Vimala Thakar : Relié au tout


21 Oct 2016

Ce ne sont pas des conférences publiques, ce sont des conversations privées avec des étudiants de la vie. Ce sont des communications avec ces étudiants de la vie qui ont entrepris une recherche religieuse, qui se sont sérieusement engagés, qui ont engagé leur vie entière dans la recherche. La recherche de ce qu’est la vie demande une participation de votre être entier. A moins d’être prêt à dédier sa vie entière à la vérité telle qu’elle est perçue et comprise, la communication verbale se réduira à une gymnastique intellectuelle, ce sera un échange de mots vides, ne conduisant nulle part.

Depuis des centaines et des centaines d’années, la race humaine semble s’être sentie un peu mal à l’aise avec la vie cosmique. Elle semble s’être sentie mal à l’aise avec le mystère du Tout, avec le mystère du Tout organique de la vie cosmique, parce que la race humaine ne peut pas analyser le Tout organique qui n’est pas composé de parties ou de particules. Les particules physiques qui ont régné en maître dans la seconde moitié du XIXème siècle et la première moitié du XXème siècle ont montré leurs limites. Dans l’êtreté de la Vie, il n’y a pas de parties ou de particules. Il y a un Tout minuscule, dynamique, organiquement inter-relié. Séparé de l’interrelation, elles ne contiennent pas de signification, pas de vie. Si la vie avait été une totalité composée, constituée de parties, la race humaine aurait pu analyser et disséquer la totalité morceaux par morceaux. Mais la vie n’est pas une totalité morte, la vie n’est pas une totalité assemblée. C’est un Tout interrelié, dynamique, organique, et il y a un nombre incalculable de minuscules entièretés dans l’êtreté de la Vie.

Comme l’êtreté, le Tout de la vie ne peut être analysé, la race humaine se sent inconfortable. La race humaine aimerait se mettre en relation elle-même avec la vie cosmique mais elle s’est elle-même conditionnée à se mettre en relation avec des choses qui sont en dehors d’elle-même, en premier lieu par la perception ; puis elle commence à nommer et identifier ce qui a été perçu. Nommer est sa propre façon de se mettre en relation avec la réalité objective. Le processus de nommer, le processus d’identifier est suivi par la définition, la description, l’évaluation de ce qui est perçu. Quand la race humaine peut émettre un jugement de valeur sur une perception, elle est capable de dire « je sais ce que c’est ». Mais le Tout de la vie défie un tel jugement de valeur de la race humaine. Chaque découverte du physicien, du scientifique ou du biologiste pervertit le scientifique plus qu’avant. Chaque morceau de connaissance créé une nouvelle incrustation d’ignorance parce que la race humaine s’est conditionnée elle-même à entrer en relation avec la réalité objective en la divisant en : cause et effet, créateur et création, commencement et fin. Et au grand étonnement de la race humaine, la vie est sans commencement et apparaît être sans fin. C’est un effet sans cause, c’est une création libre de créateur.

Finalement, la race humaine reste perplexe parce qu’elle ne peut pas mesurer le Tout. La troisième façon d’être en relation est de mesurer. Mesurer en termes d’espace et de temps, mesurer en termes de définitions et de descriptions. La vie cosmique défie toutes vos mesures, donc la peur arrive. Rares sont les êtres humains de passage sur cette planète depuis des siècles, qui ont eu l’élégance de l’humilité pour admettre que la vie est inconnaissable.

La vie ne peut être divisée entre le connu et l’inconnu, elle ne peut être capturée dans la fragmentation des définitions et des descriptions, parce que des millions de descriptions dépassent ce qui a été décrit, restant indemnes et aussi vierges qu’avant. La virginité, le caractère inépuisable, le dynamisme de la vie n’ont été capturés dans aucune verbalisation, par aucune religion organisée. L’inconnu de la vie est appelé mystère et nous devons vivre avec ce mystère de la vie et de la mort. Nous sommes nés de cela comme les poissons sont nés de l’eau. Nous sommes dedans. Nous devons avancer en relation avec la vie cosmique, nous devons vivre dans et avec le mystère, et retourner dedans au moment de l’irréversible départ qu’est la mort.

Le seul chemin pour vous et moi, les héritiers de ce vaste magasin de savoir, d’expériences, de philosophie etc., est de recevoir l’information qui nous est donnée par le passé, d’en peler chaque mot afin d’assimiler le sens ou l’indication donnée par ce mot. La réception de l’information n’a pas besoin d’être convertie en savoir. Quand les mots sont pelés, leur sens reçu et assimilé, ils finissent par être convertis en conscience éveillée, un nouveau contenu de la conscience. Le contenu de la conscience actuelle avec laquelle et à travers laquelle nous vivons, c’est le passé mort, parce que le savoir est mort. Le savoir n’a pas de vie, il est stérile. Et ce passé se propage de lui-même dans le présent et conditionne le futur. Afin de rompre ce cercle vicieux du passé se prolongeant de lui-même à travers votre corps, et établissant ainsi la garantie de sa continuité afin de mouler et de façonner le futur, nous devons nous attaquer aux fondations de notre conscience.

Si ce point est clair, poursuivons notre aventure ensemble vers un autre point, dans la profondeur de la vie et volons dans l’espace du vide.

De même que nous vivons dans le cosmos, en relation avec la vie cosmique, nous vivons aussi dans un monde fabriqué par les hommes. Jusqu’à maintenant, nous parlions de la vie cosmique qui n’a pas été crée par les hommes, non façonnée par les pensées des hommes, non touchée par la main des hommes. Toutes vos civilisations et vos cultures n’ont même pas réussi à toucher les franges de cette vie sacrée. Ce qui s’est crée de lui-même, maintenu de lui-même, qui est sans commencement et sans fin, est sacré, et la race humaine, aujourd’hui, a perdu la majesté d’être consciente du sacré de la vie. C’est l’oubli du sacré de la vie qui est la source de la misère et de la souffrance, de la violence et des guerres. Mais ceci dit, nous devons vivre dans un monde fait par les hommes. Le Cosmos est l’enclos dans lequel nous vivons. A l’intérieur du cosmos, la race humaine a construit nombre de structures. La vie Cosmique est une êtreté libre de model et de structure. Pas de modèles, pas de structures, pas de cause, pas d’autorité, pas de contrôle, fabriqués par l’homme. Le non mesurable, l’innombrable, l’innommable, l’indescriptible vie cosmique n’a pas de structure.

Maintenant, la race humaine a construit des structures variées comme des enclos à l’intérieur de l’enclos de la vie cosmique. Si vous regardez le monde, le monde a des structures politiques, des nations, des souverainetés et des gouvernements nationaux, c’est une structure. Et vous avez construit une science appelée science politique et science de l’administration, qui varient selon que les états sont démocratiques, socialistes et communistes, et comme pour le jeu de hockey ou de tennis, vous avez même formé des règles et des règlements que vous appelez des lois. Vous avez construit une autre structure qui s’appelle une structure économique, encore avec ses lois indépendantes, ses règles, ses règlements. Et vous avez continué plus loin en conditionnant le cerveau humain. Pour développer des motivations pour la vie politique et la vie économique, vous avez crée une structure appelée la religion. Les religions ont eu des structures qui sont rigides et fermées. Donc, il y a les structures religieuses, politiques, économiques et sociales. Nous devons vivre à l’intérieur de ces structures car nous sommes nés dans une société et devons vivre dans cette société. Ici, l’acquisition du savoir et le pouvoir de retenir appelé mémoire ont un rôle à jouer. Vous étudiez les différentes sciences et acquérez des informations, et avec votre génie qu’est l’énergie créative, vous découvrez les culs de sacs où l’humanité s’est embourbée et explorez pour voir si vous pouvez trouver de nouveaux chemins, de nouvelles constructions.

La crise structurelle d’aujourd’hui est une invitation à démolir les structures caduques et en construire de nouvelles dans le contexte que la science et la technologie ont crée. Donc ici, l’exercice cérébral, intellectuel de l’acquisition d’informations et la mémorisation sont nécessaires. S’il vous plaît, voyez bien que le mot retenir, n’est pas utilisé dans le sens de s’approprier, de posséder. Le sens d’appropriation et de possession du savoir mène à la création de dogmes. Vous recevez l’information, vous la retenez dans ce que vous appelez la mémoire, et quand vous commencez à utiliser cette intelligence, il n’y a pas de dogmes, pas de sectes parce que vous ne perdez jamais la vision du contexte dans lequel il a été utilisé. Voyez-vous ?

Ici, le savoir doit être co-relié au contexte qui change chaque jour. Les rapports de force dans la vie économique et politique changent, pas seulement chaque jour mais peut-être chaque heure maintenant. C’est une immense vitesse avec laquelle nous allons. Donc une intelligence vive, une mémoire sensible et une certaine énergie pour retenir les faits sont nécessaires parce que vous coexisterez avec les ordinateurs, les cerveaux électroniques. Mais les  êtres  humains  ne doivent pas devenir les esclaves des téléphones et des ordinateurs. L’être humain est relié organiquement à la vie cosmique et a un potentiel infini d’énergie créative. Comme les rayons du soleil, nous sommes les rayons de la suprême intelligence. Il n’y a pas d’être humain qui n’ai de potentiel d’intelligence en lui ou en elle, en même temps que les conditionnements du savoir, de l’expérience et de tout ce dont vous avez hérité.

Votre savoir acquis est la première partie de votre éducation pour vous relier au monde et aux cultures fabriquées par l’homme, mais dans ce processus est-il nécessaire de créer une image de vous-même en tant que connaisseur ? C’est la seconde partie de votre éducation : se relier sans créer d’image.

Vous avez vu la première partie très clairement, maintenant nous entrons dans la seconde partie, là où la race humaine a naïvement cru que vous deviez développer une personnalité, que vous deviez devenir un docteur, un ingénieur, un avocat. Vous créez une entité, une image d’homme d’affaire à l’intérieur de vous et vous vous déplacez comme un homme d’affaire, comme un scientifique, une entité cristallisée.

Il me semble que si le savoir peut être retenu sans un sens d’appartenance et de possession, aucune image de vous-même ne se crée. Ainsi vous pourrez avoir connaissance de dix ou douze langues sans créer une image de vous-même en tant que linguiste. C’est un nouveau défi dans le champ de l’éducation. Sinon vous direz qu’un homme d’affaire doit  avoir telles qualités, les politiciens doivent avoir telles caractéristiques, et vous identifierez ces qualités, et vous direz que leur personnalité s’est développée. Pourquoi développer une personnalité ? Pourquoi construire une identité ?

Comme vous vivez dans une maison, vous devez vivre et vous aller dans des structures variées, les écoles, les usines, les bureaux, ce sont les structures dans lesquelles vous vivez. Vous ne devenez pas la maison parce que vous avez construit une maison, vous utilisez cet enclos pour satisfaire vos besoins, de la même manière, vivre en société, partager la vie avec les autres demande des cadres structurés.

L’acquisition de savoir, sa mémorisation et son utilisation afin de fonctionner en tant que membre de la société, tout cela n’a pas besoin de nous mener à la construction d’une entité, d’une entité cristallisée, statique, à l’intérieur du corps comme connaisseur, comme celui qui sait. C’est un rôle fonctionnel, pourquoi impliquer la psychologie là dedans ? Cette structure psychologique où l’image fabriquée est devenue un modèle de comportement, cette structure doit être cassée complètement. Si nous voulons casser le cercle vicieux du passé se prolongeant à travers nous, le défi doit être affronté. Le défi de l’acquisition du savoir, de l’expérience et du mouvement à travers les relations sans créer d’images. Parce qu’une conscience libre d’image, tout comme la conscience libre des pensées, a une souplesse, elle n’est pas encombrée d’opinions, d’évaluation, de jugements de valeur. L’innocence est un flot de conscience où il n’y a pas d’encombrement du tout. Le mouvement de la créativité qui n’est pas profané par les habitudes mécaniques et leurs modèles, c’est l’innocence et l’élégance.

Une personne vivant dans ce monde fabriqué par l’homme, agissant dans les structures fabriquées par l’homme, a simultanément la responsabilité de se relier à la vie cosmique et tous ses mouvements doivent être harmonieux ?  La responsabilité est de créer une harmonie à l’intérieur de soi-même et à travers les relations pour créer une harmonie autour de soi. L’harmonie est l’essence de la paix.

Chaque processus de devenir vous limite, il provoque le rétrécissement de votre être. Donc l’éducation sans processus de devenir, l’éducation sans développer des identités et des personnalités, retient l’innocence du tout dans chacun, conserve l’élégance du sacré en chacun. Il me semble possible de s’éduquer soi-même à ce que la mémoire fonctionnelle du savoir que vous avez acquis ne devienne pas une gêne dans le mouvement des relations humaines. Ce n’est que lorsque vous avez une image de vous-mêmes que le mouvement des relations parmi les êtres humains devient un problème. Vous savez que le savoir engourdit la sensibilité s’il est possédé, et s’il n’y a plus aucune sensibilité, on devient compartimenté. Un poète peut être très sensible quand il utilise les mots mais sa sensibilité peut être compartimentée. Un artiste ou un musicien peut émouvoir son public par sa sculpture ou par l’expression de sa musique mais, passez quelques jours avec lui et vous trouverez que sa sensibilité ne s’infiltre pas dans les autres couches de sa vie.

A moins que nous ne trouvions un chemin d’éducation de nous-même et des enfants, où cette occupation de construction d’images (construction de votre propre image et construction d’images des autres personnes) prenne fin ; à moins que nous ne trouvions une façon de nous éduquer qui ne nous mène à aucune construction d’image, il n’y aura de paix ni dans notre vie d’individu ni dans celle de la famille humaine.

Vous savez, nous sommes dans cette pièce travaillant au nom de toute la race humaine, vous et moi, parce que nous sommes le monde, nous contenons à l’intérieur de nous-mêmes toutes les structures construites par la race humaine depuis l’éternité.

La religion est participation au Tout de la vie, tout le champ de l’action et de vos pensées, ce n’est pas un simple exercice intellectuel. Les religions ont été réduites à des réseaux d’esclavage et ne sont pas un terrain pour une liberté inconditionnelle. Nous explorons ce qu’est la liberté inconditionnelle, ce qu’est vivre.

(Extrait de ÊTRE ET DEVENIR par Vimala Thakar, Dialogues ayant eu lieu à Dalhousie (Inde) durant l’été 1989 Traduits par Véronique Charroux et Patrick Delhumeau). Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre