Robert Powell : Rencontre avec la mort


12 Dec 2015

Robert Powell (1918-2013) est né à Amsterdam. Après avoir obtenu un doctorat en chimie de l’Université de Londres, il poursuit une carrière d’abord comme un chimiste industriel et plus tard comme un écrivain de science et rédacteur en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Son exploration de la spiritualité a commencé dans les années 1960. Sa quête l’a amené au Zen et plus tard à un certain nombre de maîtres spirituels dont J. Krishnamurti, Ramana Maharshi et Nisargadatta Maharaj. Avec Wei Wu Wei, Douglas Harding et Alan Watts, Robert Powell était un des pionniers qui ont contribué à répandre les enseignements de la non-dualité. Il a écrit plusieurs livres s’inspirant des enseignements non duels et de son propre vécu et a édité trois livres d’entretiens avec Nisargadatta. Il a passé la dernière partie de sa vie avec son épouse Gina, à La Jolla, en Californie.

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 (Extrait de L’esprit Libre 1977)

Comme il est étrange qu’il faille perdre quelqu’un de très cher pour que nous réfléchissions à la signification de la mort ! Nous parlons des « réalités de la vie » comme essentielles pour que tout le monde comprenne, mais que faisons-nous des « réalités de la mort » ? Pour moi, ces dernières sont au moins aussi importantes que les premières; à vrai dire, je pense que la vie ne peut vraiment être comprise que si nous explorons aussi la signification de la mort.

La mort est partout et ne nous quitte pas; cependant, à moins d’y être forcément et douloureusement confrontés, nous ne songeons pas à y accorder la moindre pensée. La raison en est que son existence est en contradiction avec tout ce qui compte pour nous, même si nous n’en sommes pas conscients. Il est très évident que nous ne désirons que plus de pouvoir, de prestige, de fortune, toutes sortes d’expériences plus ou moins intenses et une éternelle sécurité, tant sur le plan physique qu’émotionnel. C’est pourquoi il est devenu nécessaire de s’entourer d’idées fantastiques sur la mort; celles-ci semblent saper son existence même et servent ainsi à nous dorer la pilule.

Lorsqu’un deuil nous frappe, que se produit-il au juste ? L’événement est accompagné de diverses émotions qui peuvent aller jusqu’au traumatisme. Si la personne décédée occupait une place importante dans notre vie, donc dans nos pensées, un large segment de la vie de la pensée se trouve soudainement interrompu; et rappelons-nous que c’est vraiment cette vie de la pensée qui fabrique ce qui s’appelle le soi. Alors, on ressent soudain un profond sentiment de vide, comme si une partie de soi était morte avec le défunt. Il sera facile de percevoir (si nous sommes un tant soit peu conscient) jusqu’à quel point, à travers les années, nous avons cultivé une image particulière de notre vie en rapport avec cette autre personne; par les circonstances, cette image s’est évanouie d’un seul coup. Cette épreuve nous donne alors un avant-goût de notre propre mort, qui est cette oblitération complète du contenu de la pensée, y compris toutes les images du soi.

Mais ce n’est pas tout. La mort de quelqu’un d’autre fait naître en nous l’image de notre fin dernière. Comme nous n’avons jamais apporté une considération très profonde à la chose, nous ne sommes jamais prêts pour cette mort. Ceci renforce cette peur de la mort constamment refoulée. Finalement, comme si cela ne suffisait pas, nous éprouvons un sentiment additionnel de « culpabilité » en nous rappelant le nombre de fois où nous nous sommes mal conduits envers le défunt. Toutes ces émotions sont alors ressenties en tant que « souffrances » à différents degrés d’intensité. Il nous semble que cette souffrance n’est que juste et inévitable, puisque dans ces circonstances, tout le monde s’attend à ce que nous souffrions au moins pendant un certain temps. C’est naturellement là l’un des buts de l’usage du deuil. Si d’aventure nous oublions un peu et si, pour un moment, nous avons le goût d‘agir comme si de rien n’était, le décorum et tout le bataclan du deuil nous ramènent vite à l’ordre. Deux mille ans de chrétienté ont laissé des marques profondes et nous ont conditionné à adorer la souffrance comme un but en soi — de toute façon comme une vertu — et ainsi, l’austérité du temps du deuil est mentalement soulignée comme un acte vraiment vertueux.

Selon moi, il existe une réceptivité à la mort qui ne peut pas être décrite proprement comme une « souffrance » et qui n’est pas non plus de l’indifférence. Ce troisième état est singulièrement délivré de la tristesse et du désespoir; et c’est pourtant un état d’esprit extrêmement grave parce qu’il vient de ce que nous venons de toucher la mort de près, non plus comme concept mais comme expérience vécue. Voyez-vous, il existe une chose semblable à cette expérience de la mort, tandis que nous vivons; c’est lorsque nous nous détachons chaque jour davantage d’une accumulation de pensées insignifiantes que nous gardons comme souvenirs et qui entretiennent la vie du soi. Mais pour que cela soit, il faut descendre au-dedans de soi et réaliser que la mort n’est pas une chose aussi terriblement importante que l’on croit. Si vous pouvez le réaliser, vous ressentirez un élan prodigieux de renouvellement et de liberté. Vous comprendrez aussi que vie et mort ne font qu’un et que c’est notre peur qui les a dissociées. Par la peur, il est impossible de venir en contact direct avec la chose que l’on craint; la peur projette toujours un concept qui sert de tampon entre la réalité et soi. Ainsi, nous avons autant d’idées sur la mort que nous en avons sur la vie, ce qui nous empêche de comprendre autant l’une que l’autre; et la peur de la mort projette une ombre constante sur nos vies.

Nous avons donc, d’après moi du moins, un défi intérieur à relever : celui de comprendre si complètement la signification de la mort et, du même coup, celle de la vie, que nous en arrivions à détruire complètement l’ombre de la peur. Alors, lorsque nous rencontrerons la mort, elle deviendra une expérience tout à fait différente.


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