Dr. Dimitri Viza : Réflexions sur les paradigmes en biologie


25 Feb 2012

Réflexions et constatations du Dr. Viza qui restent toujours d’actualité

(Revue CoÉvolution. No 14. Automne 1983)

Naissance, vie et mort des théories biologiques

Les idées en biologie, comme toutes les théories scientifiques, ont une vie propre, qui influence les applications que la médecine en tire et la connaissance que le grand public peut avoir de ces dernières. Dès qu’une théorie commence à s’imposer auprès de la communauté des chercheurs, elle se trouve plongée dans un cercle vicieux qui nuit à la longue aux progrès ultérieurs. Une bonne part de l’activité scientifique est en effet consacrée alors à la défense des idées établies au détriment des phénomènes qui ne les confortent pas. Dans le domaine biologique et médical, l’enjeu est encore plus grand que dans les sciences physiques et le poids des institutions est d’autant plus fort pour maintenir les théories en place au mépris des idées nouvelles.

A partir notamment des exemples du cancer et du SIDA, le Dr. Dimitri Viza, qui dirige le laboratoire d’immunobiologie à la Faculté de Médecine Broussais-Hôtel Dieu à Paris (en 1983), montre comment cette imbrication des théories, des mythes et des certitudes ne fait guère progresser la compréhension des maladies. Il suggère à la place une démarche coévolutive qui tiendrait compte de toutes les théories en présence, même si elles s’opposent.

— G.B. —

« Dès notre naissance, les gens nous racontent que le monde est comme ceci et comme cela, et il est évident que nous n’avons pas d’autre choix que de voir le monde comme les gens nous ont dit qu’il était ».

C. Castenada

Voyage à Ixtlan

Il commence à devenir clair aujourd’hui que les paradigmes [1] en science ne décrivent plus le monde comme il est mais plutôt comme il devrait être, conforme… au paradigme admis. Il se produit de la sorte une tautologie [2], un cercle qu’on ne peut rompre que par une crise brutale qui conduit à un changement de paradigme, ce que Kuhn appelle une révolution.

« Un paradigme est ce que les membres d’un groupe scientifique possèdent en commun, et réciproquement, un groupe scientifique se compose d’hommes qui se réfèrent au même paradigme ».

T. Kuhn, La révolution des structures scientifiques,

Flammarion, Paris, 1972.

Les résultats technologiques que le paradigme est capable de produire sont un de ses piliers. Le paradigme qui n’a pas de réponses aux questions théoriques, qui a cessé de produire des résultats concrets, est voué à la disparition, disparition précédée par une révolution pour désigner son successeur.

Les théories scientifiques sont un produit humain et nous essayons de les imposer à la nature.

Karl Popper : Unended Quest Fontana/Collins 1977.

Si les théories scientifiques sont imposées à la nature, d’après le mot du philosophe Popper, et si nous y tenons tant, il y a bien des raisons à cela : elles sont, dans notre voyage à travers le monde, des points de repère sans lesquels nous serions complètement perdus. Mais de simple outil conceptuel au départ, le paradigme se sacralise progressivement. Il devient rituel, surtout lorsque des résultats technologiques confirment sa validité. Et l’on oublie dans la liesse du succès que n’importe quelle théorie est capable de produire des résultats tangibles pendant un temps.

Or, la production de résultats technologiques n’est pas incompatible avec un paradigme faux et tout paradigme est faux ou dépassé. C’est une des raisons pour lesquelles des théories fausses peuvent survivre longtemps, malgré l’existence d’autres produisant des résultats supérieurs. Le monde s’adapte au paradigme, et pour un court instant, il le confirme, quitte à la renier par la suite et il le renie toujours.

Illusions d’optique, illusions mentales. Notre optique intellectuelle n’est-elle pas souvent une illusion et ce que nous prenons pour la vérité aujourd’hui ne risque-t-il pas de devenir faux demain, vu sous un autre angle ?

(1) selon la direction de notre regard le ressort paraît vu de dessus ou dessous.

(2) il s’agit d’une ligne continue et non pas d’une série de rectangles

(3) généralement on interprète ce dessin comme un escalier vu de dessus, le mur le plus proche du regard étant le mur blanc ; mais on peut aussi le considérer comme un escalier vu de dessous, le mur le plus proche de l’œil étant alors le mur noir (ce que l’on voit généralement mieux en faisant pivoter le dessin d’un demi-tour).

(4) les diagonales sont en fait parallèles alors qu’elles semblent inclinées différemment.

Il faut se rappeler comment un paradigme se crée et vit dans la société actuelle, incarné par des hommes. Sa maturation, c’est-à-dire son épuisement, suit un chemin similaire à la « maturation » du scientifique et peut rappeler certains aspects de la différenciation cellulaire pendant le développement de l’embryon. Ainsi, au cours des divisions cellulaires successives s’opère une restriction, une diminution progressive de l’éventail des possibilités. Aux « mitoses créatrices » (mitose : division cellulaire) capables de donner naissance à quelque chose de nouveau, succèdent les « mitoses monotones » reproduisant des copies conformes des cellules qui ne se divisent que pour résister à l’usure du temps. L’instabilité, créée par une division, doit toujours précéder toute différenciation cellulaire : il en va de même pour la différenciation du paradigme.

Quant à l’évolution du scientifique qui sert le paradigme, elle peut être comparée à la maturation psychologique de l’enfant, selon la thèse qui suppose qu’une grande part du développement s’effectue par la perte de capacités présentes à la naissance plutôt que par l’acquisition de capacités nouvelles [3]. A l’instar des enfants qui perdent certaines habiletés à mesure qu’ils croissent en âge, les scientifiques perdent leur capacité d’imaginer des paradigmes neufs au fur et à mesure qu’ils s’enfoncent dans le paradigme actuel.

Mais, s’il nous est tellement difficile de procéder au renouvellement des paradigmes en science, c’est que nous ne pouvons pas changer si facilement la vision du monde que nous avons appris à tenir pour certaine depuis l’école primaire. Tout le système éducatif de notre société est fondé sur l’enseignement de vérités sans conteste, ce qui rend impossible l’acquisition d’une appréciation claire de l’ignorance du moment qui, seule, pourrait mettre les paradigmes en doute. Notre éducation est un enseignement positif où l’ignorance est honteusement escamotée, une présentation de faits certains et non pas de questions sans réponses. Il est destiné à produire des techniciens de haut niveau et non pas des penseurs.

(5) le cercle paraît distordu.

(6) selon la perspective le cube plein est celui de droite ou  de gauche et les deux interprétations sont tout aussi vraies l’une que l’autre.

Il faut prendre conscience que rien ne saurait changer radicalement dans ce système qui ronronne, aussi longtemps qu’une Encyclopédie de l’Ignorance [4] ne verra le jour et ne trouvera sa place dans toutes les bibliothèques universitaires, aussi longtemps qu’une partie de l’enseignement de n’importe quelle discipline ne sera consacrée à montrer justement les points fondamentaux de notre ignorance du moment.

La défense du paradigme

« La peur de l’inexplicable n’a pas seulement appauvri l’existence de l’individu, mais encore les rapports d’homme à homme, elle les a soustraits au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelque lieu sûr de la rive ».

A. M. Rilke,

Lettres à un jeune poète.

Plusieurs systèmes ont été mis en place pour la défense du paradigme en science dont le plus efficace est le conditionnement du chercheur. Cela passe par un apprentissage du respect de la hiérarchie et de la vérité en place.

Mais, ainsi que le remarque l’historien Toynbee [5], dans n’importe quelle société, à n’importe quel moment de son histoire, les masses sont inertes et stériles et la communauté scientifique n’y échappe pas. Or, un environnement stérile devient stérilisant pour la plupart de ceux qui subissent son influence.

Le système est apparemment sans issue, sa devise devient : se conformer ou périr. Les limites de la recherche sont ainsi définies par le consensus imposé par le paradigme.

Prenant conscience de ces limites, il devient clair pour le jeune scientifique qu’il est sans doute plus facile de gagner dans un casino que de réussir dans la recherche en défiant le système. Bien sûr, quelques-uns y arrivent presque toujours l’occasion du changement de paradigme mais pour quelques marginaux devenus célèbres, combien d’échecs et de carrières brisées, combien de découvertes enterrées pendant des décennies ! Comme pour la littérature, pour reprendre le mot de Pavel Kohout [6], chaque pression apportera de nouveaux fruits, mais il y a des personnalités délicates qui, sans qu’elles en soient responsables, ne sont pas à armes égales devant une telle situation et seront détruites dans la lutte.

Et que l’on ne vienne pas nous rétorquer, exemples à l’appui, que la science a fait énormément de progrès et que l’essor de la biologie a marqué cette fin de siècle. Le propos ici n’est pas de nier l’importance des progrès accomplis, mais plutôt de faire comprendre que si la science évoluait dans un autre contexte, s’il n’y avait pas une telle résistance pour le changement de paradigme, une telle intolérance pour ce qui n’entre pas dans son cadre, les progrès seraient plus rapides et surtout argument de poids pour les technocrates moins coûteux.

En supprimant les contrôles, on ne ferait pas seulement quelques économies comparables à celles réalisées par la suppression des contrôleurs du métro, mais on accélérerait la réalisation de découvertes importantes. Il est évident que de telles idées ne pourraient trouver leur place dans les structures existantes, car elles nécessitent des décisions d’un courage politique dont la plupart des gouvernements sont dépourvus.

De nouvelles structures, ayant à leur tête des hommes nouveaux, sont nécessaires, des structures capables de protéger l’individu-créateur considéré comme « une mutation, une déviation de la norme, l’émergence d’une nouvelle espèce humaine, l’espace d’un moment » (Charles Frankel, op. cit.). Elles devraient abriter le créateur d’aujourd’hui des masses qui, en cherchant à « revivre la passion de l’individu créateur d’hier, fabriquent un rituel, car elles ne peuvent exister qu’en se conformant à la norme et en transformant ainsi toujours ce qui est unique en une nouvelle convention » (Ibid.).

Les sociétés savantes, bâties en image miroir d’une société qui s’est toujours organisée de façon à entraver l’innovation, défendent la norme. Le système est intelligent et pervers, l’effet en son sein devient cause. La fermeture du « club » défendant l’ordre établi est quasiment parfaite.

L’effet Mathieu, décrit par Merton [7], est le résultat de cette fermeture de la société scientifique et il contribue à son maintien. Il naît de l’existence d’un système de récompenses qui produit toujours une distribution inégale de ce qui est utilisé comme monnaie d’échange par le système : argent, pouvoir, estime. Les conséquences ont été décrites dans l’Évangile selon Saint Mathieu : on enlèvera au pauvre le peu qu’il a pour le donner au riche, qui deviendra plus riche. Cela s’applique aussi bien aux communautés scientifiques qu’aux autres structures sociales. Ainsi les laboratoires ou les scientifiques, qui ont fait leurs preuves, auront plus facilement et davantage de moyens que les scientifiques ou les laboratoires qui n’ont pas encore fait les leurs !

On verra ainsi les prix scientifiques aller couronner de plus en plus les têtes augustes et connues du paradigme en place et l’on assistera à l’instauration d’une gérontocratie honorée et respectée pour ses travaux passés il est vrai qu’il a toujours été moins dangereux d’honorer les morts. Et les augustes vieillards de se déplacer sans honte pour aller chercher les chèques, exempts d’impôt, des prix que les âmes amies ont créés à leur intention, tout en déduisant le montant de leur déclaration de revenus.

Peu de scientifiques auraient aujourd’hui le courage et l’honnêteté d’Herbert Spencer qui, dans la lettre adressée à l’Académie des Sciences Morales et Politiques, déclinait l’honneur de son élection car… de tels honneurs seraient bien plus utiles aux hommes ayant un avenir prometteur en leur évitant de sombrer dans leurs combats contre des circonstances défavorables, au milieu d’une société encline à favoriser des hommes connus. Et de déplorer que l’aide et les honneurs viennent lorsqu’on n’en a plus besoin, lorsque les obstacles ont été surmontés.

Dans le maintien de l’ordre établi, les mass medias joueront un rôle important en encensant les lauréats du paradigme, en faisant écho à la presse spécialisée dans le rejet ou l’ignorance de ce qui dérange, et dans l’éloge de ce qui est conforme au consensus.

On aurait pu espérer que le public instruit des non-spécialistes et sa presse exprimeraient plus facilement les doutes qui résultent de l’échec de la vérité, que la presse scientifique est là pour défendre. Il n’en est rien. Les journalistes scientifiques deviennent rapidement les porte-paroles des mandarins en place, et ne servent en fait qu’à véhiculer leur pensée vers le grand public et à consolider les assises de la théorie du jour. C’est ainsi que la guérison de telle maladie est toujours annoncée pour demain, s’il n’est pas dit qu’elle est déjà virtuellement accomplie. Le mot d’ordre est de rassurer un public infantilisé.

Théories, mythes et certitudes L’exemple du SIDA

« Le critère d’après lequel un symbole résiste n’est pas la reproduction fidèle de son objet mais sa capacité de nous éclairer sur cet objet ».

A. Toynbee

A study of History

Le SIDA (Syndrome immunodéficitaire acquis), est une nouvelle maladie de cause inconnue, qui a fait son apparition il y a environ deux ans aux Etats-Unis. Il a été d’abord- catalogué comme le « syndrome des homosexuels » car les premières victimes étaient recrutées dans cette communauté. Une énigme pour la communauté scientifique, n’était qu’une curiosité pour la majorité aux mœurs « normales », apparemment épargnée, dont les membres à la moralité militante ont vu là le signe du ciel qui avait enfin décidé de foudroyer les pervers dépravés. Les choses se sont compliquées lorsque les victimes ont commencé à se recruter parmi les hétérosexuels, y compris parmi les enfants. La panique commença alors à dépasser la communauté homosexuelle, la justice divine semblait frapper tout aussi bien des innocents.

Les scientifiques, en pleine effervescence, essayent de formuler des hypothèses qui pourraient expliquer le nouveau fléau dans le cadre des connaissances actuelles. C’est dans ce contexte que le docteur Escoffier-Lambiotte, défenseur acharné depuis toujours du paradigme à la mode et de ses tenants, rend compte, sous le titre dithyrambique « enfin une hypothèse rassurante » (Le Monde du 10-7-83), d’une théorie complexe publiée dans une revue spécialisée, qui propose une explication du syndrome. Bien qu’elle soit loin de faire l’unanimité des scientifiques, cette théorie est présentée au public comme une certitude ! On se croit en droit d’affirmer que seuls certains individus courent le risque de présenter le SIDA et que les individus immunologiquement sains ne sont pas en danger. Curieusement, les catégories à risque sont composées surtout d’individus « malsains » : homosexuels, héroïnomanes, hémophiles, haïtiens malnutris et, qui plus est se prostituent. Le style de vie serait donc responsable de cette maladie et la solution coule de source : les haïtiens n’ont qu’à manger plus et qu’à cesser de se prostituer, les homosexuels n’ont qu’à faire l’amour comme tout le monde.

Consacrer 15 % du budget aux projets hérétiques

On peut imaginer plusieurs moyens pour sortir la recherche contre le cancer de l’impasse dans laquelle elle se trouve actuellement.

Une proposition serait de modifier la répartition des fonds attribués déjà à cette recherche sans les augmenter pour autant et cela au grand dam de ceux qui en réclament toujours plus pour étendre leur empire (Le Monde du 26-7-68). J’avais fait le pari en 1978 (Le Monde du 31-5-78) que si l’on consacrait 15 % du budget de la recherche aux projets qui sortent du cadre conventionnel défini par le sérieux de la sclérose, les résultats obtenus pourraient être supérieurs à ceux qui sont financés par les 85 % restants. Malheureusement pour l’instant l’enjeu semble toujours être de donner 120% à la recherche traditionnelle, malgré ses échecs, et cela pour éviter tout risque de gaspillage… On élimine peut-être ainsi quelques charlatans, mais, du même coup, des projets hardis, en avance sur leur temps et portant le germe de la solution, sont enterrés.

(Extrait de CoEvolution N° 6, Dr. Dimitri Viza : « Cancer : communication ou répression ? »)

Depuis que cette idée a été publiée pour la première fois, il y a cinq ans, plusieurs critiques et défis lui ont été lancés. Le problème le plus sérieux qui a été soulevé est la définition des critères de la distribution des crédits pour financer des projets de recherche en marge du paradigme.

Des solutions simples existent pourtant et ont été déjà proposées. Ainsi, une première sélection se ferait selon des critères classiques et concernerait les capacités des postulants qui seraient jugées d’après leurs titres ou leurs travaux. Un diplôme universitaire, par exemple, serait suffisant pour présenter un dossier. Quant à la sélection finale, destinée à donner les moyens de réalisation à certains projets et à éviter le saupoudrage, elle ne pourrait se faire que par tirage au sort, le but étant de se débarrasser de la bureaucratie et du népotisme qui ont dominé jusqu’à présent la plupart des commissions de juges.

Dans ce système, le gaspillage est inévitable et il doit être accepté d’avance ; des projets ridicules ont des chances d’être financés, mais des projets d’importance ont également des chances d’éviter l’élimination. C’est de cette dissipation voulue des crédits, que de nouveaux paradigmes émergeront, de nature à compenser, et bien au-delà, le gaspillage apparent par les résultats technologiques qu’ils engendreront.

La certitude prend du poids au cours de l’article et, dans un argument circulaire, le docteur Escoffier-Lambiotte de confirmer que cette thèse ne peut être qu’importante, ses auteurs étant particulièrement compétents ! ! Toujours l’effet Mathieu. Et cette journaliste de surenchérir : cette hypothèse « souffle en outre, et pour la première fois, au sein de centaines de communications et d’articles consacrés à la nouvelle « peste », un vent d’optimisme et de confiance, en suggérant précisément que le SIDA ne peut être comparé aux grandes épidémies de jadis, et qu’il ne peut être redouté que chez les groupes d’individus dits « à risque », faciles à « identifier » et… à éliminer peut-être ? Il n’y a pas si longtemps, de tels propos diffusés dans un public non averti, auraient abouti à l’élimination physique des porteurs de miasme aux mœurs douteuses.

Des hypothèses deviennent certitudes, se transforment en mythes et engendrent à leur tour davantage de certitudes. C’est un processus classique d’évolution des croyances humaines et l’histoire nous fournit de nombreux exemples en politique ou en religion. C’est le même processus qui intervient en science, avec l’appui des moyens d’information modernes.

Rassurer avant d’informer est la devise de la plupart des journalistes scientifiques aujourd’hui, comme des correspondants de guerre hier. Remettre en cause quoi que ce soit dérange et doit, autant que possible, être évité. Pourtant dissimuler la vérité a été toujours à l’origine de catastrophes. La responsabilité des journalistes dans l’impasse actuelle de la cancérologie s’avèrera peut-être aussi lourde que celle de correspondants qui pendant les guerres bernent le public avec les défaites imaginaires de l’ennemi.

L’échec de la cancérologie

La recherche contre le cancer s’est enfermée depuis plusieurs années dans un paradigme dont l’intolérance, envers tout ce qui n’entre pas dans son cadre, grandit à mesure que son échec devient patent.

La cellule cancéreuse a été considérée comme une cellule ayant subi une transformation en principe irréversible. Toutefois, il y avait des faits qui n’étaient pas explicables dans le cadre de ces théories, comme les guérisons ou rémissions spontanées observées chez l’homme, ou la différenciation de la cellule cancéreuse vers une cellule normale. Ces observations ont été allègrement écartées dans l’ivresse de la certitude d’un paradigme florissant.

Toute la recherche contre le cancer a été ainsi axée sur les moyens de destruction de la cellule tumorale et la conséquence fut le développement de toutes les thérapeutiques modernes, d’une agressivité redoutable dirigée plus contre les tissus sains que contre les cellules malignes. Mais le paradigme ne saurait être changé et l’on continue toujours à chercher de nouvelles techniques de destructions plus affinées, plus sélectives. L’interféron et les anticorps monoclonaux en sont des exemples récents.

La logique interne du paradigme étant parfaite, il n’est pas étonnant que la guérison du cancer soit annoncée depuis plus de 20 ans comme imminente. Les cancérologues, qui ont bâti des empires sur des succès imaginaires ou éphémères, ont poussé la surenchère, aidés par la grande presse, prête toujours à soutenir le gagnant du jour.

Il n’est donc pas surprenant de lire (Le Monde du 22 -11-78) sous la plume du Docteur Escoffier-Lambiotte, il y a cinq ans, que les statistiques du cancer « peuvent être trompeuses en ce sens qu’elles dressent le bilan du passé, mais ne peuvent prendre en compte les promesses de l’avenir, promesses que postulent sur le plan thérapeutique les progrès d’aujourd’hui », et la journaliste de surenchérir : « Le Professeur Georges Mathé détaille ces progrès et montre à quel point il serait absurde de dénigrer l’effort accompli, et de ralentir la marche vers ce qu’il tient pour une victoire assurée dans l’avenir ».

Mortalité due au cancer, prévue et réelle, aux Etats-Unis de 1960 1978. D’après F. Silverberg et J.A. Lubera

Cancer statistics 1983 American Cancer Society.

Le graphique montre les statistiques de 1983 sur la mortalité du cancer aux Etats-Unis. Une fois de plus elles apportent un démenti cuisant aux ténors éhontés des victoires prochaines.

Il est intéressant d’observer que si de tels propos avaient été tenus par un scientifique tant soit peu marginal, les défenseurs du paradigme se seraient faits un devoir de briser définitivement sa carrière. Mais, en respectant le cadre dominant, on a apparemment le droit de se tromper, d’énoncer des contre-vérités et des contre-évidences, voire de mentir purement et simplement, même si ce n’est que pour obtenir les fonds des quêtes. « Parce qu’il fait peur, le mot cancer permet de faire de l’argent » (Le Monde du 22- 6- 83).

C’est d’ailleurs l’intolérance des scientifiques-au-pouvoir qui crée les mythes des charlatans et fait naître les guérisseurs merveilleux. Le cas Solomidès est un exemple classique. Après avoir prétendu qu’il avait découvert le médicament miracle qui guérissait le cancer, il a été poursuivi pour exercice illégal de la médecine et de la pharmacie, ses diplômes ne lui conférant pas le droit d’exercer en France. On a dépensé ainsi les deniers publics pour lui intenter plusieurs procès en utilisant ces chefs d’accusation, tandis qu’on refusait de consacrer des sommes dérisoires à la vérification de ses allégations, méprisées à priori par les savants certains de connaître déjà la solution. Ainsi s’est créé le mythe Solomidès, bien vivant encore aujourd’hui, nourri par un dialogue de sourds vieux de trente ans : Solomidès et ses successeurs refusant toute expérimentation objective, les tenants du paradigme utilisant des arguments absurdes et coûteux pour les éliminer.

Si le nouveau Pouvoir politique en France a changé quelques hommes, responsables des échecs du passé, si des critiques contre les « féodaux de la presse, partenaires privilégiés des féodaux de la médecine » ont commencé à paraître dans la grande presse (Le Monde du 23 -1-83), le paradigme de la cancérologie se porte toujours bien. Car, remplacer les hommes en place par d’autres qui relèvent du même paradigme dans l’espoir de voir poindre une solution est pure utopie et relève des mêmes attitudes incantatoires que de décréter 1982 l’année Cancer ou d’organiser de grandes concertations nationales pour intégrer tout ce qui est marginal dans le cadre existant. La cellule cancéreuse n’est pas davantage sensible aux arguments de gauche qu’à ceux de droite. Elle n’a pas besoin de nouveaux visages mais de nouveaux cerveaux. Malheureusement, le Pouvoir politique, garant de la stabilité, a toujours cru bon de s’assurer la caution des scientifiques au pouvoir.

L’échec de la cancérologie devrait amener un changement de paradigme dans cette discipline. Prévoir une échéance est toutefois impossible. Toute nouvelle découverte sera utilisée autant que cela se peut pour soutenir le paradigme en place. Ainsi, on nous présente aujourd’hui les oncogènes gènes responsables du cancer comme une grande percée qui fait déjà entrevoir la solution du mystère, des applications pratiques, des guérisons. On nous dit que les protéines, dont la synthèse est dirigée par ces gènes, seraient les vraies responsables, et de prévoir déjà l’utilisation d’anticorps monoclonaux pour leur neutralisation !!

Une fois de plus on essaye de changer l’effet neutraliser les molécules cancérigènes en l’occurrence sans s’attaquer à la cause. Mais des gadgets et des exorcismes, nous l’avons déjà dit, ne guériront pas une maladie dont on ignore les mécanismes. Tant que le paradigme ne change pas, toute nouvelle découverte sera pervertie et perdra sa portée par son adaptation au cadre existant qui utilise des expédients pour guérir à court terme afin d’améliorer les statistiques [8].

Ce qui est présenté comme une grande découverte, l’existence des gènes responsables du cancer, était déjà prévisible dans un paradigme différent où la cancérisation n’est qu’un des aspects de la différenciation cellulaire. Car, on sait depuis longtemps que l’expression des caractéristiques de la cellule est déterminée par le fonctionnement génique. Et il était aussi prévisible, d’après les expériences de « normalisation » des cellules tumorales, que les « gènes spécifiques du cancer » ne seraient que des gènes banaux, présidant à la synthèse de protéines banales, mais dont le fonctionnement ferait exprimer à la cellule le caractère cancer.

La seule « anormalité » qui caractériserait la cellule tumorale, d’après ce modèle, serait le fonctionnement de certains gènes à un moment incongru de son histoire de différenciation. Les travaux les plus récents montrent que tel serait bien le cas, que les produits redoutables des gènes du cancer sont des molécules ordinaires secrétées habituellement par les cellules normales.

Mais, comme pour la délinquance, il est plus sécurisant de penser que ce qui sort des normes c’est l’expression d’une minorité et que la majorité des cellules ou des hommes est dépourvue des « germes de perversion ». Pourtant les progrès seraient plus rapides en cancérologie ou en politique si l’on acceptait la présence des gènes du cancer dans toutes les cellules, les germes de nazisme chez tout individu. Faire face aux faits n’a jamais provoqué des catastrophes. C’est lorsqu’on essaye de les exorciser en les escamotant que l’on ouvre les portes aux démons de la bêtise criminelle.

En sortant un instant du paradigme dominant, la question la plus pertinente qu’on devrait se poser pour comprendre le processus cancéreux pourrait être la raison pour laquelle les cellules possédant déjà l’information maligne ne deviennent pas toutes cancéreuses. Hors paradigme, la recherche du message qui interromprait la division de la cellule tumorale et lui permettrait de se redifférencier et de s’intégrer dans les tissus environnants, devient une évidence. Mais cela nécessite justement une approche différente de celle qui va sans doute être suivie pendant les prochaines années le recensement des agents cancérigènes exogènes, virus et substances chimiques, ou endogènes, produits des oncogènes, qui complètera la collection de papillons… qui est la science inductive : un amoncellement de faits.

Évolution, Révolution, Coévolution

L’accumulation des connaissances dans un domaine de la science produit inexorablement un changement dans la vision du monde appréhendée à l’aide de cette partie de la science. Cela produit une rétroaction qui change l’instrument de l’observation, le paradigme de la science.

C’est une évolution naturelle qui s’effectue lentement mais sans faille. Les paradigmes cèdent progressivement leur place à d’autres, en même temps que les hommes ayant adopté une certaine vision sont remplacés. Cette évolution est parfois précipitée par un cul de sac conceptuel ou technologique et par l’arrivée d’un autre paradigme qui détrône celui qui s’y trouve. C’est la « révolution ». Ce qui était vénéré hier sera abandonné demain, ce qui était impossible deviendra vérité absolue.

Dans tous les cas, le remplacement du paradigme est un processus coûteux et long. L’évolution de la science par une succession de paradigmes qui se ferait naturellement et sans heurt est une idée plutôt utopique de Popper. Car, tant que l’homme restera ce qu’il est, le scientifique s’attachera à ses certitudes qui lui procurent de la gratification sous forme d’estime sociale et scientifique, honneurs, crédits et moyens de recherche, pouvoir sur la science et les autres scientifiques, avantages financiers personnels. Il serait donc illusoire de s’attendre à ce que les scientifiques acquièrent la sagesse de « se suicider » pour laisser naître pour le bien de la science, de nouveaux paradigmes qu’ils ne contrôleraient plus, dont ils ne seraient pas les porte-paroles.

Si le dirigisme de la recherche peut aboutir à des aberrations de type Lyssenko dans les pays à régime totalitaire, dans une société libérale et riche d’un pays vaste et décentralisé comme les Etats-Unis par exemple des structures alternatives sont souvent mises en place par l’initiative privée. Il en est tout autrement en Europe. Toute initiative privée vient appuyer l’effort des organismes d’État. Ainsi l’on se targuera dans telle ou telle Fondation pour l’avancement de la recherche que le Conseil Scientifique est composé de scientifiques ; éminents siégeant déjà dans les organismes de recherche de l’État. Quant à la recherche industrielle, les entreprises qui, pour la plupart, refusent le risque, limitent sa portée à un radotage sans importance. Le rôle de l’initiative privée perd ainsi complètement son sens et l’on arrive de cette façon à la création de monstres, inutiles ; et faisant double emplois, tels l’American Cancer Society les Etats-Unis nous donnent toujours l’exemple du meilleur et du pire dont les dirigeants ont été ou seront à la tête des institutions anti-cancer fédérales.

Si l’on accepte ces faits et les impossibilités de réaliser certains changements logiques et souhaitables du système en place, il est nécessaire d’imaginer des structures nouvelles créées par les rares hommes politiques intelligents et courageux de préférence sans l’assistance de bureaucrates et de conseillers pour palier l’état de choses actuel et donner naissance à un nouvel ordre d’évolution scientifique. Des structures qui admettraient, voire qui exigeraient, la co-existence de paradigmes, leur coévolution, plus facilement acceptable que leurs éliminations successives.

Une science multiparadigmatique n’est pas une utopie, mais plutôt la solution permettant d’obtenir une science plus fluide, dont les succès ou les échecs dans un domaine ne la cristalliseront pas pour autant. C’est en fait la seule solution qui soit à la portée de nos gouvernants s’ils veulent tirer tout le parti possible de la recherche scientifique et la sauver d’un isolement et d’une spécialisation accrus prévus par Kuhn qui la conduiraient à sa momification.

***

La presse nous apprend une fois de plus une « grande découverte » (International Herald Tribune du 19.8.83) : le cancer est produit par deux modifications génétiques qui se succèdent dans le temps. Et de nous assurer encore une fois que nous commençons à comprendre le processus de la cancérisation.

Il est certain que de telles découvertes — qui ne sont pas la réédition sur le plan moléculaire de ce qu’on savait déjà — vues à travers la lorgnette du paradigme, ne font que reculer la solution en nous enfonçant dans nos certitudes : la cellule n’est qu’une machine isolée qui devient cancéreuse à cause d’un vice mécanique — une transformation génétique. Et l’on oublie qu’il n’est pas de système connu dans l’univers qui existe isolé, qu’aucune cellule n’existe séparément des autres et imaginer une cellule cancéreuse n’est qu’une aberration réductionniste de la biologie moderne. Car, s’il est commode de parler au singulier d’une cellule cancéreuse, comme nous l’avons fait au cours de cet article, cela n’a aucun sens aussitôt que l’on considère le système naturel ou expérimental d’où émerge la tumeur.

Le cancer, comme tout processus biologique, implique une dynamique ; c’est le résultat d’une coopération et d’une réaction de plusieurs milliers de cellules et non pas la réponse aberrante d’une cellule isolée. En oubliant la règle de la coévolution on crée des notions absurdes et artificielles telles que « la cellule cancéreuse ».

Cancer : répression ou communication par Dr Dimitri Viza

Extrait de CoEvolution n° 6 – 1981

La recherche cancérologique évolue depuis toujours suivant la description du philosophe Thomas Kuhn, c’est-à-dire qu’elle fonctionne à l’intérieur d’un paradigme, d’un cadre de pensée dont il est impossible de sortir à moins d’une révolution scientifique qui mettrait en évidence la faillite du système établi et proposerait une alternative, un nouveau paradigme. (…)

Informer le public, longtemps infantilisé, serait la seule solution pour démystifier et vaincre cette maladie. La vérité est simple : l’échec a été total et il n’y a aucune chance que cela change tant que la politique scientifique persévérera dans sa routine et son optique actuelles, en essayant de vaincre une maladie qu’elle ne comprend pas.

L’échec est précisément là : on ignore tout du cancer et des mécanismes qui président à son développement. Serait-ce trop d’espérer du nouveau gouvernement de la France une politique honnête et réaliste dans le domaine du cancer comme dans tant d’autres domaines ? Le souhaiter ne suffit pas, une volonté de changement devrait commencer par le démembrement des empires scientifiques, ce qui posera des problèmes, même pour un gouvernement socialiste. (…)

Les gadgets ne guériront pas des maladies dont les causes nous échappent, sinon on aurait pu faire appel aux talismans de sorciers. (…)

Il est probable que la cellule cancéreuse, comme la délinquance sociale, est une « sécrétion » de l’environnement et la répression n’a aucune prise à long terme. (…)

Cet acharnement à détruire la cellule maligne et l’impossibilité d’y arriver devrait inciter à plus de modestie afin de considérer d’autres approches pour juguler le « mal ». (…)

Reconnaître « l’anormal » pour le détruire, c’est le rêve simpliste de tout fossoyeur d’idées nouvelles, de changement, de différence, de la vie tout simplement. (…)

Les alternatives

Il est maintenant certain que la crise de la cancérologie « normale » est proche. Elle sera d’autant plus salutaire qu’elle sera violente. Elle n’aboutira pas seulement au changement des stratèges, mais aussi au changement des stratégies et elle mènera à la longue à la solution du problème.

Car c’est bien la sclérose imposée par les dogmes sérieux et intangibles qui a empêché de considérer des alternatives évidentes depuis fort longtemps.

Il est sans doute plus sécurisant d’admettre que les modifications biologiques sont irréversibles.

Aujourd’hui toute la biologie est fondée sur la notion de l’échange de l’information entre systèmes vivants. Il n’y a plus que les cancérologues pour ne pas comprendre que le but de la recherche est de trouver le message adéquat pour communiquer avec la cellule cancéreuse et qu’il faut trouver le véhicule et le code appropriés pour que la cellule délinquante puisse comprendre le langage qui l’incitera à changer son comportement; à abandonner ses défenses et à accepter enfin son environnement en s’y intégrant. (…)

Interféron et anticorps monoclonaux

Devant l’échec des autres thérapeutiques et les courbes de mortalité qui ne montrent aucun progrès, l’American Cancer Society a investi plusieurs millions de dollars depuis 1979 afin d’organiser un essai clinique et de démontrer à tout prix l’efficacité de l’interféron. Celui-ci a été présenté au grand public comme la solution du problème du cancer ! Et une industrie interféron a fleuri rapidement et commencé à être cotée en bourse. La France n’a pas été en retard dans cet effort publicitaire. Malheureusement, les résultats commencent à refroidir les espoirs des cancérologues et l’ardeur des boursiers. Ainsi, il fallait trouver autre chose. Qu’à cela ne tienne : la nouvelle arme qu’on présente maintenant au public est celle des anticorps monoclonaux, c’est-à-dire des anticorps très purs, préparés en culture cellulaire et qui présentent une spécificité exquise envers leur antigène correspondant. Et l’idée de tuer spécifiquement la cellule tumorale en faisant porter par l’anticorps les drogues cytotoxiques — toxique pour la cellule — au lieu précis où elle se trouve est repartie de plus belle. Mais on oublie au passage que des idées semblables avaient déjà fait couler beaucoup d’encre aux beaux jours de l’immunologie tumorale, dans les années 70, et qu’il serait temps qu’on change de paradigme et non pas uniquement de dogme.

Depuis la parution de cet article, la controverse sur l’usage et l’utilité de l’interféron a pris de l’essor. Le 4 novembre 1982, la presse nous apprenait en effet que les essais thérapeutiques de l’interféron, utilisé notamment contre les maladies cancéreuses, étaient suspendus ; cela était motivé « par la survenue chez les sujets traités de manifestations cardiaques ». Si les actions de sociétés produisant de l’interféron n’ont pas baissé énormément à la bourse de New York, les espoirs suscités par l’utilisation de cette substance dans le traitement du cancer sont pratiquement évanouis.

En revanche, les anticorps monoclonaux se portent à merveille. Le Docteur Escoffier-Lambiotte a présenté récemment leur apologie (Le Monde 8.9.82) en faisant appel à un vocabulaire de guerre, poétique et significatif : missiles marqués, gladiateurs, chimères toxiques. Voici plus de vingt ans que cette journaliste mise sur chaque nouvelle découverte et annonce des victoires prochaines. Elle ne désespère pas qu’un jour, dans le tas, un de ces « trucs » va enfin marcher.

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Changements : paradoxes et psychothérapie

P.Watzlawick, J. Wealand, R. Fish. Coll. Points, Éd. du Seuil, 1981.

Changer de paradigme ! Mais il ne suffit pas d’avoir compris le pourquoi pour en connaître le comment. Comment penser autrement un problème ? A cette question, Paul Watzlawick et son équipe apportent une ébauche de solution. A la base de leur livre « Changements » deux théories abstraites et générales appartenant à la logique mathématique : la théorie des groupes et la théorie des types logiques.

La théorie des groupes régit toutes les interrelations possibles à l’intérieur d’un groupe (changement de type 1), c’est-à-dire à l’intérieur d’un même paradigme, alors que la théorie des types logiques implique la notion de sortir du cadre imposé (paradigme) pour obtenir une solution (changement de type 2) : c’est un métachangement. Ainsi que le sous-titre du livre l’indique (« paradoxes et psychothérapie ») l’exploration de la notion de changement, comment il apparaît spontanément et comment il peut être provoqué, est délibérément appliquée à la thérapeutique psychiatrique mais laisse une porte, que dis-je, un abîme ouvert sur son applicabilité à d’autres domaines. Quelques techniques pour changer de paradigme ?

Barrer le « pourquoi » (assise de toute notre science) pour mettre en avant le « quoi ».

Le bon sens et la logique conduisent souvent à l’échec, ce qui semble paradoxal, tandis qu’un comportement « illogique » et « déraisonnable » produit le changement recherché, le métachangement. La Science ne pourrait-elle pas s’en inspirer un peu ?

Mais peut-être n’êtes-vous pas réellement convaincu que vous êtes prisonnier d’un paradigme ? Voici un exemple un peu abstrait, mais très simple.

Il s’agit de relier les neufs points de la figure 1 par quatre lignes droites en gardant toujours le crayon sur le papier.

La solution ? C’est un métachangement (fin de l’article). Méfiez-vous de votre paradigme ! La solution à ce qui vous paraît insoluble est ailleurs.

Marc Lans

Solution au problème de la figure 1:

Presque tous ceux qui rencontrent ce problème pour la première fois, introduisent une hypothèse qui rend la solution impossible. Ils pensent, en effet, que les points forment un carré et que la solution doit s’incrire dans ce carré, s’imposant ainsi une condition que l’énoncé ne corn- porte pas. Une fois qu’ils ont ainsi créé le problème, ils ont beau essayer toutes les combinaisons de quatre lignes, à la fin il reste toujours un point qui n’est pas relié aux autres. Les possibilités de changement 1 à l’intérieur du carré ne résolvent pas le problème. La solution est un changement de type 2 qui consiste à dépasser ce champ.


[1] Le mot paradigme, qui veut dire « exemple », en grec, a été employé par Kuhn pour désigner un cadre de pensée, un modèle, dans lequel évolue la recherche scientifique. Popper utilise le mot « théorie » pour exprimer la même chose. Ces notions s’appliquent non seulement au domaine scientifique mais aussi à toutes les activités de l’idéation humaine.

[2] tautologie : raisonnement qui revient à démontrer son point de départ.

[3] Jacques Mehler : « connaître par désapprentissage ». In : L’unité de l’homme, Seuil, 1974.

[4] Une tentative de créer une telle encyclopédie a déjà eu lieu et l’on souhaite qu’elle soit suivie d’autres. The Encyclopedia of Ignorance, Pergamon Press, 1971.

[5] Charles Frankel: Mr. Toynbee’s Transfiguration of History. In: The case for modern man, Beacon Press, Boston 1971.

[6] Auteur dramatique tchèque, un des animateurs de la Charte 77, cité dans Newsweek, « « A literary treasure grove », Juin 1983.

[7] Robert K. Merton, The Sociology of Science, The University of Chicago Press, 1974.

[8] La mortalité du cancer est calculée sur cinq ans. Il faut que le cancérologue maintienne ses malades en vie pendant 1826 jours, c’est-à-dire 5 ans et 1 jour, pour établir sa réputation et soigner ses statistiques.