Qui donc en connaîtrait l’origine ?


12 Oct 2010

(Revue Aurores. No 44. Juin 1984)

Dans le «Classique de la Tradition interne de l’Empereur Jaune», Huangdi Neijing demande à son instructeur Qi Bo de restituer une ancienne doctrine. Le passage présenté ici est extrait du chapitre huitième, c.225 à 287. Traduction et commentaire de Claude Larre et E. Rochat de la Vallée.

La Voie suprême est dans l’imperceptible; changements et transformations sans fin! Qui donc en connaîtrait l’origine?

Affres !

Elle disparaît et on la cherche d’un œil anxieux !

Qui donc en connaîtrait l’essentiel?

Angoisses des situations présentes !

Qui donc saura comment bien faire?

Multiples apparitions et disparitions d’où sortent des brins ténus;

Des brins ténus qui se multiplient jusqu’à la mesure et la quantité.

Par mille et par dix mille, s’augmentent et grandissent;

Par développement et par grandissement, voilà la forme corporelle, gouvernée par des règles.

LE texte ne serait pas de la meilleure veine taoïste, s’il ne s’attachait pas a montrer que les grands mouvements de la vie ont des origines imperceptibles, ne sont que changements et transformations aussi insaisissables en elles-mêmes que dans leur succession. L’admiration pour la subtilité, l’élégance propre au mouvement naturel éclate partout. Nous n’en suivons pas le détail. De brèves indications suffiront pour donner à la conclusion du discours de Qi Bo le relief et le lustre si apparents dans les sonorités de l’original chinois.

Une fois de plus, c’est le mètre quadrisyllabique, utilisé dans le Livre des Odes (Shi-jing) qui donne le rythme.

Le propre de la Voie (dao) dite parfois Grande, parfois Céleste, parfois Suprême (zhi) comme ici, c’est d’être insaisissable. Les commencements des êtres, comme ce qu’il y a de plus fin dans leur animation, est un domaine réservé, où il n’y a rien a voir, rien a entendre, rien a toucher, rien a comprendre:

« On regarde mais sans voir,

on l’appelle Invisible;

On écoute sans entendre,

on l’appelle Inaudible;

On palpe sans atteindre,

on l’appelle Imperceptible (wei)

Voilà trois choses inexplicables

qui confondues font l’Unité …»

(Laozi. ch. 14)

Le Dao suprême est dans l’imperceptible (wei). Wei, c’est le mécanisme subtil, l’insaisissable de la vie, ce qui se tient dans l’impondérable, l’infinitésimal, la ténuité la plus fine. Le rôle joué par l’infiniment petit, l’impossibilité de saisir l’essentiel, comme s’il était trop petit, la minutie des opérations décrites pour remettre l’organisme dans ses plis et la vie sur ses sentiers, tout un ensemble de considérations sur l’impalpable, le rôle donné au Ciel, aux Esprits, aux essences et aux souffles les plus subtils, font de la médecine chinoise un trésor d’observations fines, d’approches minimales, de maniements délicats, légers, d’une rare qualité. Parfois —c’est le cas ici— comme un chant qui s’élève, comme une proposée qui se déploie magnifiquement, le texte entonne la louange de la vie: «La Voie suprême est dans l’imperceptible…»

Avec audace mais sans témérité, avec une humilité qui n’est pas sans grandeur, la médecine chinoise a une réponse appropriée aux situations les plus graves et une détermination de parvenir au résultat. Rien n’est impossible pour les maîtres de ce qui est encore possible dans l’ordre naturel. Ceci tient évidemment à une passion d’entomologiste pour l’observation, a une prudence serpentine pour déjouer les «perversités» des souffles, une remarquable systématique anti-mécaniciste (et anti-idéaliste en même temps) de la vie. Ce sont les mêmes Chinois qui soignent avec un moxa, une aiguille, une herbe et qui peignent avec un pinceau fait d’un seul poil.

L’ampleur de leur vision est dans l’expression Vois suprême (zhi dao). Le Dao le plus élevé est l’ordre du vivant qui, spontanément, opère par tout l’Univers; il est dans l’infiniment petit. Son opération est visible dans les changements qui affectent les êtres, changements (bian) en eux-mêmes subtils, comme la Dao, mais apparents dans ce qu’on appelle les transformations (hua). L’expression bian hua (changements et transformations) a souvent le sens de transformation finale, de succession avec achèvement d’un processus ; elle s’oppose à la transformation ou transformation initiale (hua zuo) [1]. Le plus souvent, bian hua a le sens général des changements et transformations inhérents a la vie [2]. Les changements et transformations sont comme une série illimitée de moments insaisissables, mais ils nous permettent de percevoir le temps: sa succession naît de l’enchaînement régulier des fins et des commencements, dont le cycle journalier du soleil est l’image et le principe. Ils nous révèlent aussi la succession d’événements qui se remplacent en se détruisant: successions dynastiques, par exemple.

La vie nous est donnée sans notre consentement et sans même que nous en ayons une conscience claire. Qui se souvient d’être né ? Mais l’impossibilité où nous sommes de «savoir» notre origine ne nous empêche pas de la ressentir par toute notre vie. L’expression: «Qui donc en connaîtrait l’origine» n’est qu’un étonnement admiratif du mystère d’être et non un soupir désabusé. Si le discours était désabusé, il ne manquerait pas d’hélas et d’autres formules du genre pour le dire.

Cette même vie, née de l’abîme, disparaît comme elle est venue, créant dans la conscience un effroi sans pareil. Le «terme et le genre», dont parle Laozi, se touchent. Nous n’y avons aucun accès, sauf à accepter l’existence qui nous est faite. Une acceptation que nous entretenons tout au long de nos jours, sans autre garantie que le témoignage précaire de notre cœur, que nous faisons bien, et sans savoir, autrement que par l’expérience du vivre, que nous allons bien. La multiplication des interrogations et des exclamations scande le texte.

© Institut Ricci – Paris


[1] — Voir en particulier Zhuangzi ch. 13 et Laozi ch. 37.

[2] Cf Symphonie de l’Empereur Jaune Zhuangzi. ch. 14


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