Dominique Casterman : Réflexion sur la réalisation intérieure


04 Nov 2010

La réflexion métaphysique est une démarche rationnelle animée par la volonté d’aller au-delà de ce qui est expérimentalement indiscutable. Elle se nourrit de la conviction que quelque chose à la source de l’univers transcende la matérialité apparente. C’est encore la volonté intellectuelle de mettre en évidence les signes à travers lesquelles l’Inconnaissable se manifeste à la lumière de la conscience, même si l’on sait qu’il est impossible d’atteindre une certitude au sens de l’explication expérimentalement démontrable. Dans « Introduction à la métaphysique », Henri Bergson disait: « S’il existe un moyen de posséder une réalité absolument au lieu de la connaître relativement, de se placer en elle au lieu d’adopter des points de vue sur elle, d’en avoir l’intuition au lieu d’en faire l’analyse, enfin de la saisir en dehors de toute expression, traduction ou représentation symbolique, la métaphysique est cela même. La métaphysique est donc la science qui prétend se passer des symboles. »

L’évidence intellectuelle, en rapport avec les faits historiques, montre qu’un jour certains hommes, peu nombreux, se mirent à penser que la vision qu’ils avaient du monde était ordonnée selon la structure de leurs fonctions sensorielles et spirituelles, et non tel que le monde était en soi. Une distinction s’opéra alors entre la réalité telle qu’elle est perçue et le réel indépendant de l’acte d’observation. D’autres ensuite se sont interrogés sur ce réel qui se manifestait singulièrement à notre entendement. Enfin, parmi ces chercheurs, quelques uns pensèrent qu’une source unique et absolue était à l’origine de tout. La multiplicité n’étant qu’une abstraction de cette source fondamentale, la manifestation d’un principe un absolu, immuable et éternel. La métaphysique peut être qualifiée de science sacrée de ce qui est au-delà du physique car, à sa base, elle pose une discrimination entre Principe un et manifestations multiples.

La Connaissance métaphysique est fondée sur l’hypothèse que l’homme aurait la possibilité de sentir intuitivement l’évidence de certaines vérités intellectuelles qui ne se prêtent à aucune représentation, à aucune image formelle: c’est l’aptitude à comprendre intuitivement ce que l’on ne peut percevoir formellement. L’idée intuitive, cette qualité à entendre l’Inconnaissable est un vécu partagé seulement entre des individus ayant la même intuition du réel. Cette qualité intérieure est parfaitement irrationnelle, elle ne saurait être prouvée, démontrée puisqu’elle monte de l’inconscient sans qu’on puisse en saisir aucun aspect formel. L’immédiate réalité de l’expérience se propose à la lumière de la conscience, jamais, elle ne s’impose identiquement à tous.

Aucune voie, aucune philosophie, aucune religion, aucune conception, aussi subtiles soient-elles, ne sont représentatives de la vérité elle-même. Elles ne sont que « l’index pointé vers la lune ». L’erreur c’est évidemment d’identifier la totalité du réel avec l’idée que nous en avons.

La connaissance profonde des êtres et des choses est inhérente à l’absence d’idée associant le réel en soi à nos constructions mentales. Cette absence implique nécessairement le silence de ce que j’appellerais la « pensée psychologique » identifiant la structure mot-image-émotion avec le réel en soi. Ce silence intérieur — compris comme une plénitude et non comme une défaillance intellectuelle — est l’expression du savoir absolu. L’Inconnaissable se manifeste à la lumière de la conscience dans le vide mental où s’écoule l’abîme inconscient de la source cosmique. Alors, un coin du voile se soulève et la source entrevoit la source…

La raison est une fonction intellectuelle qui, dans certains cas, trouble la conscience de l’homme. En effet, elle pose des questions sans nécessairement pouvoir y répondre d’une manière satisfaisante. L’outil rationnel éveille dans la conscience humaine l’idée d’une destinée individuelle, d’un devenir que le moi ne contrôle que très partiellement. L’inconnu est à notre porte et fait peser sur notre vie affective l’angoisse. C’est l’angoisse de ne pas savoir, elle culmine dans la prise de conscience de notre ignorance fondamentale et de la mort. Si nous désirons avancer, il nous faut nous confronter à l’autre versant de la conscience symbolisé, du moins dans un premier temps, par l’obscur, le néant, l’ombre qui dérange.

L’instinct, « dressé » à n’accepter que le « vouloir exister », ne peut admettre les pensées et les évènements qui nient, sous quelques formes que ce soit, l’existence, il ne peut admettre que celle-ci se transforme en non-existence. C’est d’ailleurs sa fonction. Cependant, la raison insiste sur le fait que la mort des existants individuels est irrésistiblement inévitable.

L’ignorance sécrète le vide vraiment vide et l’être humain, qui à besoin d’une identité, construit un monde imaginaire qu’il façonne à sa convenance et dont il est le centre moteur: c’est la naissance du processus du moi.

Sans l’exercice de la raison,    l’homme serait pleinement satisfait d’être, en quelque sorte, vécu par la vie, parfaitement intégré à la nature. Mais voilà, son mental lui dit qu’il doit vivre sa vie au lieu d’être vécu par elle. Mais à qui donc cette vie appartient-elle ? Trop tard, nous sommes pris au piège des mots et de la pensée discriminative.

La psychologie humaine est conditionnée par l’antinomie affectivité-raison. L’affectivité est symbolisée par cette volonté de vivre, tapie tout au fond de nous, au sein même de nos cellules. C’est la volonté d’exister, de nous affirmer en tant que distinct. Cette partialité affective pour l’existence est parfaitement irrationnelle, nous ne pouvons rien faire ni pour elle ni contre elle. D’autre par, la raison n’est pas seulement un simple jugement de valeur, elle symbolise la capacité d’appréhender la réalité non pas telle qu’elle est en soi, mais telle qu’elle apparaît dans notre propre existence dès que celle-ci coexiste dynamiquement avec le réel.

Avançons une hypothèse de travail:    la « raison absolue » transcende les raisons relatives et les désirs relatifs. Selon les termes de Heidegger: « la réalité est appréhendée en laissant les choses être ce qu’elles sont. » La « raison absolue » n’est accessible que dans la mesure où l’ego est dépassé, dans la mesure où le mental se fait vide afin d’éprouver pleinement joie et douleur dans l’acte d’être.

A ce stade de l’exposé, je souhaiterais faire une distinction entre le penser commun et le penser psychologique. Le penser commun est la perception consciente fondée sur des mécanismes mentaux et physiques propres à l’espèce humaine. Le penser psychologique est la perception fondée sur des complexes psychiques propres à chaque individu, tels les préjugés, les croyances, les intérêts particuliers, les jugements de valeur, en bref, l’histoire personnelle.

A cela, il nous faut encore ajouter la mémoire. En tant que contexte signifiant, elle est indispensable; mais si elle s’oppose au dynamisme du changement, elle devient réellement encombrante. La mémoire, c’est le présent du passé et l’attente est le présent de ce qui est à venir. En ce sens, le présent est un lieu où coexistent autant le passé, l’instant que le futur. Dans le présent, le passé se recompose, l’instant se compose, le futur s’invente. L’instant présent est le « temps éternel » sans commencement ni fin, c’est l’intervalle nul, à peine né déjà il n’est plus. Tandis que la flèche du temps, c’est la durée et cette dernière n’est rien d’autre que la mémoire.

Je suggère que d’instant en instant, l’inconscient perçoit la totalité indivise de l’existence. Rappelons que les termes « conscient » et « inconscient » sont des fonctions de l’esprit et non des lieux ou des contenus. L’inconscient représente l’homme total, ni bon ni mauvais, ni rationnel ni irrationnel, c’est la mémoire de l’humanité enracinée dans le cosmos. Par l’inconscient, le minéral, le végétal, l’animal et l’esprit sont présents en l’homme, comme d’ailleurs le génie, le fou ou l’être capable d’amour et de haine, de raison, de justice etc. D’autre part, le conscient, c’est l’homme social limité par des critères de signification imposés par le milieu. Le conscient, c’est encore ce que les sens, les sentiments, les intuitions, veulent bien nous révéler. Devenir conscient de l’inconscient, c’est-à-dire élargir le champ de conscience, c’est entrer en relation avec la réalité. Il s’agit dune entreprise humaine et spirituelle sans fin.

L’inconscient n’est accessible que dans la mesure où l’ego est dépassé, dans la mesure où la conscience atteint une union avec tout ce qui existe, mais sans se confondre, ni avec l’inconscient lui-même ni avec le monde extérieur. L’inconscient symbolise l’homme universel, ni existence ni non-existence, la source fondamentale du « Je suis ».

L’homme réalisé transcende l’opposition conscient-inconscient par l’expérience directe, immédiate de lui-même et du monde. Il cesse d’opposer ce qu’il aime à ce qu’il n’aime pas, d’opposé l’homme universel à l’homme social. Il vit l’immédiate réalité de la source la plus intime de son être. Il est. Au lieu de se sentir gouverné par le monde extérieur sur lequel il projette ses pulsions intérieures non reconnues consciemment, l’homme réalisé s’éprouve comme le Sujet de ses pensées-sentiments et de ses sensations-intuitions. Pour être remonté jusqu’à la source de son être, il s’est libéré de l’emprise affective et de la tyrannie de l’intellect. Il faut cependant bien comprendre que le fonctionnement de l’intellect en ses divers modes d’activités est vraiment la « clef » de notre réalisation intérieure en même temps que l’obstacle.

L’intellect recouvre les divers modes de fonctionnement de notre structure mentale, c’est-à-dire ses diverses façons de connaître, d’être conscient de soi et du monde. Nous pouvons distinguer l’intellect travaillant en mode affectif, l’intellect travaillant en mode rationnel et l’intellect travaillant en mode nouménal.

Faute de certitudes réelles quant à notre identité profonde, étant en quelque sorte des exilés spirituels, des éternels nostalgiques de Dieu, nous sommes contraints d’user de compensations, de mettre en place des artifices et, par dessus tout, de créer un ersatz d’identité: le moi en tant que distinct.

L’être humain, par son corps et ses fonctions innées, est un « organisme animal » et, par son mental associatif, il est, en plus, un « être pensant ». C’est le jeu concomitant des fonctions instinctives et de la pensée, ou plus généralement de la représentation mentale qui engendre l’émotion. Celle-ci est soit pénible soit agréable: c’est le sentiment. L’aspect psychique de l’émotion se retrouve autant chez l’animal que chez l’homme, tels le désir, la peur, la colère, l’aversion…, mais l’énorme développement du néocortex a ouvert l’intelligence de l’homme et son imagination à des voies nouvelles. De ce fait, la complexité des rapports entre l’affectivité et le psychisme ne cesse de croître, d’où l’émergence des émotions sentimentales, esthétiques, morales, musicales, etc.

Rappelons que l’intellect fonctionne en mode rationnel quand il perçoit le monde extérieur (image du monde) et aussi notre monde intérieur en interférence avec le milieu (les sentiments-émotions). Ou encore, quand il édifie des associations nouvelles non directement perceptibles dans le milieu (imagination). D’autre part, l’intellect fonctionne en mode affectif quand il transforme la partialité affective (sentiments-émotions), perçue par l’intellect fonctionnant en mode rationnel, en partialité intellectuelle (le « bien » pour moi devient le « bon » ou le « juste »).

La tradition spirituelle enseigne l’existence d’un troisième mode de fonctionnement qui, en une synthèse ternaire, réunit et dépasse la raison et l’affectif, tout en supprimant la partialité intellectuelle qui n’est rien d’autre qu’une partialité affective instituée en dogme. La réalisation intérieure n’ajoute rien, elle supprime radicalement ce que nous appelons le mode de fonctionnement affectif de l’intellect sans, néanmoins, supprimer l’émotion-sentiment dans l’instant. Le troisième mode de fonctionnement intervient spontanément dès que l’intellect cesse de travailler de manière partiale, de chérir des opinions, de s’attacher aux images ou d’identifier le réel en soi à des sentiments-émotions. Comme l’exprime Hubert Benoit: « Le travail qui peut abolir l’angoisse humaine est un travail de l’intellect pur qui n’implique pas qu’on « fasse » quoi que ce soit de particulier dans sa vie intérieure, mais qui implique au contraire qu’on cesse d’y vouloir apporter aucune modification. »

Suivant ce mode de fonctionnement nouveau (qui est en quelque sorte un « ne pas faire »), l’intellect en son mode de fonctionnement intuitif s’embraye sur l’immédiate réalité de l’expérience. Il n’y a plus rien dont l’homme réalisé se sente séparé, c’est l’éveil à la réalité informelle de son être qui intègre et subordonne la raison et l’affectif. Dans « Les mythes de création » de M-L-Von Franz dit: « L’illumination est un mouvement de la conscience pour retrouver, par une sorte de vision intuitive, l’unité qui a précédé la séparation. C’est la restauration, au-delà des contraires, de la condition de totalité préconsciente, un dépassement de la cassure sujet-objet que présuppose tout progrès de la conscience du moi. Cependant, avant de réunir, il faut séparer, c’est pourquoi la plupart des cosmogonies décrivent la séparation des opposés comme un acte positif et créateur. » (p. 189)

L’homme, dans la situation d’éveil à la réalité informelle de son être et du monde ne subit plus le jeu contradictoire de son affectivité et de sa raison. Ces dernières sont réduites à leur fonction informative en vue d’assurer singulièrement notre existence formelle dans un monde relatif. Avant cet instant d’éveil à l’immédiate réalité de l’être et du monde, toute la vie intérieure de l’homme était assujettie au moi. Le mode de vie du moi étant solidement structuré sur un fonctionnement partial et égotiste, il est dans l’incapacité d’intégrer toutes les variations d’une vie intérieure agitée par le contact, souvent douloureux, de la condition extérieure. Dans cette situation, l’affectivité et la raison sont isolées de leur vrai centre intégrateur et conciliateur. C’est donc par défaut d’intégration que l’homme vit dans l’état conflictuel en lequel les puissances de l’être s’affrontent dans l’incohérence, dans l’incompréhension et, par dessus tout, dans la peur de la mort.

Parce que l’homme non réalisé absolutise sa « petite vie », parce qu’il identifie l’ego au tout, au point que cela devient l’affaire suprême à quoi tout le reste est soumis, il ne peut que refuser la mort et ainsi s’interdire à lui-même d’accéder à la Conscience universelle, à l’unité conciliatrice du principe causal.

Le problème, ou l’erreur métaphysique de l’homme n’est pas qu’il est identifié à ses intérêts particuliers, mais bien que le caractère exclusif de cette identification l’empêche de s’identifier au reste de l’univers et ainsi d’accéder à la Conscience universelle.

Très souvent dans l’existence, nous sommes confrontés à la dualité affectivité-raison, bien-mal, vie-mort…, et cela fait de nous des agités mentaux. Notre référence première et quasi exclusive est le moi conditionné. Aussi longtemps que nous serons ex-centrés, aussi longtemps que nous serons hors de ce point où pénètre l’énergie cosmique, nous ne pourrons opérer consciemment la réunification du corps et de l’esprit. Cette situation d’exil est notre problème fondamental.

Afin d’éclairer ce point de vue, en Inde, un philosophe (Candrakîrti VIe s.) recourra à une métaphore. Un homme atteint d’une affection oculaire voyait toujours dans son champ visuel un cheveu. A son meilleur ami, il demanda si vraiment le cheveu qu’il percevait était réel, celui-ci répondit par la négative. Notre homme se trouvait donc prisonnier entre l’affirmation et la négation. En effet, qu’il affirme ou nie l’existence du cheveu, cela ne le libère nullement de sa fausse vision. Seule la guérison pourra lui offrir une vision adéquate. Cette guérison est précisément le satori du Zen, c’est-à-dire vision non-dualiste de la réalité, vision réelle qu’il n’y a pas de voie car depuis l’éternité tout est parfait, ni affirmation ni négation puisque le problème n’existe tout simplement pas. L’hallucination étant disparue, affirmation et négation sont sans objet. Toute interrogation à ce sujet perd son sens.

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Dominique Casterman est chercheur et auteur indépendant. Parmi ses livres:

L’envers de la raison / Dominique Casterman – Ed.: 1989
L’intelligence de l’univers / Dominique Casterman – Ed.: 1991
Au-délà du monde visible, ou, Le sens voilé de l’homme et de l’univers / Dominique Casterman; préface de Robert Linssen – Ed.: 1996
La passion philosophique : pour mieux comprendre la place de l’homme dans l’univers / Dominique Casterman – Ed.: 1998