René Fouéré : Religions organisées et idéologies socio-politiques ou l’inconsciente crédulité des incrédules


19 Apr 2009

(Extrait de La révolution du Réel Krishnamurti, section IDÉOLOGIE ET VÉRITÉ, Édition Le Courrier Du Livre 1985)

Krishnamurti paraît assez souvent mettre sur le même plan, pour ne pas dire dans le même sac, les « religions » ou organisations religieuses usuelles et les idéologies sociales ou politiques.

Il a, en un sens, raison, car les unes et les autres sont de dangereux obstacles à la libération humaine — quand elles ne mettent pas en péril la vie même des individus !

Je pense néanmoins qu’à y regarder de plus près, on ne peut pas entièrement confondre les unes avec les autres.

En effet, quelles qu’aient pu être ou puissent être encore les erreurs, toujours affligeantes et trop souvent meurtrières, des religions organisées, celles des idéologies sociales ou politiques furent et demeurent, à mon sens, plus graves encore, sinon dans leurs conséquences visibles, du moins dans leur principe même, en ce qui concerne la qualité, la maturité, l’étendue de la conscience humaine.

Car, à l’origine des religions organisées ou, si l’on veut, systématisées, et même au cœur de leurs institutions actuelles, il y a toujours eu, et ne cessent de subsister, des esprits profonds qui, comme je l’ai déjà dit, se sont rendu compte que la présence même du monde et notre propre présence en lui restaient enveloppées d’un immense, d’un insondable mystère qu’aucun savoir intellectuel, quelque raffiné et étendu qu’il pût être, ne pourrait jamais résoudre ni même pénétrer ; constituaient une énigme indéchiffrable à la pensée, à toute pensée.

Alors qu’au contraire les idéologues socio-politiques qui passent pour les plus sérieux se sont donné et se donnent encore une image intellectuelle du monde qu’ils ont tenue et continuent de tenir pour sûre, complète, exhaustive et définitive ; à laquelle ils attribuent la valeur d’un fait avéré, indiscutable, évident.

Une image qui a fait et persiste à faire de ce monde une espèce d’entreprise matérielle, intellectuelle et industrielle, dans laquelle on ne peut que s’installer et demeurer ; dans laquelle il y a un savoir à acquérir, une méthode à suivre, un travail à faire, des fonctions à exercer.

Et, pour eux, tout le problème de vivre s’est réduit et se réduit toujours à cela. Il s’est inscrit et continue de s’inscrire dans le cadre de cette vision artisanale, organique, fonctionnelle des choses. Même s’il arrive parfois à ces idéologues de se souvenir ou de découvrir épisodiquement qu’il y a, pour eux-mêmes comme pour les autres, une naissance et une mort.
S’enfermant naïvement dans un décor bâti par l’intelligence technique, la conscience de ces idéologues, cédant à une peur informulée et restant à la surface d’elle-même, s’interdit de s’interroger sur ce qui pourrait bien se trouver au-delà de ce factice décor. C’est une forme de crédulité peu remarquée, mais qui ne le cède en rien à celle qu’ils prêtent, en la décriant, aux adeptes des organisations religieuses.

C’est encore un exemple, qui méritait d’être cité, de l’illusion des opposés psychologiques.

Il y a, dans l’attitude de ces idéologues, une pauvreté de conscience, un conditionnement total, ingénu et inaperçu ; une sorte d’aveuglement sur soi qui est encore plus profond que celui dans lequel sont tombées les religions lorsqu’elles ont graduellement renié, oublié les interrogations graves, vertigineuses, dont elles sont nées et qui ressurgissent encore, à certaines heures, dans l’esprit des plus valables, des plus sérieux et des plus subtils de leurs représentants.

On notera d’ailleurs que le mot « mystère » n’a jamais été exclu du vocabulaire religieux usuel, dans lequel on lui a donné le sens de « vérité », c’est-à-dire de fait, impénétrable aux facultés de l’intellect, rebelle à toute explication technique.

On pourra trouver des indications complémentaires sur les rapports entre les religions organisées et la spiritualité pure dans la seconde partie de mon ouvrage « Disciplines, Ritualisme et Spiritualité ».