Pierre d’Angkor : Réflexions Philosophiques


13 Oct 2008

(Revue Etre Libre. Numéros 108-110, Septembre-Décembre 1954)

Pierre d’ANGKOR : Pourrait-on considérer l’énergie, la matière et la conscience comme trois aspects ou modalités distinctes, de la même Réalité, inexprimable, éternelle, la matière n’étant que la forme que revêt l’énergie dans l’espace, et la conscience, le rapport dans le temps entre cette énergie et la forme particulière qu’elle a revêtue?

Robert Linssen : Certainement. La Réalité se joue de nos distinctions.

Pierre d’ANGKOR : Si à une autre échelle d’observation que la nôtre, la matière offre des propriétés ou des aspects tout différents, le réel pour nous, pauvres humains, n’en demeure pas moins, jusqu’à expérience personnelle contraire, ce qui est adapté à nos sens et à notre perception actuels. Renier nos sens et notre raison parce qu’à un échelon supérieur leurs données ne sont plus valables, ne serait-ce pas nous livrer imprudemment à un idéalisme transcendantal, à la Berkeley, c’est-à-dire sans base suffisante contrôlable, ce qui risquerait fort de nous éloigner du Réel, au lieu de nous en rapprocher. Si tout l’univers n’est que « tourbillons d’ondes » (que nous ne percevons pas) et procède originellement d’une énergie fondamentalement UNE, ainsi que nous l’apprend la Sagesse, l’univers des formes multiples et apparemment stables n’en est pas moins le terrain, réel pour nous, où il nous faut vivre et apprendre à nous libérer de ces apparences dont une science progressive nous révèle un aspect plus profond. Il se peut, comme le dit Roger Godel, que « toutes les qualités — substance, dureté, couleurs, volume — que nos sens conféraient aux choses aient perdu leur prééminence ». Néanmoins sous-évaluer ces qualités, sous le prétexte de leur caractère illusoire, n’avancerait en rien notre libération. Ce n’est jamais la connaissance objective de l’Univers — vraie ou fausse peu importe — qui peut nous faire progresser sur la voie, c’est l’illumination subjective de l’esprit qui transcende le « moi » et ses attaches sensibles. Nous pouvons donc faire confiance à nos sens et à notre intellect, quand ils se cantonnent à leur échelle d’observation et dans leur propre domaine, et que, d’autre part, ils ne se laissent pas fausser par les préjugés de toute sorte, l’attachement, et les habitudes mentales, issues de la mémoire. Autrement, ne devrait-on pas logiquement proscrire au même titre la science et l’art eux-mêmes, comme illusoires, et de nature donc à retarder plutôt qu’à avancer notre libération?

Robert Linssen : Il ne peut être question de proscrire la science. C’est non la science en elle-même qui est une entrave, mais la façon dont nous l’approchons. Le danger consiste à vouloir appliquer au Réel total, les lois et les processus que nous observons au cours du réel quotidien. Il n’a jamais été question de renier celui-ci.