux ans pour discuter sur certains sujets, pour partager des expériences, pour la joie de la rencontre, ils ne deviennent pas une collectivité. A moins qu’il n’y ait un enrégimentement et une standardisation de modèles de pensée, ils ne forment pas une collectivité. Donc, je vous en prie, voyez bien la différence entre une rencontre d’amis et une collectivité où les personnes sont invitées et rassemblées dans un but spécifique, pour organiser standardiser leur comportement à la maison et dans la société.

Mais nous sommes une famille de chercheurs répandue sur toute la planète. Nous sommes une famille de chercheurs qui osent enquêter d’une manière non autoritaire. La personne assise ici ne prétend pas être votre gourou ou votre maître. Elle apporte son aide à l’investigation verbale parce que l’ignorance intellectuelle se trouve chassée par la compréhension verbale.

Elle est donc ici comme amie, comme personne ayant voué sa vie à la recherche du sens de la vie et à vivre la vérité qu’elle a comprise Cette personne ose communiquer, discuter, clarifier s’il y a des doutes, expliquer s’il y a des questions. Cette communication amicale, non autoritaire, est sûrement quelque chose de nouveau pour le psychisme humain.

Les questions qu’on se pose au sujet de la divinité, l’exploration de l’ultime réalité ont été considérées par la race humaine comme un royaume où l’autorité issue de l’expérience, de la connaissance d’une personne était une condition préalable pour que le chercheur entre dans ce champ d’investigation. Cela, c’est la tradition, ce fut la tradition et une convention tacite tout autour du monde.

Et nous sommes ici, quelques-uns d’entre nous (une poignée d’entre nous dans chaque pays) qui avons osé balayer l’autorité des personnes, des personnalités, des écritures, des théories, des conclusions rigides, et qui avons osé explorer par nous-mêmes.

Bon. Ceci est supposé être un camp de silence. Des personnes sont venues ici pour examiner individuellement leurs relations avec le processus de verbalisation qui continue en elles, jour après jour, pendant quarante, cinquante, soixante-dix ans, pour explorer si elles peuvent être avec elles-mêmes et avec leurs semblables, sans articulation, sans verbalisation, sans le mouvement de la pensée, des sentiments, des émotions. Nous sommes ici pour examiner comment surgissent les réactions jour après jour, et comment elles créent des contraintes intérieures, neurologiques et chimiques. La contrainte doit s’exprimer dans les mots, dans les gestes. Nous sommes ici pour examiner le processus complet de verbalisation, le mouvement de la pensée, et nous venons ici, dans cette pièce, et passons – disons – environ quatre ou cinq heures ensemble au cours de la journée, apprenant à nous mettre physiquement dans une situation de non mouvement, à engager le corps à rester ferme, les yeux à se fermer de façon détendue, de sorte qu’ils ne soient en relation avec aucun objet en dehors d’eux, à part d’eux. C’est la perception des objets et le processus qui consiste à les nommer et à les identifier qui met en branle la mémoire et stimule les réactions.

Nous apprenons donc à fermer les yeux d’une manière détendue et à quitter le monde des objets pour entrer dans l’orbite de l’espace intérieur où les actions qui consistent à nommer, à identifier, à regarder, à savoir, n’ont aucune pertinence.

Nous le faisons individuellement. Nous venons ici pour apprendre à nous mettre dans un état d’absence de mouvement cérébral.

Quand nous allons dans une école ou dans une université, que nous suivons des classes, disons de trente, vingt ou cinquante étudiants, nous apprenons ensemble, n’est-ce pas ? Mais cela ne devient pas un processus collectif.

La façon moderne de vivre, spécialement dans l’hémisphère de l’Ouest, et il me semble aussi dans l’hémisphère de l’Est, n’est pas une aide pour cette exploration non cérébrale: passer du temps avec soi-même, sans rien faire extérieurement ou intérieurement, être avec soi-même sans mots, sans idées. Vivre, c’est l’équivalent de savoir, d’acquérir, de rassembler, d’accepter, de rejeter, de bouger tout le temps, bouger et encore bouger. Or nous venons ici pour goûter la saveur de l’absence de mouvement et de l’absence d’action, l’autre dimension de la vie.

Bien que nous soyons plus de cent personnes dans cette pièce, en fait nous sommes dans la solitude et la présence de chercheurs éclairés enrichit votre solitude. Vous êtes une personne solitaire assise dans ce hall; au moins est-ce le cas pour l’orateur.

Il y a de très nombreuses questions. Aussi doit-on traiter chaque question plutôt brièvement. C’est pourquoi nous allons continuer par la suivante: « Je m’assieds paisiblement, mais mon esprit ne devient pas paisible. Il fait surgir un grand nombre d’idées, il se compare aux autres et dit: « Ah! l’autre personne a réalisé certaines choses que je n’ai pas réalisées ». L’esprit dit: « Pourquoi n’ai-je pas l’illumination ? Quand aurai-je l’illumination ? Donc il n’y a pas de silence. »

Vous venez ici et vous vous asseyez et l’esprit commence à bavarder « On comprend que c’est une affaire plutôt stupide, mais ça ne s’arrête pas », dit le questionneur.

Est-ce que cette constante verbalisation est votre manière de vivre ? A moins qu’il n’y ait en nous le bruit des pensées, nous nous sentons seuls. L’absence du mouvement des pensées nous effraie; même le mot « vide » nous terrifie. Alors, nous nous créons une compagnie intérieure de pensées, d’idées, de souvenirs, d’ambitions, d’aspirations et nous nous sentons plutôt protégés, en sécurité, n’est-ce pas ? Nous pensons, nous imaginons, souhaitons, calculons, entretenons une manipulation conceptuelle intérieure: comment influer sur le comportement de votre mari, de votre femme, de votre petit ami, de votre petite amie, de vos enfants, de vos parents, de vos amis ? Comment, avec habileté, leur faire faire certaines choses ?

Maintenir des divisions, des fragmentations intérieures, organiser des compartiments à l’intérieur du psychisme et errer à travers ces divisions, cela est considéré comme le mouvement de la vie. C’est là ce que nous faisons.

Donc quand nous venons ici, ou même chez nous, dans notre coin personnel, dans notre village, notre ville ou n’importe où, nous nous asseyons et notre esprit a l’occasion de faire surgir tout son bric-à-brac et de l’exposer à votre attention: Parce que, autrement, vous êtes extrêmement occupé. La façon moderne de vivre maintient l’individu psychologiquement extrêmement occupé, travaillant aux différents niveaux d’un système économique embrouillé et d’un système politique compliqué.

Alors, tout naturellement, ici où nous sommes un peu détendus, les pensées, les idées, les ambitions, les sentiments, les attachements etc. que nous ignorions, que nous ne vivions pas pleinement parce que nous étions trop occupés, surgissent. N’est-ce pas naturel ?

Parmi tant d’idées, il y a celle de l’illumination. « J’ai lu des livres au sujet de personnes illuminées et libérées: les Bouddhas, les Christs, les Confucius, les saints indiens etc. Alors j’ai été fascinée par la description de l’état d’illumination ».

Ceux qui ont communiqué leurs propres expériences intérieures peuvent l’avoir fait pour la joie du partage ou parce qu’on leur a demandé ce que c’était. Ils ont exprimé leur expérience en mots; mais quand nous lisons cela, nous réduisons leurs communications, les descriptions de ce qui leur est arrivé, à un état statique, à une idée rigide. Nous pouvons même nous monter la tête avec cette idée, être excités à ce sujet; et puis nous voulons obtenir cet état, l’acquérir de même que vous acquérez de l’argent, que vous acquérez du prestige. Vous construisez une maison, vous allez à l’université, devenez docteur, avocat, ingénieur, industriel. Donc vous imaginez comment vous pouvez acquérir l’illumination, comment devenir illuminé et vous réduisez la communication à un objet d’acquisition et à un état de conscience particulier. S’il vous plaît, voyez bien cela: que vous l’appeliez illumination ou transformation, vous réduisez quelque chose de vivant à une idée morte.

Pour ceux qui n’ont jamais assisté à des rencontres de Vimala, puis-je dire qu’il n’y a rien à acquérir dans la spiritualité. La spiritualité est un royaume où on tente de comprendre la vie telle qu’elle est, et vivre ce qu’on a compris c’est l’essence de la spiritualité. Il n’y a de place pour aucune acquisition, de place pour aucune renonciation. La renonciation se développe à l’ombre de l’acquisition. Ce n’est ni acquisition, ni processus de devenir. Vous pouvez étudier, obtenir une licence, un diplôme, vous pouvez devenir professeur ou docteur; mais dans la spiritualité, il n’y a pas de processus de devenir.

Vous vous réveillez le matin, vous ouvrez la fenêtre, la lumière du soleil inonde votre chambre. Vous voyez cette lumière et vous dites: « Il y a de la lumière ». L’obscurité s’en est allée, la vie est inondée de lumière. Et c’est exactement ce qui arrive dans ce que vous appelez « illumination ». On ouvre les fenêtres de son être, on sort de cet enclos créé par le sens de la conscience du « je », du « moi », de l’ego, de toutes ces propriétés cérébrales de la connaissance, de l’expérience, des valeurs, des critères. On sort de tous ces enclos, des divisions faites par l’homme, des religions, des nationalités, et on dit: « Ah! la vie est une, la vie est indivisible, la vie ne peut pas être fragmentée (la fragmentation est faite par l’homme) ».

Donc vous voyez le tout organique de la vie, non pas une totalité créée artificiellement par des théories et des idées intégrantes. La vie n’est pas une totalité; elle n’est pas construite sur des théories; c’est un tout organique ayant la divinité d’une magnifique interrelation Non pas l’interconnexion de ces machines que créent les êtres humains. Il y a des interconnexions dans les ordinateurs, dans vos voitures, vos motos, les fusées. Merveilleuses interconnexions. Les parties sont en interconnexion, mais ici, les êtres sont en interrelation. Même une goutte d’eau contient le mystère du Grand Tout de la vie. Ils représentent le Grand Tout de la vie cosmique, cette goutte d’eau, ce brin d’herbe.

Par conséquent, on voit le Tout organique et l’interrelation sacrée de tout ce qui est, de chaque être qui existe, et les perceptions basées sur la division de la vie en « moi » et « non-moi », le « moi » et le « toi » disparaît. L’obscurité de cette ignorance, de cette division, de cette fragmentation s’en est allée, et il a la lumière du Tout, de l’état organique, de l’interrelation; et notre conscience de cette interrelation éveille la tendresse de l’amour et de la compassion.

L’illumination n’est pas quelque chose de mystérieux. C’est la perception de la vie telle qu’elle est, et le courage de vivre la vérité de votre propre perception, quoi qu’il arrive. C’est tout.

La libération, c’est la compréhension de la nature de la conscience du « je » qui continue avec ses asservissements; et quand vous percevez la nature des attaches, du réseau des attaches, des fers et des chaînes créé par la conscience du « je » et qui vous isole du Grand Tout de la vie, cette perception vous libère des griffes de la conscience du « je ». L’ego, le moi, le self, n’est pas une entité qui doive être détruite, mais l’identification de la vie avec le mouvement de cette idée disparaît. Alors vous dites que la personne est libérée.

Donc, mes amis, qui que ce soit qui ait posé la question et qui est venu ici pour la première fois, sachez qu’il n’y a pas de processus de devenir dans la spiritualité.

Est-ce que c’est cette simplicité de la spiritualité qui déconcerte les gens ? Et pourquoi devrait-on se comparer aux autres ? Comment pouvez vous juger qu’une personne a « atteint » ou « n’a pas atteint » ? (je reprends le terme utilisé dans la question).

J’éprouve de l’envie, parce que j’imagine que les autres « ont atteint » et que « je n’ai pas atteint ». Est-ce que la divinité, est-ce que la vérité, est-ce que la réalité, c’est quelque chose qui est hors de vous, quelque chose vers quoi vous deviez avancer ? Est-ce quelque chose de statique dans l’espace et le temps, vers quoi vous allez ramper ou vers quoi vous allez voler ?

Donc il n’y a rien qui doive être cherché, rien qui doive être acquis, et rien qu’on puisse devenir, obtenir, à quoi on doive arriver. C’est une question de perception purifiée. On doit la purger de tous les conditionnements, de toutes les idées, des théories, la débarrasser de toutes les toxines des théories et des idéologies. Et quand la perception sera purifiée, il y aura communion avec ce qui est.

C’est une communion sans effort; elle a l’élégance de la spontanéité. Et bien que vous, comme moi-même, aimeriez-vous vous étendre sur cette question, nous devons continuer.

« Hier, vous avez parlé de la totalité et de la paix des montagnes et des arbres, et vous leur comparez les êtres humains. C’est une fausse comparaison. Les êtres humains sont capables de parler, d’analyser. Donc il faut qu’il y ait pour les êtres humains un processus différent pour croître dans le tout. S’il vous plaît, clarifiez cette question.

J’espère que le questionneur avait accompagné l’orateur du début à la fin du discours, parce qu’à la fin il a été dit que, comme la fleur ou comme le fruit ne tire pas son existence, sa beauté, son parfum de la minuscule et tendre tige, de la brindille ou de la branche mais qu’il tire son existence et son essence de la totalité de l’arbre, chaque geste, chaque mouvement, chaque mot devrait tirer son essence de la totalité de l’être humain. On n’a pas nié la pertinence de la pensée et de son mouvement. N’a-t-on pas dit hier que le mouvement de la pensée était nécessaire pour vivre en société ? N’a-t-on pas dit que vous deviez acquérir la connaissance des sciences, de la technologie, de la politique, de l’économie, de toutes ces structures faites par l’homme, dans lesquelles vous devez habiter et que vous devez manœuvrer le savoir, l’acquisition des informations, leur organisation, le fait d’avoir un cerveau alerte qui peut manipuler des systèmes compliqués de connaissance et des disciplines de façon efficace. Là, c’est vraiment pertinent.

Mais ce qui est nécessaire, c’est de bien voir que ce mouvement de la pensée avec l’aide des mots, des mesures, des symboles, des concepts, c’est une invention de l’homme. Les mots n’ont pas de vie par eux-mêmes. Le mot n’est pas la chose. Le mot n’est pas la vie. Vous allez faire une promenade dans les bois et vous voyez différentes pancartes. La pancarte n’est pas le chemin. Elle vous montre la direction. Elle peut vous donner le nom du chemin, vous montrer la direction, elle peut vous donner la distance en kilomètres ou en milles ou tout ce que vous voulez, mais la pancarte n’est pas le chemin, et vous ne vous accrochez pas à la pancarte si vous êtes intéressé par la promenade. Vous la lisez et vous continuez votre chemin.

Donc ce que l’orateur essayait de partager avec vous hier, c’était cette tragédie de la race humaine qui a perdu l’élégance de rester dans la totalité tout en agissant par la structure de la pensée, en agissant physiquement et psychologiquement. La tragédie, la condition pathétique de la race humaine est due à l’attribution d’une finalité au mot, à l’idée, à la structure des mesures que nous avons créées, aux symboles, aux concepts, au fait de leur attribuer une réalité. Ils représentent la réalité, mais, par eux-mêmes, ils ne constituent pas la réalité. Le mot « dieu » n’est pas la divinité. Evidemment, le mot « dieu » indique que la divinité existe. C’est tout. Vous pouvez rendre un culte au mot « dieu » avec des fleurs, ou bien vous pouvez créer des symboles en accord avec vos goûts pour représenter cette idée de dieu, mais les images et les idoles que nous avons construites, les temples, les églises, les synagogues que nous avons construits, ne constituent pas la divinité.

On a donc essayé de dire que les montagnes, vivant dans leur totalité, leur souffle même était paix. J’espère que vous ne regardez pas les montagnes comme des objets. Ce sont des êtres comme vous et moi. La planète tout entière est un être. Le cosmos est un être. Il a une « êtreté ». Ils ne sont pas de la matière, mais de l’énergie solidifiée.

Donc les montagnes sont de l’énergie solidifiée, les arbres sont de l’énergie. J’espère que vous ne souffrez pas de l’illusion que nous leur sommes supérieurs et qu’ils sont ici, asservis au plaisir de l’humanité.

Le déséquilibre écologique ravageur et la perte de santé que nous subissons aujourd’hui sont dus à l’illusion que la race humaine est supérieure aux autres êtres non humains avec lesquels nous devons vivre, habiter, partager la planète.

« Pourquoi les images ne peuvent-elles pas être captées au moment où elles apparaissent ? Comment pouvons-nous remédier à ce manque de vigilance ? »

Quand nous sommes assis en silence, différentes images se présentent devant moi. Sûrement les images ne sont pas construites au moment où nous les remarquons. Elles doivent exister déjà, elles doivent avoir été imprimées dans notre système neurologique et chimique. Donc elles ne sont pas construites au moment où nous les remarquons. O.K ? C’est un des points.

Vous demandez: « Pourquoi est-ce que je ne les remarque pas quand elles apparaissent ? Elles surgissent, je chemine avec elles et au bout d’un moment, je suis conscient que j’étais en compagnie de ces images ou de ces idées. »

C’est très simple, très très simple. Nous avons été entraînés depuis l’enfance à construire une image de nous-mêmes et des autres. Nous évoluons, par exemple, à l’école, au collège, dans la société, et quelqu’un se comporte d’une manière stupide ou d’une manière bizarre. La façon inintelligente de se comporter (comportement verbal, physique ou psychologique) s’était manifestée par des réactions bizarres, « tordues », incorrectes. Vous le remarquez, vous l’esquivez, ou vous essayez de le corriger s’il y a de l’amitié, de la réceptivité de la part de l’autre personne ou si vous avez la responsabilité de prendre soin de cette personne, vous persuadez cette personne de corriger son comportement. La chose devrait s’arrêter là, n’est-ce pas ? Vous l’avez rencontré, vous l’avez remarqué, vous avez persuadé la personne. Ou bien elle corrige son comportement, ou bien elle ne le corrige pas. Vous n’en êtes plus responsable. L’affaire devrait s’arrêter là. Vous devriez mourir à l’événement tout entier. Or cela ne se produit pas: de cet aspect bizarre du comportement, vous déduisez que la personne est stupide. J’ai donc réduit la personne tout entière à cet événement particulier de son comportement ou de son expression. Donc je dis: « cette personne est stupide, cette personne est mauvaise, cette personne est bizarre ».

Quelqu’un vous plaît et immédiatement vous construisez une image: vous aimez cette personne. Une expérience agréable fait naître une attitude de sympathie et une expérience désagréable fait naître une attitude d’antipathie (préférence, préjugé, sympathie, antipathie) et puis vous avez votre opinion.

Vous rencontrez vingt personnes dans une journée et vous avez vingt images différentes. S’il vous plaît, voyez bien cela. C’est là ce que nous faisons et c’est ainsi que nous semons les graines de notre souffrance. Ce n’est pas la vie qui nous inflige des souffrances, c’est nous-mêmes.

Cela, c’était la première partie du processus de fabrication des images.

Mais l’autre personne vous accepte, vous reconnaît, vous loue, vous flatte, et vous bâtissez une image de vous-même. Il se peut que vous ayez fait quelque chose de bien, que vous ayez mérité des louanges et que vous en soyez heureux. Mais tout doit s’arrêter là.

Seulement toute cette expérience laisse des résidus: « Je suis une personne religieuse, je suis une sainte personne, je suis une personne généreuse. » La générosité s’est exprimée en un moment particulier, mais vous avez construit une idée rigide, une image de vous-même. Donc la prochaine fois que nous nous rencontrerons, j’essaierai de présenter l’aspect de mon comportement que vous avez aimé et vous essaierez de projeter l’image que j’avais aimée. Par conséquent, notre relation devient un mouvement de projection d’images.

Le mouvement des relations devient un mouvement de préférences et de préjugés, d’attractions et de répulsions, d’acceptations et de rejets, basés sur les images construites à partir d’expériences. L’événement est passé, mais nous ne lui permettons pas de finir. Si l’événement s’est terminé sur le plan physique ou matériel, nous lui insufflons de la vie, nous lui injectons de la vie en le réduisant ou en le transformant en une image, en une idée. C’est là ce que nous faisons depuis l’enfance et de telles images sont considérées comme des mécanismes de défense. Ce sont des garde-fous.

Donc, si, demain, vous rencontrez la personne, vous savez comment vous comporter avec elle et comment manipuler son comportement. Comme si la vie était un champ de bataille, comme si la vie était une question de victoire ou de défaite. Quelle affreuse chose nous avons faite de la vie !

Quand, vous vous asseyez paisiblement, les images qui encombrent votre conscience, construites depuis l’enfance par les autres et par vous-même, remontent. Elles sont vos compagnes tout au long de la vie, elles ne vous abandonnent pas. « Y a-t-il un moyen de se libérer de tout cela ? » demande le questionneur.

A ce carrefour, il y a deux voies, parce que nous sommes des apprenants, que nous nous éduquons nous-mêmes. Nous pouvons apprendre de deux manières:

1° en n’attachant aucune autorité aux images qui existent déjà en nous. Les images viennent, et, simplement, nous les ignorons, nous ne leur accordons aucune valeur. C’est une façon de procéder.

2° des images viennent pour régler notre perception et pour contrôler nos réactions. Nous devenons conscients de cela et nous apprenons à les balayer, à les ignorer.

Si une personne est très déterminée et qu’il y ait une profondeur dans sa recherche, peut-être qu’une fois que le processus de fabrication a été vu, la perception produit immédiatement l’abandon de toute l’affaire. Au cas où il s’agirait de chercheurs particulièrement ardents et sensibles, se consacrant à la recherche ceci peut se produire, ceci se produit. Mais s’il n’y a pas cette consécration, si la vie tout entière n’est pas orientée vers cette exploration, ne lui est pas consacrée, alors on doit aller pas à pas, heure par heure, minute par minute, moment par moment. L’image vient, essaie d’empoisonner la perception, inhibe les réactions, vous en êtes conscient, et vous l’ignorez. C’est ainsi que vous commencez à apprendre. Si vous osez l’ignorer, alors chaque moment où vous l’ignorez et la balayez intensifie la sensibilité. Et quand vous avez ainsi travaillé sur vous avec assiduité, alors vous grandissez en sensibilité. L’apparition de l’image, sa reconnaissance et le fait de s’en débarrasser sans effort se produisent. Pas de tension, pas de contrainte.

Par conséquent, la sensibilité a fait un pas et il se peut que se produise, il peut se produire que vous sentiez la montée des images ou des idées avant même qu’elles n’apparaissent, parce que la sensibilité est devenue intense. Elle a maintenant un nouvel élan. Elle est là tout le temps.

Pardonnez cette expression « tout le temps ». Sans quoi, demain, vous me poserez la question : »Le temps est une mesure. Pourquoi avez-vous dit « tout le temps ? » Pour communiquer, nous devons utiliser des mots. Si je dis : « C’est là », quelle est la différence entre « permanence » et le fait que ce soit là. Vous voyez ? Alors, nous essayons de débattre à l’aide de mots, et nous cherchons les mots.

Après avoir passé un an dans ce pays, l’Inde, et n’avoir pas du tout enseigné en anglais, je reviens à vous et la communication commence. Il y a une recherche à tâtons des mots qui devraient être perçus par les différents contextes culturels dans lesquels vous vivez.

Donc, c’est une voie d’apprentissage et l’apprentissage vous libère. Il n’y a pas de méthodologie ou de technique, de japas, de tantras, de mantras pour se libérer. C’est l’apprentissage seulement qui libère. L’apprentissage intensifie la sensibilité, la sensibilité qui s’exprime par la vivacité. Donc vous croissez dans le sens d’une attention pleine de vivacité. Il n’y a plus du tout d’inattention dans la vie. C’est en cela que culmine l’apprentissage.

Et nous parlions de deux manières. Tournons-nous vers la seconde. D’une part, vous constatez l’existence des images dans votre psychisme. Vous avez avec elles différentes relations; et d’autre part, vous apprenez à ne convertir aucune expérience en image ou en idée. Vous traversez l’événement, la peine ou le plaisir se trouve enregistré, la sensibilité esthétique en enregistre la beauté ou la laideur, l’acuité morale en retient l’aspect correct ou incorrect. Tout ceci se produit, et cependant aucune image n’est construite, aucune idée n’est forgée ou structurée. Vous le sentez, il est enregistré par le système neurochimique, vous le sentez, il est enregistré par le système neurochimique, vous le dépassez et vous y mourez. De sorte qu’aucune image n’est construite en vous, il ne reste aucun résidu comme souvenir, sauf le souvenir du fait, par exemple l’endroit où vous avez placé la clef de votre voiture, ou la clef de la porte de votre appartement. Cette sorte de mémoire doit être maintenue. Mais il n’y a rien qui ressemble à une mémoire psychologique.

Donc, nous apprenons à vivre sans construire des souvenirs psychologiques et nous avons une relation qualitativement différente avec la mémoire existant dans notre système. Alors, les images, les idées, peuvent apparaître comme un éclair dans la conscience, de même que les nuages flottent dans le ciel, sans spolier le vide de l’espace. Les pensées, les idées, peuvent flotter dans l’espace intérieur sans y causer aucun dommage. Et vous vivez de moment en moment, vous vivez et vous mourez et, au-delà de la mort, vous renaissez, aussi vierges et aussi frais que la Suprême Intelligence du cosmos. La virginité de la vitalité n’est pas affectée, bien que vous puissiez avoir à passer par d’innombrables expériences.

Question: « Bien que lisant des livres et assistant à des causeries, on est encore prisonnier de la colère et de la jalousie. Comment peut-on s’en libérer ? »

Question: « Nous dépendons des autres pour avoir des réponses à nos questions parce que nous n’avons pas assez confiance en nous-mêmes, et il y a la peur de prendre des responsabilités. Que pouvons-nous faire à ce sujet ? »

Nous devrions être reconnaissants aux participants qui nous ont présenté ces questions pour une exploration de groupe.

« Je lis des livres… » Puis-je continuer quelques instants ? Je vous demande cela sérieusement, parce que nous traitons de sujets sérieux; si vous vous sentez épuisés, il est inutile de continuer. Ce n’est pas une formalité… (une personne sort)

Vous pouvez remarquer la fatigue ressentie par certaines personnes; l’intensité en épuise certaines; la focalisation de l’énergie sur la communication épuise aussi les gens….

Bon! « je lis des livres, j’assiste à des causeries et je continue à poser des questions aux autres personnes. Pas seulement ici, dans ce camp, mais même à la maison. Et je me sens en sécurité quand on me donne des réponses toutes prêtes. Pourquoi est-ce que je fais cela ? » Et le questionneur a parlé en votre nom et au mien. Le questionneur dit: « je n’ai pas confiance dans mon propre moi. » N’est-ce pas là le centre de toute la chose ?

Je n’ai pas confiance en moi, en ma compréhension, si et quand elle a lieu, et je n’ai pas le courage de prendre la responsabilité de vivre cette compréhension. Je regarde plutôt autour de moi pour voir si je peux avoir des réponses et me joindre à ces personnes. Je me sens en sécurité quand je suis dans la foule. C’est ce qu’est la société humaine aujourd’hui.

Pourquoi n’aurais-je pas confiance en moi-même ? Pourquoi ne devrais-je pas avoir confiance dans ma propre perception ? C’est la seule lumière que j’aie à ma disposition. Vous ne pouvez pas emprunter la lumière de la compréhension d’une autre personne. Vous pouvez greffer ses mots sur votre psychisme, vous pouvez essayer d’imiter sa manière de vivre, physique, verbale et psychologique. Mais vous ne pouvez pas pénétrer plus loin et arriver à la source de la lumière. Je fais cela, mes amis, parce qu’à travers des siècles innombrables, on nous a dit que la Religion (avec un R majuscule) ou la spiritualité, c’était une chose pour quelques privilégiés, pour des êtres choisis, que chaque être humain ne pouvait pas croître dans un état de liberté inconditionnelle. Nous avons cru dans les prêtres, les religieux; nous avons cru dans les Ecritures. Bien sûr, je suis né dans le péché, comment puis-je me racheter ? Comment puis-je découvrir le mystère de la vie et sa signification ? Et dois-je avoir un gourou ? Parce que les Védas, les Upanishads, les Gîtas, l’ont dit, nous avons accepté l’autorité des conventions, des traditions; et, de ce fait, il n’y a pas de force pour se faire confiance à soi-même. Nous avons confiance dans ce qui a été écrit et enseigné, il y a des milliers d’années. Nous avons confiance dans ce qui a été écrit, il y a deux mille ou trois mille ans. Ou si quelqu’un se présente, nous faisons confiance à l’autre personne, parce que, si nous faisons fausse route, alors nous pouvons blâmer l’autre personne ou les Ecritures ou les anciens sages, et nous nous sentons dégagés de toute responsabilité.

C’est une des raisons. La deuxième raison, c’est que nous sommes habitués à des états qui nous prennent en charge, ou à des états totalitaires où tout vous est donné tout prêt. A l’âge nucléaire dans lequel nous vivons, dans le monde de la révolution postindustrielle dans lequel nous vivons, nous trouvons tout préparé, prêt à être utilisé. Nous n’avons pas à utiliser nos talents, intellectuellement, physiquement. Même le fait d’exercer l’intellect est considéré comme un travail pénible. Travailler complètement, logiquement, sans faiblir, aiguiser son esprit, c’est senti comme un travail pénible. Alors on accepte la croyance, on la suit, on s’y conforme.

Il y a donc une passivité psychologique et non pas seulement l’acceptation de l’autorité religieuse. Nous acceptons l’autorité des industriels, des hommes d’affaires, des spécialités pharmaceutiques. Nous sommes réduits à l’état de simples consommateurs, consommateurs de biens spirituels, de biens religieux, de moyens de production et de tout ce que vous voulez.

Cela a embrumé notre créativité, mes amis. Non pas que nous n’en ayons pas! Comme il y a la vue dans l’œil, il y a une vue intérieure pour sentir la vérité et la distinguer de l’erreur. Tout être humain est pourvu de cette capacité de vue intérieure, de discrimination. Mais nous avons renoncé à l’utiliser, et il y a une atrophie de cette vue intérieure, de cette perception. C’est une chose.

Nous devons nous convertir de l’état de consommateur passif à celui d’être humain actif, créatif. Vous voyez ? Se tenir debout, seul, dans cette société névrotique.

Là, l’inertie est glorifiée. Là, la passivité des citoyens est appréciée par l’état qui a élargi l’horizon de son pouvoir et a englobé toute la société dans l’étreinte du pouvoir central. Nous devons sortir des griffes de cela, et vivre d’une manière créative tout au long du jour. Alors seulement il y aura le sens d’une force intérieure et une inclination vers la confiance en vous-même.

Une autre personne ne peut pas vivre pour moi (un Rama, un Krishna, ou un Ramana, ou un Krishnamurti, ou un Bouddha, ou un Christ). Ils ont vécu leur vie. Je dois vivre la vie qui est présente en moi.

Donc la responsabilité de la vie, se manifestant dans le mouvement des relations, doit être acceptée. Mais cette passivité nous a rendus couards. Donc, mes amis, nous devons être conscients que nous ne pouvons pas vivre dans la peur de la vie. Vous ne pouvez pas vivre de première main, vous ne pouvez pas avoir la joie de vivre une vie personnelle si vous empruntez des idées, des théories, des conclusions, des expériences greffées sur vous, et les répétez sans fin. La répétition est sans vie.

Donc, la vie, c’est la responsabilité, si vous acceptez que j’utilise ce mot. Et quand il n’y a pas de peur de vivre, alors on peut vivre. C’est la peur qui fait que je me tourne vers les autres et que je dépends d’eux. Nous pouvons discuter ensemble dans des groupes tels que celui-ci ou dans de petits groupes. Je peux discuter avec mes amis personnels, échanger, partager, poser des questions sur ce qui mérite d’être examiné. Il n’y a rien de mal à cela. Mais quand je dépends du jugement des autres personnes, quand je bâtis une autorité sur les autres personnes, alors le jeu du désir de dépendance et de domination commence.

Donc, commençons de manière humble; regardant à l’intérieur et vivant attentivement, que nous nous brossions les dents, que nous prenions un bain, que nous fassions cuire un repas ou que nous conduisions une voiture, ou que nous travaillions dans un bureau. Je ne fais rien que je ne comprenne. Je ne fais rien qui soit basé sur des croyances empruntées aux autres. Je respecte chacun, mais je ne marche pas sous l’autorité d’autres personnes.

Laissez-moi commencer à m’éduquer moi-même, et à me réconcilier avec l’insécurité et la vulnérabilité. J’ai commis des erreurs et ces erreurs m’apprendront à les corriger. Commettre une erreur n’est pas un échec. Le sentiment de l’échec est une attitude psychologique envers l’erreur et ses conséquences. Qu’a à faire la vie avec le succès ou l’échec ? La vie : c’est l’affaire des qualités que vous apportez dans l’action de vivre, les qualités de clarté, de vivacité, de sensibilité, d’intérêt, de soin, de tendresse. C’est cela la vie, ce qui vaut la peine de vivre.

Mais je pense que je ne devrais pas mettre plus longtemps votre patience à l’épreuve. Les questions qui restent seront prises demain.

Extrait de Camp de silence – Bovendonk août 1989, Traduit de l’Anglais par Madeleine et Pascal Hanriot. Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre