Robert Linssen : Manifeste du « vivant » (extraits)


05 Feb 2011

(Revue Être Libre. No 299. Avril-Juin 1984)


Linssen, Rajagopal & Krishnamurti

Le Vivant, quoique indéfinissable, présente les aspects d’une dynamique supérieure. Il est création et révolution constante. Krishnamurti a, semble-t-il, mieux que quiconque, formulé les exigences révolutionnaires du Vivant. Nous ne dirons pas que nous « suivons » son enseignement.

Il est important de signaler la différence existant entre le fait de « suivre » l’enseignement de Krishnamurti et l’attitude de vigilance requise dans le vécu de l’Eveil ou « Vision pénétrante » « Suivre » ou copier un enseignement quel qu’il soit est toujours stupide. Il n’y a pas à « suivre » qui que ce soit mais à réaliser simplement une approche neuve des circonstances en laissant opérer le VIVANT en nous. Il n’y a, à vrai dire, pas un « enseignement de Krishnamurti » au sens où l’on entend généralement cette expression. Il y a essentiellement l’énoncé d’un langage impersonnel du VIVANT et de l’état sans égo par un instrument d’une extraordinaire disponibilité, qui, socialement, porte le nom de Krishnamurti. Ce message est l’énoncé impersonnel, intemporel et inconditionnel de l’essence de la Vie dans ce qu’elle a de neuf, de créateur et d’imprévisible en chacun de nous.

Lorsqu’au cours des « entretiens-méditations » extraordinaires de juillet 1984 à Saanen, beaucoup parmi nous ont accédé à la clarté, à la puissance de la « vision pénétrante » et ont vibré à la beauté d’un Amour inconnu, ce n’était pas l’enseignement de Krishnamurti et moins encore Krishnamurti que nous « suivions ». Nous étions simplement à l’écoute des richesses toujours renouvelées de nos propres profondeurs. Le VIVANT était là, dans la plénitude de l’Amour et de l’Intelligence, comme il est là, au moment où ces lignes sont écrites. Il est et sera toujours là, toujours renaissant, bien au-delà du temps et de l’espace de la vie limitée du rédacteur apparent de ces lignes et de ceux qui les lisent.

Si nous en sommes arrivés là (et le terme « arrivé là » est inadéquat, car il présuppose que « nous » avons réalisé quelque chose), c’est grâce à la sévérité et la rigueur d’un rejet total et inconditionnel de toutes les traditions quelles qu’elles soient, tous les symbolismes et plus spécialement ceux qui nous touchent de plus près dans le judéo-christianisme. Krishnamurti est le seul à dénoncer la paralysie résultant des croyances, des spéculations fumeuses du symbolisme et des différentes techniques de méditation en vogue. Celles-ci, loin de libérer ceux qui les pratiquent, les plongent dans l’illusion confortable d’une fausse sécurité. Nous ne leur disons pas « ne faites pas ceci ou cela, vous perdez votre temps ». Chacun doit aller au bout de ses expériences.

Nul ne doit rejeter artificiellement les traditions, les rites, les symboles, les techniques de méditation s’il en sent la nécessité malgré les avertissements qui lui ont été donnés. Mais nous insistons sur le fait que seul, le VIVANT est suprêmement important et source d’ordre et de lumière.

Nous n’avons pas saisi à quel point nous sommes résiduels dans nos habitudes mentales personnelles entièrement conditionnées par les résidus formant l’inconscient collectif. Ces résidus sont formés par des images, des formes, des « idées-forces », des archétypes que toute une littérature de plus en plus à la mode et des congrès s’efforcent de valoriser. Le climat spirituel du 3ème millénaire sera celui du VIVANT et la mutation qui s’impose sera celle du triomphe du VIVANT sur le résiduel et de la puissance créatrice du Présent sur le passé. Le malheur est, que ceux-là même dont on attendait d’eux qu’ils soient les véritables artisans de la grande révolution que les souffrances du monde appellent, se font, sans le savoir, les complices de la continuité et du renforcement des erreurs du passé. Une littérature de plus en plus nombreuse et des congrès variés qui prétendent incarner les nouveaux paradigmes, tendent au contraire à ressusciter les résidus du passé, les anciennes croyances et traditions contenant, la plupart les germes des crises actuelles. Des milliers de pages sont consacrées aux commentaires fumeux du symbolisme, à l’unité des religions. A part un intérêt historique ou folklorique, toute cette littérature n’a, du point de vue de l’éveil intérieur actuel et du VIVANT, aucune valeur. Au contraire. Nous ne faisons que remuer et mette en valeur le résiduel dont la prééminence par rapport au VIVANT est cause unique et fondamentale des crises qui déchirent le monde depuis des dizaines de milliers d’années.

Quoi qu’en disent les psychologues et psychanalystes, les enseignements traditionnels, l’étude des symboles, la prise de conscience des archétypes de l’inconscient collectif sont autant d’éléments appartenant au domaine résiduel. Ils peuvent apporter des transformations de l’égo mais non la mutation radicale, claire et définitive qui est un facteur d’ordre. Et cela, bien sûr, les psychologues le contestent la plupart par le fait qu’ils sont dans l’ignorance la plus complète des potentialités du VIVANT. Ceux qui n’ont pas compris l’importance de cette nuance n’ont rien compris ou, à l’évidence, ne veulent pas comprendre ce qui leur imposerait une remise en question totale de leur conditionnement. Et ils sont malheureusement la grande majorité. On nous affirme souvent que le décryptage des symboles ou traditions ésotériques permettra de nous libérer de leur emprise. C’est vrai mais cela seul ne parviendra pas à nous libérer de nous-mêmes. La compréhension intellectuelle de la nécessité d’une mutation et des exigences du VIVANT n’est pas le VIVANT. Les études du symbolisme du Phénix qui meurt et renaît de ses cendres, ou celles de la Danse de Shiva dans le Nataraja indien, ou l’exigence du « dépouillement du Vieil homme » ou tout ce que l’on peut puiser dans les Sûtras ou les Evangiles ne nous aident pas à effectivement mourir à nous-mêmes dans le vécu de chaque instant en permettant au VIVANT, qui est toujours actuel, d’exercer Sa prééminence par rapport au résiduel.

En bref, tout ce qui est du domaine de la pensée est résiduel.

Par rapport au VIVANT, la pensée, telle qu’elle est actuellement prédominante dans l’immense majorité des êtres humains est un obstacle. Elle forme écran. Elle est une barrière aussi longtemps qu’elle se prend pour une entité continue et s’oppose à la renaissance du VIVANT, alors qu’elle pourrait être son auxiliaire. Mais ceci implique une mutation fondamentale au cours de laquelle elle remplit le rôle d’instrument que la nature attend d’elle. La pensée ne devient qu’un simple moyen de communication et reste l’outil parfait des besognes techniques.

Mais au risque de faire scandale — et c’est souvent utile — nous déclarons que — du point de vue spirituel et par contraste au VIVANT — la pensée dans son état actuel de fonctionnement fait figure de déchet, de matière fécale psychique (pour ne pas être inconvenant).

Et ce sont ces résidus psychologiquement mal odorants que la plupart des psychanalystes, les adorateurs des symboles, remuent afin d’en faire ressurgir le VIVANT. Le processus qui, partant du VIVANT arrive au résiduel est irréversible. Les vrais alchimistes le savent fort bien.

Il y a eu de tous temps dans l’Univers — du moins pour les concepts humains — deux aspects : le VIVANT et le résiduel.

Tous les êtres vivant émettent des résidus. C’est du moins ce qui apparaît dans l’optique dualiste généralisée. Dans l’histoire immense, toujours renouvelée de l’Univers, des résidus se déposent et s’accumulent au cours des siècles. Ils forment le « sillage » de l’élan créateur. Nous en voyons une trace concrète dans les sédiments variés des couches géologiques et l’accumulation des déchets des organismes vivants.

Le domaine psychologique n’échappe pas à ce processus. Un mécanisme constant et de mémorisation de tous les événements physiques, biologiques et psychologiques illustrant l’histoire de l’Univers et de l’humanité se poursuit et le patrimoine informationnel qui en résulte est constamment cumulatif. La pensée est résiduelle au même titre que les symboles, les « idées-forces », les fameux « archétypes » quels qu’ils soient. Ce vaste ensemble résiduel intervient à titre second et dérivé par rapport au VIVANT. Il n’existe aucun « archétype » d’un « plan divin » fixant une fois pour toutes les étapes du devenir évolutif. Si nous « croyons » en Dieu, accordons-lui au moins les caractères d’infinitude et de liberté qui lui sont spécifiques et ne l’enfermons pas dans nos concepts de temps, de plan ou de programmation. L’Univers n’est pas la matérialisation d’un programme prédéterminé ou d’une idée archétypique en vue d’un but à atteindre. Ce sont là des anthropomorphismes puérils qui portent l’empreinte de nos conditionnements de temps, de calcul et d’intérêt.

Comme le dit Hubert Reeves, « la musique de l’Univers s’improvise au fur et à mesure » et non en fonction d’archétypes quels qu’ils soient. La fascination des symboles, des « idées-forces », des archétypes résulte du fait qu’ils sont l’objet de cultes, d’évocations, de pensées répétées depuis des milliers d’années par des millions d’êtres humains. Leur puissance est d’autant plus grande qu’ils sont anciens. Mais cette puissance est celle du résiduel qui s’oppose au VIVANT. C’est le narcotique psychologique à la mode qui endort les foules et ce que l’on considère à tort comme les élites soi-disant sensibilisées aux problèmes spirituels. Personne ne s’en rend compte ni ose le dire, sauf Krishnamurti.

L’engouement actuel pour les traditions les plus reculées et l’attrait des symboles est le nouvel opium de la fin du XXème siècle non dans le sens où l’aurait dit Lénine. Il n’a pas saisi que l’idée force qui le manipulait et avec laquelle il manipulait les foules était elle-même un opium et une malédiction, comme le sont finalement tous les idéaux aboutissant à la tyrannie, à la formation d’une église, à la violence et la destruction de l’homme par l’homme. Que ce soit au nom de l’amour du Christ, de Bouddha, de Mahomet ou de Marx, le processus destructeur est le même. Mais il est de bon ton de déclarer que l’on a un « idéal ». Mais sait-on ce que cela veut dire et implique ? Avons-nous perdu l’esprit de finesse dont parlait Pascal et sommes-nous devenus empreints d’une telle lourdeur, d’une telle superficialité et d’un « pachydermisme » psychologique tel que nous ne voyons pas que les « idéaux » n’ont jamais aidé l’humanité mais ont abouti aux pires massacres et tortures de l’histoire. Dans la mesure où il y a prédominance du résiduel et les idéaux sont résiduels nous nous éloignons du VIVANT et la mort nous attend au bout du chemin. Le fanatisme d’une idée, grossière ou subtile, dégénère toujours dans la négation de l’amour, la violence et la cruauté. Il aboutit à des situations ridicules et contradictoires. Les interventions les plus agressives que nous avons connues lors de rencontres internationales ont été faites par des adeptes de l’idéal de non-violence. Quant au ridicule des « idéaux », nous en avons vu de près l’absurdité tragi-comique dans les « idéaux » du fameux « Réarmement moral ». On ne niera pas qu’un « égo » qui se conforme à l’idéal de l’honnêteté absolue est socialement (et à titre provisoire) meilleur qu’un égo malhonnête, mais nous nous situons, bien sûr, à un autre niveau, plus réel et durable.

Du point de vue essentiel du VIVANT et de la Sagesse, cet « honnête homme reste toujours un « égo » Et l’égo est la plus fondamentale des impostures et des usurpations. Comment un imposteur peut-il être « absolument » honnête. Voit-on enfin l’absurdité impliquée dans l’affirmation d’un égo qui se prétend totalement désintéressé, puisque tel est « l’un des idéaux » parmi les quatre absolus proposés.

Un peu d’attention doit nous révéler la duperie impliquée dans l’énoncé d’idéaux absolus. Ne pas le comprendre doit nous montrer à quel point nous restons prisonniers du résiduel et nous écartons du VIVANT.

***

L’hostilité la plus marquée à cette vision des choses émane naturellement de la part d’une majorité de psychologues, psychanalystes et psychiatres dont la formation porte les empreintes de sens de valeurs non seulement différentes mais radicalement opposées. Tous sont consciemment ou inconsciemment complices du « résiduel ». Ils traitent des malades dont ils ne se rendent pas compte que les problèmes résultent d’une nourriture psychique empoisonnées. Leurs efforts se limitent en fait à les aider à mieux assimiler cette nourriture empoisonnée sans se rendre compte qu’elle est empoisonnée.

Celle-ci est essentiellement résiduelle et de nature conflictuelle.

La majorité des psychologues n’a pas compris ce qu’enseignent le Dr Larry Dossey et Fr. Capra : l’origine de toutes les crises à tous les niveaux résulte d’une erreur de perception : perception erronée du temps, illusion d’un égo, etc.

Les psychologues, psychanalystes et psychiatres ignorent et souvent refusent d’admettre qu’il existe un VIVANT, source d’ordre, de clarté, d’harmonie qui est à la portée de chaque être humain. L’ignorant ou refusant de l’admettre, ils prétendent que priver l’être humain de ses traditions, de ses symboles, risque d’en faire un déraciné, un névrosé ou un déséquilibré. Ce serait exact s’il n’existait pas une Réalité fondamentale plus importante, prioritaire et d’une autre dimension qui constitue un facteur d’ordre, de clarté, de lumière.

Il est donc urgent que les psychologues s’informent. Ils ne rempliront leur fonction adéquatement qu’en s’ouvrant eux-mêmes aux possibilités que le VIVANT leur destine. Ils comprendront alors, grâce au vécu d’un nouveau dynamisme, que le dépassement de l’égo, le silence intérieur et la suppression du « résiduel » est source d’harmonie durable et de santé à tous les niveaux.

Il est urgent que soit écouté et vécu le langage du VIVANT dans ce qu’il a d’actuel et de clair afin de laisser opérer la plénitude de conscience et d’Intelligence. Ne perdons pas de temps en recherchant dans les résidus du passé, aussi prestigieux soient-ils. Nous l’avons fait nous-mêmes. Mais il s’est trouvé un athlète prodigieux de l’Esprit qui nous suggère dans un climat de liberté infinie de ne pas l’écouter, lui, mais d’être à tout instant inconditionnellement disponible au VIVANT. C’est Krishnamurti. Ceci, chacun l’aura compris, n’a rien de commun avec une déification de sa personne, par le fait qu’il est « psychologiquement inexistant ».

En 1984, le langage simple du VIVANT est démystifié, désocculté, libéré du fardeau millénaire des religions, des théologies, des traditions et des fausses spiritualités.

Qu’attendons-nous pour le VIVRE en nous-mêmes, libéré de toute autorité y compris celle de Krishnamurti, surtout, tel qu’il le souhaite ?

Qu’attendons-nous pour assurer enfin en nous, le triomphe du VIVANT sur le résiduel, d’instant en instant, dans la vie de tous les jours, en notre cœur et notre esprit, en relation avec les êtres et les choses, démuni du bouclier protecteur de nos certitudes résiduelles, sous le signe d’un Amour et d’une Joie incorruptibles ?

R. LINSSEN

juillet 1984