Rien n’est décidé entretien avec le Dalaï-Lama


28 Sep 2015

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

Un sondage récent réalisé en France montre que 69 % des Français sont très inquiets et que le sentiment prédominant qui les habite est la peur : peur du chômage, de manquer, de la situation internationale, de l’agressivité croissante de notre monde, de la guerre, etc. Comment votre enseignement et celui du bouddhisme peuvent-ils lutter contre cette peur ?

En ce qui concerne les non-bouddhistes ou ceux qui ne s’intéressent pas au bouddhisme, il est difficile de leur indiquer une méthode. On peut donner quelques conseils : par exemple, le fait de rechercher les causes de cette angoisse ; le fait aussi de se rappeler que, tant qu’on peut agir, il n’y a aucune raison à cette angoisse.

Pour quelqu’un de croyant, qui admet l’existence de Dieu par exemple, sa religion a sûrement une réponse lui donner concernant son anxiété. Le bouddhisme a évidemment ses propres réponses qui se tiennent dans la roue du karma, la loi de cause à effet, le cycle des incarnations, l’enseignement des quatre Nobles Vérités, etc.

Puisque vous parlez des incarnations, j’ai lu dans l’ouvrage de John F. Avedon « Loin du pays des Neiges » (éd. Calmann-Lévy) que vous lui aviez déclaré penser choisir vous-même le prochain Dal-Lama. Pouvez-vous dire quelque chose à ce sujet ? Cela ne contredit-il pas tout le système tibétain ?

Vous vous référez sans doute au fait que, au cas où cette institution du Dalaï-Lama s’avérait encore nécessaire et bénéfique, la forme de cette institution pourrait changer. Il serait possible d’imaginer un processus d’élections comme pour le pape ou un processus semblable à celui que nous avons pour la personne qui occupe le trône de Gauden, et qui est donc le chef de l’école des Gelug-pa, système qui permet un choix basé non plus sur les réincarnations mais sur des qualifications précises. Il est tout à fait envisageable que je transforme cette institution du Dalaï-Lama et qu’elle continue suivant de nouvelles règles : il se pourrait donc ainsi que je choisisse mon successeur. Mais rien n’est décidé, c’est juste une option possible.

Pensez-vous que, dans les quelques dizaines d’années à venir, on va voir l’émergence d’une religion nouvelle qui forme une sorte de dénominateur commun entre les diverses religions existant actuellement ? Voyez-vous l’émergence d’un nouveau courant spirituel ou une métamorphose des religions anciennes?

Je souhaiterai que les traditions anciennes se modernisent mais demeurent dans leur pluralité. La création d’une religion nouvelle où tout serait confondu aurait pour résultat de perdre la richesse intrinsèque à toutes les traditions particulières. Mais il est essentiel que ces traditions se transforment car elles ne sont plus adaptées. Si on les laissait telles quelles cela reviendrait à arriver dans un pays froid avec des vêtements de pays chaud. Il faut que l’essence de ces traditions demeure mais qu’elles sachent s’adapter aux nouvelles circonstances et environnements.

Voyez-vous de très grands motifs de crainte pour nos civilisations ou êtes-vous plutôt optimiste?

Du point de vue bouddhiste qui est le mien, je crois qu’il est important d’œuvrer le plus possible dans le sens positif. Quant à savoir ce qui se passera dans le futur, cela dépend du karma de l’humanité et il nous faut déjà accepter tout ce qui va se passer. Mais il nous faut éviter d’être découragés car nous devons sans cesse travailler pour l’achèvement d’une amélioration future. Il n’y a aucune raison d’avoir peur !

Que pensez-vous de la phrase d’André Malraux qui disait en substance que le prochain siècle sera métaphysique ou ne sera pas?

Il m’est difficile de répondre à cette question car j’ignore le sens que Malraux donnait au mot métaphysique. Mon espoir est que change la direction unilatérale dans laquelle nos sociétés continuent à se diriger, vers un progrès perçu comme uniquement matériel, que se modifie cet esprit d’exploitation car je crois que cette direction-là est créatrice de ces phénomènes d’anxiété dont nous venons de parler. J’espère que ces phénomènes de peur vont amener une réaction, conduisant l’être humain vers une ouverture spirituelle, vers l’exploration intérieure. Cela ne nierait pas le progrès technique mais le contrebalancerait.

Je viens de terminer un ouvrage appelé  »Éloge du silence« . En Occident, nous parlons beaucoup de silence intérieur et, à cause du bruit ambiant, l’absence de silence dans la vie quotidienne se trouve douloureusement ressenti par nos contemporains. Pouvez-vous me dire quelques mots sur ce concept du silence ?

Que veut dire le silence ? Ce mot peut être compris de bien des façons. D’abord par le fait de ne pas parler, puis par la non-conceptualisation au sein du mental… il y a là beaucoup de choses à expliquer. Si l’on prend le silence au sens de ne pas parler du tout, en dehors de quelques contextes particuliers, cela n’occupe pas une place très importante. Mais si l’on prend le silence dans sa dimension de non-conceptualité, non-formation d’images mentales dans la conscience-énergie, le silence occupe alors une place très importante dans le bouddhisme. Enfin on peut relier le silence à la vacuité, ce qui est essentiel dans la doctrine de Bouddha, Shunyata, cette vacuité si pleine de sens. Vous vous êtes attaqué à un vaste sujet !

Puis, montrant une photo d’Alexandra David Neel dans un livre (Question de n° 60 : Voyages et aventures de l’esprit. Textes inédits, éd. Albin Michel) que je lui ai offert au début de l’entretien, il demande :

Où cette photo a-t-elle été prise ?

En Chine, je crois. (Je vérifie.) Oui, en Chine avec ses bagages en 1938.

Elle ressemble à un général ! dit alors le Dalaï-Lama en éclatant de rire.

Oui, elle était petite mais très costaud (strong)!

Et l’entretien se termine sur des éclats de rire et salutations.

Propos recueillis par Marc de Smedt lors d’une audience privée le mardi 27 mai 1986 à Digne