Dominique Casterman : Réflexion à propos des théories de quelques pères fondateurs du ‘‘réductionnisme scientifique’’


07 Oct 2017

Avertissement

Le texte qui suit n’est pas une réflexion sur les origines de la vie, il ne s’agit pas de métaphysique. L’observation proposée commence lorsque la vie est déjà apparue et établie de façon stable. Toutefois, la conclusion provisoire propose une perspective métaphysique.

Les prémices : le néo-darwinisme, parfois plus darwiniste que Darwin lui-même, dite aussi ‘‘théorie synthétique de l’évolution’’ ; le behaviorisme de Watson-Skinner ; la psychanalyse de Freud.

Il serait tout à fait présomptueux d’affirmer que ces grandes théories du début du vingtième siècle sont totalement, et à tout point de vue, fausses, croulantes et absolument sans intérêt. Ce que je souhaite mettre en évidence c’est qu’aucune ne détient une explication exhaustive, la première à propos des processus présidant à l’évolution du monde vivant, la seconde à propos du comportement humain, et la troisième à propos du fondement et de la fonction de l’inconscient. Tout en gardant toujours à l’esprit que le choix ne se fait pas entre deux positions radicales que seraient le réductionnisme et le holisme, mais bien entre deux approches différentes et complémentaires de la réalité : l’une, rationnelle et analytique, l’autre intuitive et globale, dite aussi holistique.

Le réductionnisme est une doctrine philosophique dérivant d’une ‘‘certaine’’ science et selon laquelle toutes les activités humaines peuvent être ‘‘réduites’’, c’est-à-dire expliquées, aux réactions comportementales du monde animal. Plus largement encore, dans cette perspective, l’être humain est compris dans les limites de mécanismes biochimiques complexes qui peuvent encore être réduits aux lois physiques qui régissent la matière. Les fondements de l’orthodoxie réductionniste sont représentés, entre autres, par le matérialisme (physique classique), la théorie néo-darwiniste, le behaviorisme et la psychanalyse de Freud. La première affirme que l’univers est une ‘‘grande machine’’ constituée d’une multitude d’objets séparés, et ceux-ci sont eux-mêmes composés de briques élémentaires que seraient les atomes et les particules ; la seconde prétend que l’évolution est dirigée par des mutations fortuites retenues par une sélection dite naturelle ; la troisième vise à réduire l’esprit et le comportement à des bases exclusivement matérialistes, et réduire le fait psychologique au couple stimulus-réponse ; enfin Freud voit l’être humain comme un ‘‘mammifère amélioré’’ contraint par la société (le sur moi) et dont les épisodes créatifs sont des sublimations d’une sexualité refoulée.

Nous pouvons reconnaître avec Freud la nocivité du refoulement, mais il n’a pas vu les qualités fondamentalement créatrices de l’inconscient. Ce dernier n’est pas seulement une ‘‘cave’’ obscure où le danger nous guette constamment comme le pensait Freud, c’est aussi un système dynamique de réactions et de potentialités qui détermine la vie individuelle. C’est bien entendu une somme de conditionnements historiques parce que la nature est conservatrice de ses acquis sans lesquels rien, ou presque, ne serait possible ; mais l’inconscient élargi est aussi source de l’impulsion créatrice qui transcende les contraintes historiques, comme l’évolution biologique n’a cessé de dépasser les formes anciennes pour en créer de nouvelles. Il est naturel de chercher à éviter ce qui nous est pénible, mais cela ne devrait pas aller jusqu’à être en mesure d’oublier ce qui nous dérange, et nous empêcher de mettre tout en œuvre pour être disponible aux richesses de l’inconscient. On peut admettre, à titre d’hypothèse, que nombre de troubles psychiques ont pour origine le refoulement de l’activité inconsciente. Les résidus mémoriels sont de lourds fardeaux. Si le dialogue entre le conscient et l’inconscient est rompu, si la conscience se ferme aux productions de l’inconscient, il y a inhibition d’une fonction naturelle. L’inconscient contraint au silence produit des contenus liés au refoulement que nous pouvons observer dans les troubles des comportements, des affects et des idées. Carl Gustav Jung, pionnier de la psychologie des profondeurs, a refusé de considérer les rêves, les œuvres d’art, au fond toute la créativité humaine comme n’étant que des symptômes liés aux refoulements des pulsions. Une œuvre d’art, par exemple, n’est pas un symptôme de refoulé, mais une authentique création exprimant les caractères inventifs et positifs de l’inconscient. L’art authentique procède de l’inspiration des profondeurs.

Essayons de mettre en évidence les similitudes qui concilient singulièrement le néo-darwinisme et le behaviorisme. Le premier est un essai d’explication des forces qui sous-tendent l’évolution biologique, et le deuxième, l’évolution scientifique, artistique, culturelle, et plus généralement le comportement humain. Le behaviorisme, dans sa position la plus radicale, affirme que conscience et esprit sont des mots vides de sens car ils ne correspondent à rien de réel. Dans cette perspective où la conscience n’existe pas, la créativité humaine est un produit issu d’une série d’essais au hasard dont la récompense par l’approbation des autres, ou par une autre forme de compensation, renforce l’activité. Les ressemblances avec le néo-darwinisme sont étonnantes. Nous pouvons en effet observer que ces deux modèles expliquent la création culturelle et biologique en se servant d’un même schéma explicatif se structurant en deux temps : série d’essais au hasard suivis de gratifications sélectives. En bref, ce qu’il est commun d’appeler l’évolution biologique serait l’aboutissement d’une somme de mutations fortuites conservées par la sélection naturelle ‘‘récompensant’’ les plus aptes ; et les œuvres humaines seraient l’aboutissement d’une série d’essais au hasard retenus, ou renforcés, par la reconnaissance, ou le souhait d’être reconnus, de ses semblables. Ce qui précède n’a aucune valeur explicative pour éclairer d’une lumière nouvelle la créativité elle-même. A. Koestler, refusant de réduire l’homme à l’état d’automate conditionné, affirmait : « Quand on dressait un rat à enfoncer un levier dans la boîte ou à sortir du labyrinthe, le mot ‘‘renforcement’’ avait un sens concret : son comportement étant récompensé ou non, le rat pouvait effectivement être conditionné par les expérimentateurs. Mais les héroïques efforts du behavioriste pour passer de la boîte de Skinner à l’atelier du peintre en brandissant partout son ‘‘renforcement’’ le conduise à des absurdités hilarantes. Seule sa philosophie l’oblige à faire tout ce qu’il peut pour prouver que le comportement humain n’est pas autre chose qu’une forme plus raffinée de celui des rats (…) Le concept de renforcement se fonde sur une tautologie, et sa valeur d’explication est nulle. »

Revenons au concept darwiniste de la sélection naturelle, ou ce qui est aussi appelé la survivance du plus apte, pour observer qu’il est l’homologue conceptuel, dans la théorie évolutionniste, du renforcement behavioriste. Qui sont les plus aptes ? Sinon ceux qui durent le plus longtemps, non pas en tant qu’individu car du point de vue de l’évolution des espèces, ce qui importe, c’est la quantité de descendants que les individus peuvent produire durant leur vie. D’ailleurs, comme l’affirmait Von Bertalanffy : « On voit mal pourquoi l’évolution a jamais progressé au-delà du lapin, du hareng ou même de la bactérie, dont rien ne surpasse les capacités de reproduction. »

Pour résumé. La sélection naturelle détermine la survivance des plus aptes, et les plus aptes sont évidemment ceux qui ont le taux de reproduction le plus élevé. Cela est vrai, mais il est vrai que c’est aussi le cercle fermé dans lequel la perspective néo-darwiniste nous fait tourner en ne répondant pas à la question de savoir qui fait évoluer l’évolution. Plus exactement encore, les néo-darwinistes tiennent ce qui précède (en y ajoutant les mutations génétiques fortuites) pour valeur explicative et, semble-t-il, en ignorant qu’il s’agit là, une fois encore, d’une tautologie.

La petite histoire qui va suivre, et qui pourrait être racontée sous la forme d’une BD amusante, met en avant qu’il est pour le moins douteux que l’évolution des mécanismes biologiques n’a dépendu que d’une sélection au sein d’une série fortuite de variations toutes produites par pur hasard. Il est généralement admis que les reptiles sont issus d’une forme amphibienne primitive, probablement même à l’état ‘‘larvaire’’ de loin plus malléable, dans le devenir évolutif, qu’une forme définitivement achevée dont la malléabilité est quasi nulle (paedomorphose). Nous savons que les amphibiens se reproduisent dans l’eau et que leurs jeunes éclosent à l’état de larves capables de subvenir à leurs propres besoins dans un milieu aquatique. L’innovation des reptiles fut de déposer leurs œufs sur la terre ferme. Mais en attendant de naître, le petit du reptile, à l’intérieur de l’œuf, a encore besoin d’un milieu aquatique pour éviter le dessèchement. Étant en voie de développement dans l’œuf, d’où il sortira pleinement développé, le jeune a aussi besoin, en attendant le moment de son éclosion, de nourritures adaptées à sa condition de ‘‘prisonnier’’. La grosse masse de jaune que l’œuf recevra servira donc d’aliment pour l’embryon et l’albumen fournira l’eau. Tout cela évidemment nécessite un contenant, en l’occurrence ici une coquille. L’embryon reptilien, maintenant confortablement installé dans sa coquille protectrice, a encore besoin d’une membrane allantoïde remplissant la fonction de respiration et de réservoir d’urine. Et encore, n’oublions pas de donner à ce petit, prêt à éclore, l’outil qui lui permettra de casser le ‘‘mur’’ de sa provisoire maison qu’il doit le moment venu quitter définitivement. Vous comprenez que chaque étape de ce fantastique trajet évolutionnaire n’a pu être déterminée que par des transformations interdépendantes. Des modifications se produisant isolément, insensibles à l’ensemble des facteurs mis en jeu, aboutiraient irrémédiablement à la mort du système subissant et créant ses propres effets nuisibles.

Chaque progrès évolutionnaire, l’origine, les causes, les modalités des grandes étapes ascendantes du développement, l’apparition de formes ‘‘supérieures’’ vivantes et de nouvelles manières d’exister…, procèdent de mutations génétiques interdépendantes qui affectent la totalité de l’information structure de l’être vivant concerné. Les mutations fortuites, isolées et espacées dans le temps peuvent produire une grande et étonnante variété de variations sur des ‘‘thèmes’’ très ponctuels, mais elles n’expliquent pas le progrès évolutionnaire, la nouveauté, l’extraordinaire complexité de la cohérence précise des parties constituant les organes et leur ajustement entre eux. « La doctrine qui enseigne que l’assemblage de tous les changements requis a été dû à une série de coïncidences est un affront non seulement au bon sens mais aux principes fondamentaux de l’explication scientifique (…) Le progrès évolutionnaire suppose des changements simultanés et coordonnés de tous les éléments pertinents de la structure et de la fonction de la holarchie organique. » (Koestler)

Les gènes ont des qualités multi-spécifiques, un seul d’entre eux peut influencer une grande variété de caractères ou d’aptitudes propres à un organisme, et une seule caractéristique peut être affectée par un grand nombre de gènes. L’information-structure d’un être vivant tend à agir en tant que tout intégré sous le contrôle d’une sorte de conscience enveloppante du développement. En d’autres termes, chacune des caractéristiques d’un organisme n’est pas contrôlée par une seule information matérialisée sous forme de code fixe dans un gène spécifique, car l’information structure est un tout, une unité, et le développement de l’organisme est sensible à l’ensemble des informations en interconnexion. Cet œuvre de coopération dynamique dépasse toute imagination, et comme le dit Koestler : « La sélection darwinienne joue un rôle dans le processus de l’évolution, mais un rôle subordonné et on admet de plus en plus que dans l’immense tableau des phénomènes de l’évolution, il doit y avoir à l’œuvre d’autres principes et d’autres forces. »

Si nous suivons l’idée selon laquelle dans certaines circonstances l’évolution peut revenir en arrière, ce que l’on appelle le phénomène de la paedomorphose, c’est-à-dire l’arrivée au stade larvaire ou embryonnaire de l’ancêtre d’un changement évolutionnaire essentiel. Cette mutation peut disparaître avant que l’ancêtre devienne adulte, mais ce qui est primordiale c’est la réapparition et la conservation du changement au stade adulte du descendant. Quand l’évolution revient en arrière pour repartir dans une direction autre, nous sommes en présence d’un processus évolutionnaire qui opère sur les phases juvéniles et donc malléables de l’ontogenèse. Ce qui précède peut mettre en avant que l’évolution spirituelle de l’être humain est proche d’un processus analogue qui seul peut nous faire prendre un nouveau départ : nous devons passer par une sorte de ‘‘paedomorphose mentale’’, de retour en arrière pour défaire nos constructions illusoires qui conduisent à une impasse sans issue. C’est le ‘‘lâcher prise’’, le moi en tant que distinct s’efface pour que s’actualise un changement radical qui nous fait prendre un nouveau départ dans une direction complètement novatrice.

Conclusion provisoire

Il y a une uniformité des unités de base qui constituent la prodigieuse variété des végétaux et des animaux. Cette uniformité impose des limites à toutes les formes existantes et possibles de la vie sur la planète. La chimie fondamentale de la matière organique impose des limites ; la génétique impose aux variations héréditaires des contraintes spécifiques ; la ‘‘conscience enveloppante’’ de l’ontogenèse dans sa totalité impose la cohérence aux mutations génétiques novatrices. L’émergence de l’humanité ne peut être isolée du potentiel évolutionnaire de la planète. L’être humain est relié à la Terre et par elle à la totalité du cosmos. L’apparition de la vie est liée à la coopération et la coordination de multiples niveaux : atomiques, moléculaires, pré-biologiques (aminoacides, protéines, enzymes…), qui constituent les unités foncières de systèmes organisés plus vastes, géologiques, atmosphériques, écologiques… Ce tout indivisible qu’est la planète Terre est lui-même en relation fondamentale avec un système cosmologique sans borne qui insuffle une unité directionnelle au mouvement universel. Le fait des relations est le principe essentiel d’où procède l’existence de tout l’univers ainsi que celle des individualités apparentes et provisoires. Quelle que soit notre position dans cet univers multidimensionnel, nous subissons l’influence relationnelle qui caractérise son principe de fonctionnement. Plus en profondeur encore, chaque instant est un absolu spatio-temporel manifestant l’infinitude éternel du ‘‘champ unitaire’’ bien au-delà des processus relationnels de surface.