Emmanuel D’Hoogvorst : Réflexions sur l’or des alchimistes


29 Aug 2014

Réflexions sur l’or des alchimistes par Emmanuel D’Hoogvorst

(Revue Question De. No 51. Janvier-Février-Mars 1983)

L’or qui sommeille dans la boue est aussi pur que celui qui brille dans le soleil.

Louis Cattiaux : Message retrouvé, II, 21′.

Le texte suivant est repris de la revue, du Fil d’Ariane.

L’or des alchymistes est équivoque dans leurs écrits. Ils en ont beaucoup parlé, mais d’une manière obscure. Le lecteur débutant est tenté de se demander si cet or est bien de l’or, ou si ce n’est qu’un symbole. L’alchymie est-elle comme le pensent les gens, une œuvre métallique, ou bien, l’enseignement d’une sorte de yoga occidental, qu’il faut interpréter subtilement ?

Tout ici-bas, disent les Philosophes, n’est que poussière et cendres. C’est le monde de la génération et de la corruption. Seul de toutes les substances sublunaires, ce beau métal est inaltérable. L’hypothèse des alchymistes est donc la suivante : si l’or, soleil terrestre, est indestructible, c’est qu’il possède en lui un principe physique d’immortalité. Si les hommes savaient la puissance et la médecine qu’il a en lui, ils abandonneraient toutes leurs occupations pour se mettre à la recherche du secret que le Souverain Créateur a déposé dans les mines, afin d’y trouver cette guérison et régénération auxquelles aspire le genre humain.

Étonnante hypothèse de l’alchymie ! Peu d’hommes y paraissent sensibles, peut-être, par manque d’imagina­tion ; mais les nécessités de la vie les pressent de toutes parts. L’étude de l’alchymie, peu coûteuse, demande ce­pendant une grande indépendance vis-à-vis de ces nécessités ; ou une certaine acceptation de la pauvreté dont personne ne veut pour compagne.

L’homme ne possède pas en lui-même le principe de la médecine. Il doit donc le rechercher dans la nature, l’extraire et le traiter. Il en est de même de cette « panacée universelle » 1, le grand Œuvre consistant à faire de cet or le médicament des trois règnes ; appliqué au corps humain, c’est la liqueur d’immortalité ou « élixir 2 de longue vie ».

Chimère, dira-t-on ! Si l’élixir de longue vie existait, cela se saurait ! « Nous ne connaissons personne qui ait vécu immortel excepté dans les légendes. »

Ceux-là se définissent eux-mêmes, « n’ayant connu per­sonne. »

Un Philosophe comme le Cosmopolite 3 écrira, par exemple : « L’or des sages n’est nullement l’or vulgaire, mais c’est une certaine eau claire et pure sur laquelle est porté l’esprit du Seigneur (Genèse I, 2) et c’est de là que toute force d’être prend et reçoit la vie. » Et encore, dans le même traité : « L’or et l’argent des Philosophes sont la vie même et n’ont pas besoin d’être revivifiés. »

Nous pourrions multiplier ces citations caractéristiques d’un langage en apparence équivoque et bien propre à dérouter le lecteur. En abordant ce genre d’écrits il se verra poussé à y rechercher plus de subtilités que la chose en le requiert.

L’alchymie n’est pas une recette. C’est une école philoso­phique n’admettant que l’expérience sensible comme cri­tère de vérité. L’alchymiste veut toucher pour savoir. Que cette expérience soit de nature secrète, n’enlève rien au caractère « sensualiste » d’une telle philosophie, la plus ancienne et la plus matérialiste du monde ; la plus an­cienne en effet, car il a toujours été impossible d’en déterminer les origines historiques ; la plus matérialiste, aussi, car elle ne se fonde que sur le témoignage des sens. C’est un enseignement, énigmatique, sans doute, mais qui n’a jamais varié au cours de l’histoire. L’una­nimité de tous les maîtres nous paraît la preuve d’une expérience commune.

TROIS SORTES D’OR

L’originalité de cette philosophie, vis-à-vis du sensua­lisme philosophique d’un Condillac, par exemple, est de ne se rapporter qu’à un seul et unique objet : « Il n’y a qu’une seule chose », dit encore le Cosmopolite, « par laquelle on découvre la vérité de notre Art, en laquelle il consiste entièrement et sans laquelle il ne saurait être ». Ainsi, au lieu de se disperser dans la multiplicité des observations sensibles, l’alchymiste trouve tout son savoir dans l’observation d’un seul objet. Louis Cattiaux dira par exemple que cette philosophie assemble l’unité du savoir à l’unité de l’œuvre en l’unité de l’homme (Message retrouvé XXXVIII, 69′). C’est, enfin, une philosophie de l’or. Sur l’or, ne dis donc pas : c’est mon âme ! Ce serait errer loin du magistère, en fausse doctrine. Mais l’or est un piège, l’alchymie aussi. Paracelse, de son côté, a écrit dans son « Ciel des Philo­sophes » (Paracelse : Le Ciel des Philosophes. Canon 7, éd. de Tournes, Genève 1658) :

L’or est
triple dans
son essence
céleste
élémentaire
métallique
fluide
dissous
corporel

Limojon de St-Didier 4 s’est montré plus explicite : « Selon les Philosophes, il y a trois sortes d’or : Le pre­mier est un or astral dont le centre est dans le soleil qui, par ses rayons, le communique en même temps que sa lumière, à tous les astres qui lui sont inférieurs. C’est une substance ignée et une continuelle émanation de corpuscules solaires qui, par le mouvement du soleil et des astres, étant dans un perpétuel flux et reflux, remplissent tout l’Univers ; tout en est pénétré dans l’étendue des cieux, sur la terre et dans ses entrailles : nous respirons continuellement cet or astral, ses particules solaires pénètrent nos corps et s’en exhalent sans cesse. »

On voit que l’auteur connaissait bien le fameux « prana » des yogis ; mais ces derniers l’ont-ils connu corporifié ?

« Le second est un or élémentaire, c’est-à-dire qu’il est la plus pure et la plus fixe portion des éléments et de toutes les substances qui en sont composées, de sorte que tous les êtres sublunaires des trois genres contien­nent dans leur centre un précieux grain de cet or élémen­taire. »

L’INCORRUPTIBILITÉ

Voici affirmée, l’unité radicale, non seulement des métaux, mais de toutes choses. Si le grain fixe de l’or qui est en tous les êtres, était remis en état de végéter, la création toute entière retrouverait l’incorruptibilité et l’immortalité perdues, disent les alchymistes. C’est pour­quoi cet or est le secret de leur physique.

« Le troisième est le beau métal dont l’éclat et la per­fection inaltérables lui donnent un prix qui le fait regar­der par tous les hommes comme le souverain remède de tous les maux et de toutes les nécessités de la vie et comme l’unique fondement de l’indépendance, de la gran­deur et de la puissance humaines ; c’est pourquoi il n’est pas moins l’objet de la convoitise des plus grands princes que celui des souhaits des peuples de la terre… »

Cet or métallique étant le plus parfait, c’est bien de lui qu’il s’agit dans la philosophie chymique.

« …Comme quand l’un dira que les Philosophes ont un or qui est vif et que l’or vulgaire est mort, quel sera l’ignorant qui osera maintenir qu’il y ait au monde autre or que l’or vulgaire lequel, encore qu’il soit dit mort est pourtant la plus pure chose de toute la terre et le dernier effet de la nature, et par conséquent, la matière sur laquelle nous devons commencer notre œuvre et devons entendre cette différence devant ou après la préparation par laquelle au lieu qu’il était enseveli dans son sépulcre, est ressuscité et mis en chemin de végétation… » (Nicolas Valois : les cinq livres ou la clef du secret des secrets. Livre II. Bibliotheca Hermetica, éd. Retz, Paris 1975, p. 192)

L’or de nos Philosophes chymistes est bien le Vulgaire, mais amendé par la bonne nature.

Serge Sautreau        La lumière

L’inondation

LA ROSÉE,   Le plan illuminé

L’EQUINOXE

Regard inouï des premières balance

Parmi les mailles qui montent

Toute la germination des mondes

En deçà de la substance

L’intention la cordée le cratère

Le sens inverse le sens

Interne

L’objet

Le flux

L’intuition remontée

L’invisible vidyâ

Manche de l’étoile polaire

Plomb de la région des eaux

Œil et soleil s’éclairent

Entrée dans l’s

Oubli au’

Miroir d’instants fondus

Le son entre les sons

N’écoute pas le verbe entendre

Intervalle sans exemple

Où entre n’est pas antre

Ni guère cette rétine

Ni vous

Langues oh écumes

(ALORS, III, 6)   Offrandes de la saison penchée

LE PIÈGE DE L’OR

Nous avons écrit plus haut qu’il y avait, dans l’or, un piège. C’est ici qu’il se montre. Les métaux philosophiques sont, en effet, des métaux purs et non plus vulgaires. Ici, l’avare ne trouvera pas son compte. Qu’a-t-il pu savoir des métaux purs et de l’or des Philosophes, celui qui poursuit les richesses de ce monde ? Douce et sainte chymie n’enchante les rusés !

C’est l’avarice qui gela ici-bas toutes les richesses de l’or ; l’or vulgaire, c’est l’or de ce Dite placé par Dante au fond de l’enfer, et pris dans une mer de glace (Dante, Inferno XXXIV, 27). Sans être comme Dante et Virgile animé du désir de retourner au « clair monde » (Idem, 132) qu’on ne s’aise donc point d’entre­prendre cette quête chymique. La concupiscence et les richesses de Dite furent la perte de l’or vif : ce n’est plus qu’un cadavre que recherchent sottement les avares. Qui donc a reconnu de nos jours, en Virgile, le chantre de l’Art chymique ? L’Enéide est un chant sublime à la gloire de l’âge d’or de Rome. Notre poète y a fait allusion à ce cadavre de l’or dans l’histoire du malheureux Poly­dore, au chant III de son poème.

Le roi Priam, pressentant la ruine prochaine de Troie, voulut mettre en sûreté son jeune fils Polydore, le bien nommé. L’ayant chargé d’un « lourd poids d’or », il le confia au roi de Thrace en lui demandant de le « nour­rir » :

Hunc Polydorum auri quondam cum pondere magno

infelix Priamus furtim mandarat alendum

Threicio regi… vers 49 à 51

Mais lorsqu’il apprit la ruine ide Troie, ce roi scélérat fit décapiter Polydore et s’empara de son or « par violence »5 :

Polydorum obtruncat et auro

Vi potitut. Quid non mortalia pectora cogis

Auri sacra f ames ? vers 55 à 57

À quoi ne contrains-tu pas le cœur des mortels maudite avidité de l’or ? Mais les Adeptes ont justement prévu cela. C’est pourquoi, ils ont tressé cette fameuse couronne d’épines autour de leur secret cuisant en sel de Paradis. Depuis un tel crime, les arbres croissant sur cette terre, nous dit Virgile, n’avaient plus pour sève qu’un sang noir et putréfié. Lorsqu’on en cassait une branche, ce sang s’écoulait sur le sol, le souillant de sa pourriture :

Nam quoe prima solo ruptis radicibus arbos

Vellitur, huic atro liquontur sanguine guttoe

Et terram tabo maculant… vers 27 à 29

« …Ce que tu pris pour des arbres n’est que du fer, fuis les terres de ce cruel, fuis le rivage des avares », gémit du fond de sa tombe, l’âme de Polydore… » Je suis ici fixé, le fer m’y a recouvert d’une moisson de traits et qui ont crû en javelots aigus. Notons que le fer est considéré par les alchymistes comme maudit : c’est le « gel » des métaux. On notera précisément l’opposition entre l’âge d’or et l’âge de fer (Voir Virgile, IV » Bucolique, vers 8 et 9) :

Heu fuge crudelis terras, fuge litus avarum

Nam Polydorus ego. Hic confixum ferroe texit

Telorum seges et iaculis increvit acutis vers 44 à 46

Ayant donc appris le crime dont Polydore fut la victime, Énée et ses compagnons décidèrent d’un commun accord de quitter cette terre criminelle où l’hospitalité fut pro­fanée et de confier les vents aux voiles.

Omnibus idem animus scelerata excedere terra

Linqui pollutum hostitium et dare classibus austros vers 60-61

Faisons de même…, non cependant, sans avoir été atten­tifs à l’âme de l’or criant du fond de son sépulcre : « Aide-moi et je t’aiderai. »

Mais, dira-t-on, les paroles de ces Philosophes sont obscures, et leur pratique, indéchiffrable. Si l’or doit être lavé et dissous pour libérer la vertu qui est en lui et renaître vivant, où trouverons-nous ce dissolvant qui lui est comme sa propre nature en laquelle il fond doucement comme la glace dans l’eau, pour, ensuite, se coaguler à nouveau dans la pureté, en cette Pierre des sages dont on dit tant de merveilles ?

Combien de chimistes sont morts à la tâche dans la recherche de cette « prima materia » dont tant de livres sont faits !

On répond que cette œuvre est inaccessible à l’homme seul. C’est pourquoi l’oratoire est aussi nécessaire que le laboratoire. Si l’alchymie est une philosophie matéria­liste, elle est loin d’être athée. Que le disciple fasse sienne cette sentence du Talmud (Talmud de Babylone, Berakhot, 6, b) : Tout homme qui a en lui la crainte des cieux entend les paroles d’Elohim… et le monde entier n’a été créé que pour lui tenir compagnie. Cette sentence-là, aussi, est une énigme.

Tous ces mystères sont en la puissance du Très-Haut. Il accorde ses bienfaits à qui il veut. L’humilité des sages est d’avoir parlé en laissant à ce Très-Haut Père-des?Lumières, le soin de donner l’intelligence. L’alchymie ne s’enseigne pas, elle se communique.

« …Je vous jure par mon Dieu », dit Pythagoras en la Tourbe, « que par longtemps ai investigué es livres, afin de parvenir à cette science et ai prié Dieu qu’il m’ensei­gnast que c’étoit ; et quand Dieu m’eust ouy, me montra une eau nette que je connus que c’était pur vinaigre. Et après, tant plus je lisais les livres, tant plus je les entendais. 6

1 Panacée. Du grec Pan : tout, et akeo : guérir. Celle qui guérit tout. Dans la mythologie, Panakeia : « la secourable à tous », était fille d’Asclépios, dieu de la médecine.

2 De l’arabe « Iksir », d’une racine « Ksr » qui signifie casser, briser, fendre. Al Iksir est le nom arabe de la Pierre Philosophale.

3 Cosmopolite : Traité du Sel, troisième principe des choses minérales de nouveau mis en lumière… à Paris, chez Jean d’Houry, 1669. Sur ce mystérieux personnage qu’on a parfois confondu avec Sendivogius, voir Louis Figuier : L’Alchimie et les Alchimistes… Paris Hachette, 1856. Réédition, Denoël, Paris 1970.

4 Limojon de St-Didier Entretien d’Eudoxe et de Pyrophile, à Paris chez Jacques d’Houry, 1688.

5 Comme le traître Judas qui se crotta des trente deniers de malheur.

6 La Tourbe des Philosophes. Il y a plusieurs versions diffé­rentes de la Tourbe des Philosophes. Le recueil latin : Artis Auri­f erse quam Chemiam vocant (Bâle 1593) en contient deux différentes. Notre citation est tirée d’un troisième traité du même nom, publié à Paris par Jean d’Houry en 1622, dans un précieux petit recueil intitulé : Divers traités de la Philosophie Naturelle. L’éditeur nous avertit que cette version était celle que « le Comte de la Marche Trévisane vante tant, et cite si souvent, l’appelant le Code de toute Vérité ».


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