Carlo Suarès : Réflexions allant du simple au complexe


07 Jul 2015

(Extrait de Critique de la raison impure par Carlo Suarès. Édition Stock 1955)

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Après avoir posé l’impensable, et décidé de tenir constamment présentes en mon esprit les limites de la pen­sée, j’ai posé le pensable dans le monde discontinu des objets et de l’expérience. La première tentation qui s’offre à la pensée est de chercher le rapport entre le il y a impen­sable et les objets pensés. Je rejette aussitôt cette folle gymnastique, l’ayant critiquée ad nauseam. Entre une pen­sée ayant un contenu (l’objet) et un impensable que je refuse de remplir de ma propre présence, il n’y a rien. J’ai définitivement rejeté dans le domaine de la divagation les philosophies et les théologies. Toutes sans exception, posent un fini-discontinu concevable, et un pseudo infini de rêve, et s’imaginent se constituer en ponts, entre un mode et l’autre, vers la Connaissance. Tenant toujours présente en mon esprit cette illusion, je ne vois pas pourquoi mon intel­ligence, qui est une dissociation, ne pourrait pas percevoir, examiner, comprendre, le processus de cette dissociation. Je ne vois pas pourquoi il me faudrait aller chercher tant de religions extraordinaires, au lieu de me rendre compte de la nature de ma pensée. Si le discontinu, la dissociation de l’espace et du temps, se posent à la fois comme objets et comme pensée, je ne vois pas pourquoi la pensée ne pourrait pas se penser elle-même, dans la relation entre les termes dissociés, relation qui n’est autre qu’elle-même. Au lieu de poser ma conscience en bloc, en une entité composée de deux pôles opposés, en face d’une pseudo entité inexistante, dénommée à tort « concept », puisqu’on ne la conçoit pas, dont on veut se persuader qu’elle n’est pas contradictoire dans sa nature, je ne vois pas pourquoi la pensée ne pourrait pas être simplement le témoin, le spectateur de son propre processus. Qui dit processus, dit déjà dissociation, puisque le mot implique une évolution en train de se faire, une durée, une « chose ». Dès lors, je n’ai plus d’objection à me consi­dérer, après Descartes, « une chose qui pense »; car ma pensée s’appliquera à cette « chose », assise en ce moment à une table, en train d’écrire, et n’aura aucune tendance à débrayer dans des Perfections Absolues.

(Il est évident que cette « chose », qui répond à mon nom, n’est pas simplement une « chose qui pense ». Elle sent son corps, celui-ci a faim ou est rassasié, est fatigué ou reposé, ses glandes à sécrétion interne fonctionnent ou non ; cette « chose » est le lieu de toutes les émotions conce­vables et inconcevables… etc… Pour le moment, ne faisons pas la part de ce qui est conscient et de ce qui, apparemment ne l’est pas, de ce qui est pensé et de ce qui, apparemment ne l’est pas : il nous faut d’abord nettoyer la pensée, en tant qu’instrument de travail, de ses impuretés impensables).

Je viens de me poser « chose » connaissable. Et deux méthodes didactiques se présentent à moi, toutes deux vala­bles. Je puis, concentrant mon attention sur le comporte­ment humain, et mettant en évidence la contradiction, qui, dans la conscience humaine, devient tragique, montrer qu’elle se retrouve partout dans la nature, qu’elle obéit toujours à une seule loi, à une seule nécessité ; je puis chercher à déga­ger cette loi, en allant du complexe au simple. Mais je puis également passer du simple au complexe, et commencer par définir le comportement, dans ses rapports avec le « il y a », des objets les plus faciles à examiner. C’est par cette seconde méthode que je commence.

Je tiens en ma main un objet en fer, en partie dévoré par la rouille, et un galet poli par l’usure, que j’ai trouvés au bord de la rivière. Ces objets sont tous deux très durs et résistants. Je cherche aussitôt à définir ce que sont les objets. Je me dis qu’un objet est un état discontinu et pro­visoire d’équilibre. Il est discontinu, limité, occupe une place dans l’espace ; et provisoire, car je sais que rien ne dure : je le sais par expérience, ainsi que par mes connaissances acquises. Les astres les plus considérables naissent et meu­rent, apparaissent et disparaissent. En vérité, les physiciens m’apprennent que l’Univers manifesté a eu un commence­ment, il n’y a que deux milliards d’années, et je puis logiquement admettre qu’il aura une fin… Je me suis déjà dit que cet état de non-manifestation serait encore du « il y a ». Je me dis tout cela, sachant fort bien que je ne puis le comprendre. Je ne m’en servirai, par conséquent, qu’à la façon dont les mathématiciens se servent de certains signes, comme ?, cet « infini », indispensable dans certains calculs, mais que la résolution de l’équation doit éliminer. Je me dis donc, de la façon la plus banale, que l’indestructible « il y a » n’est fait que d’objets destructibles. Ces objets sont, tous, dans un état d’équilibre provisoire. Mais ces équilibres ont des vertus fort différentes, qui vont de l’équilibre rigide et inanimé de mon objet en fer et de mon galet, jusqu’à l’état éminemment vulnérable d’un enfant nouveau-né. En partant de ces constatations tout à fait évidentes et simples, si je puis comprendre le comportement de ces équilibres provisoires en fonction du « il y a », peut-être pourrai-je me faire une idée adéquate de ce qu’est un être humain, cet « objet », cette « chose », dont l’état provisoire d’équilibre est si différent de celui d’un morceau de fer.

Je reprends mon objet en fer et mon galet, et je me demande si cette forme très dure d’équilibre ne peut pas m’apprendre déjà quelque chose. Le fer est dévoré par la rouille. Tout dur qu’il soit, il est le jouet des circonstances, le lieu, sans défense, de toutes les combinaisons chimiques que le hasard provoquera en lui. Il m’est commode ici, de procéder à une abstraction. J’abstrais de cet objet en fer, de son état d’équilibre, la notion que cet objet résiste, à sa façon, aux changements extérieurs, ainsi qu’à la décom­position intérieure, qui feraient que cet objet ne serait plus cet objet. J’appellerai cette résistance, le pour-soi de cet objet en fer. Je suppose que ce pour-soi est complètement dénué de conscience. Du moins, c’est ainsi que je l’imagine. Je n’imagine pas qu’il existe une énergie consciente, inhé­rente à ce morceau de fer ou à ce galet, qui s’efforce de maintenir ces objets dans leur intégrité. J’imagine, au con­traire, qu’il y a d’autant-moins de conscience en un objet que celui-ci est plus homogène dans sa constitution. En particulier, à l’examen, mon galet révèle, lorsque je le casse, un grain très fin et identique en toutes ses parties. Une pierre moins dure aurait été davantage malmenée de l’exté­rieur, une pierre moins homogène se serait désintégrée par l’existence, en elle, de deux ou plusieurs équilibres diffé­rents dans leurs pour-soi. Ce dernier cas est celui de mon objet en fer. En effet, je le constate hétérogène : il se com­pose de fer et de rouille. Le pour-soi fer et le pour-soi rouille, ou fer oxydé, sont chimiquement en opposition, d’où la désintégration. J’en conclus que plus le pour-soi d’un objet est homogène, simple, uniforme, élémentaire, mieux cet objet est pour-soi, non désintégré. Ce pour-soi idéal est donc nécessairement inerte. Or, à cause de son inertie même, il est sans défense. Cette contradiction fondamentale des équilibres provisoires du mouvement est la première grande loi qui se dégage de leur simple observation. L’on voit com­bien est brouillé le jugement des philosophes, avec l’inven­tion d’un en-soi, c’est-à-dire d’une « identité » primitive des contradictions non encore évoluées, qui sont cachées dans une chose. Là où l’on ne sait pas voir la contradiction, l’on imagine, dans les objets une phase involuée, primitive, où, au lieu de la contradiction, se trouve une « identité ».

Cette « identité » métaphysique, par suite d’une sorte de miracle, se transforme brusquement en un pour-soi, dont la nature est aussi différente de celle de l’en-soi que le nombre est différent de l’infini. Des sauts brusques, des mutations existent en effet dans la nature : voyez cet œuf que couve la poule, et constatez, à quelque temps de là, qu’il est brisé, qu’il n’y a plus d’œuf, mais un poussin et des fragments de coquille ; mais n’en concluez pas qu’à la for­mation de l’œuf, tout au début, il y avait identité entre le germe du poussin et la coquille. En vérité, l’en-soi n’existe pas. Il n’existe dans aucun objet, dans aucun phénomène, dans aucun concept.

Il n’existe pas, parce que ce qui existe se définit néces­sairement dans ses relations avec le il y a, dans un système de coordonnées. Et il n’existe pas plus de conscience-en-soi que d’objet-en-soi. Car, même si, à la remorque des méta­physiciens, nous nous proposions de spéculer sur une con­science cosmique, immanente, absolue, divine, nous serions obligés de dire qu’une telle conscience n’existe pas, du fait que, irréfutablement, existe un il y a. Une « conscience divine » (ces mots sont allégoriques) devrait forcément se situer dans ses rapports avec le il y a ; et se situer dans sa relation avec ma constatation « il y a ».

Du simple sait de ma constatation « il y a », s’il existe une « conscience divine », elle est nécessairement une con­science pour-soi, et non une conscience en-soi.

Ces considérations ont comme conséquence l’élimina­tion du problème de la Connaissance, en faveur de la simple constatation de ce qu’il y a, dans le il y a. La recherche de la Connaissance pose toujours un point fixe dans l’esprit, dénommé : en-soi, transcendance, Absolu, Atman, âme immortelle, ou autrement ; qui n’a de parfait que sa qualité d’être parfaitement inconcevable ; et c’est du fait que cette Connaissance totale se pose, que l’ignorance existe. En vérité, la pensée, en créant un point fixe illusoire, au sein de l’énorme il y a, sans cesse en mouvement, aux lendemains imprévisibles, pétrie des morts de tout ce qu’il y a, ne fait qu’obéir à son caractère essentiel d’équilibre provisoire, émi­nemment simple et statique. Ce caractère est celui des corps simples. Les lois qui régissent ces corps régissent aussi la pensée. La pensée n’existe pas à l’état pur. Il n’y a de pensée que de quelque chose : objet, ou pour-soi du pen­seur. La pensée est aussi incapable de mouvement intérieur qu’un morceau de fer, qu’un galet. Une pensée est incapable de se modifier : tout changement de pensée est une autre pensée. La pensée est incapable d’adhérer au mouvement du il y a. Toute personne dont la structure psychique doit sa stabilité à une pensée ou à un système de pensées est débrayée, en état d’auto-destruction.

À LA RECHERCHE D’UNE ALLÉGORIE

Depuis l’équilibre statique et sans défense d’un mor­ceau de fer ou d’une pierre, jusqu’à l’équilibre statique (et débrayé, derrière ses systèmes de défense) de l’idée fixe « je suis », la nature nous offre toutes les gradations possi­bles du pour-soi. Le pour-soi est toujours résistance : résis­tance au changement. Le pour-soi est donc masse. La masse est la contradiction fondamentale de notre Univers, dans sa constitution. Dans un des premiers chapitres de cet ouvrage, elle a été définie, conformément à la physique contempo­raine, résistance à un changement de vitesse. Or, la plus grande résistance possible à un changement de vitesse n’est autre que la plus grande vitesse possible. Cette vitesse est celle de la lumière : seule la lumière peut résister à un changement de vitesse. Une vitesse inférieure peut être accélérée ou diminuée, celle de la lumière est une constante. Un objet qui serait emporté à une vitesse tendant vers celle de la lumière, tendrait à disparaître en tant qu’objet, son volume devenant de plus en plus petit. Rejoignant la lumière, son pour-soi cesserait donc d’exister en tant que tel. La plus grande masse possible ne serait plus que de l’énergie.

Parvenu à ce point de mes méditations, je vois bien que j’ai déjà créé dans mon esprit toute une allégorie. Le sachant, je n’ai point à m’en défendre ni à me l’interdire. J’éprouve au contraire le besoin de la poursuivre, afin de me représenter de mon mieux le thème de son action : j’ai le sentiment qu’il me sera plus facile, ainsi, de le retrouver en moi-même. Je suis certain d’en retrouver en moi-même les éléments dans leurs relations réciproques, qu’il m’appar­tiendra de définir : il y a le pour-soi de mon corps, le pour-moi psychologique, et cette résistance double et absolument contradictoire, qui me semble encore quelque peu mysté­rieuse, sont là, je le sais ; et je sais que chaque être humain est le lieu de leur action réciproque, transformée, sans qu’il sache comment et pourquoi, en un horrible conflit.

Nous savons, grâce au Dr Einstein, que l’Univers n’est pas un problème mais une équation mathématique, une équation qui pose et contient tout le il y a, y compris nous-mêmes (accompagnés de ce qu’il nous plaisait d’appeler transcendance mais qui n’est que la résolution de l’équation, forcément contenue dans l’équation, car si l’équation n’avait pas de solution elle serait irréelle, mais si elle était résolue elle n’existerait plus). Il y a, dans l’acceptation de ce fait, perception de la contradiction entre l’équation et sa résolution. Cette perception, projetée dans sa propre conscience, est sa propre résolution. L’acceptation du il y a, en tant qu’équation, est l’acceptation de sa résolution, en tant qu’elle est contenue dans l’équation (sans quoi celle-ci serait irréelle) et en tant qu’elle la défait, puisqu’elle la résout.

Cette perception, éminemment logique est éminemment irrationnelle, puisqu’elle pose notre conscience comme une variable mathématique. Une variable échappe à la loi d’iden­tité, puisque A y demeure A, tout en n’étant pas égal à lui-même, et à la loi de causalité, car le processus d’une équation en voie de résolution n’a ni cause ni effet. Si l’équation n’était pas résolue, il n’y aurait rien, rien n’existerait : le il y a est sa solution. Si l’équation était résolue, il n’y aurait plus rien : l’équation, qui est le il y a, serait dis­soute. Je suis contraint d’accepter ces deux raisons contra­dictoires, et ce n’est que leur ensemble qui puisse, à la fois, me faire accepter le il y a et le mouvement du il y a, dans l’action réciproque des état fugitifs d’équilibre de tout ce qu’il y a.

Je sais bien que la solution assume l’aspect d’un phéno­mène que l’on appelle vie. Mais ce mot est, en dépit de ses fausses apparences, un des plus vagues qui soit, et certai­nement un des plus mystérieux. Il a été employé de toutes les manières. Jésus (et d’autres) ont dit « je suis la Vie » ; des religions proclament que « la Vie est Une » ; qu’il existe « une Vie éternelle » ; par ailleurs, des hommes de science nous parlent de « la vie des métaux » ; etc…, etc… le mot vie a été employé pour désigner tout et rien, l’Univers et moi-même ; ses frontières sont partout et nulle part ; en somme, sauf pour des questions d’ordre pratique, ce mot me semble inutile.

Mais je vois, sans difficulté, que l’araignée à l’affût au coin de sa toile ou l’homme d’affaires à l’affût derrière ses téléphones, prêts elle et lui, à foncer sur leur proie, se comportent tout autrement que mon objet en fer de tout à l’heure, ou mon galet. Dire que ces comportements impliquent un élément appelé « conscience » – ou instinct de l’espèce chez l’araignée, ou sens égocentrique de jouissance et de possession chez l’homme d’affaires – n’explique rien. L’intervention du mot « conscience » n’est pas une élucidation du phénomène. En fait, le mot « conscience » est encore plus vague et plus mal défini que le mot « vie ». Et mon allégorie n’a aucunement besoin de spéculations sur le degré d’inconscience ou de lucidité d’une réaction. Que mon morceau de fer se fasse détruire par la rouille, il m’importe peu de penser qu’il n’en sait rien. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment son équilibre est rompu par l’intervention d’un autre équilibre (celui de la rouille) et dévoré par lui. De même, il m’importe peu de me demander si l’homme d’affaires est conscient de ce qu’il fait, lorsqu’il réalise dans sa matinée un gros bénéfice ; et de me dire que s’il était con­scient de la signification réelle et de la portée de son acte, il ne le commettrait pas. Mais il m’intéresse de rechercher comment et pourquoi le pour-soi se trouve, chez lui, amené à agir contre la vie de l’espèce, alors que l’araignée se conforme à un instinct de conservation de l’espèce.

Ces réflexions me portent à ne considérer la conscience que comme un phénomène de relations. De même qu’il n’y a de pensée que de quelque chose, il n’y a de conscience que de quelque chose. Il ne peut pas exister de conscience-en-­soi : 1° parce que, à cause même du il y a, toute conscience doit se poser par rapport à lui ; 2° si la conscience ne se pose pas par rapport à quelque chose, elle ne se perçoit pas. La conscience, telle qu’elle existe – ou n’existe pas – dans l’état de sommeil profond échappe même à la définition de Sartre : la conscience est un être pour lequel il est dans son être conscience du néant de son être. La conscience peut être néant tout court, absence totale d’elle-même, et pour­tant donner une preuve a posteriori de son bon fonctionne­ment. Ainsi il arrive que, dormant profondément, l’on se réveille en sursaut, à l’heure exacte que l’on avait fixée pour se lever ; aussitôt, l’on consulte sa montre, et l’on constate l’heure avec étonnement. La conscience complète­ment néantisée (à elle-même, donc en tant que conscience, donc néantisée vraiment) a ainsi démontré à la conscience consciente qu’il peut lui arriver d’être plus lucide qu’elle.

Dans des cas d’hypnose, des sujets peuvent se comporter de façon apparemment normale mais ne se souviennent de rien au réveil. Des cas de double ou triple personnalités ont été étudiés depuis fort longtemps. Les cas d’amnésie à la suite de chocs sont bien connus. Par ailleurs, la psychologie expé­rimentale nous a révélé, chez les animaux, une organisation de la conscience, plus profonde et plus souple à la fois, qu’on ne le pensait, aussi bien chez des individus que dans les espèces. L’observation scientifique de la vie des insectes est de date récente. La société des pingouins semble comporter des éléments psychologiques que l’on n’attribuait jusqu’ici qu’à l’homme. Les prodigieuses migrations des anguilles et des saumons n’ont pas encore trouvé d’explications. Les hypothèses les plus prudentes sur ce que l’on appelle l’instinct, se heurtent à des forces inconnues qui semblent appartenir, non aux espèces, à la planète. L’être humain, qui paraît si éloigné, par son évolution physiologique du stade purement animal, y tombe si le milieu l’y pousse ; le cas étudié aux Indes, de deux fillettes, volées et élevées par une louve, qui se comportaient à la façon des loups, flairaient à des kilomètres les charognes dont elles se nourrissaient, couraient très rapidement à quatre pattes, hurlaient la nuit à heures fixes, et dont les visages immobiles ignoraient le sourire, etc…, etc… a montré que l’influence du milieu peut mettre en échec les caractères héréditaires les plus solide­ment établis. Quant au monde des microbes, c’est un des plus déroutants par son extrême capacité de se défendre, de s’adapter, de se transformer, de se retourner, de survivre, contre tout ce que la science peut inventer pour le com­battre.

Peut-on, du haut en bas de l’échelle du il y a, parler de « conscience » sans inventer un mot pour chaque échelon, ou plutôt une série de mots pour chaque état de chaque échelon ? Et, dès lors, à quoi bon ? À quoi bon créer du « surconscient », du « sous-conscient », du « subconscient » de la conscience consciente et de l’inconscient individuel ou collectif ? Que quelques-uns de ces mots aient une utilité pratique, de classement, c’est possible, encore que l’on puisse se demander si toutes ces couches stratifiées de conscience existent ailleurs que dans les théories des psycha­nalystes et si les explications qui en résultent n’ont pas pour effet de lancer la connaissance de l’homme sur de fausses pistes. Un des symptômes de ce danger est la conception métaphysique à laquelle aboutissent les différentes écoles de psychanalyse. Le sur-moi rejoint le moi cosmique, Atman, l’âme éternelle et toute la gamme des mots sans contenu. Si les psychanalystes ont recours à lui, c’est que la décompo­sition du moi en pièces détachées et sa recomposition sur des bases explicatives, loin de révéler son processus contra­dictoire, le camoufle et le fige dans une représentation. Le sur-moi est un pour-moi déguisé en élément absolu, indé­composable et, par définition échappe à tout examen, puis­que quel que soit l’observateur, il s’installe au-dessus de lui, en tant qu’observateur de l’observateur. Et si celui-ci fait mine de gravir encore un échelon, le sur-moi le gagne de vitesse et lui fait signe d’encore plus haut. D’altitude en altitude, on en arrive à une conscience cosmique.

Il fut un temps où des éléments de géométrie, comme les propriétés des triangles, faisaient partie de la Science Sacrée et n’étaient enseignées qu’à des initiés, dans les sanctuaires des Temples. On s’imaginait que connaître les lois qui régissent les triangles semblables, c’était recevoir la révélation d’une partie du Grand Mystère. Sans doute était-ce vrai en un sens, mais le Grand Mystère n’a pas tardé à se reconstituer tout entier un peu plus loin, juste au-delà des théorèmes sur les triangles. La même illusion a rempli d’émoi les contemporains de Galilée, puis ceux des hommes de science qui découvraient le monde physico-chimique, la biologie, la physiologie, et enfin la psychologie. Mais chaque fois le mystère rebondissait et l’on se retrouvait l’esprit alourdi de représentations, de connaissances, de techniques, d’inventions dans un monde échappant d’autant plus à la connaissance que l’on y déversait plus de connaissances. Nos esprits sont remplis de tout ce qu’ils ont intégré. Et main­tenant, en surplus, en surcharge, voici encore toutes les mythologies, de toutes les époques, qui se bousculent pour occuper une place dans nos psychés. Si ce n’est Diane elle-même c’est son complexe, si ce n’est Mithra, c’est son symbole. Tout y est, la croix, le triangle, l’étoile, le rond, le carré, le pointu. Il paraît que spontanément chacun de nous fabrique tous les symboles du monde. C’est sans doute vrai, je n’en veux point douter. Il ne nous manque plus, à la remorque de nos philosophes, que de créer une psychanalyse phénoménologique, à moins que nous ne préférions une psy­chanalyse ontologique, ou une métaphysique phénoménolo­gique, ou une métaphysique ontologico-phénoménologique ; pour arracher à Isis son dernier voile. Or comme ce voile est épais de toute l’épaisseur de nos découvertes, il ne nous restera, plutôt, qu’à les rejeter.

Et j’en reviens à l’allégorie que je veux me raconter. Il me sera difficile de trouver, à cet effet, des mots échap­pant à ma propre critique, des mots ayant un contenu réel, et qui ne relèveront d’aucun système. D’une façon prudente, et fort hésitante, mon choix s’arrêtera sur les mots masse et rayonnement. J’essayerai de les suivre et de voir s’ils sont capables de me dire ce que j’ai à me dire. Ce sera une allé­gorie, dis-je, une histoire, peut-être une épopée, et certai­nement un drame, le drame de la conscience humaine pri­sonnière du il y a.

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