Recherche sur le yoga dans l’éducation par Micheline Flak

(Extrait de l’ouvrage collectif Éducation Créatrice publié sous la direction de Robert Linssen, édition Être Libre 1984)

(Conférence de Micheline FLAK, Mai 1980, Bruxelles)

UNE HAUTE SAGESSE AU SERVICE DE L’ACTION

Monsieur Robert LINSSEN m’a demandé de vous entretenir d’un sujet qui nous tient à cœur : l’éducation des enfants en cette fin de siècle tourmenté, et c’est un domaine où je suis censée avoir quelque expérience car j’enseigne à Paris, au Collège Condorcet. J’y suis depuis près de 15 ans au titre de professeur titulaire d’anglais. A la faveur de cet enseignement, somme toute banal, j’essaye de porter à l’agitation des enfants qui me sont confiés, un remède peu banal.

Il m’importe beaucoup — je tiens à le souligner — qu’ils apprennent l’anglais; j’ai un contrat à respecter : je suis payée par le Ministère pour « vendre » de l’anglais; cela ne me déplaît pas car j’aime enseigner cette langue. Elle véhicule un énorme potentiel de connaissances indispensables aux générations d’aujourd’hui et je prétends faire œuvre utile. Pour cette raison, il m’a toujours paru nécessaire de me tenir sur le pont, prête à accueillir les dernières méthodes en matière de pédagogie, dès lors qu’elles promettent d’être efficaces. En toute connaissance de cause, je puis affirmer que les méthodes de pointe, celle du Dr. LOANOV par exemple, rejoignent les techniques de la sagesse immémoriale. Pour ma part, j’ai fait l’expérience de la remarquable efficacité des exercices du yoga traditionnel lorsqu’ils sont appliqués dans le cadre de la classe; et ce que j’ai pu observer a bien répondu à mon attente : ils permettent de stimuler les qualités intellectuelles et de favoriser l’acquisition de toutes les disciplines qu’on enseigne à l’école… et ailleurs. Je vais essayer de vous dire pourquoi.

Aujourd’hui, les enseignants ont pour lourde tâche de faire entrer dans la tête des élèves des programmes de plus en plus chargés. Or, que fait-on pour perfectionner l’écoute et la mémoire ? Rien. On serine aux enfants : « Mais faites donc attention ! », leur a-t-on appris à se rendre attentifs ? Ils en auraient grand besoin, car la dispersion mentale grandit de rentrée en rentrée. Alors, on voudrait les obliger à se « concentrer ». Les yoguis sourient, car ils savent que la capacité de concentration ne se déclenche pas au doigt et à l’œil. Bien sûr, il y aura toujours des gens pour vous dire qu’ils ont appris tout seul, à nager. Comment ? En se jetant à l’eau.

Pour ma part, je me souviens que ma mère m’a fait donner des cours de natation par un maître-nageur pour fêter mes sept ans, et ce fut là un des plus beaux cadeaux que j’aie reçus pour mes anniversaires. Croyez-vous que je serais aujourd’hui « comme un poisson dans l’eau », si l’on ne m’avait pas appris de bonne heure à nager ? Il en est de même pour les facultés intellectuelles. Si l’on se met en tête d’apprendre à se concentrer à 40 ans, on souffle comme un cachalot : l’art de faire attention s’apprend comme tout le reste.

Les yoguis ont mis au point depuis des millénaires un programme gradué qui n’est pas sans évoquer la méthode cartésienne : du plus simple au plus compliqué. Au départ, pour bien écouter et bien retenir, il faut :

1) une bonne communication de maître à élèves.

2) une bonne position de la colonne vertébrale, dressée droit comme une antenne.

3) une respiration calme et éduquée.

4) une bonne maîtrise des sensations et des émotions du moment.

Je ne ferai pas de longs commentaires sur l’opposition entre ces exigences et ce que nous constatons journellement :

1) des parents et des maîtres fatigués et trop souvent exaspérés.

2) des colonnes vertébrales affaissées où les nerfs « coincent » à longueur de semaine.

3) des respirations incorrectes dans des cages thoraciques étroites et comme verrouillées.

4) la débandade du mental tiraillé par des sollicitations audiovisuelles de toutes sortes.

D’où les résultats unanimement déplorés, inéluctablement enregistrés : soit les enfants s’agitent, hors d’eux, soit ils sombrent dans une apathie qui leur tient lieu de refuge mais pas de plateforme d’apprentissage. Cela est grave parce que si l’on force un gosse à se concentrer, si on le maintient cloué à sa chaise pendant des heures d’affilée, en le menaçant de mauvaises notes et d’échec aux examens, alors, même au cas où il obéit, il se crispe, il se fatigue, il s’ennuie et il n’a qu’une hâte : se défouler. Il prend à l’école du dégoût pour l’étude. Vu à l’échelon national, ce phénomène apparaît comme une catastrophe. A l’heure où l’on prend conscience que la véritable richesse d’un pays consiste dans la qualité des cerveaux de ses habitants, il faut prévoir quel type de « matière grise » nous manufacturons à l’école !

A ce propos, je voudrais souligner quelque chose d’essentiel, un paradoxe scandaleux : l’enfant dès qu’il commence à parler est un océan de curiosité, un volcan de questions, un chercheur-né. Cet état d’esprit mérite tous nos soins. Comment se fait-il que le lieu privilégié qui aurait vocation de répondre à des besoins si précieux soit devenu un endroit insupportable, que la majorité d’entre nous préférerait n’avoir pas à fréquenter les établissements scolaires.

Lorsque j’ai pris conscience de cela, je me suis posé des questions dévastatrices, sur moi-même, sur l’enseignement, sur la nature même de la transmission des connaissances et sur le terrain de cette transmission : l’école. Je me suis dit : « Enseigner comme on m’a enseigné moi-même, est-ce « former », n’est-ce pas plutôt « déformer » ? La réponse était terrible. Alors, aussitôt après, je me posai une autre question, qui me permettait de continuer… quand même, et cela était : « Que puis-je faire moi, simple prof d’anglais », pour remplir au mieux mon contrat et faire œuvre d’« éducation », au sens plein du terme. Je me suis trouvée hantée par ce double questionnement.

M’étant de très près intéressée à la civilisation et à la littérature américaines, j’avais fait la connaissance d’un personnage tout à fait remarquable, nommé Henry-David THOREAU. Né d’un grand-père normand, échoué par hasard aux rives du Massachussetts, cet écrivain de première grandeur n’était que peu connu en France et il m’avait fascinée.

Bien qu’il soit mort depuis 120 ans et des poussières, j’ai fait équipe avec lui pour sonder le cœur de mes contemporains et nous avons cheminé ensemble en toute fraternité. C’était un révolutionnaire non-violent, l’un des premiers dans son petit village, nommé Concord, à découvrir le yoga au 19ème siècle. Je le recommande comme un pionnier à l’attention de tous les yoguis d’Occident.

C’est par son œuvre et son rayonnement que j’ai été amené à m’intéresser à ce yoga de moi inconnu dont il parlait dans ses œuvres.

Cet Américain a été l’un des témoins les plus lucides de la société de consommation qui naissait à son époque. Il en a perçu les stigmates dans le système éducatif d’alors, qui repose sur les mêmes principes de base que celui qui est le nôtre d’aujourd’hui. THOREAU a vécu alors que l’oncle Sam commençait à se faire admirer de la vieille Europe, et en homme inspiré, il a bien vu à quoi préparait l’éducation de son temps : elle visait à faire d’un être humain plein de richesses latentes, un simple professionnel : businessman, médecin, charpentier, clown, comptable, instituteur…, tout ce que l’on veut, mais pas du tout un être humain épanoui. THOREAU avait pour sa part étudié à Harvard et il était devenu d’abord maître d’école à Concord: pas pour bien longtemps, car voyant à la lumière d’incidents hauts en couleur à quoi menait le type d’instruction qui était réclamé par les parents pour leurs fils et leurs filles, il démissionna de son poste d’instituteur et se mit à écrire pour éduquer ses contemporains. Ceci non plus n’était pas une mince affaire. La preuve en est qu’il est mort presque inconnu et, comme tant de précurseurs, il n’est devenu célèbre que plus de 60 ans plus tard.

J’aimerais bien vous parler plus longuement de Henry-David THOREAU, car son œuvre parle à notre oreille. Mais ce que je veux dire de lui ici, c’est sa pensée en tant qu’éducateur. Il était, à tous les sens du mot, un vrai « maître ». Un jour, où quelqu’un disait devant lui qu’on enseignait à Harvard « toutes les branches du savoir », il a répliqué: « Toutes les branches, oui, mais pas les racines. » Il a défini là tout ce que le yoga peut et doit nous apporter : les racines, cela même qui fait cruellement défaut à notre éducation privée de sève. Voyez : l’arbre du savoir s’étiole, les enfants n’aiment plus l’école…

Nous avons été plusieurs à nous en apercevoir dès les années 70 et à tenter ce qui pouvait sembler impossible : renouer avec les forces de vie qui demeurent dans les soubassements du système…et dans le cœur des enfants.

C’est ainsi qu’en 1978, j’ai fondé le RYE. Recherche sur le yoga dans l’Éducation. Et avec l’appui du Principal, Madame BUISINE, le Collège Condorcet est devenu le siège officiel de cette association. Le RYE est donc né du croisement de l’éducation nationale et du yoga. Mariage moins étonnant qu’on ne pense. Il y a de fortes affinités entre la démarche du yoga et l’éducation au sens fort du terme : éduquer, du latin educare, c’est tirer de l’homme toutes ses potentialités. L’homme n’est pas un être achevé. Il faut le construire et il s’agit de transformer l’embryon impuissant que nous sommes au départ en un être qui rayonne la conscience de soi et qui sache transcender l’animal. Sûrement, nous ne sommes faits ni pour végéter, ni pour ruminer !

Si nous, yoguis, avons pu réussir par un travail sur nous-mêmes à retrouver le tonus et le calme, à activer l’énergie, à entretenir un enthousiasme qui génère l’action, si le yoga nous a apporté tout cela, alors deux objectifs s’imposent :

1) Tout d’abord, continuer à entretenir la confiance en nous-mêmes par une discipline régulière.

2) ensuite, répercuter ce même travail sur les enfants pour qu’ils puissent développer eux aussi leur harmonie.

Notez bien qu’en français, un mot unique permet de désigner cette double tâche : c’est le mot « apprendre ». Apprendre c’est tout à la fois… 1) assimiler pour soi-même; 2) transmettre à d’autres ce qu’on sait et également ce qu’on est.

Au moment où il m’apparaissait urgent d’apprendre (au double sens du mot) la discipline du Yoga, je fis par l’intermédiaire d’un éditeur suisse, la connaissance d’un livre dont l’auteur, cette fois, est de pied en cap, mon contemporain. Ce livre c’est Éveil et Harmonie de la Personnalité, publié par Monsieur René GAILLARD, des Éditions SIGNAL. L’auteur en est Jacques de COULON. Ce dernier est devenu l’un des animateurs du RYE et nous organisons ensemble séminaires et conférences, pour former nos collègues et intéresser les responsables à notre action.

Nous voulons surtout ne pas en rester aux théories. Pour nous, le yoga est synonyme d’efficacité. Il faut que les personnes qui ont charge d’enfants, s’entraînent à devenir solides physiquement, nerveusement et mentalement. Pas plus que. Monsieur Jean HERBERT, je ne tiens à parler de spiritualité, car je pense que nos rapports avec la transcendance sont une affaire privée, qui survient au terme d’un développement intérieur et personne ne peut ni ne doit au XXème siècle nous imposer une croyance. La foi est une démarche personnelle. La pratique du yoga ne nécessite pas qu’on s’appuis sur des présupposés métaphysiques. C’est une science de la juste manière de vivre. Grâce à elle, les parties désordonnées de notre être peuvent être organisées autour d’un centre, et ce centre est notre moi profond, le noyau, l’axe qui sous-tend toute notre créativité. Comme vous le savez, le mot « yoga » vient d’une racine indo-européenne : « yug » qui signifie « relier », mais si nous nous relions à nous-mêmes, cela veut dire en même temps que nous nous séparons de tout ce qui peut nuire à ces retrouvailles. Grâce à des exercices éprouvés, nous apprenons à fausser compagnie aux maux reconnus de la civilisation, en particulier à l’émiettement et à la course effrénée contre la montre.

La pratique, bien menée, nous rééquilibre et nous permet de faire face au stress de la vie moderne.

Le yoga se révèle être pour les enfants aussi bien que pour les adultes l’antidote précieux contre le stress. J’ai reçu une formation aux meilleures sources : à la Bihar School of Yoga, dont Swami SATYANANDA est le fondateur. Il est actuellement l’un des maîtres du Yoga les plus écoutés. Sa parole inspirée, ses nombreux ouvrages, lui ont valu une audience internationale. Des études qu’il fit à l’Université, des multiples voyages qui le mènent à travers le monde, il a retiré une parfaite connaissance de tous les aspects de la mentalité occidentale. Nous n’avons pas affaire en lui à un yogui confiné dans ses ascèses. Il vit pleinement la recherche de notre temps : celle qui cherche à réconcilier les antiques gnoses avec la puissance de la science et de la technologie. Or, ce que nous prétendons essayer, c’est de mettre une haute sagesse au service de l’action.

Cela répond à un très profond besoin de notre époque. Dos expériences multipliées sur les lieux de travail ont montré que des phases d’activité intense entrecoupées de quelques périodes de relaxation et de détente sont la formule la plus favorable au rendement. Notez-le bien : j’accepte ce mot car j’appartiens à mon temps. J’ai la plus grande révérence pour les valeurs idéales mais je ne crois pas qu’elles soient opposées à la réussite dans le monde; nous sommes les représentants d’une recherche fondamentale et il serait désastreux qu’elle fasse des enfants des gens inadaptés aux valeurs de la vie contemporaine.

Par conséquent, si la relaxation favorise la qualité du travail et la rapidité d’exécution, je dis qu’elle est nécessaire. Aujourd’hui, un savoir énorme doit être absorbé par les cerveaux et les jeunes ont besoin d’apprendre vite et bien. Le yoga peut les y aider. Ils sont dispersés, anxieux, happés par l’extérieur, fatigués de trop regarder et de trop entendre. Donnez-leur des exercices où vous leur faites sentir leur souffle et pénétrer dans l’espace, apprenez leur à apprendre : vous les verrez se tourner vers ces nouveautés avec un intérêt extraordinaire. J’explique à des enfants de onze ans comment la respiration contrôlée peut les aider à mettre d’accord leur mental et leurs émotions, et ils comprennent d’emblée. Je leur parle de la possibilité de devenir plus attentifs, plus actifs, meilleurs élèves, et ils sont, à juste titre, très attirés par cette perspective. Ils veulent tous bien travailler à l’école et ils demandent à apprendre comment se relaxer et se concentrer. Ne minimisez jamais la capacité qu’a un enfant de saisir les lois de la vie.

Expliquez-leur sincèrement ce que vous faites. Ils sont bons juges de votre clairvoyance.

Je ne pense pas être excessive en disant qu’aujourd’hui, les exercices de la tradition immémoriale sont indispensables à l’école. Bien entendu, ils demandent à être adaptés en fonction du moment et de l’âge. Ils doivent être attrayants et non rébarbatifs.

Désormais, nous sommes une équipe répartie dans tous les coins de la France, à nous consacrer à ces recherches. Nous travaillons, guidés par la conviction intérieure, que nous avons tout à repenser, mais l’enjeu est de taille. Il y va de la santé physique et mentale des enfants. L’expérience nous convainc tous les jours que dix minutes prises sur l’heure de classe pour réaliser dans l’esprit des jeunes, la superbe rencontre entre détente et vigilance, ce n’est pas du temps perdu mais du temps gagné.

D’autres pays s’en sont récemment avisé puisque le yoga est entré officiellement dans les programmes de formation des enseignants, pas seulement en Inde, mais aussi au Danemark. Le temps presse. Ne soyons pas les derniers. Passons aux actes. Il faut sauver les enfants.

Micheline FLAK

Présidente du R.Y.E.

http://www.rye-france.fr/