Swami Hridayananda Sarasvati : Raja Yoga 3


20 Apr 2010

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(Revue Panharmonie. No 186. Avril 1981)

L’ÉTAT SUPRACONSCIENT DU SAMADHI

La dernière fois nous avons parlé des vrittis et de ce qu’on pouvait faire pour permettre à ces vrittis de cesser. Patanjali nous dit quels sont alors les résultats atteints. C’est un chapitre très difficile, car c’est pratiquement impossible de faire comprendre à quelqu’un qui ne l’a pas expérimenté, ce qu’est cet état de cessation des vrittis. En effet, ce n’est pas quelque chose qui puisse être saisi par intellect, cela transcende l’intellect. On ne peut donc n’en avoir qu’une idée tout à fait approximative, jusqu’à ce qu’on l’ait expérimenté soi-même.

Mais ce n’est pas une impossibilité, je veux dire que tout le monde peut en faire l’expérience, pourvu qu’on prenne le bon chemin, qu’on aille dans la bonne direction et que l’on pratique assidûment la méditation. On ne sait qu’un pudding est bon que lorsqu’on le mange ou, encore, comme on dit : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron ».

Aujourd’hui nous allons parler de l’état subconscient du Samadhi et la prochaine fois nous déterminerons la cause de tout ce malheur, de cette misère qui existe dans le monde.

Je crois que Patanjali Maharshi a commencé par essayer de décrire le samadhi pour encourager les gens, les étudiants et, ensuite, il a cherché quelle est la cause du malheur humain.

Il y a deux états de samadhi : le SAVIKALPA et le NIRVIKALPA. Patanjali emploie les termes de SAMPRANYATA et ASAMPRANYATA.

Avant de pouvoir comprendre ce qu’est le samadhi et les différentes étapes pour le réaliser, pour n’en avoir même qu’une vague compréhension, il faut commencer par comprendre le processus de la Création.

Au commencement nous avons la Conscience Absolue qui est toujours la même, immuable, éternelle, impérissable, omniprésente. En aucun moment cette conscience est soumise au changement. Le processus de la Création ne l’affecte en rien, ni de même, le processus de la dissolution. La création, la dissolution ou résorption sont un processus automatique qui se poursuit éternellement. Donc on ne peut pas dire qu’il y a un début, que cela a commencé un jour, parce que c’est un processus éternel. Il n’y a ni commencement, ni fin de la Conscience Absolue, et il n’y a rien qui puisse se produire en dehors d’elle.

Cela, en général est difficile à comprendre, parce qu’on a tendance à s’imaginer un Dieu siégeant quelque part et projetant en dehors de lui une création. Bien sûr, nous aussi nous croyons en un Créateur, nous l’appelons ISHWARA, mais ISHWARA également est inclus dans l’Absolu il ne se situe pas en dehors de l’Absolu. Et finalement, le sens ultime du mot Dieu est cette Conscience Absolue qui est omniprésente, qui est partout.

Pour nous, en Inde, c’est facile, à comprendre, parce que nous avons de nombreux Dieux, de nombreuses déités. Il faut que vous compreniez bien ce qu’on appelle le « polythéisme  indien » signifie que Dieu est partout, Il est en tout et peut être perçu, vu, sous des aspects différents. Donc vous choisissez n’importe quelle déité qui vous attire particulièrement et, à travers cette forme, vous entrez en contact avec l’Absolu, car cette forme divine particulière n’est qu’une cristallisation de l’Absolu Lui-même. Ce n’est qu’une concentration de cette même Puissance divine qui irradie au travers de toutes les différentes formes que l’on peut plus particulièrement adorer.

C’est la raison pour laquelle nous sommes très tolérants envers toutes les religions quelles qu’elles soient. Nous sentons, nous pensons qu’à travers le Christ, par exemple, on arrive au même Absolu. Il en est de même pour Bouddha ou Krishna ou Allah, cela ne fait aucune différence, cela revient au même. Bien sûr, lorsque vous avez été élevé dans une religion particulière, c’est vis-à-vis des Dieux ou des déités qui vous ont été enseignés, que vous éprouvez une affinité particulière. C’est pourquoi on ne vous dit dans le yoga ni de renoncer à une religion que vous avez l’habitude de pratiquer, ni on ne vous demande d’adorer de nouveaux Dieux. Vous faites votre choix, vous faites exactement ce que vous  voulez. Et même ceux qui ne croient pas en aucun Dieu peuvent atteindre le même état transcendant, car il s’agit effectivement de connaître l’Absolu.

Ainsi vous ne croyez peut-être pas à l’électricité, mais ce qui est important, c’est que vous voyez 1a lumière. Vous pouvez dire que la lumière vient de l’ampoule et nier le phénomène de l’électricité. Mais en mettant une ampoule un jour, s’il y a un mauvais contact, vous pourrez avoir une décharge électrique et ce jour là vous comprendrez que la lumière ne vient pas de l’ampoule elle-même, mais d’autre chose. Et après cela vous croirez bien que c’est l’électricité qui produit la lumière !

Donc de la même façon, lorsqu’un jour vous atteignez l’Absolu, la croyance en un Dieu viendra d’elle-même si vous n’avez pas cru en Lui auparavant. Cela deviendra évident pour vous.

Cette Conscience Absolue, comment est-elle mêlée à la Création ? Cette Conscience Absolue a en elle-même un pouvoir mystérieux que l’on appelle « MAYA ». Maya veut dire : pouvoir illusoire. Mais ce n’est pas une simple illusion. Quand on parle d’illusion, on parle de quelque chose qui n’a jamais existé. Bien que, selon la théorie du Vedanta nous disons que le monde est irréel, cela ne veut pas dire qu’il soit absolument irréel. On en parle en se situant au point de vue de la Réalité absolue. C’est-à-dire que pour nous, ce qui est réel, est ce qui a toujours existé, qui est immuable, qui est impérissable, ce qui n’a ni commencement, ni fin, c’est cela que nous appelons réel. Ce qui apparaît et puis disparaît, ce qui est soumis au changement, ce qui est périssable, ce qui n’est pas infini, cela, nous le disons irréel. Ainsi nous disons que le monde est irréel. Mais il faut bien se souvenir que le monde est composé à la fois de réel et d’irréel. Car rien ne peut exister sans avoir pour substrat cette Conscience Absolue. Tout ce à quoi vous pouvez penser qui soit soumis au changement et qui soit périssable, a quelque chose d’impérissable et d’éternel. La science parle de l’indestructibilité de la matière. C’est ce que nous croyons aussi. Rien ne peut disparaître entièrement, il y a seulement un changement de temps d’endroit, de lieu et de nom.

Par exemple, vous faites brûler une chandelle. Après quelque temps la chandelle aura complètement disparu. L’oxygène et le carbone qui composent la chandelle, se combinent avec l’oxygène de l’atmosphère et forment l’eau et l’acide carbonique. Rien n’est donc vraiment détruit, simplement, maintenant cela subsiste sous une autre forme et a un autre nom et se trouve ailleurs. Ce qui est soumis à de tels changements, c’est ce que nous appelons irréel et ce qui est immuable, nous l’appelons réel.

Après la mort nous incinérons le corps, le corps se désintègre, les différents éléments qui constituaient le corps se combinent aux différents éléments de l’univers, mais l’homme, l’être humain mort est en fait toujours là, mais sous sa forme astrale. C’est donc un changement apparent, mais il n’y a pas eu destruction totale.

« Maya », c’est la force, le pouvoir qui voile la réalité, telle que je l’ai définie, c’est-à-dire que Maya cache ce qui ne change jamais, ce qui ne périt jamais, ce qui est éternel. Elle nous empêche de prendre conscience de cet Absolu qui est partout et qui est en nous-mêmes. Par contre elle projette l’irréel, dans le sens que j’ai précisé : ce qui peut changer, ce qui peut paraître à un moment donné et disparaître à un autre. C’est Maya qui projette cela dans notre conscience. C’est la raison pour laquelle, due à ce pouvoir de Maya, nous avons conscience de tout ce qui nous entoure, de nous-mêmes, mais nous n’avons pas conscience de notre essence réelle. Et, en Maya, il y a ces trois qualités, ces trois énergies dont je vous ai déjà parlé.

La Conscience Absolue se présente d’abord sous la forme de MOULAPRAKRITI, la matière indifférenciée, un peu comme l’épure d’un architecte qui construit une maison. Vous pouvez voir sur l’épure ce que sera la maison, mais elle n’existe pas encore, elle n’a pas encore pris forme. Dans l’état de Moula-Prakriti il n’y a pas encore eu de différenciation, c’est comme un dessin. La raison pour laquelle je vous dis cela, c’est qu’après chaque résorption, pour nous tous qui sommes dans des états, des degrés différents d’évolution, le corps se désintègre, mais les empreintes mentales reposent dans cette Prakriti. Comme exemple je peux vous demander d’imaginer la poussière d’or très fine. Vous pouvez la mettre dans de la cire chaude et lorsque la cire se solidifie, vous ne la voyez plus. Néanmoins l’or est bien là. Si vous chauffez la cire vous verrez l’or et vous pourrez même le retirer. Donc l’empreinte de chacun de nous à des degrés différents d’évolution, est dans cette Moula-Prakriti à chaque résorption. Et, à la création suivante, chacun de nous surgit en se retrouvant exactement au degré d’évolution dans lequel il était avant la résorption.

Prenez-vous vous-même pour exemple. Disons que votre évolution est à 40 %. Vos empreintes mentales correspondent à ce degré d’évolution. Imaginons que maintenant, à ce moment même, la résorption se produise. Votre corps disparaît, mais vous, vous n’avez pas disparu, parce que toutes les empreintes mentales que vous aviez au moment de la dissolution, s’impriment dans cette matrice qui est Moula-Prakriti, et demeurent en potentiel, en attente, jusqu’à la création suivante, dans l’intervalle entre dissolution et nouvelle création. Et, au moment de la création suivante, vous surgissez avec votre évolution à 40 % et vous recommencez votre voyage spirituel.

Moula-Prakriti est un état de conscience, ce n’est pas un lieu, c’est un état de conscience qui est un peu plus grossier, qui a perdu un peu de sa pureté par rapport à l’Absolu. L’Absolu, c’est l’état de conscience le plus pur qui soit, l’état de conscience ultime. Un peu en dessous — quoi qu’il n’y ait pas de haut et de bas c’est ce qu’on appelle Moula-Prakriti. C’est encore un état de conscience pur, mais moins pur, ce n’est pas encore la manifestation, c’est un état de conscience, un peu moins pur que l’Absolu.

Question : Je n’arrive pas à comprendre que les états de conscience soient séparés du corps physique.

Réponse : Je dirai dans un moment comment le corps physique va venir à l’existence. Il faut se rendre compte que la conscience devient de plus en plus grossière. Elle va du plus subtil au plus grossier. A partir du moment où Maya intervient et voile cette Conscience Absolue, il n’y a pas encore de différenciation, même dans la Moula-Prakriti dans laquelle il y a équilibre. Puis, à cause de l’intervention de Maya, il y a rupture d’équilibre et c’est alors que commence la manifestation. Le rôle de Maya, la fonction de Maya est double. D’une part elle voile la Réalité et, d’autre part, elle projette l’irréalité. Elle voit l’Absolu et elle projette la manifestation.

Question : Je n’arrive pas à comprendre ce qui motive Maya.

Réponse : On ne peut pas appeler cela motivation, c’est un pouvoir inhérent à l’Absolu. Quelle est la motivation du feu qui produit de la chaleur ? C’est la nature du feu de produire de la chaleur. On ne peut pas donner une raison à cela. C’est inhérent au feu. C’est un pouvoir mystérieux, c’est si mystérieux qu’on ne peut le réaliser que lorsqu’on a atteint ce stade de conscience ultime, le samadhi ultime. Je conçois que ce soit un sujet très difficile, très compliqué pour vous qui n’êtes pas préparés à ce genre de choses par votre éducation.

Question : Comment Moula-Prakriti qui est indifférenciée peut-elle être une matrice qui donne des formes ? Si elle est indifférenciée et qu’elle donne des formes, par quel processus cela peut-il se faire ?

Réponse : Il y a d’abord l’état de conscience ultime et puis il y a Moula-Prakriti dans laquelle les trois énergies sont en équilibre. Puis il y a rupture d’équilibre et la Création a lieu. La rupture d’équilibre produit une force qu’on appelle AKASHA TAN MATRA, c’est-à-dire élément subtil, parce que ce n’est pas un élément que l’on puisse toucher, mais une force qui a les qualités d’un élément. Donc on l’appelle AKASHA TAN MATRA (éther), parce que ce n’est pas encore un élément tangible, mais une force. Voilà ce qu’a produit cette rupture d’équilibre. Ensuite surgit une force plus grossière qui est la force de l’air, c’est-à-dire TAN MATRA. C’est la force subtile de l’élément qu’on annelle TAN MATRA. Et puis un niveau encore plus grossier, c’est le TAN MATRA du feu. Un niveau encore plus grossier, c’est le TAN MATRA de l’eau. Et, à partir de ce TAN MATRA de l’eau à un niveau encore plus grossier, moins subtil, on arrive à la terre, le TAN MATRA de la terre. Donc cinq forces subtiles ont été produites, devenant de plus en plus grossières. Ce sont les cinq TAN MATRA.

Question : Ces forces sont-elles potentielles ?

Réponse : Potentielles dans les éléments qui vont se former. Les éléments ne sont pas encore formés. Lorsque j’aurai fini ma description vous comprendrez mieux, à ce moment, vous me poserez des questions.

Chacune de ces forces subtiles, UPANMATRA, contiennent les trois énergies, les trois GUNAS : Sattva, Rajas, Tamas. Mais là où cela se complique, c’est que bien qu’on l’appelle Tamas, il n’y a en fait aucune de ces trois qualités qui existe à l’état pur. Chaque Guna est mélangée aux deux autres Gunas. Il y a une prédominance de l’une ou de l’autre. Chacune de ces forces subtiles, les TAN MATRAS, se divise en deux. Nous prenons la première, Akasha, l’éther, elle se divise en deux et reste elle-même pour une moitié. Puis elle prend un huitième de la moitié restante, d’air, de feu, d’eau et de terre. A ce moment là elle devient un seul élément grossier, matériel. On descend du plus pur, du plus subtil, au moins subtil, mais l’Absolu est contenu en tous. La même chose se produit avec les quatre autres TAN MATRAS. L’élément air subtil est air pour moitié, pour un huitième éther, pour un huitième feu, pour un huitième eau et pour un huitième terre. Et cela forme l’élément air tel que nous le connaissons. Donc chaque élément contient une moitié de sa propre qualité et un huitième des autres. Et c’est à partir de ces éléments grossiers, matériels, que tout ce que nous pouvons voir est composé. Tous les corps physiques que l’on perçoit sont composés par ces cinq éléments grossiers. Et, en plus, ces cinq éléments contiennent les trois Gunas, les trois énergies.

Le Rajas forme les organes d’action et l’énergie la plus subtile, Sattva forme l’organe interne, c’est-à-dire l’esprit tel que je vous l’avais décrit. C’est pourquoi nous disons que l’esprit, le mental, est composé d’éléments aussi et c’est pourquoi on qualifie le mental d’organe.

Mais je vous demande de ne pas confondre le mental avec l’esprit qui, lui, n’est pas matériel. Parce que nous ne pouvons pas voir le mental nous pensons qu’il est immatériel comme l’esprit. Ce n’est pas vrai ! C’est simplement la partie la plus subtile des éléments qui forme le mental. Il faut donc l’inclure au niveau matériel. Voilà le processus de la création. Maintenant vous pouvez me poser des questions.

Question : A quoi alors correspondent Rajas, Tamas et Sattva ?

Réponse : A partir de Tamas la portion tamasique forme tous les éléments plus grossiers, le Rajas originel forme l’âme individuelle, les différentes espèces de la création. Et le Sattva pure forme ce que nous appelons « les dieux », les divinités. Je ne veux pas entrer dans tous les détails et ne prendre que ce qui a été créé par Rajas qui va aussi du plus grossier au plus subtil.

Le corps humain est formé par la partie tamasique, mais Tamas contient en lui Rajas et Sattva. Ils ne sont jamais à l’état totalement pur. Et bien qu’il y ait trois énergies, on ne peut pas les séparer les unes des autres. Elles sont comme les trois brins d’une corde, elles sont mélangées, tressées. Vous ne pouvez pas retirer Rajas, Tamas ou Sattva tout seul, vous pouvez les isoler, mais néanmoins les énergies elles-mêmes ne peuvent pas être complètement isolées. Autrement dit, c’est leur effet qu’on peut isoler. Chaque énergie contient en elle les trois énergies. Quand je dis Tamas, je veux dire que l’effet de Tamas est prédominant, mais il y a également du Rajas et du Sattva.

Question sur l’évolution :

Réponse : Il n’y a pas de moment où cela a démarré. Peut-on dire où commence exactement un cercle ? C’est l’infini. La création est un processus éternel et l’évolution se situe à l’intérieur de la création. Dans toute création il y a des plantes, les poissons, enfin les animaux et les hommes. L’herbe essaye de devenir poisson et le poisson tend à devenir homme.

Question : La création part du plus subtil au plus grossier. Où est l’évolution ? Il y a une contradiction.

Réponse : Dans le langage spirituel évolution veut dire progresser vers un état spirituel. Dans le langage scientifique on dit l’être humain est très évolué. Nous pensons que le niveau humain est déjà le summum de l’évolution. L’évolution est un mouvement continu. L’herbe devient l’arbre, l’arbre devient le poisson, puis le poisson devient un animal terrestre et l’animal terrestre devient un homme et cela ne s’arrête pas là.

Question : Pourquoi de l’état plus subtil s’enfonce-t-on dans la matière pour remonter ensuite ?

Réponse : C’est l’œuvre de Maya. Je ne sais pas si vous êtes prêts à entendre ce que je vais vous dire. On dit que ce pouvoir de la Maya produit dans le cosmos une sorte d’état de rêve. Toute la création est donc considérée comme un rêve cosmique. Alors vous pouvez vous demander comment cela peut-il être. Nous nous écartons du sujet, mais bon…

Imaginez que vous allez dormir. Vous êtes seul dans une pièce. Vous vous mettez à rêver. Dans le rêve vous produisez vous-même, vous créez. Imaginez que dans le rêve vous dites à vingt-cinq de vos amis : « Allons faire un voyage en Inde ! ». Tous, vous allez dans une agence de voyage, vous achetez un billet et vous sentez bien le billet dans votre main. Vous allez à l’aéroport, vous montez dans l’avion et puis vous partez en Inde. Vous arrivez à l’aéroport de Delhi, vous prenez un taxi ou un train pour aller dans les Himalayas, vous admirez tous les paysages merveilleux, les belles maisons, et vous allez dans la forêt des Himalayas en disant : « Nous allons pique-niquer ». Vous trouvez la nourriture très bonne, tout le monde a apporté des victuailles différentes que vous appréciez, on partage et… soudain, vous apercevez un cobra capuchonné au milieu de vous. Tout le monde crie et se sauve dans des directions différentes pour échapper au cobra. Et sous le choc, vous vous réveillez ! Pendant quelques secondes vous ne savez pas si vous êtes dans la forêt ou dans votre chambre et buis, vous vous dites : « Grâce au ciel, ce n’était qu’un rêve ! ». Pendant que vous rêviez, tout cela vous apparaissait-il comme étant irréel ? L’aéroport était bien fait de briques, les billets de papier, le taxi marchait avec de l’essence. Tout était vraiment comme dans la vie réelle, la vie de tous les jours. Vous avez éprouvé exactement la même peur que dans la vie à l’état de veille. Ce n’était qu’en vous réveillant que vous vous êtes dit : « Ce n’était qu’un rêve ! ».

Ainsi, toute cette création est un rêve aussi, nous sommes en état de rêve en ce moment même. Dans le cosmos, nous sommes comme une particule de poussière. Si cette particule de poussière peut rêver autant, le cosmos ne peut-il rêver toute la création ? La différence, c’est que dans le rêve vous étiez seul, vos amis n’ont pas fait ce rêve. Tandis qu’ici nous voyons tous Roscoff, vous me voyez en train de vous parler. Donc cela peut-il être un rêve, puisque nous voyons tous les mêmes choses ? Mais dans le rêve, tous vos amis n’ont-ils pas vu le serpent en même temps ? Tous ensembles ne vous êtes-vous pas assis dans le même avion ? N’avez-vous pas vu la même Inde ? Ce n’est que lorsque vous vous réveillez que vous vous dites : « Tout cela a été créé par mon propre rêve ! » Ainsi, tout cela est dû à Maya et lorsque vous vous éveillez de cet état-là, lorsque vous atteignez l’état supraconscient, vous atteignez l’état de réveil et c’est alors que vous réalisez ce qu’est la Réalité.

Question : Ainsi, nous avons le pouvoir de nous réveiller de l’illusion de Maya ?

Réponse : Nous avons le pouvoir de transcender Maya. La vie spirituelle signifie transcender Maya et nous éveiller à la Réalité. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas que Maya, qu’il y a une Conscience Absolue en nous.

Se réveiller de cette Maya, transcender Maya, atteindre l’Absolu par ce qu’on appelle le SAMADHI, peut seul nous apporter le bonheur. Lorsque j’ai été en samadhi, j’ai vu toutes ces choses.

Je vous ai dit tout cela uniquement pour vous montrer quel type de méditation enseigne le Rajayoga. Il y a cinq variétés de samadhi : Savitarka, Vitarka, Viçara, Sânanda et Sasmîta. Ce sont les différents degrés du samadhi qui ne sont pas encore des degrés ultimes, car dans ces samadhi là, les empreintes sont toujours présentes. Mais dans le degré supérieur du samadhi on transcende ces empreintes, elles ne sont plus là, ni le corps n’est là, absolument tout disparaît. Même dans la première catégorie le corps est transcendé, il n’existe plus pendant la période de samadhi et quand on revient on retrouve son corps. Patanjali dit que les différents degrés de samadhi correspondent aux degrés de la création. C’est-à-dire que d’abord on est en contact avec les cinq éléments grossiers de l’objet sur lequel on médite. C’est le premier degré, on entre en contact avec les éléments grossiers, mais l’objet est toujours situé dans le temps et dans l’espace. Puis ensuite on entre en contact avec les éléments subtils, avec les TAN MATRA. Et à ce degré il y a deux catégories, Viçara et Savicara, c’est-à-dire qu’on voit tout d’abord l’aspect extérieur des TAN MATRA, éléments subtils, et ensuite l’aspect intérieur, sans avoir la notion de temps et d’espace. Et puis, encore plus subtil que cela, le Sânanda samadhi dans lequel on éprouve une félicité infinie. Et puis, on va encore plus loin, c’est-à-dire qu’on va à l’extrême frontière du mental, c’est-à-dire que vous touchez presque Prakriti, on va presque à la limite de la fin de la création et à ce moment-là, on n’a plus que le sentiment « je suis ». Non pas « je suis un tel ou une telle, je suis comme ceci, comme cela », simplement « je suis ». Et puis, la Prakriti est transcendée et vous éprouvez votre identité avec l’Absolu et c’est le Asamprainâta Samadhi, même la Moula-Prakriti, la matrice, est transcendée et on est en contact avec l’Absolu. Et c’est pourquoi j’ai dû vous décrire toute la création pour que vous compreniez le mouvement de retour.

On ne peut se réveiller de ce rêve que quand on atteint au degré ultime. Jusque-là on peut dire que ce rêve devient de moins en moins réel jusqu’au moment où on atteint le point : « Je suis ». L’état de sommeil profond est comme le samadhi. On dit que le samadhi est un sommeil sans sommeil. Le mental est toujours là dans l’état de sommeil profond, la différence, c’est qu’il n’est pas complètement dissous.

Question : Peut-on assimiler Maya au diable de la tradition chrétienne qui joue contre Dieu un jeu dont on ne sait pas qui sortira vainqueur ?

Réponse : La tentation du Christ, Satan tentant le Christ, on peut dire que c’est Maya.

Question : Je ne vois pas Maya comme étant maléfique, mais comme une douce prison.

Réponse : Maya n’est pas une Puissance maléfique. La prison n’est pas toujours douce, elle peut être très amère. Tout ce qui, dans ce monde, peut vous arriver d’agréable ou de désagréable, est dû au pouvoir de Maya. Mais quand vous atteignez l’autre stade, il est impossible d’imaginer quelque chose qui soit agréable ou désagréable. Il faut expérimenter. Vous ne pouvez imaginer ce que c’est. C’est tellement merveilleux qu’à ce moment-là on réalise que Maya n’est qu’une force, un pouvoir.

Question : Le rapport du samadhi et de l’Absolu, n’est-ce pas un acte d’amour entre le Créateur et la création, Maya ?

Réponse : Dans les livres on décrit cela comme un jeu, lila. Je pose la question : pourquoi le Créateur veut-Il jouer ? Ce n’est pas réellement un jeu, mais une façon de s’exprimer. Dieu n’a pas besoin de l’homme, Dieu est en chacun de nous. Dieu n’a pas besoin de la création. Selon le Rajayoga il y a une création infinie et un Absolu infini. Les deux sont éternels. Nous qui suivons l’Advaita Védanta, nous nous demandons comment il peut y avoir deux infinis : création infinie et Absolu infini. Peut-il y avoir deux infinis ?

Gabriel : Pourquoi séparez-vous la création du Créateur ?

Réponse : Patanjali dit qu’il y a un infini Purusha et une infinie Prakriti. L’ennui c’est que le Purusha existe pendant une certaine période sans la création, sans Prakriti. On ne peut donc pas dire que Prakriti est éternelle, parce que si elle était éternelle, elle ne pourrait pas disparaître à un moment donné.

Question : Ne pourrait-on pas dire que Maya, la nature, n’est que l’expression constante et éternelle de l’Absolu ?

Réponse : Ce n’est pas éternel, au moment de la résorption il n’y a plus de création.

Gabriel : Cela prouve qu’il y a une activité constante de l’Absolu qui fait passer, comme Mataji le disait, par des périodes de manifestation et de résorption.

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