Robert Gouiran : Réflexions sur le voyage hors du corps


20 Nov 2010

(Revue Question De. No 18. Mai-Juin 1977)

Robert Gouiran est ingénieur physicien dans un laboratoire européen de physique nucléaire. Il a d’abord publié en 1967 un ouvrage sur la physique des particules « Particules et accélérateurs », Ed. Hachette, traduit en sept langues. Mais parallèlement à sa démarche scientifique et en quelque sorte en s’appuyant sur elle, il poursuit depuis de longues années une quête personnelle à la découverte des « réalités parallèles ».

Dans ce court article, il se pose au sujet des expériences de dédoublement plusieurs questions : le dédoublement est-il une hallucination onirique ou une véritable initiation première ? Le voyage « dans la Claire Lumière » (selon l’expression de ceux qui racontent comment leur double corporel a voyagé dans un autre espace) mène-t-il au pays des morts ? Les expériences contemporaines de voyages hors du corps rejoignent-elles les récits de l’Antiquité ?

Pour Robert Gouiran, toute recherche ésotérique ou occulte doit être fondée sur la réalité d’une expérience personnelle qui, seule, peut donner une connaissance véritable. C’est pourquoi il ne lance ici que quelques idées que d’autres, après lui, approfondiront à leur tour.

Au cours d’une méditation profonde, dans le ravissement extatique qui est l’aboutissement d’une rigoureuse discipline spirituelle menée dans la joie, un brusque basculement se produit. La conscience saute en un instant dans un autre mode d’être : le dédoublement conscient.

Le corps reste allongé, comme en catalepsie, abandonné de toute sensation tactile consciente. Alors, nous pouvons nous lever, comme projetés dans une autre dimension du monde, et, quittant notre corps, nous contemplons, dans une joie sang égale, le domaine des réalités parallèles. Là, tout est exactement semblable au monde du réel, les sensations y sont parfaitement les mêmes, sans aucune différence. Nous ne cessons pas de nous extasier en touchant, palpant, sentant les objets, en regardant le paysage lumineux, en parlant avec les passants. Car nous voulons profiter au maximum du temps de l’expérience puisque, en même temps, nous gardons la pleine conscience que le corps physique est resté inerte au fond d’une chambre obscure et calme, et qu’il sera rejoint dans une heure et demie, temps constant de l’expérience hors du corps. Et cela sans aucune drogue.

Y a-t-il une chimie secrète du cerveau ?

L’instantanéité du basculement de la conscience, la finesse des perceptions dans l’autre monde, le parallélisme avec certains états procurés par des drogues psychédéliques, tout cela pourrait faire penser que le corps du méditant a sécrété une mystérieuse substance capable de bloquer ou de transmuer certains circuits du cerveau. D’autant plus que des travaux récents sur le sommeil normal ont pu mettre en évidence la sécrétion progressive, en état de veille, d’un corps chimique dont l’accumulation provoque la chute dans le sommeil et le rêve.

Le retour dans la caverne

Le mythe de la caverne est exposé dans la République de Platon. Les hommes y sont supposés vivre enchaînés dans une caverne et voir se mouvoir des ombres. Certains se libèrent et sortent. Ils sont éblouis par l’éclatante lumière du soleil et comprennent que les objets de la caverne n’étaient que des ombres projetées par l’astre de feu. Trop éblouis, ils sont encore aveugles quand ils retournent dans leur caverne avec leurs semblables.

Lorsque le méditant, à son réveil, retourne dans le monde réel des vivants, il sait alors ce que peut être l’« illusion », la maya des Orientaux. Il a acquis cette connaissance qui lui permet de comprendre jusqu’à quel point la perception du monde qu’on dit réel n’est qu’une construction hallucinatoire, pas plus importante que les autres. Car c’est là une des clés des enseignements ésotériques. La vision rationnelle que nous croyons avoir du monde n’est que partielle et représente notre interprétation à un certain niveau de conscience. Mais la réalité des mondes derrière les choses est infinie, se découvrant par le dévoilement successif des réalités parallèles.

Lorsque le double nous projette dans l’autre monde, nous croyons un instant voir notre chambre, notre maison telles qu’elles sont réellement. Des signes discrets nous montrent qu’il ne s’agit pas de la même réalité, mais d’un envers des choses, d’une reconstitution hallucinatoire pseudo-réelle, bien que s’appuyant sur le réel : de légères déformations de perspective, des meubles discrètement déplacés, des gestes difficiles à faire parfois.

La Claire Lumière

Dans ce monde du double, l’espace est toujours nimbé d’une éclatante luminosité, comme si l’air était de lui-même lumineux par des milliards de gouttelettes vibrantes de lumière. C’est pourquoi nous l’appelons le monde de la Claire Lumière.

Un matin, je me suis levé de mon lit et, sortant à travers la fenêtre, je vis le soleil brillant du matin. Je pouvais le regarder en face, droit dans les yeux, sans souffrir ni ciller aucunement. De retour dans mon lit, je m’éveillai une seconde fois et la chambre était sombre ; seul un léger rayon de soleil filtrant par une fente des volets fermés dansait déjà.

Témoignages

En plus des expériences se produisant dans le cadre d’une recherche spirituelle, nous trouvons des témoignages de dédoublement spontané soit dans la somnolence ou la période proche du réveil, soit lors d’un accident ou d’un choc émotionnel, soit pendant un état de mort apparente avant une réanimation éventuelle.

Le récit suivant illustre un de ces cas [1]. Un homme, un soir d’hiver, était assis sur une carriole chargée de bois. Sans avertissement, un chasseur de lapins tira un coup de feu. Les chevaux bondirent et le conducteur tomba la tête la première. Il eut aussitôt la sensation d’être debout et de voir un autre lui-même étendu immobile à côté de la route, la tête dans la neige. Il vit la neige tomber, la vapeur qui s’élevait des chevaux et le chasseur qui courait vers lui. Tout cela était vrai, et sa grande stupéfaction fut de se voir en deux exemplaires, car, en se voyant, il se crut un instant dédoublé physiquement ! Quand le chasseur s’approcha, sa « vue » s’obscurcit, puis il eut conscience d’être allongé sur le sol, avec, à côté, le chasseur qui essayait de le ranimer. Il alla même jusqu’à chercher des traces dans la neige à l’endroit où il s’était tenu, en double. Voici un autre récit que je tiens de première main, car il me fut raconté personnellement par une jeune femme douée de grands pouvoirs psychiques et vivant très discrètement, sans publicité aucune, dans une ville du sud de l’Inde. Au cours d’un déménagement, une petite table précieuse disparut. Dans la nuit suivante, cette personne se dédoubla et alla, sans l’avoir désiré d’ailleurs, visiter la case d’un des ouvriers tamouls ayant aidé au déménagement. Là, elle « vit » le guéridon caché derrière une tenture. Le lendemain, éveillée, elle se rendit directement à cette maison, qu’elle ne connaissait pas auparavant et dont elle ne connaissait pas l’adresse. Quelle ne fut pas la stupéfaction de cet ouvrier lorsqu’il la vit arriver, aller droit vers la tenture et découvrir l’objet volé !

Le Voyage au Pays des Morts

Dans les grandes traditions occultes, celui qui réalise de son vivant le Voyage au Pays des Morts est ainsi prêt à affronter les hallucinations et les pièges qui attendent le défunt pendant la période de latence en mort apparente qui suit le décès, et qui est de trois jours et demi, suivi de quarante jours de voyage [2].

Dans la tradition égyptienne antique, le roi se préparait de son vivant en réalisant ces expériences dans un lieu retiré, où son corps serait exposé. Si ce lieu était particulièrement étudié dans ses formes et ses puissances occultes, s’il permettait, par ses pouvoirs momifiants, d’arrêter momentanément la putréfaction des chairs pendant cette période sacrée où personne ne devait toucher le corps ainsi exposé, alors toutes les conditions étaient réunies pour que le double du pharaon, son « ka », puisse se libérer sans contrainte, franchir les pièges du pays des mondes inférieurs et enfin réussir le passage menant à la Voie de la Libération, qui est la Voie de la Lumière.

C’est ce que permettait de réaliser la chambre royale de la Grande Pyramide de Chéops, sur le plateau de Guizèh [3].

Le principe religieux était que celui qui connaissait ces voies pouvait enfin échapper au cycle infernal des morts et des renaissances et atteindre la Libération dans la Lumière.

L’initiation première La véritable initiation a pour but de donner à l’adepte les techniques pour ce voyage au pays des réalités parallèles [4], de lui permettre d’acquérir ainsi la vraie connaissance, pour qu’il soit préparé au voyage au Pays des Morts par une expérience réelle et vécue. Alors il pénétrera dans la Voie de la Libération, but suprême de toute sa recherche spirituelle.

Il n’y a qu’une initiation, c’est celle qui prépare à la mort, et le véritable initié est celui qui sait enfin que la vie n’a qu’une fonction : préparer à la mort afin de sortir par le Chemin de Lumière, suivant l’expression même des anciens Égyptiens.

Il sait alors que le moment juste est arrivé, et c’est pourquoi les astrologues classiques ont tant de mal à voir l’arrivée de la mort sur un horoscope : ils cherchent les figures maléfiques, les porteurs de mort, la présence de Saturne ou de Mars, alors que, chez un sujet évolué spirituellement, la mort est annoncée par des figures astrologiques bénéfiques, porteuses de joie.

Connaître tous les états possibles de conscience, même les plus mystérieux, parcourir les voies parallèles, c’est en dernier ressort, pour le sage, cheminer avec justice dans les voies du « connaître Dieu ». Toute autre motivation est dangereuse.

Les expériences modernes vont-elles enfin nous permettre de comprendre les sagesses antiques ? Le voyage dans le monde des réalités parallèles, le dédoublement du Principe-Conscient vont-ils nous permettre de mieux entrer dans la Voie Juste ?

Genève, le 1e novembre 1976,

Jour des saints et des morts

Robert Gouiran


[1] Cité par S. Muldoon et H. Carrington : les Phénomènes d’extériorisation consciente du corps astral (Paris, Dervy-Livres).

[2] Cette période de trois et demi se retrouve dans toutes les traditions, même bibliques (Jonas, Lazare, etc.), comme valant « un temps, deux temps et la moitié d’un temps ».

[3] Voir Roert Gouiran : la Porte des Dieux, l’architecture ésotérique et les structures de l’invisible (Paris, Dervy-Livres). Aux mêmes éditions, mais sous le nom de Georges de Villefranche, voir du même auteur : l’Astrologie ésotérique retrouvée.

[4] Nous retrouvons cette idée du voyage parallèle déjà chez les premiers ermites taoïstes de la Chine, Lao-Tseu, Tchouang-Tseu ou Lie-Tseu, sous le nom de la randonnée spirituelle : « chevaucher le vent ».

Le Bardo Thödol décrit également une tradition très proche de celle du Livre des Morts égyptien.