Thérèse Brosse : Roger Godel et la science de l’essentiel


22 Jul 2010

(Extrait de l’ouvrage collectif d’hommage : Roger Godel De l’humanisme à l’humain, Éd. Les Belles Lettres, 1963)

« Où s’achève notre tâche de cardiologue ? Elle ne comporte pas de limites ; elle ne s’arrête, à vrai dire, ni aux aspects somatiques, ni à une profondeur quelconque de la psyché ; elle nous invite à aller plus loin dans la direction de l’unité. QUI est cet être en qui le cœur bat ? Il nous faut tout de même tenter de l’approcher, de l’entendre et de nous faire entendre de lui… »

(Roger GODEL. Correspondance.

Avril 1953.)

Evoquer au moyen des imperfections du langage les aspects les plus attachants de la personnalité et de l’œuvre de Roger Godel, c’est beaucoup plus que rendre hommage tout à la fois à l’ami, au médecin, au savant et au philosophe. C’est s’abreuver aux sources mêmes de potentialités humaines insoupçonnées et découvrir, avec lui, comment la recherche de l’ultime réalité donne un sens non seulement à la vie, mais aussi aux sciences de la vie qu’elle ordonne, qu’elle valorise et qu’elle inspire.

A cette perspective dont il ne détachait pas son regard, Roger Godel donnait volontiers le nom d’« essentiel », sachant par expérience, que l’attitude scientifique la plus rigoureuse ne viendrait pas démentir, bien au contraire, l’efficacité d’une prise de conscience qui transcende les voies de l’intellect le plus subtil. Et il se chargeait d’en proposer d’irréfutables démonstrations.

Lorsqu’il y a quarante ans, un stage à l’Hôtel-Dieu nous mettait pour la première fois en présence, Roger Godel et moi, des affectations différentes ne favorisaient aucun rapprochement et ce collègue d’externat n’était alors pour moi qu’un visage et un nom associés à celui du service où il exerçait ses fonctions. C’est sans reprise de contact que, dans la suite de nos études médicales, nous nous orientions l’un et l’autre vers la spécialisation cardiologique que Roger Godel allait exercer si brillamment à titre de médecin-chef de l’Hôpital d’Ismaïlia.

Dès lors, les douloureux problèmes humains qui laissent le médecin désarmé au chevet du malade nous conduisaient, par des voies différentes, mais dans une même préoccupation, à demander aux traditions millénaires, le secret d’une sagesse riche de possibilités salvatrices.

Ce lien profond entre la vocation humaine de la médecine et la nécessité impérieuse d’une connaissance de l’homme revalorisée aux sources mêmes de l’être, Roger Godel l’a ressenti puissamment et en a défriché le mystère en mobilisant toutes les forces vives de sa nature d’élite. A l’apogée de la réalisation, il l’exprimait avec une éloquence poignante : « Maintenant seulement, notre profession revêt pour nous un sens profond, une plénitude, une beauté que nous ne connaissions pas à l’origine. Maintenant, nous savons vraiment pourquoi nous l’aimons, joyeusement et sans réserve. Elle a été notre vie, notre « sadhana »[1], voie d’amour et de recherche »[2].

Au cours de vingt années, nous avions déjà parcouru beaucoup de chemin sans que nos routes parallèles aient daigné s’infléchir pour m’accorder le privilège de rencontrer Roger Godel. Au terme de cet apparent isolement, ce privilège m’était accordé, sous une forme moins concrète, mais je dirai même plus « réelle » : la première lecture de l’un de ses ouvrages[3]. Mieux qu’un revoir, c’était la merveilleuse découverte d’un ami insoupçonné, la communion dans un centre d’intérêt et sur un plan qui ne connaît pas les limitations des notions d’espace et de durée, un plan cependant qu’une attitude scientifique rigoureuse peut accréditer pour son plus grand bénéfice.

Lorsqu’en 1956 les circonstances nous remettaient face à face, vieillis de 35 ans, au milieu d’une foule massive, la « re-connaissance » s’effectuait d’elle-même, sans hésitation et pourtant sans repère, dans le climat de l’ « invisible et impersonnelle présence ». De même, la joie des entretiens ne pouvait être que celle de la « commune compréhension de l’essentielle réalité »[4]. Ces entretiens ne devaient se renouveler qu’une fois avant la survenue de l’inéluctable… Mais ce terme apparent est sans pouvoir pour nous séparer d’un Etre à jamais présent, dont la conscience et l’œuvre se sont réalisées sous le sceau de l’absolu.

En me dédicaçant son « Platon à Héliopolis »[5], Roger Godel faisait remarquer : « Ce petit livre ne prouve rien ; on pourrait y voir un divertissement littéraire ou érudit. Mais il contient absolument tout ce que j’ai à dire d’essentiel ». Tant il est vrai que nous ne pouvons comprendre des êtres et des choses que ce qui trouve en nous-même une authentique résonance. Les considérations précédentes, en matière de prologue, situeront donc l’esprit dans lequel je me sens inclinée à choisir et à évoquer quelques traits de la physionomie aussi bien que des travaux de cet impérissable Ami. Hommage modeste, mais témoignage fidèle d’un écho éveillé par la puissance d’induction du bienfaisant message.

Nous l’avons vu déjà, c’est l’exercice de la profession médicale qui représente, pour Roger Godel, le creuset où s’affrontent l’homme, le savant, le philosophe avec une inlassable exigence de vérité, dans l’élaboration d’une synthèse tout entière conditionnée par l’ultime sagesse d’une conscience d’où émane toute chose, mais qui semble devoir échapper à l’exploration du savant.

Magnifiquement et continûment inspirée par Socrate, cette carrière médicale qui force l’admiration et le respect, fut à cet égard un véritable « accomplissement » : Le sage affirme en effet que la vie professionnelle, remplie avec amour, facilite l’acheminement vers la « vérité » ; elle devient la voie de la « connaissance », mais d’une connaissance qui transcende les acquisitions de l’intellect, une connaissance qui existe potentiellement en tout homme et dont l’influence du maître stimule l’éveil chez le disciple. Elle n’est rien de moins que la « connaissance de soi », la cinglante injonction de l’oracle de Delphes.

Des erreurs toutefois peuvent être fatales au début de la route. Pour qui n’en prend pas conscience avec une vigilance soutenue et dans une constante aspiration à transcender leurs mirages, la « quête », faussée à l’origine, n’aboutira qu’à des impasses. Ces embûches sont inhérentes à certaines « conceptions » intellectuelles, à des erreurs d’optique, à des points de vue erronés, qu’il importe de réviser à tout prix. C’est une échelle des valeurs conforme à la vérité qu’il nous faut acquérir. Cette science des valeurs, guide indispensable d’une « science de la vérité », porte un nom dans notre milieu scientifique contemporain, c’est l’« épistémologie », nom qui par l’étymologie grecque est précisément chargé de signification : « l’épistémè », autre appellation du « N??? » n’est autre que cette conscience pure synonyme de « connaissance absolue », cette sagesse qui situe l’ordre des choses dans une lumière véridique. L’épistémologie correcte sera donc en définitive celle-là seule qui se placera dans cette lumière ou du moins qui s’y réfèrera.

Ces assertions des sages hellènes sont en tous points conformes à celles des grands rishis de la tradition indienne. (Pourrait-il en être autrement dans une expérience de « vérité » conforme à l’universelle nature humaine ?) Dans cette tradition vieille de plusieurs millénaires mais qui se traduit encore de nos jours en de sublimes réalisations, vécues dans leur plénitude, cette voie de la « connaissance » qui mène à la « libération » tout comme les deux autres voies de la dévotion (bhakti) — et de l’action (karma) — est plus précisément celle qui s’adresse à l’intellectuel, encore qu’elle suppose également la pratique de l’amour et de l’action juste. Elle porte le nom de « Jnana » et exige impérieusement elle aussi, au stage initial, la pratique du « discernement » (viveka) qui permettra de distinguer entre « réel » et « irréel », « relatif » et « absolu ». Loin de condamner l’intellect qu’il s’agit cependant de transcender, cette pratique l’utilisera avec un maximum d’acuité,  jusqu’à un sommet qui deviendra le tremplin même du « dépassement ». Cet intellect sera très exactement à la recherche d’une « épistémologie juste » pour reprendre les termes helléniques.

Le message de la Grèce antique connut une résonance si parfaite dans la conscience de Roger Godel qu’à lui seul il eut suffi à transfigurer sa personnalité médicale et à inspirer toute son œuvre. Dans ses lectures comme dans ses pèlerinages[6], c’est véritablement l’esprit des sages et l’âme des lieux sacrés qui deviennent expérience. Expérience si authentiquement vécue, qu’en l’exprimant sous la plume il acquiert lui aussi ce pouvoir socratique de susciter un « réveil » chez le lecteur en quête sincère de vérité.

Mais parce que l’Inde avait ses sages actuels, ceux que notre ami décrit sous l’appellation de « libérés-vivants » (jivan-muktis)[7], et sachant qu’ils incarnaient la même réalité, il se rendit en Inde pour demander au sage indou d’éclairer le problème posé si dramatiquement par Socrate : « Qu’est-ce que l’homme ? ». Il ne souhaitait rien d’autre, nous dit-il, que d’obtenir une « instruction épistémologique applicable à cette science de la nature humaine qu’est la médecine ». Ses espérances furent réalisées, il « crut entendre parler Socrate »[8].

Cette identité de la « Sagesse » selon les Traditions indiennes et socratiques a comblé les vœux de ce Chercheur de Vérité. Il rapproche parfois ces traditions dans une même présentation[9] mais son œuvre entière les invoque indifféremment en même temps qu’elle les transpose sur le plan scientifique. Ce faisant, il nous en rappelle l’« essentiel » : l’existence au sommet de la constitution humaine d’une puissance éclairante… implicite dans la conscience et par quoi toute démarche humaine est illuminée. C’est le « N??? » de la tradition platonicienne et néo-platonicienne ; réalité pragmatique, autant que théorique, « agissant en nous et à travers nous ». Le « Jnana » du sage indien désigne cette même conscience éclairante.

Chez Roger Godel, cette prise de conscience de l’« essentiel », est issue de l’impérieux besoin d’une épistémologie sans erreur au service de la science de l’homme que doit être une médecine digne de ce nom. Ce colossal élan spirituel, suscité par une profession exercée avec amour, nous le verrons se développer parallèlement à la mise en œuvre d’une connaissance scientifique et d’une attitude expérimentale rigoureuse. Au terme de l’expérience, c’est encore au médecin qu’il appartiendra d’apporter au malade le bénéfice de l’œuvre de rénovation. Ce Grand Cœur nous le rappelle : « Si la Sagesse devait conférer à qui la pratique, le privilège d’un bonheur égoïste, aucune âme généreuse n’en accepterait les dons ».

Aux prises avec le problème de la maladie, le médecin et le savant, en lui, jettent le cri d’alarme. Dans le domaine clinique bien des acquisitions restent à faire : nos cadres nosologiques et nos modes d’approche exigent une profonde révision. De nouvelles perspectives sur la médecine et plus particulièrement sur la cardiologie — son fief spécialisé — ne pourraient-elles pas réduire la mortalité des affections les plus sévères ? La mise en jeu d’une nouvelle optique thérapeutique pourrait découler d’une révision épistémologique rigoureuse de la médecine qui s’impose impérieusement. Seule, en effet, parmi les sciences contemporaines, cette dernière n’a pas été soumise à une critique épistémologique.

C’est alors que surgit l’aspect philosophique de cette science médicale. Son approche ne peut être fondée que sur une connaissance correcte de la nature de l’homme. Celle-ci ne pourrait-elle pas nous être proposée selon une perspective advaïtique[10] ?

Ce que la médecine étudie et atteint actuellement dans son examen du malade, ce sont les mécanismes de la souffrance, mais elle n’affronte pas l’homme. Sans doute, les aspects psychosomatiques de la maladie se sont-ils imposés et nul n’ignore plus le fardeau aggravant que fait peser sur un organe en difficulté, un psychisme désorganisé. Mais s’attaquer à l’insoluble problème du lieu de jonction de l’esprit avec la matière apparaît comme une « erreur épistémologique ». La psyché, pas plus que le corps ne saurait représenter l’homme intégral et, si les mécanismes d’intégration, si bien analysés au niveau physiologique veulent se dérouler dans une perspective humaine authentique, force nous est de les faire culminer dans leur foyer ultime et immuable qui émane et résorbe les autres niveaux.

D’où proviennent, en effet, ce corps, ce cerveau et sa contrepartie psychique, émotionnelle et mentale ? C’est en faisant usage des acquisitions récentes de la neurobiologie que Roger Godel répond à ses contemporains :

« J’examine la nature de ce corps. A quoi en définitive se ramène sa substance ? La physiologie nous démontre qu’elle appartient sans conteste au domaine des images sensorielles. Ce corps se manifeste dans un champ de conscience comme une image visuelle, une image tactile, une image proprioceptive ; il assume aussi la nature d’un concept, d’un schéma : l’idée d’un corps. Son apparition est inséparable du phénomène de conscience. La conscience l’élabore dans l’intimité de notre nature neuropsychique et se la donne en spectacle ».

Ainsi, nous désolidarisant de l’objet examiné : notre image corporelle, abandonnant l’identification pour prendre le poste de spectateur, il nous devient aisé d’enregistrer la genèse et la dissolution des images, aussi bien que le « défilé incessant des expressions émotionnelles et mentales de la conscience ». Etabli en ce poste d’observation, au plus profond de lui-même, l’homme apprend à reconnaître le caractère éphémère et inconsistant des formes apparemment objectives qui traversent le champ de sa conscience. Il ne peut plus s’inclure dans cette « imagerie ».

La science admet le postulat que le savant assume une position invariable d’observateur. Ici doit intervenir le discernement : cela serait exact si, comme nous venons de le voir, ce dernier examinait sa propre position de sujet avant d’entreprendre ses recherches. L’erreur réside dans l’illusion de la dualité « sujet-objet » ; l’espace et le temps ont en nous leur origine ; le monde lui aussi est en nous au même titre que l’image de notre corps. Au grand physiologiste Sherrington[11] revient le mérite d’avoir situé l’observateur hors des catégories du temps et de l’espace. Que subsiste-t-il après la résorption des images et des concepts ? Un état de pure vigilance ; en cet état réside la « position invariable d’observateur ».

Pour atteindre la vérité, la recherche scientifique doit être un continuel interrogatoire non seulement du Cosmos, mais aussi de nous-même. L’univers cesse de nous apparaître lorsqu’il est transformé en connaissance, la loi se substitue alors aux phénomènes. Mais cette loi elle-même est appelée à s’évanouir lorsqu’elle a éveillé la connaissance. Ne peut-on pas dès lors espérer que lorsque l’homme moderne « aura reconnu la nécessité pratique de se référer à une épistémologie sans défaut, une ère d’incomparables découvertes s’ouvrira à lui ?» L’image de la réalité ne sera plus alors confondue avec la réalité qu’elle recouvre : erreur fatale à l’investigation.

Comment une fonction chimique, physique, ou mentale pourrait-elle appartenir à la matière puisque l’aspect matériel des choses n’est lui-même qu’une image de la conscience de l’homme ? La recherche scientifique tend vers cette unité au cours de son ascension, de même que la recherche spirituelle indienne oriente ses adeptes de la multiplicité vers l’unité et les courants profonds de la tradition semblent bien être de nature à rencontrer la culture scientifique de notre ère. Les sciences physiques n’en sont-elles pas l’indication la plus claire ? Les formes s’y résolvent en énergie, l’énergie en symboles mathématiques ; ces symboles dans l’unique équation recherchée par Einstein. De nos jours, sous les termes scientifiques se laisse découvrir de plus en plus un enseignement analogue à celui des grands mythes de l’antiquité, symboles eux aussi d’une connaissance qu’il faut apprendre à dévoiler.

Dans une application précise, à savoir l’interprétation des phénomènes épiphaniques, Roger Godel nous donne l’exemple plein d’intérêt d’une connaissance scientifique fécondée par une intuition sûre, une épistémologie révisée. Dans un domaine qui dépasse de beaucoup la parapsychologie élémentaire à l’étude dans les laboratoires scientifiques, il s’appuie sur les découvertes physiologiques les plus récentes pour présenter une hypothèse hardie mais simple et lumineuse, là où la science se refuse encore à intervenir. « Une longue pratique de la médecine dans les pays de l’orient méditerranéen, écrit-il dans « La Grèce secrète » m’a convaincu que les témoignages des visionnaires posent au physiologiste, au philosophe, à l’historien, un problème d’une extrême importance. »

En savant avisé, en médecin compétent, il distingue soigneusement entre les manifestations conscientes de l’élite d’une antique civilisation et les mécanismes pathologiques qui se peuvent étudier dans nos hospices psychiatriques : « La vision épiphanique assume une fonction constructive, elle ouvre une voie sur une perspective rénovatrice » ainsi que le démontrent certaines observations médicales soigneusement recueillies : en cela, « elle contraste d’une manière irréductible avec les hallucinations qui accompagnent de profonds désordres du comportement, du caractère et du jugement. »

Et aussitôt surgit l’utilisation judicieuse des travaux de neurophysiologie ; la référence aux données les plus récentes de mécanisme « d’intégration » d’après les travaux de Penfield sur le foyer « centrencéphalique »[12] : Les formations réticulées de la base du cerveau représentent un système général d’intégration dont l’une des fonctions les plus importantes est de potentialiser les centres sensoriels. Pourquoi le savant ne verrait-il pas ce réseau participer à la genèse et à la projection extérieure des images épiphaniques ? Il suffit d’admettre une simple transposition du cheminement du courant excitateur venant ici de l’intériorité centrale et non plus des stimuli émanant de la périphérie pour atteindre les récepteurs des organes des sens. « Le mécanisme qui procède à l’émission des images épiphaniques nous étonne par la perfection de son réglage. C’est avec une exactitude remarquable qu’il s’adapte aux circonstances et aux choses de l’extérieur tout en exprimant les normes profondes de la vie subjective, individuelle ou collective ». Le pouvoir d’intégration qui se manifeste dans ce mécanisme démontre que la fonction spirituelle créatrice de formes relève des « hiérarchies les plus élevées de la neurophysiologie. »

Ceci n’est qu’un exemple entre bien d’autres. Nous ne saurions rappeler ici toute la présentation physiologique soigneusement documentée et judicieusement utilisée que Roger Godel met à la disposition du lecteur dans un ouvrage tel que « Vie et Rénovation »[13]. Pour qui sait être à l’écoute de la source de Vérité qui a inspiré l’auteur, le pouvoir catalyseur du message socratique, favorise l’éveil d’une nouvelle conscience ou en d’autres termes le réveil du rêveur abusé par ses propres images.

Quel va être ce réveil et comment va-t-il s’effectuer ? Nous avons compris déjà qu’il va résider tout entier dans l’appréhension d’une donnée qui nous était jusqu’ici étrangère : la prise de conscience de l’essentiel. C’est alors qu’il apparaît souhaitable qu’un homme de science « entreprenne en expérimentateur l’étude du domaine métaphysique, ce monde de la profonde intériorité. »

Mais tout d’abord, y a-t-il place dans ce domaine pour une démarche de caractère scientifique ? Roger Godel n’en doute pas qui attribue délibérément le titre de « savant » à un Xénophane, à un Parménide. « L’exigence de Vérité qui incita Parménide à porter sa recherche au cœur de l’Etre relève bien de l’esprit scientifique car elle établit d’emblée les conditions indispensables à une entreprise de ce genre ». Elle lui fait écarter l’incertain et le relatif en faveur d’une réalité stable soustraite aux vicissitudes du changement et du temps. Elle l’engage à découvrir dans la conscience et à utiliser « l’instrument propre à atteindre le but proposé ».

L’épithète de « savant » se peut-elle discuter pour qui témoigne d’un besoin aussi absolu de connaissance du Réel, pour qui aspire à cette expérience cruciale qui satisfait à l’exigence d’un besoin de Vérité ? Ce qui va conférer ici à l’expérience son caractère d’inhabituel, c’est le « niveau » où l’exploration va prendre place. Cette différence fondamentale va exiger une transposition méthodologique qui délaisse l’ « érudition chevronnée » acquise par l’observation de l’aspect changeant des phénomènes associée au jeu de la spéculation intellectuelle et dont le déploiement faisait autorité.

La science suprême ne vise plus l’exploration du monde sensoriel ni la puissance et l’ingéniosité de la pensée diversifiée. Elle ouvre la voie à un réalisme nouveau qui substitue au faux réalisme des apparences, un témoignage direct « jailli du socle inébranlable de l’être ». Au seuil de cette mutation, la pensée se réduit au silence ; sa nature même lui interdit la perception de cette « immuable réalité ». Les spéculations intellectuelles avec leurs limitations font place à une expérience métaphysique authentique qui met en jeu le N???, ce principe supérieur d’intelligibilité. Ce que le Sage nous propose, ce n’est pas l’adhésion à un exposé théorique, c’est une expérience intérieure qu’il induit, expérience dès lors irrécusable. Socrate n’eut pas de « disciples » au sens intellectuel du terme, mais des « compagnons d’émerveillement ». Sa sagesse irradiante ouvrait pour chacun « une route royale à la recherche de l’essentiel ».

Sur cette voie ascendante où l’intellect est sommé à un moment donné d’abandonner ses prérogatives, il ne saurait y avoir d’anticipation, de préfiguration, de ce que sera l’expérience. Sur l’arc descendant au contraire au niveau neurophysiologique de l’intégration, un acte moteur par exemple comportait un schéma neurologique d’exécution (schéma idéo-praxique). La configuration dynamique invisible, déterminée en ses moindres détails, précédait l’apparition du mouvement décelable. Au sommet de l’Etre, rien de semblable ; le contenu de l’expérience surgit dans une révélation imprévisible.

Et cependant de grandes lois président inévitablement à ce dynamisme de la vie intérieure et la médecine qui « se réclame en pratique d’une science de l’homme dont elle prétend dériver son savoir » ne saurait « y demeurer plus longtemps étrangère… » A cet égard nul témoignage dans le champ de la connaissance humaine n’apparaît négligeable dans l’élaboration d’une science dont la nécessité s’impose. Tel le domaine où l’historien des religions et des métaphysiques nous invite à pénétrer. L’homme de science répugne à en aborder l’exploration « sans parti pris, avec un esprit ouvert ». Et cependant, tel le domaine de la neurophysiologie, ce terrain d’exploration pourrait bien recéler pour nous des éléments susceptibles d’« étayer des mécanismes pressentis ». Roger Godel qui sait allier l’érudition de l’historien à la vision du sage ne manque pas de nous en proposer l’étude, tout en reconnaissant les difficultés de l’entreprise.

Cette matière, « aussi exigeante de rigueur scientifique qu’une autre » exige de l’étudiant « une préparation méthodique à l’investigation, et les méthodes applicables à l’étude du monde objectif ne sauraient convenir à la prospection de cet univers fluide de l’intériorité si communément qualifié à la légère d’irréel ». A nouveau intervient le test épistémologique : « Dans ce champ de forces aux configurations si mal connues » une « fausse optique » incite l’observateur à déformer et substantialiser les figures qui se présentent à lui. Il les soumet par surcroît à une analyse grossièrement rationnelle et en perd l’essence. Ses documents sont dépourvus de valeur ».

Ici, Roger Godel ne manque pas d’invoquer l’œuvre incontestée du Professeur Bachelard qui « au cours d’une série d’études pénétrantes consacrées à la découverte des lois de l’intériorité… a démontré que l’imagination obéit à des impératifs précis »[14]. N’y puise-t-on pas la conviction que les images et les mythes « décèlent à coup sûr, les lignes de force d’une structure intérieure à l’homme ? »

Heureux celui qui, dans l’étude des formes, sait déceler l’évolution de la vie. C’est impitoyablement que le Professeur Bachelard stigmatise l’être privé de ce qu’il appelle « la fonction de l’irréel ». « Aussi bien que l’être privé de la fonction du réel, il est un névrosé ». Derrière l’imagerie des figures mythiques, c’est une véritable « fonction biologique » qui est proposée à notre découverte. Au-delà même des fonctions psychiques, pourquoi la recherche scientifique se refuserait-elle à explorer l’homme « jusqu’au terme de sa vie intérieure » ?

C’est la plus haute démarche qui nous soit proposée : l’homme porte dans sa structure des lois biologiques dont il peut enregistrer les effets, mais son essence semble lui demeurer inaccessible. Elle le serait en fait si l’injonction des sages ne nous proposait un autre mode d’approche… C’est une montée en sens inverse de la morphogénèse, l’invitation à résorber les formes et la pensée. Platon nous avertit que « la vision de l’esprit ne commence d’avoir l’œil perçant que lorsque celle des yeux a perdu son acuité »[15]. Le « silence intérieur » que le sage préconise lui révèle une vérité semblable à celle qu’évoquait Socrate. Bien quelle transcende la notion d’espace, cette expérience d’absolu apparaît comme le résultat d’une véritable progression ascensionnelle. La verticalité au sein des phénomènes psychiques n’est pas seulement une métaphore, ainsi que le remarque M. Bachelard, c’est une authentique échelle de degrés. En psychothérapie, la méthode du rêve éveillé de M. Desoille révèle que ce symbole recèle effectivement une puissance efficace[16].

Au-delà de la psyché où se manifestent l’émotion aussi bien que la raison ordinaire il existe une « fonction connaissante apte à saisir ce qui échappe entièrement aux sens et à l’intellection ». Faire pointer l’investigation vers cette lumière en reconnaissant (avec l’appui de la science moderne), la relativité et l’illusion du monde phénoménal, c’est déjà écarter un égarement épistémologique qui peut être fatal à la progression. Chemin faisant, en même temps que se révise la valeur de nos concepts intellectuels, notre « moi » lui-même, se révèle comme un compromis funeste entre la soi-conscience émanant du niveau supérieur, impersonnel de notre constitution et l’image sans consistance d’un corps personnel.

Aux grands rishis de l’Inde, aux Sages de la Grèce convient seulement le terme de libérés-vivants. Leur expérience est libératrice en ce sens qu’elle a une fois pour toutes dégagé la Conscience pure des niveaux de la manifestation. Il ne s’agit pas d’une telle réalisation pour le savant qui veut bénéficier dans sa recherche de la pratique du « discernement ». Le stade ultime en effet est « connaissance absolue » et la notion même de science n’a plus sa place. Nous pouvons admettre l’authenticité de cette expérience en nous référant même à de nombreuses notions mises à jour par la science contemporaine ; nous pouvons aussi trouver dans la présence ou dans l’œuvre de ces pionniers de l’espèce humaine une aide non douteuse à notre propre développement. Mais les perspectives qu’ils nous découvrent sont incontestablement de solides jalons sur le chemin de la connaissance de l’Homme. Ils nous fournissent l’aimant qui va réorganiser les éléments de notre connaissance. Ils ouvrent une vie à la « science de l’Essentiel ».

Pour Roger Godel, cette longue et fructueuse pérégrination en compagnie des Sages se résout en une œuvre de synthèse de haute portée dans l’édification des sciences humaines. Mais ce médecin d’élite a voulu aussi, et avant tout, peut-être que sa propre compréhension favorise l’œuvre de « rénovation » que doit être l’assistance au malade. Les observations si pleinement encourageantes que nous rapporte les « Regards sur la Médecine » prouvent péremptoirement que son sentiment si profond du réel, s’est avéré prescience. Comme ses maîtres de l’Antiquité, il a su découvrir chez le malade la voie de pénétration vers ce potentiel d’énergie rénovatrice. « Si une telle brèche vient à s’ouvrir, ce n’est pas devant l’ingéniosité d’un savant, mais par l’authentique connaissance de l’homme ».

Tel est le message de transfiguration que livre à notre méditation Roger Godel, à la recherche de « l’Essentiel ». En l’arrachant trop prématurément à cette œuvre scientifique si totalement humaine, l’implacable destin semble avoir voulu couronner la vocation dramatiquement entrevue et exprimée[17] : « S’effacer dans l’amour, perdre dans l’instant, au foyer de la béatifique lumière, jusqu’au dernier vestige de soi-même ».

Thérèse BROSSE


[1] En terminologie hindoue, la « sadhana » désigne la voie du développement spirituel, la « quête » du disciple pour s’élever à la conscience de l’unité.

[2] Roger Godel. Correspondance. Septembre 1956.

[3] Roger Godel. Essais sur l’Expérience Libératrice. Préface de Mircea Eliade. Paris. Gallimard. 1952.

[4] Les expressions ou passages entre guillemets sont des citations de Roger Godel (recueillies dans sa correspondance).

[5] Roger Godel. Platon à Héliopolis d’Egypte. Post-Face de François Daumas. Paris. Edition « Les Belles-Lettres ». 1956.

[6] R. Godel. Une Grèce Secrète. Les Belles-Lettres. Paris 1960

[7] Essais sur l’Expérience Libératrice. Op. Cit.

[8] R. Godel. Un compagnon de Socrate. Dialogues sur « l’Expérience Libératrice ». Les Belles-Lettres. Paris 1956.

[9] R. Godel. La Sagesse selon les Traditions indiennes et socratiques. Revue « Synthèses », no 130, mars 1957.

[10] Advaita, philosophie du non-dualisme… Connaissance la plus élevée. Cette suggestion fut présentée au cours d’un échange de vues avec un groupe de médecins indiens (correspondance).

[11] Sherrington. C.S.:  Man on his Nature. Cambridge University Press, 1946.

[12] W. Penfield. Memory mechanism, in Archives of neurology and psychiatry, vol. 67, no 2. Chicago. 1952.

[13] Roger Godel. Vie et Rénovation. De la biologie à la Médecine vers la connaissance de soi. Paris, Gallimard, 1957.

[14] G. Bachelard. L’air et les songes, édit. Corti, Paris, 1943. L’Eau et les Rêves. La psychanalyse du feu, Gallimard. La Terre et les rêveries de la volonté, édit. Corti. La Terre et les rêveries du Repos.

[15] Platon. Le Banquet. 21 ; a.

[16] R. Desoille. Exploration de l’affectivité subconsciente par la méthode du rêve éveillé, Paris 1938. Le rêve éveillé en psychothérapie, Paris 1945. Psychanalyse et rêve éveillé dirigé, Paris 1950.

[17] La Sagesse selon les traditions indienne et socratique. Texte de la Conférence donnée, sous les auspices de la revue « Synthèses » et de l’Association Belge-Indienne, au Palais des Beaux-arts, à Bruxelles, le 14 février 1957, page 8.