Sokei-an : La religion de la sérénité


06 May 2017

(Extrait de l’anthologie : Le monde du zen par Nancy Wilson Ross, Stock 1976)

Le Zen est une religion, mais une religion d’un caractère exceptionnel. Pour comprendre le Zen, il faut comprendre ce caractère.

Le Zen fait une religion de la sérénité. Il n’est pas une religion génératrice d’émotions, qui nous arrache des larmes ou nous presse de clamer le nom de Dieu. Lorsque l’âme et l’esprit se rencontrent à la perpendiculaire, pour ainsi dire, il se produit à cet instant une unité totale entre l’univers et le moi et, à sa faveur, une illumination durable.

Cela ne peut être atteint par les voies de la logique ou de la philosophie. Si l’on accède à la compréhension de la réalité par la lecture ou en mordant le bout de son crayon, cette compréhension ne sera pas religieuse. C’est par la méditation qu’il faut prendre conscience de la Réalité. C’est à cet objectif que nous ramenons toutes les activités de la vie. Pour nous, voilà la religion.

Notre religion a son atmosphère propre. Lorsque nous entrons dans le lieu de méditation où sont assis tous nos frères, nous sommes envahis par la quiétude. C’est pour cela que nos temples se trouvent dans les endroits où l’on entend la musique du vent ou le murmure de ruisseaux qui courent.

Vous connaissez l’histoire du moine qui coupait les mauvaises herbes dans le jardin d’un temple en ruine. Un morceau de tuile qu’il jetait loin de lui frappa une tige de bambou — et ce son produisit en lui l’illumination. Croyez-vous que vous puissiez connaître l’illumination en heurtant une chaise avec le manche de votre balai tandis que vous faites le ménage dans votre cuisine ? N’oubliez pas la quiétude de la vallée silencieuse où ce moine méditait seul, jour et nuit. C’est lorsque ce silence fut brisé par le choc de la tuile qu’il s’éveilla à la connaissance qu’il portait en lui.

Aujourd’hui, les humains ont oublié ce qu’est la religion. Ils ont le goût des mets savoureux, d’une vie de luxe, de la beauté, du théâtre. Ils comprennent la science et la philosophie et sont capables de discuter du matin au soir avec des mots utilisés depuis plusieurs générations. Ils ont oublié l’amour particulier qui unit leur nature d’êtres humains à la Grande Nature. Cet amour n’a rien de commun avec l’amour humain. Lorsque vous êtes au cœur de la nature, c’est alors que vous éprouvez cet amour de la Grande Nature. Alors aussi l’art révèle sa stérilité et les mots deviennent lettre morte. Les adeptes du Zen doivent apprendre cet amour particulier. Voilà ce qu’est la religion.

LES TROIS FORMES DE MÉTHODE RELIGIEUSE

Il y a trois moyens d’expliquer chaque religion, et il y a trois méthodes différentes pour les pratiquer et les comprendre.

Le premier moyen consiste à utiliser la métaphore. Il peut prendre de nombreuses formes différentes. Il prend parfois celle de la mythologie, comme chez les Grecs, dans le shintoïsme japonais ou le bouddhisme Mantrayana. Le christianisme emprunte aussi la forme symbolique ou dogmatique : il dépeint le Ciel comme une cité céleste entourée d’une muraille d’or dont les portes sont gardées par saint Pierre ; un escalier aux marches d’or, que montent et descendent les anges, y conduit au trône de Dieu. Sur ce trône, au milieu du Ciel, Dieu est assis avec le Christ à sa droite. Cette allégorie a été imaginée pour expliquer la religion — mais l’explication n’est pas la religion : c’est ce qu’elle signifie qui est la religion.

Le second moyen consiste à utiliser la méthode philosophique. Ce système de représentation ne fait pas un usage aussi imagé du Ciel et des enfers, des dieux et des anges. Il s’adresse à l’intellect de l’homme. Mais l’homme oublie volontiers que la théologie et la philosophie ne sont que des moyens, destinés à l’aider à comprendre la religion, et que leur but est d’exercer son esprit afin que, par la pensée, il s’éveille à la Réalité.

Le troisième moyen consiste à saisir la Réalité elle-même et, ce faisant, à s’éveiller à elle. Il s’agit d’une action directe du même ordre que celles de notre vie quotidienne. Lorsque vous discutez, si chaudement que ce soit, avec un ami, vous dites : « Je t’écraserai ! » Mais dans l’action directe vous le frappez sans dire un mot.

Bodhidharma ne recourait à aucun raisonnement et ne donnait pas d’explication. Pour lui, chaque action de la journée était la religion même : boire un verre d’eau, manger, dormir, tenir une boutique, parler à son voisin. L’action était sa manière de pratiquer la religion.

Pour atteindre ce stade, nous devons abandonner notre conception habituelle de la religion. Lorsque nous l’avons atteint, lorsque nous y sommes tout au long du jour, nous n’avons plus besoin d’expliquer quoi que ce soit. C’est pour cette raison que Bodhidharma disait : « Ne cherche aucun mot. » Les disciples du Zen ne cherchent pas d’explication. La première action de leur journée consiste à se lever et à mettre les pieds dans leurs pantoufles. Mais pour comprendre cet acte comme un acte religieux, l’esprit doit être éclairé.

Nansen, un maître célèbre du Zen chinois, se trouvait un jour dans les bois, près du temple, occupé à couper du bois avec une grande hache. Un moine qui était venu de très loin pour rendre hommage au Maître qu’il n’avait jamais vu passa près de lui et lui demanda : « Le Maître Nansen est-il chez lui ? » Le Maître lui répondit : « J’ai payé cette hache deux pièces de cuivre. » Puis, levant sa hache au-dessus de la tête du moine étonné, il ajouta : « Elle est très coupante. » Le moine effaré s’enfuit et ne découvrit que plus tard que le coupeur de bois était Nansen lui-même.

Celui qui connaît vraiment l’éveil sait que la délivrance doit être trouvée là où il se trouve. Il n’est pas besoin pour lui de se retirer dans une caverne. S’il est un pêcheur, il devient un vrai pêcheur. S’il est un boucher, il devient un vrai boucher. Le fermier devient un vrai fermier et le marchand un vrai marchand. Il vit sa vie de tous les jours avec une conscience éveillée. Chacune de ses actions quotidiennes est sa religion.


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