Pierre d’Angkor : Religion et théosophie


07 Apr 2009

(Revue Le Lotus Bleu. Juillet-Août 1958)

Si l’on considère depuis ses origines le passé religieux de l’humanité, l’on constate qu’elle s’est toujours trouvée divisée en deux grandes catégories opposées : les agnostiques et les croyants. Les grandes religions historiques qui se succédèrent eurent toutes leurs sceptiques, leurs incrédules. De nos jours, beaucoup de théosophes étaient des agnostiques, des esprits areligieux. Ils ne sont venus à la théosophie que parce que leur esprit philosophique a été écœuré par les insuffisances, ou effrayé par les dangers, que présente une science purement matérialiste, ou parce que leur attention a été attirée par des phénomènes parapsychiques ou paranormaux que la science officielle n’explique pas. Quant aux croyants des diverses religions, sous l’empire de leur raison critique, analytique et discursive, ils ne tardèrent pas à se diviser eux-mêmes, à s’opposer en sectes rivales, prétendant chacune être dans la vérité, sectes où le fanatisme aveugle apparaît toujours en rapport avec l’étroitesse et l’irrationalité des dogmes définis, la foi qui ne discute pas étant alors la condition nécessaire pour les faire accepter.

Profondément mystique et religieux de nature, il est pourtant une question que je me suis toujours posée, depuis que j’ai pris sur moi-même de réfléchir librement sur ces problèmes. Suis-je croyant d’une religion et quelle est cette religion ? Un ami auquel je posais un jour la question pour son propre compte, me répondit : « Je crois à l’esprit de toutes les religions, mais à la lettre d’aucune ».

Mon ami était un esprit léger et très superficiel et, dans sa bouche, ce n’était là qu’une boutade ou une échappatoire. Néanmoins la pensée m’impressionna, car elle répondait à mon état d’âme, correspondait parfaitement à mes sentiments intimes. Souvent je me suis demandé depuis : « Suis-je Chrétien, suis-je Bouddhiste ? » Je m’interrogeais; plongeais pour y répondre au plus intime de moi-même, de mes souvenirs, de mes doutes.

Depuis ma plus tendre enfance j’ai toujours eu et conservé le culte fervent de l’adorable figure de Jésus, figure historique et symbolique à la fois de tout le drame humain, c’est-à-dire du drame de tout homme soumis à la loi de la souffrance et de la mort, prélude nécessaire à sa résurrection triomphante. D’autre part, depuis que je l’ai connue aussi, j’ai admiré profondément toute la sagesse du Bouddha, lequel nous a donné la solution du problème de la vie et de la mort, dévoilé la cause de la souffrance, montré le moyen d’y mettre fin et d’atteindre à la béatitude infinie (Nirvâna). Je me suis toujours considéré depuis lors comme l’aspirant-disciple de Jésus et de Bouddha, ces deux pôles humano-divins de l’Amour et de la Sagesse (Le mot de philosophie ne peut-il se traduire également par sagesse de l’amour et amour de la sagesse ?) Pourtant, puis-je me dire Chrétien ou Bouddhiste ?

Non, au sens strictement orthodoxe de ces désignations : car, en dépit des apparences, c’est-à-dire des contingences de la naissance et du milieu social, auxquelles chacun demeure soumis par son destin particulier, je n’appartiens effectivement à aucune Église, n’en suivant pas les rites, n’en acceptant pas les dogmes, interprétés selon la lettre étroite imposée par l’autorité officielle.

Oui, si j’envisage le sens profond des enseignements, tel que nous l’a transmis la tradition ésotérique, immémoriale, de l’Esprit.

Si je me refuse à une appartenance plus formelle, c’est parce qu’il m’apparaît comme un fait indiscutable que les hommes ont, par leur incompréhension, inconsciemment déformé, altéré, trahi, les enseignements des deux grands Maîtres que j’ai cités. En Occident, les docteurs Chrétiens, s’appuyant sur quelques textes scripturaires, présumés authentiques et miraculeusement préservés de toute erreur, se sont crus autorisés à édifier au cours des âges une immense superstructure sur les enseignements primitifs, superstructure à laquelle ils ont prétendu attribuer la même autorité qu’à la parole du Maître. Les Évangiles eux-mêmes du reste, en dépit de leur grandeur spirituelle et morale incontestable, ne peuvent plus prétendre aujourd’hui à la stricte rigueur historique qu’on leur reconnaissait jadis. Le prétendre serait méconnaître tous les travaux de la critique historique et exégétique moderne. Conformément au caractère traditionnel des écrits orientaux, les Évangiles sont un mélange complexe de faits et d’intentions morales inspiré à leurs auteurs par le souci majeur du salut des hommes, de la rédemption humaine. Selon toute vraisemblance donc, sous le voile mi-historique, mi-légendaire, ils cachent derrière l’affabulation littérale du récit un sens symbolique profond qui est le drame de l’homme, le drame de la destinée humaine, dont Jésus, par sa vie et sa mort, est comme la personnification historique, la plus auguste et la plus tragique [1]. Écrits d’ailleurs longtemps après la mort du Maître, les Évangiles subirent fortement l’influence helléno-Chrétienne de Saint Paul, dont les Épitres sont antérieurs à leur rédaction. Or Saint Paul emploie manifestement un langage à clef, un langage initiatique. Il parle du « Mystère Chrétien » qu’il se refuse à révéler aux Chrétiens ordinaires, parce qu’il ne peut être compris, dit-il, que par les « parfaits ». Écrivant à l’Église de Corinthe, c’est-à-dire à des Chrétiens baptisés et confirmés dans la foi, ne s’excuse-t-il pas de ne pouvoir leur révéler le mystère, parce que trop petits enfants dans la foi on ne peut leur donner encore que du lait et non des viandes solides ? Or, « quiconque est au lait », dit-il, « n’a pas l’expérience de la parole de vérité » [2]. Jésus lui-même ne disait-il pas à ses disciples : « Il vous a été donné de connaître les mystères du Royaume de Dieu, mais pour ceux du dehors tout arrive en paraboles » ? [3] Tel est bien le fondement même de la tradition ésotérique. Mais que sait encore l’Église romaine d’aujourd’hui de cette tradition dont elle a perdu la clef, ou dont elle affecte d’ignorer l’existence, alors que l’Église orientale, nous dit Boris Mouravieff, en a conservé la connaissance.

Quant aux doctrines du Bouddhisme, on sait qu’après la mort du Maître, les sectes du grand et du petit véhicule se livrèrent aussitôt au jeu varié des interprétations qui s’opposèrent et se diversifièrent dans toute l’Asie, en sorte qu’il semble que dans ces deux grands exemples historiques, pour le Bouddhisme comme pour le Christianisme, la Vérité primitivement enseignée. par le Maître initiateur transcende en fait les orthodoxies qui, dans la suite, prétendirent la définir et soit perdue par elles.

Cette Vérité est-elle perdue pour autant ? Non, mais elle ne paraît pouvoir être saisie que par « le petit nombre » de ceux qui suivent le « sentier direct » du Bouddhisme, la « voie étroite » de l’Évangile. Quoi qu’il en soit, dissimulée derrière la lettre, elle se découvre dans l’esprit profond de tous les grands enseignements. La Vérité est une, mais ses aspects fragmentaires s’en trouvent reflétés partout. Des aspects lumineux s’en découvrent dans le Brahmanisme, le Bouddhisme, le Zoroastrianisme, le Taoïsme Chinois, la Sagesse de l’Égypte et de la Grèce dans leurs Mystères, l’Hermétisme, la Kabbale juive, etc. Quand ce ne furent pas l’ignorance et les superstitions qui altérèrent ou dégradèrent la pure vérité, ce furent les vices et les passions des hommes, comme dans les folies orgiaques des Bacchanales, des Saturnales, ou certains cultes d’Orient. Pour échapper à une corruption, aussi grande, le Christianisme n’en subit pas moins, lui aussi, ainsi que je l’ai dit, la fatalité commune d’une altération, d’une déformation croissante, de l’enseignement originel [4].

Cette déformation, due, dès l’abord aux préjugés juifs concernant le Messie, fut surtout aggravée, dans la suite : 1° par l’atmosphère de trouble et d’abattement causée par la mort ignominieuse du Maître bien-aimé — mort qu’il fallait expliquer et justifier ; 2° par l’émotion et l’exaltation mystiques qui furent consécutives aux phénomènes d’ordre occulte que représentèrent les apparitions psychiques qui suivirent cette mort. Phénomènes d’ordre psychique, dis-je, mais qui furent aussitôt transposés sur le plan miraculeux. Dès lors, du fait même de l’exaltation mystique qui en résulte, exaltation soigneusement entretenue et réchauffée au cours des siècles, la surenchère continua et la majoration de la doctrine poursuivit sa marche en avant dans la définition, progressive jusqu’à nos jours, de dogmes transcendantaux débattus et proclamés au sein d’assemblées tumultueuses (V. la liste des conciles et leurs décisions). On prétendit ne reconnaître en la personne du Christ qu’un rapport unique entre Dieu et le monde, alors que ce rapport entre le Divin et l’Humain se pose pour tout homme puisque tout homme prend conscience de l’infini en lui en dépit de la limitation de ses perceptions sensibles. On prétendit voir dans le Christ Jésus « le fils unique de Dieu », alors que le Maître Lui-même, auquel les pharisiens reprochaient de se dire « fils de Dieu », leur riposta en les accusant d’ignorer leurs propres Écritures et en leur citant la parole biblique. « Vous êtes des Dieux ; vous êtes tous des fils du Très-Haut » [5]. Tout en revendiquant avoir reçu une mission spéciale de son père, Jésus n’entendait donc pas se distinguer essentiellement des autres hommes, ses frères.

Quoi qu’il en soit, il est de fait que, pas plus que les autres grandes religions, le Christianisme ne paraît avoir rapproché de façon sensible le gros de l’humanité de cette perfection dont nous parle l’Évangile. L’homme est un être concret, individuel et libre. Ce n’est pas une direction globale, grégaire, qui peut mener l’individu à cette perfection. Ce n’est pas non plus la contrainte d’une foi imposée obligatoirement. Aussi voyons-nous, au cours de l’Histoire, l’esprit philosophique ne jamais perdre ses droits. A leurs risques et périls, « les hérétiques » affrontèrent persécutions et anathèmes. Plus tard, ce furent les Pères de l’Église eux-mêmes qui s’efforcèrent, dans la mesure du possible, de concilier les doctrines de Platon et d’Aristote avec les rigueurs du dogme défini. Néanmoins il fallut attendre les temps modernes pour permettre à une pensée vraiment libre de se dégager suffisamment de l’emprise théologique pour ne plus tabler que sur le seul pouvoir de la raison, celle-ci, tirant tant de données subjectives, qu’objectives et expérimentales, ses constructions philosophiques, souvent opposées et contradictoires. Aussi l’homme risque-t’il fort de se perdre dans la jungle épaisse des doctrines et le fouillis des contradictions, qu’éveillent les incertitudes de sa pensée discursive, hésitant sans cesse entre le pour et le contre alternativement présentés dans les systèmes opposés, s’il ne découvre au tréfonds même de sa nature le fil d’Ariane, la « lumière » intérieure, intuitive, qui doit éclairer sa raison même. Cette lumière, il ne peut la percevoir qu’en progressant sur une voie spirituelle, en purifiant, en affinant graduellement son esprit et son cœur, suivant les enseignements traditionnels.

Mais, entre temps, il chemine péniblement, sujet à des faux-pas, à des chûtes, à bien des erreurs. Nombre de fois, il s’arrête, se réjouit plein d’espoir et de joie, croit avoir perçu la lumière. Mais bien vite survient la déception ; il doit déchanter : ce n’était en lui que le reflet d’une aspiration égoïste, un feu-follet illusoire, un jeu d’abstractions qui l’avait séduit, l’ombre du réel, hélas ! Ombre toute parée des couleurs de quelque conformisme, bouddhiste ou chrétien, ou autre encore, aux tons moins éclatants, mais que leur originalité apparente, ou leur nouveauté, faisait reluire de mille feux à son imagination égarée. Las de chercher, rebuté par la fatigue et les échecs répétés, l’homme n’eût pas tardé à se décourager, à verser dans le scepticisme et la désespérance, si, par intervalles au cours des siècles, ne se dessinait sur la toile historique, dans toute sa force calme, sa sérénité, sa réalité impressionnante, quelque grande figure, quelque réussite éclatante, l’un ou l’autre modèle divin en chair et en os, venant montrer au monde que la voie est praticable, et que, ainsi qu’il fut toujours enseigné, tout homme peut la fouler victorieusement.

Mais encore, dira-t-on, cette lumière supérieure, où est-elle ? Où importe-t-il de la chercher, de la découvrir ?

Quand, au soir de ma vie, je fais la récapitulation de mes expériences, le bilan de mes croyances philosophiques et religieuses, je découvre dans bien des systèmes et des doctrines, ce qui me paraît être de sublimes vérités, mais enfouies, comme je l’ai dit, dans un fouillis d’erreurs et de superstitions. C’est comme si la Vérité pure, située dans une sphère trop haute, quasi inaccessible, ne pouvait être perçue encore, à notre niveau d’évolution que sous les voiles déformants de l’intellect. « Mais précisément », m’objecte-t-on, telle est la raison pour laquelle la religion demeure notre garde-fou nécessaire contre nos erreurs possibles. — Hélas ! je l’ai dit aussi, sous l’influence de causes multiples, ce garde-fou est bien illusoire, les religions ayant été les premières à trahir les enseignements de leur Maître. Et voilà pourquoi la recommandation fut toujours faite à chacun de garder le discernement nécessaire. « Omnia probate, et quod bonum est tenete » nous dit Saint Paul.

L’apôtre insiste à diverses reprises sur cette liberté que nous apporta le Christ. « Ne vous laissez pas remettre en servitude », nous dit-il. Cette liberté, l’Église romaine ne tarda pas, hélas, à la méconnaître, à l’interdire aux fidèles. Pourtant, la liberté du Chrétien est la condition nécessaire au discernement. Ce discernement, je le répète, n’est pas le fruit de l’intellect raisonneur, mais d’une lucidité spéciale s’éveillant en nous quand unissant conjointement l’esprit et le cœur préalablement purifiés de leurs souillures et préjugés, nous cherchons une lumière pour éclairer notre route quotidienne. Parlant de la voie étroite, du sentier direct, que nous proposent tous les grands enseignements du passé, Krishnamurti nous met en garde et nous donne aujourd’hui cette indication, précieuse entre toutes, que ce chemin n’est pas un chemin tracé d’avance, niais que chacun doit le tracer pour soi-même, se frayer sa propre route. Or, c’est là manifestement le contraire de ce que nous enseignent les religions, lesquelles se présentent à nous comme des voies larges et accueillantes que les fidèles sont conviés à suivre tant pour leur salut particulier que pour le salut collectif. En fait, les religions ne nous apportent pas la lumière : elles nous indiquent seulement où la lumière se trouve : au sommet de la Montagne ; ils en font le tour, mais ne nous la font pas gravir, ne nous mènent pas au sommet, en dépit de leurs prétentions à nous y mener par des pratiques cultuelles et sacramentelles, qui sont moins transformatrices de notre nature même que lui apportant le secours d’une grâce extérieure, surnaturelle, et qui nous est donc étrangère.

Les religions méconnaissent que le surnaturel est le tréfonds mystérieux de notre propre nature ; car, au sommet, l’Être est Un.

Mais peut-être ce symbolisme de la Montagne a-t-il besoin d’être expliqué. Atteindre le sommet de la Montagne, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l’homme doit accéder à une condition supérieure à la sienne, atteindre à un niveau de conscience, supérieure à sa conscience ordinaire. La Bible nous enseigne que l’homme est un être déchu et qui doit être réintégré dans sa condition première. Dans l’Évangile [6], le Christ dit à Nicodème que « si l’homme ne renaît à nouveau, il ne verra pas le royaume des Cieux ». Cette renaissance en effet implique l’éveil en nous d’une conscience nouvelle, supérieure, la conscience de l’âme. Trois états hiérarchiques de conscience sont possibles en nous : 1° le sommeil ou l’état de rêve (Svapna) ; 2° notre conscience ordinaire de veille (Jagrat) et le 3°, ignoré de l’immense majorité des hommes, la conscience de leur âme (Turriya). Chez la plupart en effet, l’âme est encore endormie. A sa place, existe l’état de sommeil profond (Sushupti). La conscience de leur âme ne s’éveille réellement en eux qu’après leur mort, et voilà pourquoi la sagesse antique appelait la mort une nouvelle naissance ou la naissance à une vie nouvelle, la Vie véritable. La renaissance que nous propose le Christ, c’est donc de dépasser, au cours de notre vie, notre état de veille, notre conscience ordinaire, pour nous éveiller à la conscience de notre âme [7].

Notre âme en effet n’est autre que ce royaume des cieux qui est « au dedans de nous », nous précise le Christ. Ce royaume est aussi le sommet de la Montagne, le Paradis perdu dont l’homme a été exclu lorsqu’il a perdu conscience de son âme, de son moi réel – non pas un moi abstrait mais au contraire le suprême concret — en l’identifiant avec son moi mortel, qui n’en est qu’une projection éphémère.

Quand nous faisons l’effort de rentrer en nous-même pour nous analyser, nous découvrons en effet au tréfonds de notre être une étrange dualité : d’une part, le moi inconnu, profond, infini, l’être idéal, essentiel, Dieu en nous, mais un Dieu qui semble déchu, avoir perdu effectivement toute sa puissance, puisqu’il ne peut se traduire en nous que par de vaines aspirations vers l’éternel, l’infini, qu’aucune expérience finie pourtant n’a pu nous révéler et ne peut expliquer, et, chez les meilleurs d’entre nous, par des inspirations parfois sublimes, mais exceptionnelles et sporadiques, autant que mystérieuses dans leur fonctionnement ; d’autre part, notre moi de surface, notre personnalité physique et mentale, le moi éphémère qui porte tel nom, est né à telle date, en tel pays, en telle famille, simple fantoche qui s’abuse sur lui-même, croit agir alors qu’en réalité il est agi par un complexe instable, toujours changeant, de pensées, de désirs, de sensations, le sollicitant sans cesse du dehors et qui, à son insu, le dominent et le gouvernent entièrement. C’est ce moi mortel — car tout en lui semble condamné à mourir — mort physique et psychique, que Saint Paul nomme le corps animal, et dont il nous dit : « L’homme est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel » [8]. Traduit directement de la version slave, le texte de l’apôtre énonce : « Le premier homme tiré de la terre est terrestre, le second homme est Dieu descendu du ciel » [9]. Ce Dieu descendu du ciel, c’est l’homme divin, l’Adam d’avant la chute, et c’est aussi l’homme de la deuxième naissance, l’homme régénéré, symboliquement ressuscité des morts, l’homme qui a retrouvé son âme. L’âme en effet (Buddhi) est le véhicule de l’Esprit divin, étincelle (Atman) de la Flamme divine (Brahman).

Voilà pourquoi les Écritures sacrées de l’Inde proclament l’identité du Dieu en l’homme et du Dieu de l’Univers. « Tat twam asi » — tu es Cela. Panthéisme asiatique, diront les Catholiques ? Mais non, c’est là le pur enseignement de la Bible. Dans Isaïe (LVII, 16), le Seigneur dit que les Esprits sont sortis de Lui et qu’il a créé les âmes. Par son Esprit donc l’homme participe de l’essence divine. Il est Dieu dans la mesure où il réalise dans sa conscience cette Unité d’essence. Voilà pourquoi Christ est Dieu, le Bouddha est Dieu. « Il n’est d’autre Dieu que l’homme libéré », proclame à son tour Krishnamurti. Mystère suprême que cette communion des âmes et cette unification finale à laquelle chacun doit parvenir par une voie individuelle qui lui est propre dans l’évolution collective de l’Humanité. « Dans l’extase l’Esprit de l’âme devient une même chose avec Dieu » dit pareillement Sainte Thérèse d’Avila, qui, pour lors, fut soupçonnée, bien à tort du reste, de panthéisme. Sur notre plan de conscience certes, nul homme n’est Dieu. « N’appelez personne sur la terre votre Père », disait Jésus « un seul est votre Père qui est dans les Cieux » (Matth. XXIII, 9). Et au disciple qui l’appelait « Bon Maître » : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu seul » (Marc X, 17-18). Autrement dit, dans la chair, dans son moi périssable, nul n’est Dieu : dans l’Esprit, dans l’unité première et finale, tous le sont, car l’Être est un et sur le plan de l’Esprit, tous sont Un. Ainsi se réalisera la belle prière de Jésus « que tous ensemble ils soient un comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous, qu’eux aussi soient un en nous » (Jean XVII, 21). L’homme aura retrouvé sa condition première, car, nous dit Origène, dans la loi des cycles « la fin ressemble toujours au commencement ».

Krishnamurti nous avertit donc que le sentier direct nous menant à la lumière du sommet doit être tracé par nous-même, en nous-même, que cette lumière nul ne peut nous l’apporter du dehors. Il en résulte qu’il nous faut écarter nous-même les obstacles, les broussailles qui obstruent notre route. Il nous faut gravir ce sentier dans la solitude et par notre propre effort. Et le moyen traditionnellement enseigné pour y parvenir est pour chacun, je le répète, de renoncer à soi-même, de mourir à son moi de surface, à sa personnalité éphémère. C’est là ce « chemin du calvaire » que suit « l’homme de douleur » dont nous parle le prophète Isaïe, cette mort symbolique du moi — la mort sur la croix — étant le prélude nécessaire à la résurrection de l’homme spirituel en nous, de l’homme d’avant la chute. Tel est donc par delà l’évènement historique du Golgotha, le sens profond, de portée universelle, du drame évangélique [10].

Hérésie ! proclament les Catholiques : « La seule voie pour le chrétien est celle de la participation aux souffrances de Jésus-Christ ! » Au surplus, la plupart d’entre-deux confondent ici manifestement la voie étroite avec la retraite hors du monde, soit dans quelque ermitage solitaire, soit dans un monastère pour y mener la vie conventuelle (où l’esprit est emprisonné par les contraintes de la foi obligatoire) soit encore, sous d’autres climats religieux, en menant la vie errante ou en se retirant dans quelque « Ashram », ou dans quelque forêt, comme les Yogis ou les Sannyasis de l’Inde. Certes, ce sont là des conditionnements qui rendent plus aisé le cheminement sur la voie, mais ces conditionnements extérieurs ne peuvent être confondus avec elle, et c’est aussi bien en restant dans le monde, en participant à la vie familiale et sociale et en faisant courageusement face aux devoirs qui nous y attendent que la route peut être poursuivie et le but atteint. La difficulté y est sans doute considérablement accrue, l’ambiance, les circonstances, l’environnement quotidien, y rendent la marche sensiblement plus difficile et périlleuse, mais la réussite n’en est que plus méritoire et exemplaire, la vertu plus efficace et plus rapide.

On voit donc que la vraie religion est, pour chacun, un problème individuel à l’opposé des religions traditionnelles qui sont au contraire, comme je l’ai dit, ces voies collectives où cheminent sur les flancs de la montagne, insouciants pour la plupart, ceux qui n’ayant pas encore pris conscience de leur âme, du principe transcendant de leur être, lui donnent seulement une adhésion de principe et continuent de vivre comme s’ils n’en avaient pas, c’est-à-dire de vaquer tranquillement à leurs plaisirs, à leurs soucis du moment, se contentant pour le surplus de cette lumière diffuse, réfléchie et, partant, illusoire, que leur procure le faux éclairage des églises. Pour ceux-là en effet le psychisme dévotionnel les illusionne et supplée à leur spiritualité en sommeil. Tant qu’ils n’auront pas le courage de secouer leur léthargie, ils n’approcheront pas du sommet, en dépit des rites et cérémonies cultuelles auxquelles ils assistent ponctuellement, heureux encore si par leur comportement dans l’existence ils ne s’en écartent pas davantage.

L’Évangile a cette forte expression : « Dieu vomit les tièdes ». Dieu ici c’est la loi impersonnelle et implacable de la nature, expression même de la justice de Dieu.

C’est le lieu de rappeler l’épisode évangélique du jeune homme riche qui venait demander au Maître quel était le chemin pour atteindre à la perfection. Jésus lui ayant souligné la nécessité du dépouillement, le jeune homme nous dit l’Évangile, s’éloigna tout triste, car il avait de grands biens. Il faut comprendre le vrai sens de l’apologue. Ce ne sont pas tant les possessions elles-mêmes qui sont ici l’obstacle majeur à l’entrée dans la voie, mais notre attachement à ces possessions. Cet attachement est le lien qui nous y enchaîne. Au surplus, il ne s’agit pas uniquement de biens temporels mais aussi bien de ces pseudo-valeurs morales qui nous tiennent à cœur, que nous considérons jalousement comme nôtres, et qui nous lient tout autant, sinon plus, que nos biens matériels : notre réputation, nos habitudes mentales, nos préjugés, nos croyances mêmes qui donnent confort, sécurité, bien-être à notre esprit, vrai narcotique qui engourdit ses énergies et l’empêche d’accéder à la lumière véritable. Jésus ne nous a-t-il pas mis en garde en nous disant que la conquête du royaume requérait la force, la violence ? [11] La violence contre nous-même, contre l’euphorie d’une conscience sommeillant dans une sécurité trompeuse. J’ai dit que la route vers la lumière était différente pour chacun. Est-ce à dire qu’il y a ici une pluralité de lumières à percevoir ? Non, la Lumière est une, mais les angles de perception sont innombrables. Chaque homme est une unicité irremplaçable et doit donc atteindre à sa vision propre, qu’il ne peut percevoir qu’en renonçant aux biens qu’il possède ou convoite pour lui-même, c’est-à-dire égoïstement.

Mais ne nageons-nous pas ici en plein paradoxe ?

Comment l’individu peut-il tracer son propre chemin vers la lumière, si, d’autre part, il doit préalablement mourir à soi-même, si son moi doit être dépassé, transcendé, pour rejoindre le Moi unique, le Moi universel ? Et qui rejoint alors le Moi universel ? En d’autres termes, comment l’homme pourrait-il se frayer un chemin individuel, un chemin qui lui soit propre, s’il doit commencer par se nier lui-même ? Cette mort du moi demande donc une explication. Chaque être humain, dans son individualité première est, je le répète, un être unique, original, qui n’est pas né, et ne peut pas mourir, parce qu’il est partie intégrante et inséparable de l’Unité du tout divin, dont il est comme une facette, une expression particulière. C’est l’Esprit divin en l’homme. Mais en se concentrant sur soi par ses pensées, par ses désirs, l’Esprit s’est comme séparé de l’Unité par un voile jeté sur sa propre nature divine pour ne plus apparaître à Lui-même que comme un moi séparé, éphémère, création illusoire de ses désirs changeants, soumise dès lors à la naissance et à la mort périodiques. L’homme s’identifiant à ces projections inférieures devient ainsi le jouet de ses propres créations, avec leurs destins respectifs, bons au mauvais, heureux ou malheureux, que la loi naturelle de cause à effet (Karma) entraîne pour lui automatiquement.

Que l’on ne conclut pas toutefois de cette chûte de l’homme que l’âme soit désormais absente, étrangère aux activités humaines. Non, c’est toujours l’âme (le corps spirituel enrobant l’Esprit divin) qui agit en nous. Mais, chez la plupart des hommes, inconsciente d’elle-même, elle se traduit inversée dans l’activité mentale du sujet, réfléchie dans le miroir de son moi égoïste. C’est donc dans la mesure où l’homme élimine cet égoïsme, dans la mesure où ses activités mentales (pensées, sentiments, désirs) se purifient, c’est-à-dire se dégagent de tout mobile personnel, de toute considération intéressée, que l’individu prend réellement conscience de son âme.

Mourir à soi-même, c’est donc mourir à son moi égoïste : ce n’est pas détruire le principe de notre individualité spirituelle. C’est mourir à toute cette fausse orientation de nos pensées, de nos sentiments, de nos actes, tous centrés sur nous-même. Et ce n’est que lorsque cette « conversion » est opérée et que « le vieil homme » est mort en lui (mort sur la croix) que l’individu, ressuscité comme Homme-Dieu, se retrouve réintégré dans l’Unité divine. Peut-être trouvera-t-on que ma religion ressemble au vêtement d’Arlequin, fait de morceaux diversement colorés et ajustés, en d’autres termes qu’elle n’est qu’un syncrétisme confus d’éléments disparates, pris çà et là, et contraints, tant bien que mal, de vivre en une sorte de symbiose, symbiose que répudieront tour à tour les sceptiques qui la traiteront de rêverie, les esprits cartésiens qui la trouveront confuse et illogique, et les religions traditionnelles qui, fanatiques de la lettre, la jugeront hérétique et damnable. Mais peut-être inspirera-t-elle au contraire ceux qui, découvrant dans les diverses croyances religieuses des éléments de la Vérité, feront l’œuvre de discrimination et d’épuration nécessaires pour redécouvrir la Révélation primitive qu’une tradition immémoriale nous dit avoir été faite à l’aurore de l’humanité.

La théosophie moderne est, à mon sens, l’expression la plus récente et la plus authentique de cette Révélation primitive, bien qu’à l’instar de toutes les dispensations précédentes, elle ait dû subir quelque altération de l’enseignement qu’apportèrent nos Maîtres, du fait de la confusion et de l’identification qui en furent faites ultérieurement avec des données occultistes, dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elles furent personnelles à leurs auteurs, parfois aventureuses et démenties par les faits. Certes, l’esprit demeure libre au sein de la Société théosophique et il n’y est pas de dogmatisme obligatoire. Chacun peut et doit lui apporter avec son concours le fruit de ses vues particulières et de son expérience personnelle. Encore importe-t-il de les distinguer soigneusement de l’apport primitif fait par nos Maîtres, tel qu’il nous fut transmis par les fondateurs. Et peut-être cette distinction n’a-t-elle pas toujours été assez observée ! Quoi qu’il en soit, ce qui m’a séduit personnellement dans la théosophie c’est la profonde logique de la doctrine et la solution lumineuse et rationnelle qu’elle apporte à nos grands problèmes. Mais ce n’est pas assez dire. Chose paradoxale en apparence, c’est dans les questions les plus abstruses, les plus transcendantales. que je crus apercevoir ces bribes de lumière et de vérité, perçues dans un éclair de lucidité intuitive, alors que ces mêmes questions dépassaient immensément les limites et la faible portée de mon intellect. Et cela, pour un homme dénué d’imagination comme je le suis, me fut une preuve de l’existence d’une transcendance, immanente en notre être. Quoi qu’il en soit, c’est du fond de moi-même que je fus attiré à la théosophie. Elle fut comme un trait de lumière venant éclairer mes obscurités, un coup de foudre qui, frappant mon cœur et mon esprit, fit fuir mes doutes et força mon adhésion. Comment ne lui vouerais-je pas une indéfectible reconnaissance ? J’eusse voulu lui consacrer ma vie. Les contingences Karmiques s’y opposèrent, limitant à l’extrême le temps et les faibles moyens qu’il me fut donné de lui accorder.

Pour conclure, je dirai donc que si ma religion n’est pas ce syncrétisme hybride que je dénonce, elle m’apparaît plutôt comme un essai de synthèse de vérités, entrevues un peu partout ; synthèse toute relative et provisoire d’ailleurs, ne prétendant servir qu’à mon seul usage, et en attendant mieux. Et puisque sa religion est pour chacun une affaire individuelle, ainsi que je l’ai montré, il en résulte également que la vraie synthèse de la Vérité, la lumière totale de la Révélation primitive, ne pourra être atteinte finalement que lorsque tous les hommes ayant parfait leur évolution et pris conscience de leur âme, chacune de leur vision particulière sera comme une petite fenêtre différente, permettant une vue originale et unique sur le même paysage divin, projetant ainsi par d’innombrables images la même splendeur universelle. C’est par cette vue globale seulement que pourra être atteinte par l’Humanité la vraie synthèse de la Vérité, car, comme l’a écrit Fernande Lanksweirt, « la voie de l’absolu n’est pas étrangère à l’Histoire et la révélation spirituelle ne passe par l’individu que pour devenir le germe d’un accomplissement communautaire » [12].

En attendant l’Humanité poursuit collectivement sa route sur cette voie large qui, à tous les niveaux, fait le tour de la montagne, s’élevant insensiblement sur une spirale indéfinie, avec des hauts et des bas, des avances et des reculs, progressant lentement par cycles successifs, dont le début, à chaque cycle, part d’un niveau inférieur au point d’arrivée précédent pour aboutir finalement à un niveau d’arrivée supérieur. Sur cette voie commune les hommes avancent donc comme sur des voies parallèles. Chacun, muni d’œillères, ne suit que la voie conforme à son tempérament particulier: sciences positives, connaissances techniques, mécaniques, ou bien religion, poésie, art et philosophie. Chacun poursuit ainsi sa propre route circulaire sur les versants de cette montagne que contourne péniblement, au milieu des orages et des bouleversements de toute sorte, notre humanité souffrante et pitoyable. Le progrès est si lent, l’ascension si peu marquée, que nul ne s’en aperçoit et que la désespérance saisit les pauvres humains qui dénoncent l’absurdité du monde, le non-sens de la vie. Pourtant la Lumière est au terme du voyage, au bout de l’interminable montée. Ne peuvent l’apercevoir plus tôt que ceux qui ont le courage de prendre le « chemin court », l’abrupt sentier, la persévérance de le gravir jusqu’au bout et d’aborder à son sommet de lumière !

Comment finit donc la grande aventure humaine ? La tradition nous parle du « jugement dernier » qui, à la fin des temps, séparera les bons des méchants, les boucs des brebis. Les sages nous expliquent qu’à la fin du grand cycle présent, une séparation divisera en deux l’humanité : d’un côté ceux qui, ayant pris conscience de leur âme, poursuivront leur évolution glorieuse; de l’autre, une minorité de retardataires sera mise de côté pour éviter que leur poids lourd n’entrave et ne retarde la marche ascensionnelle des premiers. Ces retardataires ne seront pas condamnés à la damnation éternelle, comme l’a supposé une interprétation féroce, mais à la condamnation aeonienne, ce qui implique qu’ils seront rejetés dans les lointains obscurs d’une évolution future, où ils pourront parachever leur évolution, manquée dans la présente. Les catholiques croient à l’inspiration divine de la Bible. Relisons donc la parole du Seigneur : « Je ne punirai pas éternellement parce que les esprits sont sortis de moi et que j’ai créé les âmes » [13]. Ceci peut-il être compris autrement que comme un démenti formel au dogme barbare de la damnation éternelle ?

Telle sera donc la grande séparation qui, à l’heure du Destin, sera effectuée entre ceux que le « Credo » nomme « les vivants et les morts », les vivants étant ceux qui, ayant pris conscience de leur âme, seront considérés comme « sauvés » ayant dépassé le stade critique, au delà duquel se profilera devant leurs yeux éblouis le but final de l’évolution terrestre. Ce but final, c’est le sommet vertigineux de la montagne. Tous les hommes y arriveront donc tôt ou tard, les uns avec une moisson riche et abondante, les autres, après des « aeons » [14] seulement, et peut-être avec une maigre et tardive récolte. « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père », a dit le Christ. A ce havre suprême, notre humanité trouvera seulement la fin de ses durs labeurs et de ses tourments. Là, au sein de l’Unité divine de l’Esprit et dans le mystère de la « Communion des âmes », les hommes rédimés jouiront de la joie ineffable de l’éternelle béatitude dans la contemplation des longs chemins parcourus et l’élaboration collective de nouvelles et divines créations : car Dieu et le Monde sont Un: l’Eternel et le Temporel, le statique et le dynamique, le Créateur infini et les Univers finis qui se succèdent indéfiniment, sont pareillement des aspects de l’Être. L’Être c’est à la fois l’Un et le Tout : l’Unité éternelle de l’Esprit dans la multiplicité fugitive et cyclique des apparences formelles. La conscience universelle (Logos-Ishvâra) est le lien qui unit les deux — trinité divine — et cette conscience, à notre niveau d’évolution, c’est l’homme, la conscience humaine. Est-il possible de résumer brièvement et en quelques mots ce long exposé ?

St Paul, le grand initié Chrétien, nous présente le microcosme homme lui aussi comme une trinité : esprit, âme et corps (Pneûma, Psychè, Sôma). L’Esprit en l’homme est Dieu, l’Étincelle divine. L’homme ne connaît pas l’Esprit en lui, car l’homme ne peut connaître Dieu, l’Être. En se séparant en effet, en s’isolant de l’Être, par ses pensées, ses désirs, centrés sur lui-même, l’homme ne peut plus connaître l’Être qu’il est essentiellement. D’autre part, pour saisir l’Être par l’intelligence, pour tenter de le comprendre, l’homme a dû se distinguer de Lui, se séparer ou s’opposer en quelque sorte à Lui. D’où le mythe de la chute originelle, à la suite de laquelle l’homme ne se connaît plus comme Esprit divin. De cet Esprit, il ne perçoit plus que des reflets — le Bien, le Beau, le Vrai — dans le miroir de son âme, ce vêtement de l’Esprit. Mais, je l’ai dit, chez l’immense majorité des hommes, l’âme elle-même est encore comme endormie : ils n’en perçoivent que l’attraction, l’orientation faussée qu’elle subit vers le corps, la matière, le monde extérieur. Cette orientation inversée de l’âme, et qui est comme son reflet dans la matière, c’est le mental, ce moi éphémère avec lequel l’homme s’identifie par ses sensations et toutes ses activités psychiques. Tout homme doit donc se désorienter de la matière, transcender son moi pour effectuer sa remontée dans la lumière de l’Esprit, lumière reflétée dans son âme dont il doit donc récupérer la pleine et divine conscience.

Si simple que paraisse cet enseignement, il semble que la Vérité qu’il implique ne puisse être perçue, comprise, acceptée, par notre monde, tout englué dans son matérialisme épais. Ce monde en effet n’a guère changé, apparemment, depuis le temps où le Christ délivrait son message sous le ciel de Palestine, message au sujet duquel l’Évangile nous rapporte que « c’est au moyen de beaucoup de ces paraboles qu’Il leur enseigna la vérité telle qu’ils étaient capables de l’entendre. Mais il ne leur parla pas autrement qu’en paraboles ». Cette vérité, le monde est-il plus en état de l’entendre aujourd’hui ? Citant ce texte Chrétien et rappelant les quatre Yugas cycliques et alternatifs de la tradition hindoue, correspondant aux âges d’or, d’argent, de bronze et de fer de la tradition occidentale, Marco Pallis [15] ajoute : « D’aucuns pensent, à certains signes, que le temps présent est peut-être le soubresaut d’agonie d’une de ces périodes sombres, l’heure des ténèbres les plus profondes qui précède l’aube ». Acceptons-en l’espoir ! Ainsi que l’a dit un poète, c’est quand la nuit se fait plus noire qu’il est beau de croire à la lumière.

Pierre d’ANGKOR.

[1] Ce qui prouve ce sens symbolique, transcendant le sens historique des Évangiles, c’est :

1° Le parallélisme de nombreux épisodes de la vie de Jésus avec ceux de la vie de Bouddha et autres grands Initiés de l’Histoire.

2° La concordance de ces épisodes avec les étapes initiatiques des anciens mystères menant à la seconde naissance, ainsi qu’avec les rites de mort et de résurrection du héros divin dans les religions antiques.

3° Le fait que dans ces religions comme dans les Évangiles, la suite des épisodes est calquée sur les phases successives du cycle solaire, le soleil étant traditionnellement la figure-type de l’initié dans les Cultes anciens (Osiris, Thammuz, Adonis, Attis) : naissance du soleil (Noël), lutte contre un adversaire, crucifixion sur la Croix équinoxiale suivie aussitôt de sa résurrection triomphale (Pâques), ascension dans le Ciel où il mûrit le blé et la vigne (le pain et le vin) dont il nourrit ses adorateurs (repas de communion).

[2] Héb. V, 12.

[3] Citations d’après le magistral article de Boris Mouravieff : « Le substantiel et l’essentiel », Synthèses, mai 1958, Bruxelles.

[4] On pourrait en citer de nombreux exemples. Je me bornerai à citer la notion même d’Église. Le Christ avait fondé l’institution pour être mise au service de l’homme et de son salut. Ses successeurs personnifièrent et déifièrent l’institution — l’Église est l’épouse du Christ, l’épouse de Dieu — et mirent les hommes à son service. La primauté n’appartint plus à l’homme, mais à l’institution créée pour lui. Jésus avait pourtant dit de lui-même : « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir » (Matth. XX, 28). Cette suprématie de l’Église justifia l’orgueil et la domination autoritaire des clergés sur les âmes et les consciences des fidèles. Elle entraîna les conséquences les plus sanglantes, les anathèmes, les bûchers, les guerres de religion, le tout ordonné par l’Église et suivi docilement par les fidèles. Était-il possible de contrevenir plus ouvertement à la loi du Christ, qui était une loi de charité, de pardon et d’amour ? Même à l’égard des pécheurs, des infidèles, des hérétiques, comme en témoigne son attitude envers la femme pécheresse, le Samaritain, la Cananéenne et le centurion romain ?

[5] Jean X, 33-36 — Ps. 71.6.

[6] Jean III, 3.

[7] Ceci n’exclut nullement la vérité réincarnationniste. L’homme se réincarne sur cette terre aussi longtemps qu’il n’y a pas effectué sa libération (Nirvâna), c’est-à-dire aussi longtemps qu’il ne s’est pas affranchi des causes qui le réengrènent périodiquement sur la roue des naissances et des morts. Dans l’ignorance de son âme, il renaît en des personnalités successives, créations éphémères de ses désirs changeants. C’était là non seulement l’enseignement de toute l’Asie, mais celui de l’antique Égypte, celui des Mystères Grecs et celui aussi du Christ, comme nous en trouvons de nombreuses preuves dans les Évangiles même.

Matth. XI, 7, 9, 14 ; XIV, 1 et 2 ; XVI, 13 et 14 ; XXII, 12 et 13. Jean III, 1 à 10 ; IX, 1, 2, 3. Marc VI, 14 et 15 ; IX, 1 et 2. Luc IX, 7, 8, 9, 18, 19.

[8] I Cor. XV, 44, 47.

[9] Citations d’après Boris Mouravieff, Synthèses (mai 1958).

[10] Cette voie est celle que la religion chrétienne nomme la voie de sainteté, trop distinguée malheureusement de la voie de la sagesse, du fait qu’elle méconnaît ici aussi le rôle nécessaire de la raison. Il en résulte souvent le risque du déséquilibre, les dangers d’un dérèglement psychique, dont on ne voit que trop d’exemples chez des mystiques, par ailleurs de haute vertu et de moralité irréprochable, mais chez lesquels l’émotivité d’une dévotion, exaltée sans contrôle et sans frein, est trop souvent confondue avec la spiritualité véritable. On sait les répercussions, les aberrations érotiques, que peut provoquer l’ardeur de cet amour dévotionnel sur des natures naïves, primitives, insuffisamment averties et contrôlées !

[11] Luc XVI, 16. Matth. XI, 12.

[12] « Synthèses », mai 1958.

[13] Isaïe LVII, 16

[14] Ce terme grec, à côté du sens d’éternité, signifie également une longue période cyclique.

[15] Dans son beau livre : « Cimes et Lamas » (Albin Michel).