Robert Linssen : Questions-réponses sur l’éveil et le mental


10 Jan 2009

(Revue Être Libre, Numéro 324, Juillet 1992)

Afin de donner un caractère plus vivant à nos écrits, nous publions une série de réponses à diverses questions ou objections, écrites ou orales émanant de nos lecteurs ou auditeurs.

Nous résumons en un seul paragraphe les objections et questions d’un ami écrivain et conférencier. En résumé, l’essentiel de notre désaccord résulte du fait que notre ami se situe essentiellement au niveau du mental discursif pour expliquer Dieu ou l’Absolu tandis que le mystique évoque la nécessité du silence de la pensée et l’inutilité de toute  explication.

De tels problèmes ne peuvent être résolus au niveau verbal. L’usage des mots entraîne des malentendus.

Questions et objections

« Si les mots sont insuffisants, il convient de changer les mots, pas de renoncer à exprimer la sensation ultime. S’il n’y a aucun progrès à faire par rapport à la sagesse des Instructeurs, je me demande pourquoi il y a des chercheurs. Quel intérêt peut bien avoir la science si tout concept est vain ?

Sur la connaissance de soi, les travaux de Bohm, Capra, etc., sont très insuffisants et limités d’ailleurs par cette croyance qu’on n’y a pas d’accès. L’expérience mystique est certes difficile à définir par des mots mais elle est connaissable. Sinon ce ne serait pas une expérience mystique (!).

L’absolu est inaccessible à la conscience, il en est à la fois la négation et le moyen (!)…
Nombre de mystiques reconnaissent que pour la première fois (!)… ce qu’ils vivent est exprimé un peu clairement… C’est grâce au mental que le « non-mental » est (!)… Grâce à l’Univers que Dieu est (!)…

La compréhension mentale est le meilleur support de l’expérience mystique (!)…

Malgré les apparences, le VRAI est sans substance.

La compréhension rationnelle de l’origine du JE manquait cruellement à Jean Herbert, à Krishnamurti et manque tout autant à Capra et à Bohm (!)…

Tant que nous n’aurons pas passé de longues heures en tête à tête, tu passeras à côté de quelque chose que tu as toujours désiré (!)… »

* * *

Réponses

Nos échanges se font dans un domaine au niveau duquel l’usage des mots est inadéquat. Ici, chaque mot est un piège. Lorsque nous tentons de communiquer les valeurs spirituelles du domaine Essentiel à l’aide de mots, une confusion inévitable surgit. Mais indépendamment de cette confusion, de grandes divergences subsistent entre nous.

Je tiens à préciser que la motivation et l’inspiration qui président à mes activités, écrits, échanges depuis plus de soixante années ne sont aucunement l’expression de concepts intellectuels ou l’adhésion à un système ou secte quels qu’ils soient.

Ils se situent à un niveau spirituel supramental vivant, dépassant le recours à toute référence, à toute formulation, à toute preuve ou démonstration logique, à toutes mémoires individuelles ou collectives.

Ce sont là les poisons et les pièges. Une constante vigilance s’impose à leur égard.

Le « Dhamma Pada » bouddhiste déclare : « La vigilance est la voie de l’immortalité. La négligence est la voie de la mort. Les négligeants sont déjà comme s’ils étaient morts. Les vigilants, sont immortels. »

Le Vivant et le résiduel

Les nombreuses dimensions de l’Univers, tant manifesté que non manifesté forment un
« Totum », sorte de « monobloc » transcendant l’apparente séparabilité des morcellements arbitraires résultant de nos perceptions fragmentaires. Cette « Totalité-Une » indivisible peut se présenter pour l’observateur sous deux aspects apparemment contradictoires mais complémentaires : d’abord, en priorité absolue, le VIVANT, ensuite, à titre second et dérivé mais consubstantiel, le RESIDUEL. Cette division est évidemment arbitraire. Elle n’est qu’une commodité du langage.

Le domaine résiduel comprend les mémoires individuelles ou collectives, les formulations, les mots, les images, les commentaires, les explications, les concepts. En bref, tel est le domaine de la pensée. Celle-ci est résiduelle par rapport à la Source ineffable sur laquelle ses activités se profilent et dont les énergies lui permettent cependant d’exister et de fonctionner.

Tous les vivants émettent des résidus. Bergson comparait le Vivant à une fusée en perpétuel état de jaillissement. Autour d’Elle se déposent les cendres et les débris éteints. Tels apparaissent certains aspects résiduels des mémoires et l’ensemble des énergies psychiques ou matérielles. D’un certain point de vue, les pensées devraient être considérées comme de simples déchets psychiques. Elles sont les échos inertes d’un passé mal digéré masquant à nos yeux la lumière du Présent.

Les concepts ou explications les plus sophistiquées ou habiles relatives au Soi divin ou l’Absolu sont des sacrilèges.

Ce qui précède ne doit pas nous conduire à considérer la pensée comme une nuisance absolue ni définitive. La pensée est une fonction naturelle parmi d’autres. Elle s’insère dans une hiérarchie de fonctions, d’énergies et de pouvoirs infiniment plus vastes.

Au lieu de remplir son rôle de simple instrument, la pensée s’arroge illégitimement les seuls droits à l’existence. Elle se prend pour une entité. Cette usurpation entraîne une erreur fondamentale de perception responsable de tous les conflits et souffrances individuelles ou collectives. Telle serait la signification du « péché originel ». Selon les textes rédigés en vieux slavon et les traditions orales araméennes, l’homme aurait abusé du fruit de l’arbre de la connaissance. L’usage exclusif de la pensé se fait au détriment de l’intelligence.

Pour l’Eveillé, la pensée n’est surtout qu’un moyen de communication entre les êtres et les choses apparemment séparés du monde manifesté. Elle peut réaliser de véritables miracles dans les domaines techniques mais est inadéquate pour résoudre les problèmes qui se posent dans l’esprit des êtres humains concernant la Réalité fondamentale nouménale et ses rapports avec l’univers manifesté.

Il n’y a pas lieu de s’extasier outre mesure devant l’ampleur des progrès techniques de notre civilisation hyper-technicienne. L’absence de maturité spirituelle et psychologique de celle-ci la rend incapable de l’utiliser adéquatement. Les désastres de la pollution en sont les effets majeurs.

Ainsi que le déclare Sri Ramana Maharshi (« Enseignement de Ramana Maharshi », p. 242, Albin Michel) : « La connaissance directe ne nécessite pas de dissertation intellectuelle. Les discours sont parfaitement inutiles. »

Krishnamurti déclare (« The network of thought », p. 21) : « La connaissance intellectuelle n’est jamais complète, elle est toujours liée à l’ignorance. Nous pensons que la connaissance va résoudre tous nos problèmes, quelle que soit cette connaissance, telle celle du prêtre, du gourou, de l’homme de science, du philosophe ou du psychiatre le plus récent. Nous ne nous sommes jamais demandés si la connaissance elle-même pouvait résoudre nos problèmes, quels qu’ils soient, sauf les problèmes techniques. »

L’état supramental de « non-connaissance » défie tous les mots, concepts, tentatives de formulation. Notre « être profond », intérieur, n’a aucun besoin d’explications. Celles-ci seraient nécessaires dans l’hypothèse selon laquelle il n’existerait pas d’autres révélations émanant d’un niveau supérieur situé entre nous. Or ces révélations sont incomparables par leur clarté, leur puissance, leurs richesses indicibles.

La recherche de « preuves » est complètement étrangère à l’éveillé. Elle ne peut aider le chercheur de vérité. Qu’est-ce qu’un Eveillé sinon un être humain ordinaire qui obéit « à la Nature profonde des choses et des êtres ». Il réalise l’Etat Naturel par excellence. Il n’y a là rien d’extraordinaire, de mystérieux, de compliqué. Au contraire, Tout est simple. Il est impossible d’approcher le Divin Vivant muni du bouclier protecteur de nos certitudes intellectuelles. Nous devons nous libérer de nos peurs.

Celles-ci sont indissociables de l’activité mentale.

Ainsi que le déclare Sri Nisargadatta (« Je Suis ») éd. Deux Océans, Paris : « Si vous passez votre vie à accumuler des connaissances, vous construirez des murs autour de vous. Il n’est pas nécessaire pour aller au-delà du mental de l’avoir bien rempli. »

En résumé, plus profond et plus ultime est le domaine que l’on tente d’évoquer par des explications, plus on s’engage dans l’incohérence jusqu’à frôler l’absurdité. Tu cites parfois Descartes. A ce propos Carlo Suarès déclarait : « Je pense, donc je me détruis ». L’affirmation cartésienne : « Je pense, donc je suis », contient une part d’absurdité. Quel est ce « je » ? et surtout quelle part d’ignorance et d’erreurs n’y a-t-il pas dans la pensée telle qu’elle fonctionne dans l’immense majorité des cas.

Le « je » évoqué par Suarès n’est évidemment pas le « Soi cosmique » mais désigne l’égo.

Platon enseignait qu’à chaque besogne correspondait des outils adéquats. Les besognes lourdes et grossières nécessitent l’usage d’outils lourds et grossiers. Les besognes légères, fines et subtiles font appel à des outils légers, fins, souples et subtils. Le cantonnier qui casse des pierres sur la route emploie des masses ou de lourdes pioches. L’ouvrier de fine horlogerie et l’orfèvre emploient des outils d’une finesse et d’une légèreté exceptionnelles.

Ceux qui utilisent le mental pour expliquer la nature des réalités nouménales essentielles, telles l’holomouvement-conscience-amour sont dans la situation d’un horloger ou d’un orfèvre ayant une pioche dans les mains. Des dégâts en résulteraient inévitablement. Parmi les dégâts les plus évidents résultant de l’utilisation du mental en vue de résoudre les problèmes concernant la Réalité spirituelle fondamentale, il y a lieu de signaler l’apparition de nombreux pseudo-problèmes. Il n’y a jamais de solution véritable aux pseudo-problèmes.

Les mystiques des « Voies abruptes » se méfient des vices de fonctionnement de la pensée. Ils découvrent les limites de l’usage exact qu’il convient de faire de cet outil. Avant de donner des « explications » utilisant la pensée, ils explorent minutieusement la nature de leur outil de travail. En vertu de la Nature profonde des êtres et des choses, tout être humain possède dans son intimité spirituelle les richesses de l’Intelligence-Conscience suprême. Celles-ci lui révèlent l’ampleur des pièges et malheurs résultant d’une utilisation de l’outil mental pour des besognes échappant à ses capacités.

Dans sa préface au livre remarquable de David Bohm, « La plénitude de l’Univers » (éd. Rocher, p. 15), Stanislav Grof écrit :
« La pensée humaine, en tant que telle, est une réponse active de la mémoire qui inclut des éléments intellectuels, émotionnels, sensoriels et somatiques dans un processus unifié et inextricable; celle-ci ne fait que répéter quelques vieux souvenirs, ou bien recombine et organise leurs éléments en de nouvelles structures. Il est impossible de créer quoi que ce soit qui soit nouveau dans son principe : dans ce contexte, même la nouveauté est mécanique. Vue de cette perspective, la pensée est inséparable de l’activité physiologique, biochimique et électrique dans le cerveau. Il n’y a pas de raisons inhérentes qui fassent que la pensée soit pertinente et appropriée par rapport à la véritable situation qui l’évoque. »

Le mental ne peut que projeter ses propres conditionnements et les résidus de mémoires de l’inconscient collectif dont il absorbe et subit l’influence des contenus par une sorte d’osmose psychique. Celle-ci résulte de la non-séparabilité et des processus d’interfusion des niveaux physiques et psychiques.

Une vigilance et une qualité d’attention encore plus vives et pénétrantes que celle de « l’esprit de finesse » évoqué par Pascal sont indispensables. Ainsi que l’exprimait souvent Carlo Suarès, nous sommes victimes d’une sorte de pachydermisme psychologique résultant de notre mental. De ce fait, nous nous prélassons dans les plaisirs intellectuels des « explications ». Celles-ci nous asphyxient spirituellement et « noient le poisson ».

L’inintelligence et la mécanicité des pensées sont démontrées de façon irréfutable par l’habilité des cerveaux électroniques. Ceux-ci fonctionnent mécaniquement par référence aux informations codées des cartes perforées ou autres systèmes donnés à l’entrée. La pensée procède de façon identique. Elle fonctionne par déduction ou induction faisant référence aux données initiales. De ce fait, elle nous conduit à une identification absolue avec le corps et le patrimoine des mémoires. Les perceptions sensorielles et les apparences « surfacielles », la multiplicité des objets, les morcellements innombrables et apparents exercent une influence prépondérante. Telles sont les origines de notre inadéquacité nous conduisant sournoisement dans une situation conflictuelle d’exil et d’emprisonnement.

L’incapacité dans laquelle se trouve la pensée ne se limite pas seulement aux domaines spirituels. Elle peut affecter l’adéquacité dans nos rapports avec le monde concret. Un exemple saisissant nous en est fourni par la pratique du Judo ou de l’Aïkido. Les maîtres enseignent qu’un « mouvement pensé est un mouvement raté ». Lors de la pratique du Judo ou de l’Aïkido, les cérébraux impénitents sont immédiatement « envoyés sur le tapis ». J’ai vu le maitre Ueshiba assailli simultanément par deux ou trois agresseurs physiquement plus forts que lui. Le maître Ueshiba bougeait à peine tandis que ses agresseurs étaient projetés sur le tapis avec une violence proportionnelle à celle de leur agression.

L’activité de la pensée est empreinte de processus auto-protecteurs, de peur et de violence. Le pratiquant des « Arts martiaux » ne résiste pas à l’agression. Il l’accueille. Parce qu’il se rend disponible à la sagesse non-mentale du corps délivré de la peur, il répond instantanément par le geste ou la « prise » adéquate. Ceux-ci ont pour effet de retourner la violence de l’agresseur contre lui-même.

Inversement lorsque le pratiquant subit le processus habituel de résistance de la pensée, il est immanquablement vaincu et projeté sur le tapis.

L’absolu est « conscience inconsciente d’elle-même »

Les éveillés avec lesquels j’ai vécu me conseilleraient de me taire lorsque des questions me sont posées sur l’Absolu, Dieu, la Conscience cosmique, l’origine ou le but de l’univers. Ce sont là, pour eux, autant de pseudo-problèmes résultant d’un vice de fonctionnement du mental. Les métaphysiciens considèrent au contraire qu’il s’agit de problèmes fondamentaux. Ils prétendent les résoudre par des systèmes et concepts aussi variés que contradictoires.

Il n’est pas inutile de rappeler ici la position extrême de Carlo Suarès déclarant que « l’Absolu est le roi des mots sans contenu ». Excédé par la lourdeur et la complexité des métaphysiques, il déclarait que « les métaphysiciens sont des escamoteurs » parce qu’ils s’escamotent eux-mêmes et tournent le dos aux vrais problèmes.

Telles sont les raisons pour lesquelles certains sages répondent par le silence lorsque des questions leur sont posées sur l’Absolu.

Ta lettre montre un tel acharnement à trouver des explications et tu affirmes avec une telle conviction que l’holomouvement, la conscience sont distincts de la Réalité suprême, etc., que je prends le risque de succomber à la tentation d’utiliser un langage générateur de confusion et de malentendus. Quelle aventure ! Nous sommes ici dans le summum du paradoxe parce que l’acception habituelle du terme « conscience » n’est plus applicable au domaine de la Réalité essentielle. La Réalité Ultime que les Eveillés quels qu’ils soient désignent de façon paradoxale par des termes tels que Vide, Turya, Brahman, l’Inconnu, le Soi, etc., est complètement inaccessible à l’état de conscience ordinaire. Celle-ci peut être adéquate dans les rapports et activités concrètes de la vie quotidienne, quoique ceci soit encore discutable en raison de ses désordres et contradictions internes. En fait, la conscience ordinaire est entièrement résiduelle, faussée et travestie par l’ignorance de l’égo.

L’état de conscience dit « normal » est entièrement conditionné par l’hérédité, l’éducation, le milieu, la structure cérébrale, la spécificité du code génétique. Cette conscience est mentale et les pensées qui la meublent ne sont pas l’intelligence. Une véritable cascade de niveaux d’énergies situées dans des dimensions différentes se situe entre nous et la Conscience suprême dans sa plénitude. Celle-ci est d’ailleurs différente de ce que nous entendons par le mot « conscience ». Elle possède la plus haute concentration d’énergie inhérente à l’holomouvement.

Tu remarqueras immédiatement l’ampleur de notre divergence à ce propos. Contrairement à toi, je ne dissocie pas l’holomouvement de la « Conscience-suprême-amour ». Ceci pourrait, je l’espère, être moins obscur lors du paragraphe concernant l’holomouvement et les mouvements. Je ne dis pas que cela pourrait être plus clair et, intentionnellement je précise l’expression « moins obscur » parce que les explications et notre langage familiers concernant le domaine qui nous occupe ne peuvent qu’être obscures. Et je crois que c’est un bien parce que cela nous force à démissionner dans notre rôle de commentateur absurde des buts et origines de l’Essentiel nouménal qui est bien au-delà des « buts et des origines » ainsi d’ailleurs que l’univers manifesté qui s’y intègre.

La situation conflictuelle et dualiste dans laquelle l’humanité et nous-mêmes se trouvent appelle d’urgence une importante mutation psychologique. Dans le monde manifesté tout n’est que phase provisoire. Il n’y a pas de choses ni d’entités statiques. Il n’y a que des processus et des événements. Une pierre, une rose, un animal, une pseudo-entité humaine ne sont que des processus.

Ainsi que l’exprime Sri Aurobindo : « La pensée fut une aide, la pensée est l’entrave, l’égoïsme fut une aide, l’égoïsme est l’entrave ». (« Aperçus et pensées », éd. Maisonneuve, Paris, 1941).

Notre propos pourrait s’éclairer quelque peu à la lumière du Ch’an ou Zen chinois dans sa présentation de l’Inconscient zen. Celui-ci est une conscience infinie, inconsciente d’Elle-même, non contaminée par le mental et ses vices de fonctionnement. L’affranchissement complet des limites et conditionnements de la pensée confère à l’Inconscient Zen les richesses de l’intelligence véritable, de la créativité pure et de l’amour.

Parmi les caractéristiques de l’Inconscient Zen ou Conscience suprême, il conviendrait de signaler sa « non-fixation », sa non-continuité statique et son absence de formes ou d’images. Les traducteurs anglais du Zen emploient l’expression de « no abiding mind » évoquant l’état d’être d’une conscience infinie dont la création constante est absente de toute fixation, de toute identification. Etant intensément présente au Présent intemporel et complète en elle-même elle n’a nul besoin d’un recours au passé.

Il n’est pas inutile de préciser que l’Inconscient Zen est complètement différent de l’inconscient des psychologues. Ce dernier est le résidu de la force d’habitudes mémorielles qui s’accumulent depuis l’apparition de l’univers manifesté. C’est un milliardaire de mémoires résiduelles douées d’une force d’inertie considérable symbolisée par le « Vieil homme ».

Les processus présidant au contenu de la conscience ordinaire sont linéaire, mécanique, prisonniers de l’identification à la causalité, à la durée et au temps. La Conscience suprême est non linéaire, a-causale, intemporelle, omniprésente, omnipénétrante, impersonnelle.

Dans ses « Essais sur l’expérience libératrice » (p. 173), le docteur Roger Godel écrit : « La conscience (suprême) renaît comme naît chaque matin le feu du soleil dans sa montée sur l’horizon. Cette aube est une pointe sans dimension, cependant son éventail se déploie, invisiblement annihile les ombres du ciel ambiant. Si intense est l’éclat de cet unique moment de conscience que tout sentiment de durée s’évanouit; le passé, la mémoire, la pensée du moi et son futur sont consumés dans la fulguration de l’état naissant. Au regard de la conscience pure, l’instant vécu est sans durée parce qu’il est libre de toute incorporation à la mémoire. Il jaillit au cœur de l’éternité dans l’éclair qui le révèle. »

En résumé, la conscience qui nous est familière est toujours la conscience de « quelque chose » par quelqu’un. La plénitude de la Conscience suprême dépasse la dualité du sujet et de l’objet.

Ainsi que l’enseigne Sri Ramana Maharshi (« Enseignement », pp. 73 et 322) : « La Conscience pure est le Soi. Par conséquent, pour la réaliser, il suffit de rester tranquille. » Nous lisons trop ! C’est l’égo qui est la cause de tous les ennuis. Que l’on remonte jusqu’à la source de son ego et il débouchera sur un niveau de conscience heureux et non différencié. »

Dans la méditation véritable, l’état de parfaite disponibilité aux richesses de la Conscience suprême a pour conséquence la volatilisation des limites de l’égo. Pour cette raison les maîtres des « voies abruptes » tels Krishnamurti, Sri Nisargadatta ou Ramana Maharshi enseignent que dans la méditation véritable il n’y a plus de méditant. Matériellement parlant, il reste un nom mais celui-ci est « vidé » de toute image de lui-même et de toute fausse identification. Pour cette raison, la tradition indienne compare le « libéré-vivant » à une « coque vide ». Si, d’un point de vue, il n’y a plus de méditant la place et le rôle de celui-ci sont occupés par la plénitude de « Conscience-amour-holomouvement ».

L’état de Conscience suprême est celui de la « méditation universelle ». Ceci peut paraître étrange.

Lors de leur dialogue dans le « Temps aboli » (pp. 334, etc.), David Bohm et Krishnamurti considèrent que l’Univers est en état de méditation. Voici un bref extrait de ce dialogue :
Krishnamurti. — Je crois que l’univers est en méditation.
D. Bohm. — Effectivement, si l’univers vit, c’est bien sous cet angle qu’il faudrait envisager les choses.
Krishnamurti. — L’univers est en état de méditation.

L’Eveil intégral consiste en l’intégration de la totalité de nos énergies à l’état de méditation universelle.

En un certain sens, l’expérience mystique véritable n’est pas « notre expérience ». C’est infiniment plus et différent. Nous donnons alors la priorité absolue au Vivant par rapport au résiduel. Saint Paul déclarait : « Ce n’est pas moi qui vit mais Christ qui vit en moi. » Mais cette citation doit être dégagée de tout « à priori » dualiste et anthropomorphique.

L’état de « Conscience suprême » et l’attitude intérieure qui nous aident à y parvenir ont été admirablement évoqués par le sage tibétain Tilopa :
« Interromps le cours du Samsara, la croyance en un égo. Reconnais ta vraie nature !
Ceci est l’intelligence transcendante qui se connaît d’elle-même, au-delà des mots, l’objet de la non-pensée. Moi, Tilopa, n’ai point de référence. Comprends ceci comme se révélant à soi-même. N’imagine pas, n’agis pas, mais sois en paix. Cette spiritualité souveraine, lumineuse dans laquelle il n’y a pas de mémoire pour te préoccuper ne peut être appelé une chose.
»

* * *


La perception globale et l’Eveil

L’état de perception ordinaire est généralement limité au fonctionnement mental. La perception globale immédiate implique un élément de « sentir transcendantal » englobant autant le cœur que l’esprit. Mais une fois de plus, au niveau que l’on tente d’évoquer ici les mots sont inadéquats.

Krishnamurti déclare à ce propos (« Carnets », p. 94, éd. Rocher) : « Le mot sentir est trompeur; il contient plus que l’émotion, le sentiment, plus que l’expérience, le toucher, l’odorat. Malgré son imprécision, l’emploi de ce mot s’impose, surtout quand il est question de l’Essence. La sensation de l’Essence ne passe pas par le cerveau. Pour comprendre ce sentir, ce voir, cet entendre, il faut s’écarter de tout ce qui précède. « Sentir » exige l’austérité de la clarté, en elle n’existent ni confusion, ni conflit. Le sentiment de l’Essence est négation de la pensée, de ses attributs mécaniques qui sont le savoir et la raison. »

Ainsi que le suggèrent les sagesses taoïstes et japonaises, les races actuelles sont hyper-intellectuelles. Elles ont perdu les richesses d’une faculté naturelle de sensibilité supérieure qui leur apporterait plus de sérénité et de joie de vivre.

Un transfert de la conscience vers le plexus solaire et vers le « Hara » (centre psychique situé au niveau ombilical) s’avère indispensable. Son exigence est évoquée dans les sagesses orientales et extrême-orientales.

Il est nécessaire de nous «décérébraliser» et de revaloriser les richesses de la vie végétative dans ses rapports avec le niveau des énergies supra-mentales. Ceci constitue l’une des clés des techniques taoïstes et Zen. Leur application a pour effet de ne plus voir les êtres et les choses seulement de l’extérieur mais en étant situé à l’intérieur. Sri Ramana Maharshi déclare (« Enseignement de R. Maharshi », p. 93) : « Lorsque le mental est tourné vers l’intérieur, la source de son illumination brille elle-même. Dès lors le mental pâlit et ne sert plus à rien, à l’instar de la lune en plein jour. »

Il s’agit d’une véritable mutation entraînant le calme mental, la sérénité, la disponibilité aux énergies spirituelles. Nous nous délivrons de l’emprise qu’exerce sur nous le développement unilatéral du cerveau gauche. Celui-ci tend à renforcer exagérément la fixation de l’attention sur la fragmentation, les apparences surfacielles, les divisions. Le cerveau droit, au contraire, est celui de la perception globale, holistique (Prix Nobel R. Sperry).

Le « sentir intégral » englobe les apparences surfacielles et les profondeurs nouménales. Il est à la fois immanent et transcendant. Il s’agit d’une perception globale immédiate, holistique révélant la priorité absolue du VIVANT par rapport au résiduel. A certains égards, c’est beaucoup plus qu’une perception et ceci nous montre l’inadéquacité des explications. Celles-ci ne peuvent pas se dégager complètement du dualisme de l’observateur et de l’observé, du spectateur et du spectacle, de l’explorateur, de l’exploré et de la fonction explorante. Le VIVANT ne se comprend ni se sent à la façon dont nous sentons et comprenons les choses. Le VIVANT se VIT et ce vécu authentique n’est plus seulement « notre » vécu. Ainsi que le déclare le Maître Wei Wu Wei, l’« Eveillé vit nouménalement parmi les phénomènes ».

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Le Vivant et l’holomouvement

Le Vivant est un mouvement totalement différent de ce que nos sens et nos pensées peuvent saisir.

On ne peut parler du Vivant et de l’holomouvement. Ils sont UNS. L’holomouvement est un mouvement totalement différent de ce que nous connaissons et parvenons à saisir ou imaginer. Ce n’est ni un mouvement de translation, ni de rotation. A ce niveau, il n’y a pas d’« ici » et de « là-bas » séparés par une distance permettant un déplacement. Il est utile de rappeler ici que nous ne pouvons connaître que deux mouvements. En premier lieu, celui du déplacement d’un ou plusieurs mobiles d’un point à un autre. Sauf à des vitesses proches de celle de la lumière, ce mouvement n’affecte pas la nature des mobiles qui se déplacent, tels une bille de billard, un train ou un avion.

Dans la mesure où nous pénétrons dans les profondeurs de la matière, au cœur des noyaux atomiques qui la constituent, nous rencontrons une catégorie très différente de mouvement. Tandis que se réduit l’ampleur des déplacements dans l’espace infiniment réduit, nous assistons à un mouvement de transformation de nature. Un milliard de milliards de fois par seconde, les protons deviennent des neutrons et réciproquement par l’entremise de mésons Pi ou pions. Les mouvements de translation et de transformation de nature sont englobés dans l’holomouvement. Ils ne sont que des aspects partiels parmi d’autres qui sont inconnus et à jamais inconnaissables par la pensée. Les activités mentales sont elles-mêmes englobés dans l’holomouvement.

David Bohm considère que le temps, la conscience, l’intelligence, les champs de toutes les dimensions de l’univers sont englobés dans l’holomouvement. Stanislav Grof écrit à ce propos (préface à « La plénitude de l’Univers » par D. Bohm, pp. 14-15, éd. Rocher) : « Quant au temps, il est vu par Bohm comme une dérivation émanant de la base dimensionnelle supérieure de l’holomouvement… La conscience y compris la pensée, sentiment et volonté a sa source dans l’ordre impliqué du holomouvement en même temps que la matière inorganique et la matière vivante ».

L’holomouvement ne peut être connu ni comparé. Son intemporalité, son instantanéité et sa recréation constante nous l’interdisent. Il est impossible d’y faire référence par le fait de l’intensité de son renouvellement. Il est plus aisé et logique de dire ce qu’il n’est pas. Il n’a pas de direction, il se  situe en dehors de tout enchaînement causal, il n’a pas de but.

L’impossibilité d’en faire des commentaires au niveau verbal se trouve mise en évidence lors du dialogue qui s’est réalisé entre Krishnamurti et David Bohm. Cet entretien montre les difficultés qu’offre toute tentative de commentaire du mouvement fondamental ou « holomouvement ». Dans « Le temps aboli », dialogues entre Krishnamurti et D. Bohm, pp. 225-229, il est déclaré :

Krishnamurti. — Il existe un mouvement différent, de nature non dualiste.
D. Bohm. — Cependant il y a un mouvement.
Krishnamurti. — Peut-on dire que le « fondamental » est mouvement infini ?
D. Bohm. — Oui.
Krishnamurti. — Qu’est-ce que cela veut dire ?
D. Bohm. — Eh bien, c’est difficile à exprimer… L’esprit est ce mouvement.
Krishnamurti. — Je dirai que tout est ce mouvement.

En conclusion, l’impossibilité complète de commentaires de l’holomouvement ou du Vivant est un bien.

Elle force le chercheur de vérité à renoncer définitivement à toute activité intellectuelle dans ce domaine. Le VIVANT se VIT. Son inaccessibilité nous met dans l’obligation de mourir psychologiquement à nous-mêmes afin de le laisser opérer dans ce qui reste de nous. Telle est la plénitude de la plus glorieuse réalisation accessible à l’être humain. Celle-ci ne comporte rien de mystérieux. Elle est l’Etat Naturel de félicité inaltérable réalisé par tous les Eveillés de tous les temps et de toutes les races.

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Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas d’une « expérience » dans l’acception habituelle de ce terme. Le vécu du VIVANT est beaucoup plus qu’une expérience. Il en est très différent par le fait qu’il résulte de notre mort psychologique. Krishnamurti déclare à ce propos (« Carnets », p. 87, éd. du Rocher) : « Toute expérience relie la pensée au temps. Cet état dans lequel toute expérience a cessé n’est point paralysie de l’esprit: au contraire, l’esprit qui amasse et accumule se détériore, car l’accumulation est mécanique, elle est répétition. Est libre, l’esprit qui détruit totalement ce mécanisme accumulateur défensif. Pour lui, l’expérience n’a plus de sens. »

Pour Krishnamurti, Ramana Maharshi, Nisargadatta, David Bohm ou le Dr Renée Weber, il n’y a pas d’ego, il n’y a pas de parties ni de séparabilité absolues, pas de buts, pas de commencement absolu. Seul existe le « Vivant-holomouvement » dans son unité, son homogénéité omniprésente et omnipénétrante.

La vision fragmentaire, surfacielle des choses est génératrice de notre incomplétude et projette sur l’infinitude du Vivant les déformations de notre propre ignorance. Parce que nous avons des buts, nous appliquons les notions de buts, d’intérêts et de calculs aux activités de l’univers. De telles projections sont inopportunes. Elles engendrent des pseudo-problèmes qui ne peuvent trouver de solutions.

La notion de but implique le temps, la causalité et l’incomplétude. Ceux-ci sont inconciliables avec la plénitude de l’ipséité. L’activité de l’holomouvement-Vivant est Acte Pur tel qu’évoqué par Plotin dans ses Ennéades. Nous en trouvons un sens semblable dans la « Spontanéité taoïste », la « Lila » brahmanique ou bouddhique évoquant la gratuité d’un Jeu divin.

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Certains affirment qu’il n’y aurait aucun intérêt à la science si tout concept est vain. Science et sagesse ne sont que partiellement complémentaires et se trouvent à des niveaux entièrement différents. Leur objet n’est pas le même. Aussi belles et passionnantes soient-elles pour l’intellectuel, les sciences restent des « explications », des commentaires dualistes étrangers à la sagesse de la « Vision pénétrante ».

Les limites des « explications » et explorations scientifiques ont été admises par des physiciens éminents. Gary Zukav les évoque très justement dans son magistral ouvrage « La Danse des éléments » (éd. Laffont).

La grande révolution du XXe siècle s’est faite grâce à la nouvelle physique. Cette dernière nous oblige à « plonger » nous-mêmes dans le Vivant et de le vivre au lieu de le commenter et de fournir des explications. Là se trouve la grande surprise. Totalement inattendue, l’ultime conséquence de la vision scientifique des profondeurs nous montre que les sciences nouvelles sont arrivées au point où elles nous démontrent la nécessité de leurs dépassement et les limite du mesurable. Il faut oser sauter dans l’Inconnu. Ici, la fortune ne sourit qu’aux audacieux.

La science peut être au service de la technique. Elle ne peut qu’être partiellement et indirectement au service de la Sagesse.

Je termine cette longue réponse en rappelant que nul ne peut juger autrui. J’estime prétentieux les jugements énoncés à l’égard de Sages ou de physiciens, tels Krishnamurti, David Bohm. De tels jugements fondés sur des théories contestables ont un caractère provocateur contenant un potentiel de violences dont l’humanité se passerait volontiers. Le combat des idéaux engendre les guerres.

Enfin ! Le jaillissement créateur de « l’holomouvement-conscience-amour » brille dans nos cœurs comme un Soleil éblouissant de lumière. La Source diaphane alimente et soutient tous les vivants et non-vivants formant le Corps unique du Suprême. Il ne tient qu’à nous de nous y abreuver loin de nos ratiocinations.

R. LINSSEN.