le prof. Baldoon Dhingra : Pensée traditionnelle et Psychologie moderne


09 Nov 2010

(Revue Être Libre. No 252. Juillet-Septembre 1972)

LA PSYCHOLOGIE TRADITIONNELLE ET MODERNE

Si nous examinons la pensée indienne, si nous cherchons à expliquer en une phrase sa conception de la vie et de l’homme, nous voyons qu’elle nous dit : Tu peux avoir ce que tu demandes.

Le plaisir est l’un des besoins que peut satisfaire la vie. Le monde est rempli de plaisirs, il est chargé de délices. Si nous lui demandons des jouissances, elles sont en nombre immense.  Bien sûr, l’hédonisme comme toute chose demande à l’homme d’avoir du bon sens. Nous ne pouvons pas suivre impunément n’importe  quelle  impulsion.  Il  nous  faut  faire le sacrifice d’un avantage immédiat pour un autre plus éloigné et plus sérieux.  Nous  devons mettre un frein à nos fantaisies, ne serait-ce que pour éviter à l’extérieur un antagonisme et en nous-même un désordre. Celui qui triche, trompe et vole pour le plaisir de tricher, tromper, voler, est un grand ignorant. L’hédoniste, au contraire, fait souvent l’abandon d’un avantage momentané et, aussi longtemps qu’il observe les lois fondamentales de la morale, il est libre de chercher le plaisir. Loin de mettre un interdit sur le plaisir et de vouloir l’étouffer, la pensée indienne montre comment lui permettre de s’épanouir. Un homme très simple trouvera dans ses rites, ses préceptes moraux,  un  cadre  nécessaire, et souvent la loi morale est présentée comme assurant la protection de l’homme et de ses biens. Un homme plus complexe cherche une forme plus subtile de plaisir et son désir peut trouver son accomplissement de façon riche et belle.

Certains  sont contents ainsi, d’autres réalisent que le plaisir n’est pas tout ce qu’ils veulent. Ils ne l’estiment pas une mauvaise chose, mais ils le jugent trop étroit et trop léger et sentent qu’il ne peut satisfaire toute la nature de l’homme. Ils sentent que le plaisir est une chose fragile et brève qui ne peut soulever un enthousiasme véritable, ou au contraire (comme Kierkegaard et Goethe) que c’est un océan où l’on cherche en vain à jeter une ancre. Nombreux sont ceux qui ont fait cette découverte, et ils aspirent à quelque chose de différent. Ils ont épuisé la coupe du plaisir et demandent à boire à une autre source.

Il y a pour l’homme un autre besoin, une autre source d’intérêt, c’est le succès sous sa triple forme : richesse, réputation, pouvoir. C’est là aussi une chose qu’il ne faut pas  mépriser, elle a  sa valeur et la satisfaction qu’elle apporte est plus grande. Au contraire du plaisir, le succès est une réalisation sociale qui associe  fortement notre vie à  celle d’autrui et il joue un rôle auquel le plaisir ne saurait prétendre. La pensée indienne reconnaît la force de cette impulsion qui porte l’homme vers le succès et ne la condamne pas. Une  certaine  réussite est nécessaire à l’homme  pour  s’acquitter  de  sa tâche, maintenir un foyer, accomplir ses devoirs civiques. Mais cette recherche ne doit pas être poursuivie avec âpreté. Les richesses, la renommée, le pouvoir, changent sans cesse de maître ; jamais celui qui les recherche n’occupera une position sûre. Mais surtout, ces choses ont une limite et, au fond de chacun de nous, il y a la demande de quelque chose d’illimité. Nous attendons de la vie plus que ne peuvent nous donner une demeure, une voiture,  un  héritage.  La  créature  humaine  peut  avoir  la  vision  de  l’Eternité,  elle  ne tiendra pas pour définitives les brèves acquisitions que lui propose le temps.

La richesse, le succès sont des jumeaux qu’enfante le désir. On ne conquiert pas le désir en l’écrasant ou en  le  niant. Aussi longtemps  que notre demande porte sur la richesse et le succès, nous devons les poursuivre en observant les règles de la prudence. Il serait tragique pour des enfants de ne plus pouvoir construire de châteaux de sable sur la plage. Mais un adulte ira plus loin. Il ne méprisera pas les plaisirs ni le succès. S’ils se présentent à lui, il les acceptera dans la mesure où ils n’entraveront pas sa marche. Il ne  refusera  pas  la  vie,  il  ne  s’enfermera  pas  dans  une  crèche,  il  n’étouffera  pas ses énergies. Mais il demandera à la vie autre chose que le plaisir, le succès, la renommée.

La  sagesse  indienne  n’impose  ni  le  chemin  du  renoncement,  ni  le  chemin  du  désir.  Celui qu’elle propose à un individu dépend de son âge réel, psychologique. De deux hommes de 25 ans, l’un peut être à l’âge de l’enfance, l’autre à l’âge d’adulte mûr. Certains sont encore au stade des jouissances, alors que d’autres sentent qu’il y a d’autres mondes à conquérir. C’est à ce moment que la vie intérieure commence.

Au  début  d’une  vie  spirituelle,  l’individu  s’interroge  sur  le  sens  de  la  vie  et  sur  les valeurs qui le dépassent: Pour les connaître, il faut qu’il renonce à son ego. Pourquoi ce renoncement ? Parce que c’est en  renonçant  à  son  ego  qu’il  connaîtra  sa  vraie  nature  et la vraie nature des choses.  Il va vers une découverte et la voie sur laquelle il s’engage présente deux aspects, deux étapes.

Il nous faut d’abord répondre aux demandes de la communauté humaine qui revendique ses droits sur nous. Le yoga nous enseigne à donner priorité aux exigences de la  communauté sur celles de notre égoïsme. On peut appeler cette période le stade du devoir. Il importe cependant de préciser ce que nous entendons par devoir. Mahatma Gandhi, interrogé par J. Huxley, lui répondit : « J’ai appris de ma mère, illettrée mais fort sage,  que tous les  droits dignes  d’être  mérités  et conservés  sont ceux que donne le devoir accompli. »

Ce mot « devoir », qui désigne la loi, l’ordre, la voie que suit un être, a une application universelle. L’univers a un devoir, c’est l’ordre qui maintient sa cohésion et lui permet d’accomplir sa destinée. L’individu a un devoir, c’est la loi intérieure qui lui permet de se développer et l’action qui lui permet de contribuer à la vie du Tout et d’y trouver sa place. Tout être vivant a son devoir dont sa cohésion dépend. Et lorsqu’un homme cesse de se conformer à sa loi et à sa voie, il est livré au désordre et à la confusion. Le devoir n’est donc pas une loi imposée de l’extérieur, il est inhérent à chaque individu et il est universel. Tout homme a sa vocation et sa destinée ; lorsque le droit de l’accomplir lui est refusé, il souffre de ce qu’on appelle à cette heure frustration et répression. Nous savons ce que peut produire l’étouffement d’un instinct, et il nous est facile de comprendre que l’étouffement d’une vocation intérieure n’est pas chose de peu d’importance. Cet accomplissement est nécessaire d’abord à la santé et à l’équilibre de l’individu.

Si la répression d’un mouvement extérieur ou d’une pensée peut affecter fortement la nature d’un individu, quel effet aura la répression de son principe intérieur ? Et si le monde moderne s’est trompé en ne reconnaissant pas ce principe inhérent à chaque être, quelles sont les conséquences logiques de son erreur ? Le sens désespérant de  possibilités   ou de besoins étouffés, le sentiment de frustration l’amertume, une sorte de maladie collective.

Si l’on admet l’existence de cette loi intérieure, de ce principe d’accomplissement, on pourrait craindre au premier abord que cet accomplissement nécessite un conflit (lutte de plusieurs possibilités ou lutte de l’individu et de son entourage) ; mais le devoir n’est pas l’accomplissement de certaines possibilités aux dépens  d’autres  possibilités  ou  aux  dépens  d’autrui.  Il  est  l’accomplissement  progressif  de  toutes les possibilités d’un être en harmonie avec l’ordre et le rythme universel. Ce rythme et cet ordre, et surtout celui de l’individu, peuvent être comparés au rythme et à l’ordre d’un morceau de musique : ce morceau peut être joué juste, les notes trouvant leur ordre, leur rythme, leurs nuances ; il peut aussi être joué de façon désordonnée et chaotique jusqu’à perdre son sens. Comme il en est de ces notes et de cette pièce, ainsi en est-il de nos possibilités et de nous-mêmes. Parfois ces possibilités trouvent leur expression dans l’ordre  et  l’harmonie,  parfois  notre  vie se déroule  —  semble-t-il  —  sans rime ni raison. La tradition hindoue attache une grande importance à la musique, aux danses sacrées, aux textes rythmiques : tous trois sont utiles à l’intégration de l’individu au Tout. Comme la vie du monde, la vie de l’homme est rythmique : la musique, les danses, la récitation tendent à l’intégration de l’homme et maintiennent sa cohésion, tout comme le mouvement de nos poumons et de notre cœur entretient notre corps physique. C’est le rythme des jours et des nuits du Créateur qui engendre le monde et le transforme. Un homme qui obéit parfaitement à la loi universelle a fait le don de sa volonté personnelle : il accomplit la loi comme un acteur s’acquittant parfaitement du rôle qui lui a été donné. Il agit spontanément : ce n’est ni le désir qui l’entraîne, ni la prévoyance personnelle qui le guide, c’est la Volonté du  Principe Immanent dans le monde. Un tel homme exprime parfaitement ce qu’il avait à exprimer dans le monde.

Un moment vient où l’homme, accomplissant ses devoirs envers la communauté, s’interroge. N’y a-t-il rien d’autre ?

Cette question, Aldous Huxley la posait en ces termes : « Par-delà Shakespeare, par-delà Beethoven, n’y a-t-il donc rien ?

L’homme se pose cette question lorsque le monde lui a donné toutes ces choses : les sommets de l’esthétique, les richesses de l’intelligence, la grande satisfaction du devoir accompli.

Qu’y a-t-il d’autre et de quoi d’autre avons-nous besoin ?

Un sage, aussi longtemps qu’il verra un homme absorbé par le plaisir, par la recherche du succès, ne troublera pas le mouvement de sa vie. Le changement viendra de lui-même lorsque toutes ces choses perdront leur charme et apparaîtront telles qu’elles sont. Ni le plaisir, ni le succès, ni l’accomplissement du devoir ne sont l’objectif final de l’homme. Ce sont des moyens qui peuvent l’aider à découvrir ce qu’il veut au plus profond de lui-même. Au plus profond de lui-même, il veut être. Il veut connaître sa nature et la nature des choses. Il veut sonder le problème de la vie. La tradition indienne rapporte qu’un jour le prince Yuddhistira se vit demander (la mort devait le prendre s’il ne trouvait pas la réponse) : « Quelle est la plus extraordinaire de toutes les choses du Monde ? — C’est, répondit-il, que l’homme voit partout la mort et croit qu’il ne mourra pas. »

Au fond de lui-même l’homme aspire à la Joie, cette Joie que le plaisir ne peut lui donner, que l’ennui cherche à ronger et que parfois — semble-t-il — la fatalité lui dispute. Il veut toutes ces choses : l’Être, la Connaissance, la Joie. Il les veut à l’infini, c’est l’Infini qu’il demande. Il veut sa Libération, la complète disparition des limites, des barrières qui oppriment son être. C’est là sa demande.

La vie de l’homme a pour mobiles quatre recherches : le plaisir, le succès, l’accomplissement du devoir, le bonheur. Nous avons vu que souvent il prétend vouloir une chose et qu’en réalité il en veut une autre.

Ainsi la sagesse indienne a pu dire : «  Ce  que  tu  demandes,  tu peux l’obtenir.  L’infinité  de l’Être, l’infinité de la Connaissance, l’infinité de la Joie sont à ta portée. » Elle va plus loin encore : « Non seulement elles sont à ta portée, elles t’appartiennent déjà. »

Comment ? Pourquoi ?

Cachée par le corps et la personnalité mentale, il y a quelque chose qui ne meurt jamais et qui est sans limite. Ce centre infini de toute vie, ce Soi caché n’est rien d’autre que la Divinité. Elle est en toute chose et Elle est en l’homme.

S’il en est ainsi,  pourquoi ne  le voyons-nous  pas ? Si telle est la constitution de l’homme, pourquoi n’agissons-nous pas comme des êtres ainsi constitués ?

L’expérience nous donnera la réponse. En attendant, une image peut nous aider : une lampe peut être couverte de poussière à tel point que sa lumière cesse de briller ; dans la mesure où les accidents de la vie extérieure, les distractions, les fausses idées oppriment notre être intérieur, celui-ci ne peut s’exprimer. La tâche que la vie impose à l’homme est de nettoyer son être jusqu’à ce qu’apparaisse le Centre de lumière qui est au cœur de son être.

C’est une tâche difficile, car nous sommes pleins d’imperfections : nous manquons de force et d’imagination  pour réaliser nos rêves ; nous  sommes sujets à la maladie, à la fatigue, à la vieillesse, à l’ignorance, aux pertes de courage, à la mort.

Comment surmonter ces limites ? Il nous faut les regarder d’abord : les limites imposées à nos joies sont en général la douleur physique, la colère née de frustration de nos désirs, le dégoût de vivre.

Nous pouvons combattre la douleur physique si nous triomphons de la crainte qui l’accompagne, ou si nous avons le sentiment que la douleur est nécessaire.

Souvent, plus grave que la douleur  physique est la douleur morale qui naît de notre impuissance à obtenir l’objet de notre désir. Mais comment ces douleurs atteindraient-elles un homme qui ne demande rien et qui se réjouit du succès d’autrui ?

La source de nos douleurs et de nos dégoûts disparaît quand nous regardons la scène humaine avec un œil nouveau.

C’est aussi notre connaissance qui est limitée. La Sagesse déclare qu’il est possible de surmonter ces limites. Nous devons connaître Cela qui apporte la connaissance de toute chose : la vision du Tout secoue l’être et illumine la scène cosmique.

Que sont donc les limites du moi ? Elles changent sans cesse avec l’attitude de l’homme. Un homme qui s’identifie à sa famille y trouve son être et sa joie. Celui qui s’identifie à l’humanité y trouve une joie beaucoup plus grande. S’il s’identifie à l’Être total, son être sera sans limites.

Cependant, il mourra. Un être sans limites peut-il mourir ?

C’est en ces termes de temps qu’il faut répondre au problème de la mort et dans les termes de cette Connaissance plus vaste : en réalité c’est à chaque instant que l’ego fait l’expérience de la mort, qu’il disparaît pour ne pas revivre. Si, à chaque expérience, je n’ai pas l’impression de mourir, c’est parce que je ne m’identifie pas à elle et, ainsi je peux voir chaque accident sur la vaste scène de la vie. C’est sur une scène plus vaste que nous devons voir les accidents de la vie et de la mort.

Le  cœur  d’un  enfant  se  brise  pour  des  accidents  qui  nous  semblent  insignifiants. Comparés aux enfants, nous sommes des adultes, mais comparés aux yogins, nous sommes des enfants.

Les yogins nous répètent que la Connaissance complète nous fera voir cet Être total et Infini. Telle est l’affirmation fondamentale de l’Inde. Et cette connaissance changera complètement notre vision de la vie et de la mort.

La psychologie contemporaine nous a habitués à cette idée qu’il y a en nous plus que nous ne pensons. En vérité, il y a beaucoup plus encore que ce qu’elle a découvert. Derrière le mental humain, il y a des mondes immenses, il y a cet Être infini, Conscience Infinie, Joie infinie. Il n’y a rien à l’extérieur que nous ne puissions connaître et il n’est rien dans le monde qui puisse troubler la profonde joie du sage.

La littérature de l’Inde est riche en paraboles destinées à ouvrir notre imagination à cet Infini caché tout au fond de nous, et à toute vie :

—  nous sommes un roi qui, victime d’un oubli, se demande où est son royaume,

—  nous sommes un enfant lion qui, ayant perdu sa mère à sa naissance, a été jeté parmi des moutons. Il broute et bêle comme un agneau,

—  nous sommes un amant qui, en rêve, croyant avoir perdu sa belle, parcourt le monde à sa recherche, oubliant qu’elle est à ses côtés.

Les biographies des saints, de ceux qui ont réalisé, nous apportent quelques lueurs. Il en est de vivants et leur exemple est là. Ils vivent dans cette connaissance. Ils sont libres, non pas en ce sens qu’ils violent les lois de la nature, mais en ce sens qu’ils n’éprouvent jamais le besoin d’entraver son ordre. Rien ne trouble la paix de leur âme. Ils n’ont le sentiment d’aucune absence, d’aucun manque. Ils ne voient nulle part un motif de lutte ou de tristesse. Ils sont toujours de bonne humeur, gais, libres des exigences de l’ego. Leur amour s’écoule librement et il est le même pour tous. Les approcher est une source de force : j’ai eu le privilège d’être en contact avec cette béatitude infinie, cet état qu’on ne peut décrire. Dans cet état,  le  monde  extérieur et le monde  intérieur  se rencontrent et se complètent. Ceci me rappelle une réponse de Ma Anandamayee en 1961 à son ami Ricardo Mosquera : « Quelle est la couleur du Soleil ? » lui avait-il demande. « Eh bien, toutes les couleurs que vous pouvez imaginer se trouvent dans le Soleil », répondit le Sage, « il en est ainsi lorsque vous regardez le soleil avec vos yeux habituels, de l’extérieur. Pour le Soleil intérieur, dont celui-ci n’est qu’un reflet, il est toujours là et c’est l’œil de la vision intérieure qui peut le voir. Alors on voit que les deux soleils, l’intérieur et l’extérieur, sont un et viennent de la même source. »

Chacun de nous se trouve au bord de cet Océan infini, proche de ce Pouvoir créateur. Au plus profond de nous, nous portons cette totale sagesse, cette Force suprême, indestructible. L’Infini est en nous, nous devons le découvrir, le faire surgir.

Souvent, dans les contes de fées, à travers le monde, on trouve un héros à la recherche du trésor gardé par un dragon ou un serpent. Le dragon a un double aspect : il est dangereux pour ceux dont l’ego est avide, mais il est inoffensif quand cette avidité est absente. Elle est absente chez le héros qui a triomphé de toutes les  épreuves,  les  épreuves extérieures et intérieures,  et c’est à  lui seulement que le  dragon, devenu symbole de sagesse, remet le trésor.

La  sagesse  indienne  est  semblable  à  celle  de  toutes  les  traditions.  L’enseignement sacré embrasse toutes choses. La Lumière naît au plus profond du cœur de tout être humain. Lorsqu’elle apparaît, l’ego avide disparaît. Le sens des mythes qui expriment cette réalité nous échappe en général aujourd’hui. Une renaissance est une renaissance de la vision intérieure, une redécouverte de la tradition et de son sens.

Le désir est une lame à  double tranchant : il nous  entraîne  loin de Dieu, il nous  ramène à  Dieu, Diotima, instruisant Socrate,  lui dit qu’Eras est  l’intermédiaire entre les mortels  et les immortels « un grand Daemon, cher Socrate, car toute chose Daemonique est un maillon d’une chaîne reliant l’homme à Dieu. C’est le désir qui entraîne l’homme vers le bas, c’est lui qui le ramène à la réalité divine ». Les Yogis, les vrais psychologues, anciens et modernes, ont compris cela ; ils  aident leurs disciples à en faire la découverte. Ils possèdent le pouvoir de discrimination, ils discernent le vrai du faux, ils aident l’homme à défaire les liens qui l’enchaînent. La désobéissance vient de l’activité de l’ego séparé. Rien n’est défendu, rien n’est contraire à Dieu, hors une chose : la volonté séparée, la volonté qui veut autre chose que ce que veut l’Eternel. Il convient ici de mettre l’accent sur le caractère psychologique de l’enfer.

On a dit : « Rien ne brûle en enfer que l’ego. Mets fin à ta volonté égoïste et l’enfer disparaîtra ».

L’ego est la cause de tous les troubles de la psyché et de tous les troubles du monde social ; c’est lui qui développe l’affirmation de soi, l’indifférence égoïste et tout ce qui l’accompagne. Ce mot n’est pas associé à l’idée de mal, le contexte de ce mot est spirituel, non moral.

On considère souvent que la volonté est la manifestation du désir. On trouve exprimé dans les mythes le lien entre ahankara et le désir. Les mythes ne cherchent pas à donner une explication rationnelle de choses qui dépassent la raison : les causes d’ahankara, ses racines dans la psyché, échappent à la pensée rationnelle,  elle ne  peut les  atteindre. La mythologie  nous  tend ici la main, elle nous apporte l’aide du sentiment, de l’inspiration, de l’intention. Le désir n’est pas en soi chose mauvaise ; il est la source de toute  chose  :  la  création,  la  manifestation,  l’évolution,  le  phénomène de la vie,  la descente dans les ténèbres du mental et le péché. C’est le désir qui va dissoudre ces choses et ramener à la réalité divine lorsque les ténèbres mentales sont dissipées.

Lorsque disparaissent les désirs purement terrestres, tous les chagrins, toutes les souffrances, fruits du péché, c’est-à-dire de l’ignorance, s’évanouissent. Finalement, le désir, sous toutes ses formes de la plus grossière à la plus subtile disparaît. Être parfaitement affranchi des désirs terrestres, c’est être affranchi du malheur. Ensuite, même les désirs célestes doivent céder, car là aussi les formes enchaînent l’âme, elles l’empêchent de connaître la réalité divine. Renoncer au désir ne signifie pas, comme on l’imagine souvent, mettre fin à la vie. Quand le chemin spirituel a été suivi jusqu’au bout, les titans, rejetés dans les mondes inférieurs, sont à leur tour affranchis de l’esclavage. La libération est toujours la délivrance de l’esclavage.

Les forces titaniques et les forces divines ne sont pas entièrement distinctes : la forme et la vie ne sont jamais complètement séparées. La sagesse indienne ne connaît pas cette séparation : rien en vérité n’est séparé.

Par elle-même, la création, l’évolution des formes est chose pure, mais par l’interférence de l’ego ces choses deviennent déformées, sinistres, diaboliques. Les Titans,  qui sont  les  grands créateurs, qui manifestent et soutiennent la forme, deviennent dans l’âme de l’homme non régénéré, les adversaires des forces supérieures.

Les pouvoirs créateurs du mental ne deviennent démoniaques que lorsqu’ils deviennent les serviteurs de notre ego avide, cessant de suivre les mouvements supérieurs de l’âme. Quand cela se produit, la lutte en nous, la lutte des titans et des dieux commence. On est au début du chemin spirituel. Dans l’abîme pénètre le premier rayon de la lumière.

La chute  est  caractérisée  par la fragmentation, la dissension. Cette tendance séparatrice a coupé les unes des autres les traditions. Un sage yogi, un homme intégré, incarne et unit des choses apparemment opposées, il peut présenter les apologues qui permettent aux hommes de saisir cette réalité. La sagesse indienne était d’une pièce. Mais aujourd’hui les maîtres qui représentent cette unité sont de plus en plus rares. Dans l’approche unitive, religion, science, médecine, astrologie, psychologie ainsi que les autres sciences,  fonctionnaient  en  harmonie.  Peu  à  peu  elles  ont  perdu  contact,  elles  ont  commencé à se contredire en leurs conclusions, elles se sont fragmentées, séparées par des cloisons étanches.

Ce qui est grave, c’est que la même chose s’est produite dans l’âme humaine. Ce processus est une suite de la Chute. C’est de ce processus que les psychologues et psychiatres d’aujourd’hui cherchent à traiter les effets.

Dans la conscience humaine, la vie s’est ainsi trouvée coupée en fragments : par ce processus, une tradition s’est trouvée séparée d’une autre, les arts et les sciences se sont opposés, l’humanité s’est divisée en groupes, l’individu présente des fragments d’être en lutte les uns contre les autres. La conscience de l’homme, aujourd’hui, est un champ de bataille où s’affrontent les convictions, les théories, les conclusions de l’art, de la science, de la religion, de la politique — pour ne mentionner que quelques-unes des forces qui  se  disputent la direction. Cette tendance à compartimenter toute chose — avec les complications quelle entraîne — a atteint son point culminant avec la schizophrénie   collective de l’humanité d’aujourd’hui.

Ce que tente le psychologue d’aujourd’hui, c’est de ramener l’homme à lui-même et, sans qu’il le sache… à retrouver ces racines que nous avons en général perdues. Il cherche à réveiller en nous le souvenir des choses, mais en réalité cet effort de souvenir est un effort pour retrouver l’essence de toute chose.

Les gestes d’autrefois, les symboles, étaient le reflet d’une vérité authentique. Le ciel au-dessus de nous représentait la lumière intérieure.

On ne doit pas donner aux symboles un sens littéral. A rien de vrai on ne doit donner un sens littéral. Quand le sens originel est perdu, la superstition vient prendre sa place.  L’homme devient souvent un gnome, il creuse le sol pour y chercher quelque ombre du pouvoir, de faire l’ascension du ciel avec des ailes artificielles, de faire pleuvoir sur le sol  les  forces de destruction : La sagesse nous invite à laisser repousser nos ailes, à lever les yeux vers le haut, avec la pleine conscience de ce que cela implique, à faire appel à  l’intuition, à la grâce qui apporte le ravissement intérieur, à rassembler les fragments de notre être.

Le combat fondamental est celui qui oppose le principe divin et le facteur égoïste qui entraîne la séparation  et  l’affirmation  de  soi.  Lorsque  l’ego  triomphe,  l’âme  suit  la  voie de la Chute ; lorsque le principe divin triomphe, il marche vers la Réalité, vers la liberté.

La tradition indienne examine d’un double point de vue cette lutte des Devas et des Asuras : du point de vue de la souffrance, on regarde la vie comme un esclavage, un enchaînement, l’effort d’un nageur sur l’océan de l’apparence ou de l’erreur. Du point de vue du sage qui perçoit l’illusion des choses, le caractère changeant ou transitoire de la vie, cette lutte apparaît comme un jeu du Divin

Cette grande guerre que nous représentent toutes les mythologies oppose les principes qui se disputent la suprématie. Les traditions, les Ecritures, les contes de fées nous décrivent  cette lutte qui se déroule dans l’âme de tout homme et de toute femme.

Ce combat nous est présenté de diverses manières : une lutte entre le bien et le mal, entre Dieu et le Diable, Dieu et la Nature, la Réalité et l’ignorance ou, ce qui est la même chose, le péché, entre le ciel et l’enfer, l’harmonie et la désharmonie, l’amour et la haine, la lumière et les ténèbres, la volonté divine et la volonté égoïste, les aspects sont innombrables.

Si une guerre se déroule dans le monde humain extérieur, elle résulte de la violence du combat qui se déroule dans l’âme collective de l’humanité. Les maîtres véritables  cherchent à maîtriser la guerre et l’agitation qui troublent  les  rapports  sociaux  en  renforçant  les  pouvoirs  de  l’homme  intérieur, en maîtrisant les passions qui font rage en tout homme.

Ce qui soutient l’homme dans cette lutte, c’est la perception spirituelle, intuitive, qui rend l’âme consciente de la relation intime des choses. Les psychologues modernes prennent  de plus en plus conscience de cette interrelation de toutes choses. Comme dans un organisme physique qui revient à la santé les divers organes retrouvent peu à peu leur harmonieuse coopération, ainsi dans l’âme qui revient à la santé et la réalité, les divers pouvoirs reprennent peu à peu leur rôle véritable dans l’unité.

Chaque homme naît, ayant sa place sur le sentier spirituel, et une chance lui est donnée de vivre en accord avec la sagesse éternelle. S’il refuse cette chance, il ajoute au fardeau de l’humanité. S’il l’accepte, il apprendra peu à peu les lois du chemin de retour : maître de sa psyché, il se trouvera inextricablement lié à la psyché du monde.

La plus haute leçon ou initiation que le maître puisse donner est l’initiation dans le silence. Celle-ci passe d’âme à âme sans l’intermédiaire de la parole ou du rite. Les mots ne  peuvent pas transmettre l’essence la plus profonde de l’initiation. Là se trouve la sagesse la plus haute.

Si l’homme moderne est plein de peine, s’il lui manque la paix de l’âme et s’il n’a que des idées bien vagues sur la béatitude spirituelle, c’est parce qu’il a oublié l’éternel message, l’expérience tant de fois faite et transmise à travers les âges. Ce message ne se trouve pas dans les livres, l’expérience doit se faire au pied du Maître.

Sur le champ de bataille, dans l’épopée de l’Inde, les guerriers qui s’affrontèrent étaient reliés par les chaînes du monde et du sang et par les liens spirituels de maîtres et de disciples. La lutte des puissances de lumière et des puissances des ténèbres, nous la trouvons même dans le domaine religieux, dans l’opposition entre prêtres, entre églises, entre dogmes et crédos. Nous savons que le sage ne vient pas pour abolir la loi, il vient pour l’accomplir.

L’individu est le timonier de la culture  et de la tradition. C’est lui qui est capable de sacrifices, de renonciation, de service. En dernier ressort, c’est lui qui permet la rédemption de l’homme de la masse. L’évolution physique procède  par sauts, comme l’évolution matérielle, ainsi que nous le dit la Science. Dans toute expérience de la conscience, il y a une conception, une croissance dans les ténèbres, puis une croissance dans la lumière, puis une nouvelle conception et une nouvelle naissance ou une résurrection. Dans tout événement, il y a une certaine révolution liée aux cycles du temps.

(A suivre)

Sagesse indienne et psychologie occidentale par le prof. Baldoon Dhingra (Unesco)

(Revue Être Libre. No 253. Octobre-Décembre 1972)

(suite et fin)

La vraie sagesse n’est pas une connaissance secrète. Ce qui est vraiment occulte l’est à tel point que les paroles ne sauraient le transmettre, il s’agit de la relation de l’âme et de Dieu, et dans cette relation, le maître parfait, même s’il ne prend pas officiellement de disciple, peut jouer le rôle de médiateur.

Un maître est un psychologue suprême. Les psychologues qui ont reçu la formation moderne, s’ils veulent être vraiment utiles, doivent être plus que de simples élèves de telle ou telle école. Un homme qui veut devenir un maître doit apprendre à l’être : il ne peut le devenir qu’en purifiant les divers éléments de son être, en réalisant leur synthèse.

Aussi longtemps que l’homme reconnaît sa place, il ne fait pas de mal ; il commence à en faire lorsqu’il se trompe sur le degré de sa réalisation. Le Maître doit être un intermédiaire entre le Maître caché au cœur de toutes choses et le monde des hommes. Il n’y a rien que l’homme doive thésauriser au plus profond de lui-même, possessions matérielles ou spirituelles, il doit pouvoir vivre sans elles.

L’Ego qui n’est autre que le Démon, désire s’approprier les choses, en faire un amas d’or caché, enfouir même les choses célestes. Il devient dangereux lorsqu’il cite simplement les Ecritures. Les instructeurs comme les psychologues doivent être sur leurs gardes : l’ennemi le plus dangereux auquel on doive faire face est celui que l’on trouve en soi.

Aussi, les plus grands instructeurs ont toujours mis l’accent sur la nécessité de pouvoir d’abord s’aider soi-même, se connaître soi-même avant d’aider les autres hommes à résoudre leurs problèmes. Il ne s’agit pas d’un égoïsme subtil. Derrière cette attitude il y a cette vérité : nul ne peut aider réellement les autres avant d’avoir harmonisé tous les éléments qui sont en lui. Alors seulement il peut aider les autres.

Un vrai instructeur ou un vrai psychologue aide plus par ce qu’il est que par ce qu’il fait. Le fait d’avoir étudié les techniques de Freud, Jung, Adler, Rank, Steckel, etc. et d’avoir fait de nombreuses expériences ne le rend pas capable de secourir les hommes dans leurs maladies. Dans la plupart des cas le technicien rencontre en lui les mêmes complications que dans les autres. Il ne fait qu’ajouter de nouveaux maux à ceux du malade. La pensée du pharisien est partout dans le monde : « Je fais le bien, je sers » et elle est associée à l’attente de récompense sous forme de biens célestes ou à un orgueil subtil ; elle fait plus de mal que de bien.

Les mythes anciens ne sont plus là, ils ne sont là que dans les livres. D’autres mythes ont dû les remplacer ; parmi ceux-ci se trouvent les histoires de détectives. Comme dans les mythes traditionnels, le vilain, dans les histoires de détectives, est capturé, les droits sont redressés. Le vilain représente une partie de l’âme du lecteur : le démon. Les psychologues ne s’en rendent pas suffisamment compte. La satisfaction, le soulagement que l’on éprouve lors de la capture du vilain ne prouvent pas que l’homme moderne est juste, ils montrent qu’il projette le mal hors de lui sur le monde extérieur. Il est toujours prêt à rectifier le monde, rectifier les organisations, les institutions.

Ceux qui vivent selon la sagesse savent qu’ils doivent d’abord mettre en ordre tout ce qui est en eux ; ils savent que le monde qui refuse de se plier aux formes qu’on lui impose suivra la lumière qu’il verra jaillir de l’âme. Le but de la psychologie moderne est d’apprendre à l’homme à se tenir debout, à s’adapter à la société et aux conditions qui évoluent. Finalement il n’aura plus besoin de psychiatre, car il en sera un.

Hercule, au cours de ses travaux, tua plus d’un de ses instructeurs. Les mythes nous montrent que les instructeurs doivent être tués. Sur le grand champ de bataille, Arjuna voit qu’il doit tuer ses gurus. Krishna lui dit qu’il doit les tuer. Le sens symbolique est qu’un homme doit dépasser les instructeurs et ce qu’ils représentent : dogmes, maximes, crédos, lorsqu’ils ont donné ce qu’ils devaient donner. Seul le vrai maître représente le Suprême. Lui seul montre le chemin. L’instructeur qui doit être « tué » est celui qui cite indéfiniment les textes, les dogmes, les conventions, et qui enchaîne l’aspirant à son maître ou à un chemin. De tels instructeurs sont utiles jusqu’à un certain point. Lorsque leur œuvre est accomplie, ils doivent être abandonnés.

Le Sage sait que le monde est divin. Il l’a sanctifié en lui-même. C’est l’Ego qui fait de ce monde un sentier et qui propose un ciel de plaisirs égoïstes.

La sagesse indienne enseigne qu’il y a un Moi divin et qu’il y a des « moi » égoïstes qui nous en cachent la vision. Le rôle de la sagesse est d’écarter les erreurs et les opinions fausses sur la réalité. Le but est la découverte de l’esprit cosmique, c’est d’établir un lien entre l’esprit individuel et l’esprit cosmique. Une idée centrale est de dégager l’esprit des contingences qui le troublent. Nous ne pouvons consacrer un temple qu’après l’avoir nettoyé. Avant de prendre conscience de l’immersion du moi individuel dans le moi universel, nous devons être conscients de sa séparation.

Ce mouvement est illustré par l’image d’un homme aux bords d’un lac apercevant l’image de lui-même contrefaite par les eaux ? les eaux de la vie. Ces eaux représentent le monde turbulent des émotions, des désirs, des sensations, le monde psychologique qui nous est perceptible. Un moment nous prenons ce reflet pour la réalité de notre être. L’image change sans cesse sur des eaux toujours changeantes. Aussi nous sentons-nous déracinés et agités. Nous ne croyons pas à la vérité de notre destin. Mais la sagesse nous enseigne que l’image est seulement une contrefaçon de notre être.

L’excès d’ascétisme est à décourager. L’ascétisme résulte d’un dualisme qui déprécie la chair et exalte l’esprit. Une telle attitude apparaît comme une impiété à ceux qui voient dans l’Esprit et la Matière un produit du Divin. On pourrait considérer comme malsaine cette répulsion devant la chair. Il convient de se refuser plus d’une chose pour maîtriser ses désirs et découvrir son âme, mais ce n’est pas à cause de la nature des choses que nous les rejetons, c’est à cause de la nature du désir qui nous enchaîne à elles. Ainsi l’on ne regarde rien comme intrinsèquement mauvais, car il existe une unité par laquelle ces choses ont des aspects bons et mauvais, et nous évoquons l’un ou l’autre. La sagesse enseigne que nous n’abolissons pas le désir en l’écrasant, car l’image des objets du désir demeure.

La nature de l’homme est triple ; ses sentiments, ses actions ont un triple caractère : l’inertie négligente, la passion, l’équilibre. L’être équilibré trouve la vérité, le passionné la cherche, mais le négligent détruit les sources de la vie. Tout être humain porte les trois éléments en lui et sa tâche est de transformer les éléments inférieurs en l’élément supérieur.

Chez tous les hommes, il y a une tension due à des inhibitions instinctives et à des refus. La cause de ceci peut être un défaut congénital, une maladie, un accident, des circonstances personnelles ou le cadre social. Les canaux par lesquels l’homme pourrait répondre à la vie et s’adapter se trouvent bloqués. L’homme cherche une compensation, ou un rééquilibre qu’il trouvera dans l’imagination, ou dans les mythes et les rêves. Parfois ces images sont bien coordonnées dans son mental : il peut ainsi développer des attitudes morales, esthétiques, religieuses ; parfois, elles sont confuses, cette confusion est la caractéristique d’un mental sans équilibre. Quand il y a une harmonie, elle a pour fruit la beauté et une vaste compréhension.

Chez le mystique, l’homme est harmonieux, et ces images ne sont plus apparences, mais réalités objectives, vivantes. Avec la méditation, une conscience se développe qui est au-delà du temps et de l’espace. Et les objets sensibles se révèlent empreints de la sainteté et de la majesté que leur donne la Présence Divine.

Peu à peu, les images, les émotions disparaissent, il y a simplement une conscience de l’infinité et de la majesté de Dieu. Les rêves et rêveries, les symboles artistiques et religieux sont des défenses biologiques, ces défenses sont nécessaires à l’homme contre l’hystérie et d’autres pertes d’équilibre. Et ces défenses trouvent un accomplissement dans la formation des poètes, des artistes. Le mystique qui prend part à la vie sociale et ne rompt pas avec les liens sociaux développe une attitude constante, organisée et cohérente, et en accord avec la vie d’un groupe. Lorsqu’il découvre sa vraie personnalité, qui s’étend aussi loin que l’univers, qui est identique à l’univers alors que son ego n’est qu’une vague dans l’océan ? il reconnaît sa propre divinité.

Dieu est aussi grand que nos conceptions lui permettent de l’être. Il serait enfantin de penser que nos conceptions peuvent parvenir à la vérité. Lorsque nous devenons ce qui nous semblait divin, l’Absolu demeure au-delà de notre portée. Ce que nous prenons pour le sommet quand nous le gravissons n’est qu’un contrefort, et pourtant la montagne est un tout. La goutte est l’océan, bien qu’on ne puisse comprendre la grandeur de l’océan en ajoutant les gouttes. L’homme est Dieu, comme la graine est le fruit. Une seule chose importe : comprendre l’unité du devenir, l’unité divine.