Raymond Ruyer : Des racistes à l’envers


11 Feb 2017

 (Extrait de Le Sceptique résolu 1979 )

Racisme et néo-racisme

On a peine à imaginer aujourd’hui, après tant d’efforts pour « remettre à sa place » la civilisation occidentale, et pour lui faire honte de ce qu’elle est, quelle était la naïveté raciste encore dominante aux derniers siècles, et presque aux dernières décennies. Le Soudan égyptien a du poids aujourd’hui dans la politique mondiale. Or, dans son Ode célèbre, Lebrun Pindare au siècle des Lumières, écrit ceci :

Le Nil a vu sur ses rivages

Les noirs habitants des déserts

Insulter par leurs cris sauvages

L’astre éclatant de l’univers

Ceci dit entre parenthèses : il s’inspire probablement d’un récit de voyage où le voyageur avait pris un rite d’adoration pour des cris d’exécration. Et il continue :

Cris impuissants! Fureurs bizarres!

Pendant que ces monstres barbares

Poussaient d’insolentes clameurs,

Le dieu, poursuivant sa carrière,

Versait des torrents de lumière,

Sur ses obscurs blasphémateurs.

« Monstres barbares »! Les Chinois donnaient ce nom aux Européens, en même temps que celui de « Diables étrangers ». D’autres Asiatiques comparaient plutôt les Européens aux orangs-outans, à cause de leur système pileux comme les Européens comparaient souvent les Noirs aux gorilles.

Des esprits avancés en Europe à la fin du XVIIIe siècle, comme Beaumarchais, n’avaient pas beaucoup changé de point de vue. Beaumarchais présentait de cette manière les Noirs dans le dernier acte de Tarare, son opéra, joué en 1790 pour la fête de la Fédération. Il y acclame à la fois la nouvelle loi sur le divorce, et l’affranchissement des nègres :

Soyez tous heureux, levez-vous!

Tous les nègres se lèvent et crient : hola! hola! hola! holal… Puis, ils chantent en chœur :

Bon Blanc, pour nègre, il est humain.

Nous, bon nègre, a cœur sur la main!

Nous, pour Blanc, sacrifie.

Donner sang, donner vie,

Priant grand fétiche Ourbala

Pour bon grand peuple qu’il est là.

Là! là! là! là!

Diderot donne les Tahitiens de Bougainville comme des exemples de sagesse. Mais ils apparaissent plutôt comme des personnages de fable — d’une fable sur l’état de nature. Ses « Otahitiens » parlent un peu comme les animaux de La Fontaine. Diderot n’est pas très loin de Diogène le cynique accusant de stupidité Oedipe parce qu’il considérait comme un crime une union dans laquelle « les coqs ne voient rien de mal non plus que les chiens, les ânes, ou les Perses ». Lui, Diderot, pense : « Les chiens, les ânes, et les Otahitiens. »

Entre les deux guerres mondiales, un député français, — l’histoire ne précise pas s’il était de gauche ou de droite — s’adressant dans les couloirs de la Chambre, à un député de la Martinique, croyait devoir lui parler en « petit nègre », et s’attirait cette réponse : « Mon cher collègue, ne prenez pas cette peine, je me permets de vous signaler que je suis docteur ès lettres. »

Les choses ont bien changé, apparemment, depuis, l’engouement a succédé au sentiment naïf de supériorité.

Il n’est pas tout à fait sûr cependant que le public, même intellectuel, comprenne toujours parfaitement, malgré son horreur actuelle du racisme, la distinction essentielle entre race et culture.

Les Européens les plus stupides continuent à s’imaginer que, plongés dans une civilisation de haute technicité, ils ont, chacun, un génie technique collé à leur peau, qui se réaffirmerait dans tous les cas et dans toutes les situations historiques. Ils s’attribuent une part du génie de Newton, de Hertz, de Marconi, d’Einstein. Et ils s’imaginent de même que tout exemplaire individuel des peuples du Tiers Monde a sa part d’une sorte de génie culturel artistique ou religieux et qu’il peut devenir un expert pour la qualité de la vie, de même qu’il est, lui, croit-il, un expert pour la civilisation scientifique — même s’il est personnellement incapable de comprendre l’apesanteur, ou de dépanner son poste de télévision.

Les peuples du Tiers Monde, de leur côté, sont persuadés, sans aucune raison perceptible, qu’ils sauront, eux, adopter la civilisation technique tout en conservant leur génie culturel.

Le droit à la différence

Le « droit à la différence » est une des trouvailles de notre époque. « Je revendique, non seulement la liberté de mouvement, d’action, d’expression, mais la liberté d’être ce que je suis, même si je suis un être différent des autres, dans la société à laquelle j’appartiens, autant que les autres, malgré cette différence. »

Le « droit à la différence » va bien, à première vue, avec la répudiation du racisme. Raciste est celui qui éprouve des réactions d’intolérance et de rejet devant la différence de l’autre, devant sa différence d’être. Il n’attend même pas de voir l’autre agir, s’exprimer, prendre une attitude. Il le rejette parce qu’il est « noir », ou « jaune », a des cheveux crépus, et parce qu’il est différent de lui, qui a la peau blanche et les cheveux lisses. En réalité, au fond du racisme, il y a cette croyance (instinctive?) que l’être, la manière d’être, est une sorte « d’opinion cristallisée », et donc que la différence d’aspect entre les hommes traduit une divergence d’opinions.

Butler disait que les espèces diffèrent parce que les êtres vivants ont pris des options différentes depuis la première grande divergence d’opinions entre ceux qui choisissaient d’attendre leur nourriture sur place (les végétaux), et ceux qui choisissaient de bouger pour la chercher (les animaux). Il n’y a pas de « spécifisme » idéologique ou politique, parce que la différence d’opinions entre les espèces est si ancienne, si profonde, a produit des effets si voyants qu’il n’y a plus à la discuter. Bien que les écologistes s’indignent de la légèreté avec laquelle les hommes se croient des droits sur les espèces animales et végétales, et les détruisent, non seulement par nécessité vitale, mais pour le plaisir — le plaisir de dominer ce qui est différent et de l’effacer comme différent.

Il y a du « racisme » idéologique parce que la différence d’opinions exprimée par l’aspect physique semble une hérésie, un schisme récent, une opinion absurde et têtue contre la ligne orthodoxe que nous représentons. Les dissidents, dans un Parti, sont toujours plus exécrés que les adversaires déclarés. Le racisme, c’est la volonté du règne d’un « parti unique ». L’antiracisme, c’est l’acceptation du pluralisme des opinions dans la société humaine. L’écologie, après le bouddhisme, veut étendre ce pluralisme libéral des opinions à la société de tous les vivants.

Revenons au « droit à la différence ». Relativement au racisme, il est ambigu. Il a deux faces. Si je me dis, devant l’autre qui est d’une race différente, pour corriger peut-être une réaction de rejet : « Il a droit à la différence », je prends donc position contre le racisme. Mais si je dis, devant l’autre — généralement quand l’autre me domine en nombre ou fait mine de me dominer par l’arrogance réelle ou supposée de son comportement : « J’ai droit à la différence — à ma différence », cela ressemble au contraire, cette fois, beaucoup à du racisme.

Or, qu’est-ce qu’un droit que l’on ne peut conjuguer? Un droit que l’on doit donner aux autres et que l’on ne peut demander pour soi-même? On sait bien qu’aux États-Unis, les Noirs, les Indiens, revendiquent leur négritude, leur indianité. La décolonisation des Noirs et des Jaunes s’est faite au nom des droits de l’homme, mais aussi au nom du droit des nationalités, des ethnies, des races.

L’horreur du racisme conduit d’une part à devenir de plus en plus chatouilleux contre toutes les classifications. Distinguer les femmes des hommes, les intellectuels des non-intellectuels, les jeunes des vieux, « c’est du racisme ».

D’autre part, le « droit à la différence » conduit à faire admettre officiellement des classifications de plus en plus minutieuses. Chaque région a droit à la différence, puis chaque canton. Les handicapés, les hétérodoxes dans tous les domaines ont droit à une différence de traitement à l’école, à l’armée, devant la justice, dans les entreprises. On demande des quotas, de manière à ne pas effacer les différences devenues sacro-saintes.

Au point que l’on en vient à soupçonner — contrairement à ce qui est proclamé — que les hommes ont un goût spontané pour la ségrégation, le ghetto, le home, le « chacun chez soi ».

Que veut-on au juste, on se le demande.

Seul Joseph Prudhomme paraît avoir résolu la question : « Je l’ai toujours dit, les hommes sont égaux. Il n’y a de véritable distinction que la différence qui peut exister entre eux. »

La Suisse et l’utopie

Autrefois, pour un Français, voyager en Suisse, c’était voyager en Utopie. C’était un repos de voir un peuple à la fois sérieux et détendu, de regarder les visages calmes de gens qui ne font pas « les malins », mais qui font ce qu’ils ont à faire avec application et compétence. Les douaniers suisses ressemblaient à des étudiants — des vrais — alors que les douaniers français ressemblaient déjà à des chanteurs à guitare qui se seraient amusés à mettre un képi sur leur abondante chevelure.

Tout émerveillait un Français dans les villes où l’on ne découvrait pas de quartiers sordides, où la signalisation paraissait annoncer : « Vous pouvez passer, honorables citoyens. » Grand plaisir aussi d’acheter des cigarettes et des chocolats introuvables alors en France.

A ma dernière visite à Genève — c’était un dimanche, il est vrai — je me suis cru dans une ville du midi de la France ou en Italie. Plus de citoyens, mais des badauds endimanchés. La signalisation, la même que partout ailleurs en Europe, n’étonnait plus. Aucune tentation d’aller acheter dans les boutiques bien tenues des cigarettes, des chocolats, ou des jouets que l’on trouve partout.

Eh quoi! Regrettez-vous que les villes françaises se soient mises à ressembler à des villes suisses? Que l’on trouve à cent mètres ce que l’on trouvait à cent kilomètres?

Je regrette la différence, et que la Suisse se mette aussi à ressembler à la France et à l’Italie, et ne soit plus l’Utopie. Une Utopie digne de ce nom doit être presque inaccessible. Elle doit être une Ile, qu’un voyageur ne peut aborder que par chance. Ou elle doit avoir des frontières difficiles, des membranes protectrices, presque infranchissables. Le peuple utopien doit être un peuple bien conscient de la gloire d’être un Peuple et non une banale population. Il doit être accueillant et secourable pour l’étranger de passage. Mais il doit se garder de laisser l’étranger s’installer chez lui, travailler chez lui, en esclave, en prolétaire, en capitaliste, en représentant d’une culture que les Utopiens doivent considérer fermement comme une culture, non inférieure, mais indésirable.

Que voulez-vous insinuer avec votre Utopie? Êtes-vous un disciple de Fichte et de son « État commercial fermé », État dans lequel la citoyenneté est la condition de la propriété, et le nationalisme la condition du socialisme? Êtes-vous un néo-nazi? Êtes-vous un raciste xénophobe? Si vous étiez suisse, auriez-vous voté pour le numerus clausus contre les travailleurs immigrés? Êtes-vous un protectionniste? Un écologiste prêt à sacrifier le progrès matériel à ses rêves, à une Arcadie artisanale et primitiviste? Êtes-vous nietzschéen, et traitez-vous la morale démocratique comme une « morale du troupeau »?

Rien de tout cela. Je crois seulement que les peuples devraient avoir le droit de disposer d’eux-mêmes, même si c’est pour revendiquer le droit à la différence. Les démocrates admettent le droit des peuples à revendiquer leur autonomie nationale contre les impérialismes colonisateurs, contre les États qui prétendent coiffer de leur bureaucratie des peuples de cultures différentes. Ils devraient donc admettre aussi que les peuples ont le droit de préserver leur identité, leurs mœurs traditionnelles, contre les colonisations internes et contre les égalisations de niveau — bref, leur vie organique contre la mort par retour à l’universel mélange des ethnies, des religions, des croyances, des mythes fondamentaux, des préjugés même.

Ce qui fait la vie, c’est d’abord la peau, la membrane séparatrice et protectrice. Les peuples, aujourd’hui, n’ont plus de peau. Pareils à de grands brûlés, ils sont devenus perméables à tous les virus de la décomposition.

Les transfigurations problématiques

Pendant la « drôle de guerre », entre les mobilisations pénibles et accablées de 38 et de 39, et avant les désastres de 40, une chanson de Maurice Chevalier soutenait le moral des civils, en vantant les miracles qu’opère la transformation vestimentaire d’un civil en soldat. Je ne me rappelle plus les paroles exactes, mais le premier couplet disait à peu près : « Le colonel était dans les affaires, le commandant dans la banque, le capitaine était dans l’assurance, l’adjudant était huissier », etc. Et le refrain : « Et tout ça, ça fait d’excellents Français, qui marchent au pas… », etc. Second couplet : « Le colonel avait des rhumatismes, le lieutenant avait des ganglions, le sergent des cors aux pieds. » Et toujours le refrain : « Et tout ça, ça fait d’excellents Français », qui marchent au pas, et sont devenus infatigables et prêts aux exploits héroïques.

Certes, il est peu contestable que le militaire se recrute dans le civil, comme le clergé catholique, célibataire, dans le laïcat. Il faut donc admettre une certaine vertu transfigurante de l’uniforme et des mobilisations à base vestimentaire. L’armée allemande aussi était composée de gens de métiers disparates et d’individus qui n’avaient pas un foie ou un pancréas impeccable. L’armée Leclerc, de même. Et aussi, les soldats de l’armée d’Italie pour les campagnes de Bonaparte, armée où, après les premières victoires, les dépôts de toute la France se déversaient, comme l’huile dans une mayonnaise qui « prend » bien.

Les armées impériales d’Austerlitz et de Iéna n’étaient pas exclusivement composées d’Achilles ou d’Ajax. Les Français, disait un diplomate autrichien, sont petits, chétifs, « mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels ». Pas tout de suite, du reste, à en croire une gravure de Nicolas Charlet intitulée : « Le premier coup de feu ». Le premier coup de feu semble surtout produire une forte colique chez une jeune recrue. Ensuite, l’idée d’être un Français invincible, commandé par un général invincible, faisait des miracles.

Des transfigurations se produisent en effet, sinon par la vertu de l’uniforme, du moins par une nouvelle foi, une nouvelle idée, un enthousiasme collectif.

Encore ne faut-il pas exagérer. Les armées révolutionnaires et impériales en France étaient bien encadrées et bien truffées de soldats de métier. Le terreau civil, la nature des familles et des lignées, les habitudes de certains métiers, commandent la fleur militaire, ou la fleur ecclésiastique, ou la fleur « culturelle » — si fleur il y a — beaucoup plus qu’on ne croit. La transfiguration est toujours « conforme ». Elle n’est pas un miracle contre la nature.

Quelquefois cependant, une structure sociale fortement articulée en sa mécanique puissante et terrifiante est capable d’absorber, de convertir, de digérer presque n’importe quel aliment humain, comme un grand incendie semble tout convertir en matières combustibles. Par la « presse » autrefois, on recrutait de force des galériens, des marins, des soldats, des colonisateurs. Les grandes usines, aujourd’hui, absorbent des travailleurs, on dirait quelconques, venus de tous les coins du monde, de toutes les couleurs, et de toutes les traditions. L’armée, comme l’industrie, est souvent « raciste » quant à l’encadrement. Mais elle est antiraciste quant aux encadrés.

Au régiment qu’importe d’où l’on vient

Si l’on marche, si l’on marche, tout va bien.

Mais, là même aussi, il y a plus d’apparence que de réalité. Les militaires forcés ne tiennent pas devant les militaires de tradition ou de vocation.

La théorie du melting pot est probablement vraie pour des millénaires. Elle est presque toujours fausse pour des siècles et archi-fausse pour les décennies. Devant n’importe quel immigrant en Amérique, après les immigrants fondateurs, on disait aussi, à la manière de Maurice Chevalier : « Et tout cela fait d’excellents Américains », qui marchent au pas dans la « way of life » américaine. Aujourd’hui, en Europe, de même. « Et tout cela fait d’excellents Européens. » Les communistes ont cru, croient encore, ou affectent de croire, malgré les déconvenues, que n’importe quel peuple, quelles que soient ses habitudes ethniques, peut se convertir au communisme, et que « tout cela fait d’excellents communistes ».

On aime toujours se repaître d’illusions.

Le malaise des échangeurs routiers

Lorsqu’une autoroute vient d’être construite, qui fait un vrai ballet de ciment, de barrières, de ponts, de panneaux indicateurs, quand elle entre ou sort d’une ville, il arrive que la vieille familiarité avec le paysage nous égare. Un étranger à la ville, se fiant aveuglément aux panneaux indicateurs, se dirige mieux que nous. Un pigeon voyageur aussi, qui, lui, ne sait pas lire, mais a le sens général de la direction. Ce qui égare l’automobiliste natif, c’est que, à la fois, il a le sens de la direction générale, comme le pigeon, mais que, lui, sait lire, et qu’il a quelque peine à mettre en correspondance ces deux sources d’information, surtout quand l’échangeur est en trèfle et que, pour aller finalement vers la gauche, il doit d’abord se diriger vers la droite.

Pour entrer dans une profession, il en est souvent de même aujourd’hui. Il est souvent bon de n’avoir aucune vocation, au sens ordinaire du mot, c’est-à-dire aucune aptitude innée, aucun sens général de la direction et de l’orientation.

La vie civilisée, pour tous ses itinéraires sociaux, sur-géographiques, est pleine d’échangeurs routiers où il faut aller à l’envers du sentiment. Un jeune homme voudrait agir, se situer selon ses goûts ou sa vocation, apprendre un métier qui lui donnerait une activité satisfaisante pour lui. On le fait lanterner dans des études préalables interminables, et qui l’éloignent de son but. Un jeune s’intéresse passionnément aux animaux, il voudrait un métier qui le mette en contact avec les animaux. Mais il doit être, pendant des années en contact avec des professeurs. Il voudrait être marin, navigateur, ou devenir officier de marine. Mais il n’y a plus de marine de guerre, et la marine de commerce est automatisée. Et d’ailleurs, pour arriver à quelque chose, il faut passer des examens où on lui demande des aptitudes mathématiques qu’il n’a pas. Il voudrait participer au pouvoir, avec des fonctions de responsabilité. Il voudrait être initié à la recherche scientifique. Il se sert adroitement de ses mains, il est bon bricoleur, et il voudrait devenir ingénieur. Ou il se sent apte à convaincre des clients, à acheter et à vendre. Mais pour tout cela, il doit entrer dans des labyrinthes insurvolables, qui ne débouchent sur rien de ce qu’il rêvait. S’il est docile aux panneaux indicateurs, il a une chance. S’il a trop de tempérament, il s’énerve, fonce sur les barrières de bois, de papier, de paille ou de ciment. Ou il cherche des courts-circuits.

Dans les sociétés primitives, il y a des détours aussi, et des retards imposés. Mais du moins le but reste toujours visible. C’est un labyrinthe dont les parois ne vont que jusqu’aux épaules, où les yeux voient toujours l’itinéraire dans son entier. C’est un labyrinthe où les corps souffrent, et avec des passages terribles, des initiations suppliciantes, mais où l’esprit ne souffre pas, et où l’âme se nourrit des souffrances du corps, parce que le but est toujours là, bien visible.

Les péchés originels dans l’histoire

Les enfants ne savent plus beaucoup qui était Hitler. Ils croient parfois qu’il s’agit d’un ministre de l’empereur Guillaume. Dans quelques siècles peut-être, on confondra Guillaume le Conquérant et Guillaume II. Au siècle passé, pour les paysans encore nourris de littérature de colportage, Napoléon faisait suite presque directement à Charlemagne.

Mais, à l’inverse, certains événements souvent à demi imaginaires s’accrochent indéfiniment. Nous aimons toujours beaucoup Vercingétorix, grâce à Astérix, et aussi parce que les instituteurs s’attardent, en début d’année, sur les Gaulois. Les juifs, rituellement, sont toujours éperdus de reconnaissance pour Yahvé parce qu’il les a fait sortir d’Égypte, de la « terre de servitude ».

La religion est une sorte de milieu silicifiant qui pétrifie et conserve indéfiniment des événements fossilisés en leur donnant un rôle dans l’Histoire sainte, depuis la fuite de Bouddha, jusqu’à l’Hégire de Mahomet. Les lectures et les représentations rituelles entretiennent indéfiniment la « mémoire sainte ».

Sur ce point comme sur tant d’autres, une idéologie joue, en moins bien, le même rôle qu’une religion. Dans les patronages catholiques, les troupes d’amateurs ont longtemps joué des pièces sur la guerre de Vendée (où les Chouans avaient toujours le beau rôle). Aujourd’hui, les jeunes gauchistes montent indéfiniment du Brecht et des pièces sur l’ascension des nazis dans l’Allemagne des années 30.

Ces fossilisations arbitraires créent des complexes de culpabilité chez les uns, des ressentiments prolongés chez les autres, beaucoup plus souvent que des reconnaissances éternelles. Elles créent des hallucinations collectives pour tous. L’on s’adapte à des situations qui n’existent plus, et l’on est un somnambule désadapté pour la situation présente. Les juifs pendant des siècles, ont été pour les chrétiens les responsables permanents de la mort de Jésus. Les représentations des Mystères et la lecture des Évangiles de la Passion rafraîchissaient indéfiniment la mémoire.

De même, les Américains contemporains sont toujours, pour les jeunes spectateurs de Westerns nouvelle manière, les méchants massacreurs des bons Indiens, et les méchants voleurs de terres. Ce qui était l’épopée du Far West est devenu un « péché originel », à jamais ineffaçable. Leurs méfaits politiques, comme la guerre du Vietnam, montrent bien qu’ils sont des maudits. Leurs bienfaits, le salut de l’Europe en 1918, le plan Marshall, la victoire sur Hitler et les militaires japonais, leur technologie, gratuitement copiable, ne comptent pas plus que les vertus des païens, « vices splendides », ne comptaient aux yeux des chrétiens.

Les entreprises capitalistes ont beau faire, les entrepreneurs ont beau devenir les hommes de peine d’une société fonctionnarisée qui vit sur leurs entreprises, ils ont beau trembler devant le fisc et devant les syndicats, ils restent les bourreaux d’ouvriers et les bourreaux d’enfants qu’ils ont été au XIXe siècle.

Les électeurs socialistes, aujourd’hui, votent toujours contre les industriels de 1840, de même que les électeurs français gauchistes votent toujours contre les nazis de 1930.

L’énergie atomique industrielle aura bien de la peine à se laver du péché originel de la bombe d’Hiroshima. Nous devrons indéfiniment l’expier, en nous privant d’électricité.

Plus un penseur est « profond », plus il « va loin dans l’« analyse », plus il trouve de péchés originels. Ce n’est pas seulement la civilisation industrielle qui est coupable. La mécanisation de la vie remonte plus haut, à l’agriculture, substituée à la vie pastorale, au crime de Caïn, au premier homme qui a clôturé son champ en disant « Ce coin est à moi », au premier homme qui a pensé au lieu de sentir et de jouir, à celui qui a dit : « Ceci est bien, ceci est mal », au premier homme qui a « travaillé », au lieu d’errer çà et là pour cueillir les fruits de la terre, au premier animal qui s’est redressé sur ses pattes de derrière, ou qui s’est mis à « signifier ». Car le langage remonte aussi à un péché originel, et c’est pour cela qu’il est « fasciste ». La séparation des sexes, la vie même est une première culpabilité pour Bouddha. Dans la cosmologie approximative de Victor Hugo, « la première faute fut le premier poids ».

Comme les hommes n’aiment pas longtemps le sentiment de culpabilité, ils attendent un Sauveur, un Rédempteur : « Venez divin Messie, le péché nous tient enchaînés… Venez souffle de vie, venez! venez! venez! » Par malheur, le nouveau Messie peut ressembler à Staline aussi bien qu’à Jésus.

La justice et le commerce, ou : pour des accords de clearing psychologiques entre les nations

M. et Mme Beau, selon les usages, doivent une invitation à dîner aux Abel. Les Charles leur doivent, à eux, un dîner. M. et Mme Beau n’aiment pas les réceptions. Pour acquitter d’un seul coup les deux corvées, d’inviter, et d’être invités, ils demandent aux Charles d’inviter les Abel. Résultat, prévisible, ils sont brouillés avec leurs deux relations à la fois.

Les principes de l’économie et des accords économiques à trois s’appliquent mal aux relations mondaines — où pourtant elles épargneraient beaucoup de peine inutile. Pour les vœux de Nouvel An, il est regrettable que l’on ne dispose pas d’un compte en banque bien approvisionné de vœux. Ayant à recevoir des vœux de A, de B, de C, et à envoyer des vœux à D, E, F, je confierais à la banque l’opération sur « chèques de vœux ». La banque préviendrait lorsque la provision baisserait dangereusement.

Les idéalistes et idéologues, aujourd’hui, déplorent rituellement le règne des prix et du mercantilisme, substitué au règne des « valeurs » qualitatives, psychiques et spirituelles. Ils oublient que l’économie primitive, à base d’échanges de cadeaux — et aussi d’hospitalité au cours d’un voyage, quand il n’y avait pas d’hôtels ou d’auberges — était devenue, pour tous, un vrai cauchemar. Les Achéens de l’Iliade et de l’Odyssée sont obsédés par les cadeaux à donner et à recevoir, comme nous le sommes encore par la question des pourboires et des étrennes. Les Achéens, et aussi aujourd’hui encore, les Mélanésiens en tournées proto-commerciales, les « Argonautes » du Pacifique selon Malinowski. Le commerce régulier, avec ventes et achats, a été un grand soulagement.

Il en a été de même pour la Justice régulière, relativement au régime épouvantable de la vendetta.

La phase de transition aurait pu être un « clearing » de vendettas, analogue au « clearing » d’obligations mondaines de M. et Mme Beau. Le clan des B devant se venger du clan des A, en tuant un de ses membres, demande courtoisement au clan des C, qui poursuit les B pour une vieille affaire d’assassinat, de bien vouloir procéder à l’opération, et de laver son honneur, directement, dans le sang des A.

La loi du talion et surtout le Vehrgeld représentent aussi une avance appréciable vers la commercialisation.

On comprend que ces deux grandes institutions vraiment bienfaisantes, le Commerce et la Justice, ne satisfassent pas les délicats pour lesquels l’honneur, la haine, le sang n’ont pas de prix.

Il est certain que les relations psychologiques se réduisent mal à une balance quantitative. L’exemple du pourboire, que l’on essaie de faire rentrer dans la niche du « service compris », n’est guère encourageant. Le « service compris » n’empêche pas le sur-pourboire, qui montre vite son nez et sort de la niche. Je ne suis pas un Mathusalem, et pourtant, au cours de ma vie, j’ai déjà vu trois fois rater l’opération « Service compris ».

Entre les nations aussi, le « Service compris », le commerce régulier substitué au système des cadeaux, la Justice régulière substituée à la vendetta, n’arrivent pas à s’établir. Personne ne prend au sérieux le « La Fayette nous voici » des Américains. La France, en 1917, n’était pas en guerre contre les Anglais, mais contre les Allemands, avec les Anglais pour alliés.

L’Algérie, qui en veut à la France, son ex-colonisatrice, trouverait naturel que la France l’aide à coloniser le Maroc, au lieu d’aider contre elle le Maroc et la Mauritanie.

L’Allemagne, qui est responsable, par Hitler, de la mort de millions de juifs, est soupçonnée par les Arabes de vouloir acquitter sur leur dos cette énorme dette.

La Chine, ayant eu à souffrir des Européens au XIXe siècle, et craignant aujourd’hui la Russie, voudrait bien voir l’Europe penser un peu énergiquement à s’armer contre l’U.R.S.S.

Ce genre de calculs ne marche jamais. C’est dommage, car on pourrait peut-être arriver à une annulation générale des dettes.